L’illusion consolatrice de la francisation

A peine quelques mois après avoir été nommé en poste en mars 2023, le commissaire à la langue française, M. Benoit Dubreuil, avait soumis un premier rapport qui laissait entendre que cette nomination était un des (rares) bons coups de la CAQ en matière de langue (voir Le commissaire débute en force). Je craignais que le poste de commissaire à la Langue française ne serve de sinécure pour nommer un ami du régime inutile et grassement payé, comme l’est Jean-François Roberge par exemple, ministre de la Langue française. Il existait à mes yeux un réel danger que la question linguistique ne serve de couvert à l’extension d’une bureaucratie linguistique qui ne serait qu’au service d’elle-même.

Mais mes craintes étaient infondées; le commissaire récidive en déposant un rapport sur l’immigration temporaire qui est une petite bombe et qui prouve définitivement le bien-fondé de cette nomination.

La minuscule équipe de recherche du commissaire (2 personnes!) a pondu un volumineux rapport sur la question de l’heure, l’immigration temporaire, rapport truffé de données et d’analyses percutantes. La force du document est de rassembler les données pertinentes en une seule synthèse accessible et, également, de cadrer rationnellement le débat sur la francisation.

Tempête parfaite sur le français

Deux constats ressortent: 1) « De 2016 à 2023, nous sommes passés de 86 065 à 528 034 immigrants temporaires au Québec » (p.5), soit une croissance de 5 135% en 7 ans et 2) « De 2021 à 2023, la population non permanente qui ne connaissait pas le français aurait pratiquement triplé. En octobre 2023, elle se situait vraisemblablement entre 155 351 et 191 015 personnes » (p.5).

Cette hausse incontrôlée, anarchique, de l’immigration temporaire est en train de conduire non seulement à une crise du logement sans précédent et à une crise généralisée des services publics, mais aussi à une accélération sans précédent de l’anglicisation du Québec. Ainsi, « la proportion de la population québécoise incapable de soutenir une conversation en français aurait quant à elle atteint 7,2 % en 2023, comparativement à 5,6 % en 2016 » (p.5).

Et, « parmi les immigrantes et immigrants temporaires qui ne connaissent pas le français, la plupart peuvent s’exprimer en anglais (86 %) et utilisent principalement cette langue au travail » (p.6). En deux ans seulement, de 2021 à 2023, « l’augmentation de l’immigration temporaire aurait entraîné une hausse d’environ 1,0 % de l’utilisation prédominante de l’anglais au travail. Cette hausse s’ajouterait à celle d’environ 2,1 % observée sur dix ans entre 2011 et 2021 » (p.6).

Il s’agit là, en quelques années, de hausses de l’anglais probablement sans précédent dans l’histoire du Québec depuis la Conquête ou l’immigration des loyalistes américains par suite de la guerre d’indépendance américaine.

On peut affirmer que Québec est maintenant plongé dans la pire crise linguistique et démographique de son histoire, crise d’une ampleur à mon avis supérieure à celle de Saint-Léonard.

Le bilinguisme concurrentiel au Québec

Là où le commissaire frappe, et frappe fort, c’est en se penchant sur la question de la francisation éventuelle de ces volumes démentiels d’immigrants. Le commissaire met le doigt, sans le dire avec ces mots, sur le bilinguisme concurrentiel qui règne au Québec comme source des problèmes de francisation des immigrants : « Dans un contexte de bilinguisme très répandu, comme celui de la région métropolitaine de Montréal, les personnes immigrantes peuvent souvent opter pour l’une ou l’autre de ces langues. Plusieurs facteurs sont susceptibles d’influencer leur choix. Le facteur qui l’influence le plus est sans doute le niveau relatif de compétence qu’elles ont atteint en français par rapport à l’anglais. Les données publiées par le MIFI ne précisent pas dans quelle langue les immigrants et immigrantes bilingues ont le plus de facilité à s’exprimer. Cette information se trouve cependant dans les données administratives d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). Nous apprenons ainsi que, parmi les personnes immigrantes qui ont été admises au Québec entre 2019 et 2022 et qui connaissaient le français à leur arrivée, 12,7 % avaient le plus de facilité en anglais. Nous pouvons penser que ces personnes auront tendance à utiliser l’anglais de manière préférentielle, malgré leur connaissance du français. La tendance de certains immigrants bilingues à utiliser d’abord l’anglais pourrait être d’autant plus grande que le niveau de français qui sera exigé à la sélection (niveau 5 ou 7) ne sera pas clairement suffisant pour permettre aux personnes admises d’être pleinement efficaces dans plusieurs emplois » (p.12).

Le fond du problème de l’intégration des immigrants au Québec est l’existence de deux sociétés d’intégration parallèles, l’une anglaise et l’autre française; les immigrants sont libres de choisir l’une ou l’autre en fonction de leur tropisme ou de leur maitrise préalable de l’anglais ou du français.

Ce bilinguisme concurrentiel est maintenu (au Québec seulement!) par la Loi sur les langues officielles fédérale et, aussi, par le Québec, qui, malgré les pronunciamientos officiels, est un État et une société bilingue qui maintient le bilinguisme concurrentiel dans les services publics (la loi 96 n’ayant pas mis fin à la chose de manière convaincante grâce à Jean-François Roberge) et dans tout le réseau d’éducation postsecondaire. Le Québec étant une simple province, il n’a pas de visibilité ou d’existence à l’international, ce qui fait que le message que les immigrants captent, 5 sur 5, est celui émis par le Canada, qui hurle à la face du monde qu’il est un pays anglais.

La figure 13 (p.81) du rapport est une illustration spectaculaire de la réalité du bilinguisme concurrentiel au Québec et de son inexistence ailleurs au Canada.

L’on constate à la figure 13 qu’ailleurs qu’au Québec (et au Nouveau-Brunswick), quasiment tous les immigrants temporaires (95%) connaissent l’anglais et que très peu connaissent le français (5% ou moins). La situation est toute autre au Québec où 28,6% des immigrants temporaires connaissent seulement l’anglais tandis que 43,4% connaissant l’anglais et le français. Le commissaire résume pudiquement la chose ainsi (p.81): « nous pouvons affirmer que la plupart des personnes immigrantes connaissent l’anglais avant leur arrivée au Canada, hormis celles qui veulent s’installer au Québec et au Nouveau-Brunswick. En effet, si elles apprenaient l’anglais seulement après leur arrivée au Canada, nous observerions un pourcentage beaucoup plus élevé de personnes qui ne le maîtrisent pas. Or, ce n’est pas le cas. Par ailleurs, en dehors de ces deux provinces, la connaissance généralisée de l’anglais n’est pas surprenante. En effet, elle est habituellement nécessaire pour trouver un emploi ou être admis dans un programme d’études, soit les deux principales manières d’obtenir un statut d’immigration temporaire au Canada. Au Québec, seule une faible partie des personnes immigrantes ne maîtrise ni le français ni l’anglais. Comme dans les autres provinces canadiennes, les personnes qui y immigrent acquièrent avant leur arrivée les connaissances linguistiques qui leur permettront d’y travailler ou d’y étudier. Le Québec se distingue néanmoins par le fait que les personnes immigrantes peuvent y travailler ou étudier en français ou en anglais. Ainsi, une part importante de l’immigration temporaire s’installe au Québec dans le but d’y travailler ou étudier dans la langue de la minorité linguistique, alors qu’une telle situation n’existe pas ailleurs au Canada (à l’exception, mais dans une mesure moindre, du Nouveau-Brunswick) ».

La « francisation »: une illusion?

La partie la plus explosive du rapport est celle portant sur la francisation. On y apprend, par exemple, qu’en 2023, « seule une minorité de personnes ne maîtrisant pas le français a participé aux cours offerts par le gouvernement du Québec, soit une proportion estimée de 39,5 % des titulaires d’un permis de travail, 14,1 % des titulaires d’un permis d’études et 5,2 % des personnes demandeuses d’asile. En équivalents à temps complet, le nombre de personnes formées par l’entremise de l’offre gouvernementale correspondrait seulement à 5,4 % du nombre de personnes ne connaissant pas le français » (p.82). En résumé, la francisation continue d’être un « fiasco », comme le titrait déjà le rapport du Vérificateur général en 2017.

S’il faut bien sûr continuer à augmenter l’offre de francisation, il faut aussi réaliser que le problème n’est peut-être pas tant l’offre de francisation que la demande. De trop nombreux immigrants ne voient manifestement pas l’intérêt d’investir temps et argent (et certains ne le peuvent soyons justes) pour augmenter leur compétence en français. La chose n’est probablement pas économiquement justifiable (les études manquent à ce sujet) et, de plus, l’existence du bilinguisme concurrentiel, assuré et maintenu par Québec et Ottawa, fait en sorte que le français est souvent une langue parfaitement optionnelle.

Le commissaire a estimé quel serait le coût d’assurer une francisation de tous les temporaires qui ne connaissent pas le français jusqu’au niveau 8. La somme requise tournerait autour de 13 milliards de dollars!

Cette somme, à mon avis, peut être rajoutée au budget de l’an 1 du Parti québécois et correspond à l’un des coûts pour le Québec de faire partie du Canada. Son inexistence à l’international lui impose une écrasante charge financière s’il veut intégrer correctement les immigrants qui arrivent et qui s’installent au Québec en pensant s’installer au Canada. Le Québec doit payer à l’interne pour corriger le message « pays anglais! » envoyé par le Canada sur toute la planète. Faute de quoi il s’anglicise. Du point de vue canadien, un piège parfait. Le Canada nous sabote.

Brian Myles et « l’amour du français » : retour au Canada français

Dans son éditorial du 6 janvier 2024, intitulé « Pour l’amour du français », Brian Myles commet un texte qui étonne venant du directeur du Devoir.

S’il débute de façon convenue en affirmant que « La question n’est pas de savoir s’il faut protéger le français au Québec et au Canada […] », il gâche aussitôt l’effet en écrivant « […] mais plutôt de savoir comment y parvenir dans le respect des droits des minorités ». Les minorités? Les anglophones constituent-ils réellement une « minorité » dans l’esprit de M. Myles?

D’emblée, la table est mise : la majorité francophone est soupçonnée d’être oppressante et la « minorité » anglophone, amalgamée aux autres minorités, serait « opprimée ». Voilà une ligne qui aurait certes sa place dans n’importe quel texte émanant de The Gazette et de Cult MTL, mais dans le Devoir?

Examinons son texte d’abord sur le plan des faits, et ensuite sur celui de l’argumentation.

Les faits

Il est absolument faux de prétendre, comme le fait M. Myles, que les « pessimistes » s’accrocheraient à l’indicateur « langue maternelle » comme l’alpha et l’oméga de tous les indicateurs linguistiques. Cela est une caricature.

L’indicateur langue maternelle, comme l’écrit justement le démographe Marc Termote, représente la dynamique passée, tandis que la langue parlée le plus souvent à la maison, qui sera la langue transmise aux enfants en tant que langue maternelle, représente celle du présent et de l’avenir. Ces deux indicateurs fondamentaux fournissent des informations complémentaires, certes, mais sont croisés avec d’autres indicateurs (tels que la langue de travail, la dynamique d’inscription dans les cégeps et universités, etc.) pour brosser un portrait d’ensemble de la dynamique linguistique.

Ce qui ressort de façon éclatante des données du recensement de 2021, c’est que TOUS les indicateurs issus du recensement canadien (langue maternelle, langue parlée à la maison, langue de travail, connaissance, etc.) reculent pour le français à la grandeur du Canada. Toutes les données convergent dans une seule direction : un recul du français et une avancée de l’anglais au Québec comme partout au Canada (voir ce billet de blogue détaillant les résultats du recensement de 2021).

M. Myles prétend que la connaissance du français au Québec serait « stable » à 93,7%. Faux. La connaissance du français a reculé au dernier recensement (de 94,5% à 93,7%), ce qui n’était pas arrivé depuis au moins trente ans. Alors que la connaissance de l’anglais au Québec poursuit sa hausse pour atteindre 51,7% en 2021, la connaissance du français par les anglophones a baissé fortement entre 2016 et 2021, soit de 1,7 point. Ce niveau de connaissance est rendu à 67,1%, ce qui signifie que quasiment un anglophone sur trois ne connait pas le français au Québec! Comme la connaissance du français chez les francophones est présumée être universelle, et que ceux-ci constituent la grande majorité de la population du Québec (79,1% selon la langue parlée à la maison), ce 93,7% dont on nous rabat les oreilles est un chiffre artificiellement gonflé par le fait que ce qu’il indique, largement, est que les francophones parlent français!

Charles Castonguay a démonté l’utilisation malhonnête de cet indicateur de connaissance par Michel C. Auger dans son livre 25 mythes à déboulonner en politique québécoise dans ce texte. Brian Myles suit ici les traces de Michel C. Auger. Le chiffre pertinent, à mon avis, si l’on veut s’en tenir à la « connaissance », est celui de la connaissance du français par les anglophones. Qui recule. Ou de l’anglais par les francophones. Qui avance sans cesse.

M. Myles, en agitant le grelot de la « connaissance » reprend aussi, mot à mot et dans son intégralité, la ligne argumentaire d’André Pratte dans sa « réfutation » à mon texte « L’anglicisation de Laval ». M. Pratte prétendait aussi que la connaissance du français à Laval était « stable ». Or, l’indicateur de connaissance du français à Laval recule depuis vingt ans (texte ici). M. Myles tombe dans le même panneau que M. Pratte.

Et surtout, il faut souligner que la connaissance d’une langue n’équivaut pas nécessairement à son usage (voir ici). Pour apprécier correctement la dynamique linguistique, c’est le portrait de l’usage qui importe. M. Myles ne peut ignorer, en tant que directeur du Devoir, un fait aussi fondamental.

La forme.

M. Myles écrit que « Les pessimistes entrevoient le déclin du français comme langue maternelle tel un signe précurseur d’une inéluctable « louisianisation » du Québec ». Passons sur la fixation sur la langue maternelle qui relève de la caricature et notons l’utilisation du vocable « pessimiste » qui induit en erreur en faisant croire que l’appréciation de la situation linguistique serait une simple question de tempérament.

Mais celle-ci n’est pas une question de voir le verre « à moitié plein » ou « à moitié vide ». Il s’agit plutôt de déterminer si la place occupée par le français au Québec, relativement à l’anglais, augmente, reste stable ou diminue. C’est l’anglais qui menace le français au Québec (comme partout au Canada) et non les langues (non officielles) des minorités.

Néanmoins, cette dichotomie simpliste entre pessimistes et non pessimistes permet de créer ex nihilo deux camps opposés, ce qui permet à M. Myles de se placer en surplomb au-dessus de la mêlée. Voilà qui est commode. Le sophisme du faux dilemme entre les « néoconservateurs » passéistes souhaitant un repli sur un Canada français et ceux qui auraient une pensée « pluraliste » et « ouverts au métissage et à la diversité » permet également de nous faire comprendre, tel un petit catéchisme, à quel camp il faudrait appartenir.

M. Myles écrit que « Après tout, c’est dans l’espace public, plutôt que dans la sphère privée du foyer, qu’une politique linguistique produit l’effet recherché ». L’affirmation selon laquelle il faudrait détourner son regard de la sphère privée est une forme de restriction mentale, une invitation à tronquer la réalité afin d’arriver plus facilement aux conclusions souhaitées par certains. Cette affirmation est une pure invention et n’a aucun lien avec les objectifs de la Charte de la langue française. Il est spécifié dans le Livre blanc, par exemple, que la Charte a été conçue afin « d’orienter les options linguistiques des immigrants », ce qui signifie qu’elle a pour but ultimement de faire en sorte qu’ils deviennent des francophones plutôt que des anglophones par suite d’une substitution linguistique (qui est quasi inéluctable au Canada après deux générations).

Cette opposition entre sphère privée et sphère publique relève aussi d’une tentative d’enfumage. Pourquoi? Parce que l’indicateur de « français langue publique » n’est pas un indicateur issu du recensement, n’est pas l’objet d’un suivi régulier, est sujet à des changements de méthodologies et peut donc difficilement servir d’indicateur de suivi longitudinal. La dernière publication de l’OQLF à ce sujet date de 2016 et le suivi longitudinal contenait… deux points seulement, un en 2007 et l’autre en 2016. Marc Termote fait une critique éclairante de l’indicateur langue d’usage publique ici (p.21). Bref, non seulement cet indicateur n’est pas fiable, mais on peut affirmer qu’il n’existe pas vraiment. Voilà qui est encore bien commode.

C’est la Commission Laurendeau-Dunton, une commission fédérale qui a duré dix ans et mobilisé des milliers de chercheurs au Canada dans les années soixante, qui a recommandé l’ajout d’une question sur la langue parlée à la maison au recensement de 1971 afin d’obtenir un éclairage sur l’assimilation courante des francophones au Canada. La commission Laurendeau-Dunton se serait donc fourvoyée?

Finalement, M. Myles, en écrivant « […] nous ne pourrons blâmer l’Université McGill, ou les Québécois de la minorité anglophone, si nous ne parvenons pas à entretenir et à raviver la fierté commune d’appartenir à une langue et à une culture inclusives » (voici l’aveu selon lequel les anglophones seraient une « minorité »!), en appelle indirectement au renouveau des campagnes du « bon parler français » pour éviter de dénoncer la surcomplétude institutionnelle anglophone qui assure l’essor et la vitalité éclatante de l’anglais à Montréal (et le recul du français).

Nous aurons beau être aussi « fiers » que nous voulons, cela ne compensera jamais les milliards investis par Québec et Ottawa pour assurer la domination de l’anglais dans le système d’enseignement supérieur (ou en santé, ou dans les grandes entreprises, etc.) à Montréal. M. Myles en appelle ici, de façon risible, au triomphe de la volonté sur les faits objectifs, une stratégie longtemps utilisée au Canada français pour dépolitiser la question linguistique et détourner le regard du fondement politique et économique de notre infériorité linguistique. Le dispositif institutionnel collectif écrase la volonté individuelle. La reprise en main de la Révolution tranquille émanait de la prise de conscience de cette réalité.

Avec cet éditorial, on comprend enfin pourquoi le Devoir a été incapable de prendre position clairement en faveur d’une mesure aussi évidente, aussi urgente que l’imposition de la loi 101 au cégep. Une mesure réclamée par une majorité de citoyens, incluant une majorité des professeurs au collégial.

En résumé, M. Myles propose donc, sur la question linguistique, un retour aux bonnes vieilles stratégies inefficaces et inoffensives (pour le régime canadien) d’avant la Révolution tranquille, un retour au Canada français donc.

Et si le « passéiste », c’était lui?

Beaucoup de bruit pour rien

Un bilan de la saga de l’augmentation des frais de scolarité pour les canadiens non-résidents 

L’annonce

Le 13 octobre 2023, la ministre de l’Enseignement supérieur Pascale Déry annonçait une refonte de certains volets de la politique de financement des universités.  Cette refonte visait deux objectifs principaux: 1) faire en sorte que les étudiants canadiens non-résidents venant étudier dans les universités du Québec le fassent à coût net nul pour l’État québécois et 2) rétablir une péréquation interuniversitaire de façon à ce que le pactole récolté des étudiants étrangers par les universités anglaises (quelques 282 millions de dollars par année, soit 69% du total généré par l’ensemble des universités au Québec) bénéficie à l’ensemble du réseau universitaire québécois.

Deux objectifs principaux mais également, semble-t-il, un objectif connexe; au cours de la conférence de presse tenue le 13 octobre, le ministre de la langue française Jean-François Roberge a affirmé que cette mesure visait aussi à « freiner le déclin du français ». Pour que la mesure ait cet effet, cependant, il faudrait que le nombre de canadiens non-résidents qui vient étudier à McGill, Concordia et Bishop’s (plus de 11 000 personnes/an) diminue substantiellement. Cependant, il est loin d’être certain qu’une hausse des frais de scolarité, même significative, aurait un impact suffisant pour « freiner le déclin du français » étant donné que les frais de scolarité ne constituent qu’une des variables dans la décision de s’inscrire dans une université ou non (le coût de la vie, la réputation, le programme, etc., sont également des paramètres importants). Afin que la baisse de la clientèle de canadiens non-résidents constitue un objectif clair de la mesure annoncée, il aurait fallu que le gouvernement impose, par exemple, un contingentement du nombre d’étudiants canadiens non-résidents financés chaque année. Le niveau de contingentement aurait pu être déterminé à l’aide d’une clause de réciprocité avec les provinces anglaises; le Québec pourrait financer, par exemple, un nombre égal d’étudiants canadiens non-résidents dans les universités anglaises à celui des étudiants québécois que les provinces hors Québec financent dans des programmes en français. Cela aurait eu l’avantage de révéler au grand jour l’ampleur titanesque de la disproportion qui est en jeu pour ce qui est de l’accès à l’enseignement universitaire dans la langue de la « minorité » au Canada.

Cet objectif « ad hoc » linguistique semble donc avoir été greffé, sans préparation sérieuse, a posteriori, sur une mesure visant essentiellement des objectifs comptables. Cela reflète probablement le fait que le « Groupe d’action sur l’avenir de la langue française » de la CAQ, qui était supposé annoncer un « plan d’action » cet automne, semble être incapable de justement passer à l’action. Le ministre de la Langue française a-t-il profité de l’annonce de la ministre de l’Enseignement supérieur pour tenter d’insuffler un semblant de vie à ce « Groupe d’action »?

Quoi qu’il en soit, cette refonte de la politique de financement universitaire est le résultat d’un engagement pris par la ministre Déry en juin 2023 par suite de nombreux articles parus dans les médias en 2022-2023, articles qui détaillaient l’iniquité du financement universitaire qui règne en fonction de la langue d’enseignement au Québec. Par exemple, le chercheur Martin Maltais a évalué que les canadiens non-résidents, ainsi que certains étudiants internationaux (comme les Français et les Belges qui bénéficient d’ententes avec le Québec) inscrits dans les universités anglaises nous coûtaient 200 millions de dollars par année collectivement. J’ai calculé, dans « Pourquoi la loi 101 est un échec » (p.163, Boréal, 2020) que la scolarisation des canadiens non-résidents à McGill, Concordia et Bishop’s nous coûtaient plus de 100 millions de dollar par année. Une somme qui sert, au final, à diplômer des non Québécois dans des programmes en anglais et à angliciser Montréal. L’atteinte de l’objectif numéro 1 de la mesure Déry signifie que le Québec cesserait de payer le coût pour son anglicisation via les étudiants universitaires non québécois. Cependant, le Québec continuera de s’angliciser tout de même par le biais des universités anglaises, à moins que la proportion d’étudiants inscrits dans celles-ci ne baisse.

Quant à péréquation interuniversitaire, elle a été abolie en 2018 sous Philippe Couillard en même temps que les frais de scolarité pour les étudiants internationaux étaient dérèglementés, ce qui a constitué un cadeau princier fait aux universités anglaises. Ces mesures ont été prises en même temps que M. Couillard faisait don du Royal Victoria à McGill, un don d’une valeur estimée à un milliard de dollars. Dans la mesure Déry, la péréquation interuniversitaire serait rétablie grâce à l’imposition d’un tarif plancher pour les étudiants internationaux, assorti de la récupération d’un montant forfaitaire. Ce montant forfaitaire serait reversé aux universités de langue française.

Afin d’atteindre le premier objectif, les frais de scolarité chargés aux canadiens non-résidents devaient passer de 9 000$/an à 17 000$/an en moyenne, soit une augmentation de 89%. Le deuxième objectif serait atteint en imposant un prix plancher de quelque 20 000$/an aux étudiants internationaux (et un montant forfaitaire qui est à déterminer).

Voilà la refonte initialement annoncée par la ministre Déry. Une mesure simple, logique, et qui se défend bien : le Québec est-il en effet assez riche pour financer la scolarité universitaire des jeunes anglophones non-résidents, en anglais qui plus est? Cela pourrait potentiellement se justifier s’il y avait hors Québec une contrepartie à cette « générosité », c’est-à-dire si les provinces anglaises finançaient les études en français de quelque 11 000 québécois par année dans leurs universités françaises. Mais ce n’est hélas pas le cas, les moignons de facultés et les bouts de programmes en français hors Québec étant systématiquement sous-financés et asphyxiés financièrement dans les provinces à majorité anglaise. Pour donner un seul exemple de ce qui pourrait être une longue liste : l’Université de l’Ontario français (la seule université en Ontario qui ne soit pas bilingue) n’accueillait que 233 étudiants en septembre 2023, ce qui équivaut à 0,3% des effectifs des universités anglaises du Québec. Ce n’est pas comme si, non plus, les francophones constituaient une élite surdiplômée qui pouvait sacrifier une partie de ses ressources à tenter de hisser les anglophones à son niveau; aujourd’hui encore, les francophones au Québec sont toujours 40% moins nombreux, proportionnellement, que les anglophones à détenir un diplôme universitaire (p.136 « Pourquoi la loi 101 est un échec »).

Le surfinancement des universités anglaises au Québec

Les universités anglaises du Québec accueillent quelque 25% de l’effectif universitaire et reçoivent environ 30% des fonds globaux des universités, et ce, même si la communauté anglophone du Québec ne représente que 8,8% de la population du Québec (langue maternelle). Il existe donc une « surcomplétude institutionnelle », c’est-à-dire que les institutions anglaises sont très nettement surdimensionnées relativement au poids démographique de la communauté anglaise (p.53 « Pourquoi la loi 101 est un échec »). Ce surdimensionnement est d’un facteur 2,8 pour ce qui est des effectifs et d’un facteur 3,4 pour ce qui est du financement.

La disproportion est encore pire si on considère seulement la partie des fonds provenant d’Ottawa; ainsi, les anglophones touchent 38,3 % de ces fonds tandis que les francophones en récoltent seulement 61,7 %. Les anglophones bénéficient donc de 4,7 fois leur poids démographique du financement reçu d’Ottawa tandis que les francophones sont financés en deçà de leur poids démographique.

Les universités anglaises du Québec sont si hypertrophiées qu’elles n’accueillent qu’une petite minorité  d’«ayants-droit » (23,6%) c’est-à-dire d’étudiants qui sont membres de la communauté d’expression anglaise en vertu de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette proportion est de 17,1% à McGill, de 29,7% à Concordia et de 22,3% à Bishop’s. La majorité de la clientèle des universités anglaises est ainsi constitué d’étudiants internationaux, d’étudiants québécois non ayants-droit (des allophones et francophones), ainsi que de canadiens non-résidents.

Le respect du principe de la complétude institutionnelle voudrait que la proportion du financement accordé aux anglophones soit égale à leur poids démographique (soit moins de 10 %). Cela est loin d’être le cas. On peut calculer que  la somme manquante totale aux universités de langue française afin d’assurer leur complétude institutionnelle (90% des revenus) était de 1 466 millions de dollars par année en 2017.

Cette surcomplétude institutionnelle anglophone a des conséquences majeures sur la dynamique linguistique de Montréal et du Québec tout entier. Il a été établi par Statistique Canada, par exemple, que la langue des études postsecondaires détermine dans une large mesure la future langue de travail des étudiants. Un constat qui a été renforcé par une étude récente de l’Office québécois de la langue française (OQLF), qui a démontré que les études postsecondaires en anglais pesaient lourdement sur la langue d’usage publique. Les universités anglaises constituent des foyers d’anglicisation majeurs au Québec et un moteur de l’assimilation de francophones et allophones à la communauté anglaise (gain d’un point pour l’anglais en tant que langue parlée le plus souvent à la maison entre 2016 et 2021).

De plus, la disproportion entre l’effectif (25%) et le revenu global (30%) met en lumière une iniquité supplémentaire; il s’agit du financement par étudiant (étudiant équivalent temps plein ou EETP). Au Québec, un étudiant qui choisit d’étudier en anglais est mieux financé, dispose de plus de ressources, qu’un étudiant qui choisit un programme en français. Globalement, les universités anglaises disposaient de 16 095 $ par étudiant équivalent temps plein (EETP) en 2017 tandis que les universités de langue française n’avaient que 12 507 $ par EETP, une différence 3 588 $ ou 28,7 %.

À l’injustice « macroscopique », sociétale, d’une sous-complétude institutionnelle pour les universités de langue française s’ajoute une autre injustice qui frappe les étudiants au niveau individuel. Ceux qui choisissent de poursuivre leurs études universitaires en anglais jouissent d’un avantage structurel par rapport à ceux qui poursuivent leurs études en français.

Voilà le problème titanesque auquel la refonte annoncée de la politique de financement universitaire s’attaquait en partie. En très petite partie seulement car l’effet estimé du rétablissement de la péréquation serait de reverser environ 100 millions de dollars par année aux universités françaises, ce qui est très loin de la somme qui serait requise pour abolir la sous-complétude institutionnelle qui les frappe, qui serait plutôt quinze fois plus importante (1,5 milliard de dollars).

Pour un tour d’horizon plus complet de cette question, on pourra se référer à cet article de Pierre Fortin, ou à « Au Québec, les universités anglaises sont favorisées » (Action nationale, Septembre 2021).

La réaction du Canada anglais

Cette annonce de la ministre Déry a mis en branle une vigoureuse réaction, proche de l’hystérie, au Canada anglais; les médias comme The Gazette, The National Post, The Globe and Mail ont lancé une campagne intensive visant à faire renverser cette décision. The Gazette s’est particulièrement distinguée en publiant quasiment un texte par jour sur le sujet pendant tout l’automne à partir du 14 octobre dernier. Voici un florilège des textes publiés:  « catastrophic », « I love Quebec, but it doesn’t love me », « Legault wants to kill Quebec’s English universities », « shortsighted, mean-spirited and, from an economic vantage point, completely idiotic », « targeted attack », « existential risk »,  « Legault farting in Canada’s direction ».

Dans ces textes, tout y passe : vulgarité, exagération, subtilité nulle et absente, tentatives d’intimidation, manipulation émotive, vocabulaire militaire et agressif, etc. Le manque de respect, de considération élémentaire envers le Québec est total. L’idée que la mesure puisse être justifiée n’est jamais évoquée un seul instant. Y a-t-il eu un seul texte dans les médias canadiens anglais qui admette que les universités anglaises au Québec sont bel et bien surfinancées et que les universités françaises sont sous-financées?

Malheureusement, la contre-réaction n’est pas venue uniquement du Canada anglais. Tout un pan de l’élite québécoise s’est aussi mobilisé pour faire annuler la mesure. Les députés du Parti libéral du Québec/Quebec Liberal Party sont entrés en campagne et, en particulier, il faut souligner l’activisme de la députée Marwah Rizqy, qui s’est investie sans compter pour faire reculer le gouvernement. Mentionnons également le recteur de l’Université de Montréal, Daniel Jutras, qui s’est empressé, de façon étonnante, de défendre McGill. Ce faisant, M. Jutras a agi contre les intérêts de l’institution qu’il prétend représenter, institution qui bénéficierait du rétablissement de la péréquation interuniversitaire. Les recteurs des universités françaises dotés d’une faculté de médecine (Sherbrooke, l’Université de Montréal, Laval) se sont également prononcés contre la mesure. Seuls les recteurs des composantes de l’Université du Québec se sont exprimés en sa faveur. Cela a pu nous faire constater qu’une bonne partie du système universitaire de langue française au Québec est « satellisé » et évolue dans l’orbite idéologique de McGill University.

Il est parlant que seule l’université la plus mise à mal par l’actuelle politique de financement, et une université « minore », non dotée d’une faculté de médecine (l’UQAM), ait osé rompre les rangs du consensus en faveur du statu quo.

Même les syndicats, faisant fi des iniquités en fonction de la langue qui résultent des politiques de financement, sont montés au créneau pour défendre McGill sous couvert hypocrite de dénoncer la « marchandisation » de l’éducation.

La capitulation

La vigueur de la réaction du Canada anglais, l’activisme d’une partie importante de notre élite politique, syndicale et universitaire en faveur de la défense des privilèges des anglophones, le manque de préparation et de cohérence du gouvernement du Québec pour ce qui est des objectifs visés par la refonte ont eu rapidement raison de la mesure initialement annoncée.

Les universités anglaises ont habilement manœuvré en se servant de l’objectif « ad hoc » greffé par le ministre de la Langue française (que la mesure freine le déclin du français) pour faire échec à l’objectif numéro un, soit l’atteinte d’un coût net nul pour les étudiants canadiens non-résidents. Leur manœuvre a consisté à proposer de « franciser » une partie (40%) de leurs étudiants non québécois en échange de l’abandon par le gouvernement de la hausse des frais de scolarité. Ce qui est entendu par « francisation » est l’atteinte, à l’oral seulement, d’un niveau intermédiaire (soit niveau 6) de français.

Deux mois après l’annonce initiale, la ministre Déry a donc reculé en bonne partie et a annoncé (sur X) que les frais de scolarité chargés aux canadiens non-résidents seraient de 12 000$/an en moyenne (et non 17 000$/an), soit une augmentation du tiers seulement (et seulement pour les étudiants de premier cycle). De plus, Bishop’s est entièrement exclue de cette augmentation.

L’objectif numéro un de la refonte a donc été abandonné; le Québec continuera de financer – sans restriction quant au nombre – les études des canadiens non-résidents dans les universités anglaises. Il s’agit, malgré le baroud d’honneur d’une augmentation du tiers, d’une défaite complète pour le gouvernement.

La ministre a annoncé qu’en échange du maintien du financement des canadiens non-résidents les universités anglaises les « franciseraient »; c’est-à-dire que 80 % des nouveaux inscrits non québécois dans un programme d’études anglophone devraient atteindre un niveau intermédiaire en français (niveau 5) au terme de leurs études de premier cycle. La ministre a donc monté les exigences quant à la proportion d’étudiants « francisés », mais baissé quant au niveau, les exigences passant du niveau 6 au niveau 5. Pour citer la ministre Déry : « « On francise, et c’est une très bonne chose. […] Mais ce qu’on souhaite aussi, c’est encourager et pousser les universités à aller [recruter des étudiants] dans des bassins plus francophones », a expliqué Mme Déry. Elle espère ainsi « changer le visage de Montréal » ».

Cette mesure de « francisation » d’étudiants choisissant d’étudier dans des programmes en anglais (et payant souvent très cher pour la chose), va-t-elle vraiment « changer le visage de Montréal »?

L’illusion de la « francisation » dans les institutions anglaises

Ce qui frappe ici, c’est la naïveté (ou le double discours?) d’un gouvernement du Québec qui prétend réellement croire que les institutions anglaises vont « franciser » leur clientèle. On peut voir là une manifestation de la volonté, très québécoise, de s’illusionner pour éviter de regarder les choses en face et de poser les gestes qui s’imposent. Car il est évident, d’emblée, que cette « francisation » sera tout à fait superficielle et ne changera aucunement le « visage de Montréal ».

Car, comme presque toujours lorsqu’il est question de langue, on confond ici la connaissance d’une langue avec son usage. Même si l’ajout de quelques cours de français est en soi une mesure intéressante qui aurait dû être prise il y a longtemps, il est frivole de penser que cela va mener à une quelconque « francisation » (un terme valise imprécis dans ce contexte) dans un milieu aussi anglicisant que McGill ou Concordia. Ces cours vont mener à une certaine connaissance du français, ce qui est mieux que rien, certes, mais la simple connaissance d’une langue ne mène pas à son usage. L’OQLF, dans l’étude mentionnée plus haut, vient de prouver que le fait d’avoir fait son diplôme postsecondaire en anglais multiplie par quatre les probabilités qu’un francophone ou allophone travaille ensuite en anglais au Québec et, qui plus est, que le fait d’avoir fait son diplôme postsecondaire en anglais réduit de façon majeure la préférence pour le français en tant que langue de travail (de 39,6 points pour les francophones, de 67 points pour les anglophones, et de 52 points pour les allophones) et augmente presque d’autant la préférence pour travailler en anglais. Les diplômés des institutions anglaises préfèrent souvent travailler en anglais même s’ils connaissent le français.

Le fait d’avoir fait son diplôme postuniversitaire en anglais affecte également substantiellement la langue d’usage publique, les jeunes francophones diplômés en anglais au cégep ou à l’université utilisant davantage l’anglais dans les commerces de proximité (18 fois plus) que ceux diplômés en français, et ce, même s’ils ont manifestement une excellente connaissance du français, bien supérieure au niveau intermédiaire! Et pour les allophones, les études en anglais au postsecondaire font basculer complètement la préférence de langue d’usage publique vers l’anglais.

La langue du diplôme postsecondaire change profondément l’univers culturel de référence de l’étudiant et fait de l’anglais la langue première d’une bonne partie de ceux qui effectuent leurs études postsecondaires en anglais. La « francisation » dans les universités anglaises sera, assumant très hypothétiquement qu’elle soit un succès, simplement d’établir le français comme une langue seconde (ou tierce) alors que la langue et la culture première ou de référence pour les étudiants restera souvent – comme le démontre l’OQLF – l’anglais. Pour imposer l’usage du français, il faudrait que les programmes d’études dans lesquels s’inscrivent les étudiants que l’on souhaite « franciser » dans les universités anglaises soient … en français.

Du reste, l’atteinte du niveau intermédiaire sera-t-il mesuré de façon objective via des examens normés contrôlés par le ministère de l’Enseignement supérieur? Il ne faudrait pas oublier que la Commission scolaire English Montreal s’est fait prendre à remettre des certificats de francisation bidons pour que des allophones ignorant totalement le français aient accès à la citoyenneté canadienne via le Programme de l’expérience québécoise. Présumer de la « bonne foi » des institutions anglaises semble risqué.

Les universités anglaises roulent le gouvernement dans la farine

Seulement 4 jours après l’annonce de la ministre Déry le 13 octobre, McGill a annoncé l’annulation d’un investissement de 50 millions de dollars en faveur de mesures de francisation. Mais pour ensuite « faire une offre historique » au gouvernement du Québec trois semaines plus tard en affirmant qu’elle allait investir pour « franciser » une partie (40%) des étudiants non québécois. Et six jours après l’annonce du recul de la ministre Déry le 14 décembre, McGill et Concordia ont annoncé la mise sur pied de programmes de bourses (3000$/étudiant pour McGill et 4000$/étudiant pour Concordia) pour financer la hausse du tiers exigée par Québec et garder les frais de scolarité au niveau antérieur.

On peut calculer que la « bourse Canada » de 3 000$ de McGill, annoncée en un claquement de doigt, coûtera à elle seule la moitié de la somme que celle-ci disait n’avoir pas les moyens d’investir en francisation au milieu du mois d’octobre. L’augmentation initialement prévue des frais de scolarité allait-elle vraiment causer la perte de 700 postes et la ruine de McGill? On peut en douter.

Conclusion

Cette saga a servi de double révélateur. Premièrement du mépris du Québec qui règne au Canada anglais. Deuxièmement du fait qu’une partie non négligeable des élites québécoises était, sous divers prétextes, directement ou indirectement, d’abord au service des intérêts du Canada anglais.

Cette séquence est profondément révélatrice de notre véritable situation nationale dans le Canada : celle d’une minorité annexée et méprisée dont les ressources sont en partie détournées au profit d’un autre peuple. Une situation que les Québécois s’efforcent de ne pas voir.

S’il n’est pas surprenant que le PLQ/QLP ait servi de cinquième colonne pour défendre les intérêts du Canada au Québec, il est plutôt étonnant de constater que les recteurs des grandes universités de langue française aient travaillé contre les intérêts de leurs propres institutions et contre les intérêts du Québec français. On peut voir là un marqueur de l’emprise idéologique et financière croissante d’Ottawa sur le système universitaire québécois.

Quant au rôle de certains syndicats, il faut souligner que ceux-ci sont les mêmes qui se taisent ou tentent de noyer le poisson sur la mobilisation de milliers de leurs membres en faveur de l’imposition de la loi 101 au cégep. Voilà une autre révélation : ces syndicats, qui défendent d’abord leurs membres, défendent de ce fait indirectement les privilèges des institutions anglaises et le statu quo beaucoup plus qu’ils ne luttent pour la « justice sociale ».

Car il s’agit bien, en dernier recours, d’une question de justice. Celle-ci voudrait que les ressources de l’État du Québec en éducation aillent prioritairement à fermer l’écart de diplomation qui persiste toujours, soixante ans après la Révolution tranquille, entre les francophones et anglophones.

Dans un rapport marquant qui a été ignoré (p.49), Lise Bissonnette et John R. Porter dénonçaient la sous-diplomation des francophones et la canalisation de ceux-ci dans des diplômes « légers » (des certificats), moins lucratifs que les diplômes de grades: « Quand on oublie les données agrégées de l’ensemble de nos universités, quand la comparaison est menée à l’intérieur du Québec même, entre universités francophones et anglophones, on constate que les écarts selon la langue sont déterminants. Le taux d’atteinte des diplômes de grade se situe et souvent dépasse la moyenne canadienne et ontarienne pour nos universités de langue anglaise (soit environ 90 %) et certaines de nos plus importantes universités de langue française se situent sous la barre du 60 %. Le temps est certes venu de faire le point sur cet aspect de notre société distincte et surtout d’éviter le raccourci qui tend à en faire une qualité, à mettre au compte de la vertu d’accessibilité. Si l’on souhaitait mettre en lumière la différence entre la notion d’accessibilité et celle de l’égalité des chances, les données de diplomation seraient probantes entre toutes. L’université se rend certes accessible en accueillant des inscrits dont le nombre est plus élevé que jamais et dont la provenance sociale est plus diversifiée que jamais. Mais ces nouveaux venus sont-ils trop souvent dirigés vers des études dont la valeur est moindre pour l’avenir? Obtiendront-ils à l’université des chances égales à celles qu’offrait et qu’offre toujours la diplomation traditionnelle? Leur « autre diplôme » aura-t-il quelque valeur utilisable sur le marché des « vrais » diplômes que sont les diplômes de grade? »

S’il faut souligner le courage de la ministre de l’Enseignement supérieur à s’attaquer enfin, quoique faiblement, à la question des iniquités de financement en fonction de la langue, il faut du même souffle déplorer le manque de préparation et de cohérence du gouvernement et le rôle néfaste et brouillon joué par le ministre de la Langue française dans ce dossier.

L’impression générale qui se dégage est que le Premier ministre du Québec n’avait pas conscience, en ouvrant cette boite de Pandore, de s’attaquer à l’un des piliers du régime canadien, soit le fait que l’hypertrophie des universités anglaises au Québec résulte du fait que celles-ci sont au service aussi (d’abord?) du Canada et constituent, de facto, une partie non négligeable du réseau universitaire des provinces anglaises (mais situé au Québec et financé par celui-ci). M. Legault a traité cette question comme si l’utilisation des ressources de l’État du Québec pour financer les études universitaires des jeunes anglophones de partout au Canada était une aberration inexplicable alors qu’elle constitue en fait l’un des fondements même du pays et du régime auquel il dit par ailleurs adhérer.  

L’impact financier de la refonte annoncée, dans sa version revue, reste à voir. Mais on sait d’emblée que celui-ci ne sera pas suffisant pour soulager, de façon autre que marginale, le sous-financement profond dont souffrent les universités françaises au Québec. L’iniquité de financement universitaire en fonction de la langue reste quasiment entière. Les ressources du seul État français en Amérique seront toujours utilisées pour assurer le maintien d’un avantage compétitif pour ce qui de la diplomation universitaire des anglophones de partout au Canada.

Comme l’écrivent Bissonnette et Porter (p.53) : « Nous évoquons l’Université, point focal d’une société qui ne pourrait avoir de hautes aspirations sans elle. Il est impossible d’éprouver un désir d’avenir sans éprouver un désir d’université ».

L’éducation étant au cœur de l’avenir d’un peuple, si les Québécois veulent avoir un avenir, il faudra reprendre ce dossier.

Après le logement, l’école

Hausse des seuils migratoires

C’est donc chose faite.

Une petite année après avoir affirmé en campagne électorale que recevoir plus de 50 000 immigrants par année, ce serait « suicidaire » et que la « Louisianisation » nous guettait dans ce cas, M. Legault a décidé d’augmenter les seuils d’immigration à quelques 64 000/an (ou plus?). Qui plus est, le « spin » gouvernemental, malheureusement repris par plusieurs médias sans vérification aucune, affirme que le seuil a été maintenu à 50 000 alors que cette affirmation n’a aucun lien avec la réalité. En plus d’avoir brisé sa promesse électorale, M.Legault estime manifestement qu’il peut s’en tirer en affirmant qu’il la tient. A ceci, on a envie de s’écrier, pour paraphraser M. Parizeau, « le concept d’addition, ça existe! »

La planification pluriannuelle de l’immigration est un exercice qui ressemble de plus en plus à un chapitre d’Alice au pays des merveilles, c’est-à-dire à une fiction située dans un pays merveilleux où les évènements défient toute logique ordinaire. Dans ce pays imaginaire, on peut affirmer, par exemple, qu’une hausse de l’immigration va régler la pénurie de main-d’œuvre, qu’elle va arrêter le vieillissement de la population ou bien qu’une hausse va inverser le déclin du français. Dans la réalité cependant, ces affirmations sont fausses.

Tout l’exercice de planification de l’immigration se concentre sur les immigrants dits « permanents » comme si la situation était encore celle d’il y a plusieurs décennies alors que les flux d’immigrations « autres » étaient négligeables. Mais la situation en immigration a connu depuis dix ou quinze ans un bouleversement sans précédent dans l’histoire du Québec. L’immigration provenant de la filière « temporaire » a connu une augmentation exponentielle et le nombre de temporaires a été multiplié par neuf depuis l’époque de Philippe Couillard (et par un facteur vingt depuis les années soixante-dix). Seulement entre janvier et juillet 2023, le nombre de temporaires sur le territoire du Québec a augmenté de 85 000. De sorte qu’il y a maintenant 471 000 immigrants temporaires au Québec, la plupart désirant rester chez nous de façon permanente. Le vocable de « temporaire » accolé à ce flux migratoire est donc tout à fait trompeur. Dans son premier rapport, le Commissaire à la langue française a prouvé que cette immigration temporaire, qui largement ignore ou n’utilise pas le français, est un facteur d’anglicisation majeur du Québec.

Ces chiffres ne suffisant apparemment pas, Ottawa a décidé de détourner la notion de « droit d’asile » pour en faire une nouvelle filière d’immigration à part entière. Cela fut mis en place avec le chemin Roxham qui a institutionnalisé la chose. Mais Roxham maintenant fermé par suite de pressions venant des maires de municipalités ontariennes, Ottawa a simplement décidé de changer en douce les règles d’attribution de visas dans les aéroports pour en faire (et de l’aéroport Trudeau en particulier), un nouveau chemin Roxham aérien. De sorte qu’entre janvier et septembre 2023, Québec a accueilli 35 100 demandeurs d’asile, soit 69% du total canadien. Ce nombre allant en augmentant, atteindra-t-il bientôt le même niveau que celui des immigrants « permanents »?

Paul St-Pierre Plamondon soulignait un point à mon avis capital en entrevue récemment, à savoir que si le Canada n’était pas atteint aussi gravement que l’Europe par les problèmes reliés à l’immigration massive (explosion de la criminalité violente en Suède par exemple), c’était parce que, historiquement, le Canada exerçait une sélection rigoureuse des immigrants. Mais cela était vrai avant les changements drastiques apportés en immigration temporaire et en « droit d’asile ». Aujourd’hui, grâce à la mise en place de ces nouvelles filières, l’on peut affirmer qu’aucune sélection sérieuse n’est effectuée pour une bonne partie des immigrants, tous flux confondus, présents sur notre territoire. L’incurie du ministère de l’immigration fédéral défraie même régulièrement les manchettes. On peut donc, à mon avis, légitimement se demander « mais où allons-nous collectivement? ».

Les effets

Ce qui prime en immigration, c’est le nombre.

C’est le nombre absolu d’immigrants qui détermine l’impact sur la société d’accueil. Cet impact n’est pas déterminé par le « statut » bureaucratique de l’immigrant, mais simplement par le fait que celui-ci soit là, présent sur le territoire et qu’à ce titre, il interagit, se loge, va à l’école, se fait soigner et consomme comme tout autre membre de la société.

Si, dans les six derniers mois, les effets de l’immigration massive sur la crise du logement ont éclaté au grand jour dans les médias du Canada anglais, l’effet sur les autres services a encore été peu considéré. Il est cependant logique de penser que la hausse sans précédent (depuis au moins le baby-boom de l’après seconde guerre mondiale) de la population canadienne causée par un volume d’immigration record des dernières années a des effets en cascade sur l’ensemble de la chaine des services sociaux. Voyons donc l’effet sur l’école.

Des données ont été obtenues du ministère de l’éducation du Québec concernant l’effectif des écoles publiques québécoises sur la période 2017-2021 ainsi que le nombre d’immigrants de première (nés à l’étranger) et de deuxième génération (nés au Québec d’au moins un parent né à l’étranger).

La figure 1 présente l’effectif total dans les écoles publiques du Québec sur la période 2017-2021.

Figure 1 : Effectif total des écoles publiques québécoises, 2017-2021.

On constate à la figure 1 que l’effectif total a crû de 65 633 personnes sur cette période de 5 ans, soit un taux de croissance moyen d’environ 1,4% par année. Ce taux de croissance moyen cache cependant d’immenses disparités régionales.

La figure 2 présente le taux de croissance sur 5 ans en fonction du Centre de service (ou Commission) scolaire.

Figure 2 : Taux de croissance des écoles publiques québécoises sur 5 ans (2017-2021) par Centre de service ou Commission scolaire.

On peut constater à la figure 2 que le CSS champion de la croissance est le CSS des Découvreurs (à Sainte-Foy), dont l’effectif a grimpé de presque 17% en 5 ans. Cela équivaut à 1 985 nouveaux élèves en 5 ans, soit l’équivalent de quatre nouvelles écoles primaires de bonne taille durant cette période. 42 CSS sur 72 ont des taux de croissance de plus de 5% durant cette période (soit plus de 1% par année).

Le nombre d’immigrants de 1ère et 2ième génération dans les écoles a augmenté de 51 261 au cours de la période 2017-2021 tandis que l’effectif total a augmenté de 65 633 durant la même période. Ce qui signifie que l’immigration est responsable de 78% de la hausse totale d’effectif dans les écoles publiques dans les 5 dernières années.

La figure 3 présente la proportion d’immigrants de 1ère et 2ième génération dans les écoles publiques québécoises sur la période 2017-2021. On remarque que cette proportion est passée de 27,9% en 2017 à 31,2% en 2021, soit une augmentation relative de 3,3% en 5 ans seulement. A ce rythme de croissance, les immigrants constitueront 40% des effectifs des écoles publiques d’ici 14 ans.

Figure 3 : Proportion d’immigrants de 1ère et 2ième génération dans les écoles publiques québécoises sur (2017-2021).

Presque un enfant sur trois est donc d’origine immigrante dans les écoles publiques québécoises et cette proportion est en croissance rapide.

La figure 4 présente la proportion d’immigrants dans les CSS en 2021.

Figure 4 : Proportion d’immigrants de 1ère et 2ième génération dans les CSS (2021).

On peut constater à la figure 4 que la proportion d’immigrants varie énormément en fonction du Centre de service scolaire, passant de 79,8% au CSS Pointe-de-l ’île, 70,3% au CSS de Montréal, 69,1% au CSS de Laval, etc.

Le tableau 1 fournit la proportion d’immigrants dans les CSS pour toutes les CSS ayant plus de 20% d’immigrants.

Tableau 1 : Proportion d’immigrants dans les CSS (2021).

Les 5 première CSS du tableau ont toutes plus de 50% d’immigrants et représentent 20,8% de l’effectif scolaire total du Québec.

A suivre!

L’anglicisation de Saint-Lin-Laurentides

Si le gouvernement de la CAQ, qui se dit nationaliste, met de l’avant de façon assez ostentatoire la défense de la langue française, il se fait assez discret sur celle de la langue anglaise.

Un exemple de la discrétion de la CAQ face à l’anglais nous est donné avec la construction d’une nouvelle école anglaise à Saint-Lin-Laurentides.  Saint-Lin-Laurentides est une petite ville située au nord de Montréal et dont la population a atteint 24 030 habitants en 2021 (un bond de 3 244 depuis 2016) selon Statistique Canada. Le site ouèbe de la Sir Wilfrid Laurier School Board (SWLSB) annonçait la construction de cette nouvelle école primaire anglophone le 24 avril 2023. Ce projet, comme le mentionne le communiqué, a nécessité un « investissement majeur de 35,7 millions de dollars du gouvernement du Québec », disposera de 16 salles de classes et aura une capacité d’accueil de 384 élèves dès septembre 2024.

Le communiqué de la SWLSB cite plusieurs ministres caquistes. Par exemple, M. Christopher Skeete (député de Sainte-Rose) affirme que : « cette annonce démontre que notre gouvernement accorde une priorité à l’éducation, et la construction d’une école pour les québécois anglophones démontre que notre communauté est en bonne santé » ou M. Bernard Drainville (ministre de l’Éducation) qui se dit « enthousiaste » par rapport à l’ouverture de cette école qui « répond aux besoins d’espace des familles ».


Malgré l’importance de l’investissement gouvernemental dans ce projet, il est étonnant de constater l’absence de communications officielles à ce sujet. Ainsi, rien n’apparait à l’agenda officiel de M. Skeete ni non plus sur son compte Twitter. Celui-ci s’était pourtant déplacé pour l’évènement et semblait tout sourire, comme on peut le voir sur une vidéo concernant cette « state-of-the-art English school ». Rien non plus du côté de M. Drainville. Aucun communiqué de presse gouvernemental n’a non plus été émis à ce sujet. Seuls les médias anglais ont couvert la nouvelle (CTV News, Global News).

Le silence du gouvernement de la CAQ concernant cet investissement soulève des questions de fond sur la transparence de celui-ci. Manifestement, la CAQ cherche, dans ces communications, à dissimuler des investissements gouvernementaux qui sont faits en faveur de l’anglais et de la communauté anglophone du Québec.

Si on peut poser des questions légitimes sur la forme (la communication gouvernementale), cet investissement peut aussi nous interpeller sur le fond.

Selon Statistique Canada, les anglophones (après répartition égale des réponses multiples) représentaient 2,16% (langue maternelle) et 1,68% (langue parlée le plus souvent à la maison) de la population de Saint-Lin-Laurentides en 2021. La proportion correspondante d’allophones était de 2,80% et 1,27%, respectivement.

En nombre absolu, il y avait donc 516 et 401 anglophones, langue maternelle et langue parlée le plus souvent à la maison, dans cette ville en 2021. Alors que ceux-ci étaient au nombre de 357 (langue maternelle) et 301 (langue d’usage) en 2016, il y a donc eu une augmentation de 159 et 100 anglophones, respectivement, en cinq ans.

Il est donc exact de dire, comme le mentionne le communiqué de presse de la SWLSB, que la communauté anglophone est « en croissance », mais il faut tout de même relativiser ces propos. L’augmentation relative est élevée (44% pour la langue maternelle), certes, mais le nombre absolu d’anglophones est encore faible.

On peut aussi calculer la taille de la population anglophone, langue maternelle (c’est le calcul le moins conservateur étant donné qu’il y a moins d’anglophones en fonction de la langue parlée le plus souvent à la maison). On arrive, pour la population en âge de fréquenter l’école primaire, à environ 75 enfants anglophones de 5 à 14 ans à Saint-Lin-Laurentides en 2021.

Or, la nouvelle école anglaise peut en accueillir 384.

À qui est destinée, majoritairement, cette nouvelle école primaire?

« Franciser » à McGill et Concordia, vraiment?

En réponse à la volonté de la ministre Déry de cesser de subventionner les études en anglais des canadiens hors Québec qui viennent se scolariser à McGill et Concordia et qui anglicisent Montréal, les universités anglaises ont fait une « offre » au gouvernement : en échange de l’abandon de cette mesure, elles offriraient des cours de français, langue seconde, à une partie (40%) de leur clientèle.

Cette « offre », présentée comme une concession « historique », faite de bonne foi de la part des universités anglaise, est un piège.

Elle arrive premièrement beaucoup trop tard pour que l’on puisse présumer de la « bonne foi » de ces institutions. En effet, dans le volume 1 du rapport de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, on peut lire la recommandation suivante : « Nous recommandons aux maisons d’enseignement secondaire et supérieur de langue anglaise du Québec d’accorder une plus grande importance qu’elles ne l’ont fait jusqu’ici à la culture franco-québécoise, afin de préparer leurs étudiants à mieux s’intégrer à la société québécoise. ». Cette recommandation date de … 1972.

Même si l’ajout de quelques cours de français est en soi une mesure intéressante, il est frivole de penser que cela va mener à une quelconque « francisation » (un terme valise imprécis dans ce contexte) dans un milieu aussi anglicisant que McGill ou Concordia. Ces cours vont mener à une certaine connaissance du français, qui est mieux que rien, certes, mais la simple connaissance d’une langue ne mène pas à son usage. L’Office québécois de la langue française, dans une série d’études parues en septembre et qui ont eu fort peu d’écho médiatique, vient de prouver ceci de façon définitive.

Dans ces études, l’on apprend que le fait d’avoir fait son diplôme postsecondaire en anglais multiplie par quatre les probabilités qu’un francophone ou allophone travaille ensuite en anglais au Québec (p.39). Qui plus est, le fait d’avoir fait son diplôme postsecondaire en anglais réduit de façon incroyable la préférence pour le français en tant que langue de travail (de 39,6 points pour les francophones, de 67 points pour les anglophones, et de 52 points pour les allophones) et augmente presque d’autant la préférence pour travailler en anglais. Les diplômés des institutions anglaises préfèrent généralement travailler en anglais même s’ils connaissent le français. Ce résultat est de très grande portée et invalide toutes les analyses fondées sur la seule connaissance du français comme critère d’évaluation de la dynamique linguistique.

Le fait d’avoir fait son diplôme postuniversitaire en anglais affecte également substantiellement la langue d’usage publique, les jeunes francophones diplômés en anglais au cégep ou à l’université utilisant plus l’anglais dans les commerces de proximité (18 fois plus, p. 44) que ceux diplômés en français, et ce, même s’ils ont manifestement une bonne connaissance du français! Et pour les allophones, les études en anglais au postsecondaire font basculer complètement la préférence de langue d’usage publique vers l’anglais.

La langue du diplôme postsecondaire change donc profondément l’univers culturel de référence de l’étudiant et fait de l’anglais la langue première d’une bonne partie de ceux qui effectuent leurs études postsecondaires en anglais. L’anglicisation via celles-ci est profonde.

La « francisation » dont font état les universités anglaises dans leur proposition sera, assumant très hypothétiquement qu’elle soit un succès, simplement le fait d’établir le français comme une langue seconde alors que la langue et la culture première ou de référence pour les étudiants restera-comme le démontre l’OQLF- l’anglais.

Depuis longtemps les opposants à l’extension des clauses scolaires de la loi 101 au postsecondaire affirment que l’inscription dans un cégep anglais n’est qu’une espèce de « bain linguistique » destiné à apprendre l’anglais et que le reste du parcours de vie d’un étudiant se fait en français une fois cette connaissance de l’anglais acquise. C’est parfaitement faux pour une proportion importante des diplômés. L’inscription dans un cégep (ou université) anglaise provoque, de façon durable, une hausse majeure de l’usage de l’anglais dans toutes les sphères de la vie et ce, peu importe la connaissance du français. L’usage domine la connaissance.

Sous-financement des universités françaises: Le mal est profond

Frédéric Lacroix (essayiste) et Marc Chevrier (professeur à l’UQAM)

Le 13 octobre dernier, le gouvernement Legault a annoncé de nouvelles règles pour le financement des universités, en vue, affirme le premier ministre, de rétablir une équité linguistique entre elles. Or, un mois auparavant, le recteur de l’Université de Montréal, M. Daniel Jutras, avait publié dans le Devoir un texte surprenant. Il y affirmait que la formule de financement des universités n’était « pas inéquitable » et ne créait pas une « discrimination arbitraire entre les universités. » Il vaut la peine, croyons-nous, de revenir sur ces affirmations de M. Jutras afin d’éclairer le débat actuel sur le financement des universités.


L’iniquité de financement par étudiant
Dans son texte, M. Jutras écrit, usant d’une périphrase floue, qu’« [o]n entend même quelques voix qui dénoncent le sous-financement chronique et historique de certaines composantes du réseau universitaire québécois ». Le sous-financement dont il est question ici, bien sûr, est le sous-financement des universités de langue française au Québec. Ce sous-financement est-il une pure fiction ?


Aucunement. Si l’iniquité linguistique du financement universitaire a fait du bruit dernièrement, c’est d’abord parce que l’écart de revenu en fonction de la langue s’accroît et que, au vu du recul accéléré du français au Québec, cet écart, qui contribue directement à l’anglicisation par les études supérieures (voir OQLF, « Langue et éducation : enseignement universitaire », 2023), se réconcilie mal avec la volonté d’une nation de faire du français sa langue commune.


Le recteur Jutras parvient à nier ce sous-financement par une méthode simple : confondant la partie avec le tout, il sélectionne une des variables seulement du portefeuille de financement global des universités (les fonds de fonctionnement provenant de Québec), et ignore les autres sources de revenus des universités (fonds d’immobilisation du Québec, fonds fédéraux, droits de scolarité, dons du privé et des fondations, etc.). Ce qui lui permet de claironner qu’il n’y aurait « pas d’iniquité ».


Par exemple, si l’on regarde la subvention de fonctionnement provenant de Québec, les universités anglaises disposaient (en 2017-2018) de 5 040 $/EETP (étudiant équivalent temps plein), alors que leurs homologues françaises obtenaient 5 002 $/EETP, soit des sommes quasiment égales. Si l’on considère exclusivement cette source de revenus, il n’y aurait donc pas de discrimination en fonction de la langue. Cependant, considérons d’autres éléments. Pour les fonds provenant d’Ottawa, par exemple, ces montants sont de 2 663 $/EETP pour les anglophones et de 1 430 $/EETP pour les francophones (soit une différence de 86,2 %). Quant aux droits de scolarité, la même année, les établissements anglais touchaient 438,9 millions de dollars, soit 45,2 % du total des universités québécoises. Il en va de même pour les dons privés, les ventes de produits et services, les revenus de fondation, et même pour les fonds d’immobilisation versés par le Québec (les universités anglaises touchaient par exemple des montants 56 % plus élevés que ceux qui sont investis dans les universités de langue française en 2019-2020).


Si l’on tient compte de toutes les sources de financement, il appert que les universités anglaises disposaient de 16 095 $/EETP et que les francophones, de seulement 12 507 $/EETP, soit une différence de 3 588 $ par étudiant ou de 29 % (voir Lacroix dans L’Action nationale, avril et septembre 2021, « Québec préfère les universités anglaises » et « Au Québec, les universités anglaises sont favorisées »). Précisons que l’économiste Pierre Fortin est arrivé à des résultats comparables et a démontré que même l’Université de Montréal était sous-financée (par étudiant, en moyenne pour l’année 2018-2019) de 46 % relativement à McGill et de 20 % relativement à Concordia (« Riches universités anglophones », L’Actualité 5 avril 2023); de même, le groupe de Pier-André Bouchard St-Amant à l’ÉNAP a calculé que l’Université de Montréal était sous-financée, en dollars constants de 2000, de 74 % comparativement à McGill (voir figure 1a, « L’UQAM a-t-elle sa juste part ? », La Presse, 18 avril 2023).


Le texte de M. Jutras daté du 13 septembre 2023 est d’autant plus remarquable qu’il nie catégoriquement, au nom de la plus grande université de langue française au Québec, le sous-financement qui frappe pourtant son institution de plein fouet.


Mais pourquoi faut-il considérer toutes les sources de financement afin de brosser un portrait global de l’équité de financement ? Il y a deux raisons à cela. Premièrement, le flux monétaire global détermine l’ensemble des ressources qui sont mises à la disposition des étudiants afin de faciliter les conditions d’études et d’assurer leur succès. Deuxièmement, les fonds « autres » (autres que le fonds de fonctionnement de Québec), servent de levier comptable pour monter des projets d’expansion immobilière, ce qui, à son tour, entraîne une hausse de la clientèle et donc des sommes récoltées par le fonds de financement ou les droits de scolarité.


L’affaire du don d’une bonne partie de l’ancien hôpital Royal Victoria à McGill afin d’accélérer l’expansion de cette université sur les plus beaux terrains du centre-ville de Montréal est éclairante ; Québec a choisi McGill, car elle seule, apparemment, avait les reins financiers assez solides pour exploiter le site (cet argument fut invoqué avant que nous apprenions que Québec allait donner 620 millions de dollars en plus des bâtiments et des terrains pour rénover le site…). Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que McGill engrange des sommes faramineuses d’Ottawa et des étudiants internationaux, grâce auxquelles elle planifie des montages financiers pour ensuite récolter des sommes supplémentaires en fonds d’immobilisation, de fonctionnement et en frais de scolarité. Les « autres sources » de financement agissent donc comme un lubrifiant pour la roue vertueuse des hausses de clientèles et du financement en fonction de l’effectif, roue qui tourne de plus en plus vite pour les universités enseignant en anglais (voilà aussi la raison pour laquelle les HEC, composante de l’Université de Montréal, sont en train de s’angliciser rapidement).


Devant une telle perspective d’ensemble, il est indéniable que les étudiants qui choisissent d’étudier en anglais au Québec sont beaucoup mieux financés que ceux qui optent pour les études en français.


La complétude institutionnelle
Si le sous-financement net en fonction de la langue, par étudiant, est de l’ordre de 29 % au Québec, l’histoire ne s’arrête pas là.


Pour réellement peser sur la dynamique linguistique et faire en sorte que les universités anglaises cessent d’agir comme des foyers d’anglicisation, il faut que le français ait un poids, au niveau universitaire, proportionné au poids démographique relatif des francophones au Québec. C’est-à-dire qu’il est nécessaire, en plus de rétablir l’égalité de financement par étudiant, de viser la « complétude institutionnelle » (voir p. 53, « Pourquoi la loi 101 est un échec », Boréal, 2020). L’atteinte de cette complétude impliquerait que la proportion du financement global accordé aux anglophones soit égale à leur poids démographique (soit environ 10 %). Comme cette part de financement tourne actuellement plutôt autour de 30 %, nous sommes très loin du compte. Les universités anglaises touchaient en 2017-2018 38,3 % des fonds provenant d’Ottawa, soit 4,7 fois leur poids démographique au Québec. S’agissant des droits de scolarité, la même année, les établissements anglais touchaient 438,9 millions de dollars, ce qui représente 5,6 fois leur poids démographique.


On peut évaluer que la somme manquante totale due aux universités de langue française pour atteindre la complétude institutionnelle était, pour l’année de référence 2017-2018, de 1 466 millions de dollars. Ce qui équivalait alors à 20,1 % de tous les revenus des universités au Québec.


À l’injustice « microscopique » qui frappe les étudiants au niveau individuel s’ajoute donc l’injustice « macroscopique » d’une sous-complétude institutionnelle pour les universités de langue française. Pour arriver à l’équité réelle, il faut agir sur ces deux niveaux. De ce point de vue, la Révolution tranquille, qui devait mettre le Québec français au niveau de la communauté anglaise en éducation, est un échec sur ces deux plans.


Les mesures annoncées le 13 octobre par Québec ne constituent qu’un premier pas, timide, dans le rétablissement d’une équité véritable. Mais s’arrêter en chemin ne ferait que cautionner le déclassement qui guette les universités françaises au Québec.

De quoi la hausse des frais de scolarité pour les canadiens non-résidents est-elle le nom?

La révision de la grille tarifaire universitaire annoncée par la ministre de l’Enseignement supérieur Pascale Déry le 13 octobre, doublant les frais pour les canadiens non-résidents qui viennent étudier en anglais au Québec, a fourni un prétexte au Canada anglais pour une virulente campagne -une autre- de francophobie visant le Québec.

On ne compte plus le nombre de textes nous accusant de « fermeture sur le monde », de « racisme », « d’intolérance », de « vandalisme », de « déclarer la guerre aux anglophones », de vouloir « tuer » McGill, d’encourager la « médiocrité », sans oublier, bien sûr, tous les « avertissements » à l’effet qu’une telle politique va entrainer un cataclysme économique, un effondrement intellectuel et, finalement, la ruine totale du Québec. The Gazette a même caricaturé la ministre (qui est de confession juive) en « louve des SS » ce qui constitue, à n’en pas douter, une attaque haineuse.

N’importe quel observateur avec un peu de recul ne peut qu’être étonné d’une réaction aussi acerbe, malveillante, calomnieuse, virulente, hystérique, envers ce qui constitue une mesure banale qui aurait dû être prise il y a longtemps. L’intention de la mesure est fort simple : que les contribuables québécois arrêtent de financer les études en anglais des canadiens hors Québec qui viennent profiter chez nous des frais de scolarité les plus bas au Canada. Les Québécois n’ont pas à payer les études universitaires des étudiants qui ne sont pas québécois. Actuellement, ces étudiants (provenant surtout de l’Ontario) nous coûtent la bagatelle de 200 millions par année! Le système universitaire anglophone du Québec, dans les faits, agit comme partie intégrante du système universitaire du Canada anglais. Financée par les francophones. Comme « diner de cons », on a rarement vu mieux (pour l’Ontario).

La politique de bas frais de scolarité visait, à l’origine, à favoriser la diplomation universitaire des francophones au Québec qui était, rappelons-le, la plus faible au pays au début de la Révolution tranquille. Si cette politique a effectivement permis une hausse importante de la diplomation, son application aux universités anglaises comme françaises a entrainé une hausse de la diplomation également chez les anglophones de sorte que l’écart de diplomation entre anglophones et francophones n’a jamais été fermé. Aujourd’hui, les francophones au Québec sont toujours 40% moins nombreux que les anglophones à détenir un diplôme universitaire.

Cette politique a aussi longtemps été appliquée aux anglophones peu importe leur provenance ce qui a conduit à un important effet pervers, les anglophones d’autres provinces venant au Québec profiter d’une éducation universitaire à prix cassés (et financée en grande partie par le Québec). Si les frais de scolarité ont été finalement rajustés à la hausse pour atteindre la « moyenne canadienne » en 1998, cette hausse n’a nullement stoppé le flux de canadiens non-résidents se dirigeant vers McGill, Concordia et Bishop’s, qui viennent aussi profiter, en plus de la manne de Québec, du relativement bas coût de la vie chez nous.

Il était plus que temps qu’une politique soit mise en place pour que les canadiens non-résidents viennent étudier chez nous à coût nul pour les contribuables québécois. Les 200 millions par année économisé pourra donc être investi pour tenter de fermer l’écart (enfin!) de diplomation des francophones.

Ceux qui s’opposent à cette mesure (et ils sont nombreux malheureusement dans les médias québécois), partiellement ou entièrement, avec des arguments sophistiqués ou non, nous enjoignent donc, tout simplement, à continuer à être les cons du grand diner universitaire canadien. Leur position est à mon avis indéfendable. Surtout alors que les provinces hors Québec (sauf le Nouveau-Brunswick) privent presque intégralement les minorités francophones d’une éducation supérieure en français.

Cette réaction du Canada anglais est à mon avis très révélatrice de la véritable nature de la relation Canada-Québec; une relation de domination, de contrôle et de mépris. La moindre mesure visant, comme ici, à nous sortir d’une posture de dominé, est combattue avec la dernière des énergies par le Canada anglais (et par une cinquième colonne chez nous), qui panique à l’idée de perdre le contrôle du Québec. Il ne faudrait surtout pas que nous prenions goût à la liberté.

De plus, il faut prendre conscience que le Canada anglais considère McGill, Condordia et Bishop’s comme SES universités, comme partie intégrante du système d’éducation canadien de langue anglaise. Le mythe de la « minorité anglophone », mythe qui a seulement été créé afin de nous berner avec une Loi sur les langues officielles instituant une « minorité anglophone » au Québec mise sur un pied d’égalité aux « minorités francophones » dans les autres provinces, vole en éclats.

Les anglophones du Québec se considèrent comme « minorité » seulement lorsque vient de temps d’adopter une posture victimaire. Sinon, comme les évènements actuels le démontrent fort bien, ils sont partie intégrante de la majorité anglophone qui contrôle le Canada.

L’anglicisation de Laval : spécial cégep

J’ai publié récemment un texte intitulé « L’anglicisation de Laval », texte qui faisait le tour de certains indicateurs démolinguistiques issus des recensements canadiens. J’y démontrais que le recul du français-et l’avancée de l’anglais- était proprement spectaculaire à Laval depuis une vingtaine d’années.

Un lecteur qui est également professeur au collège Montmorency à Laval et qui souhaite rester anonyme m’envoie ce témoignage sur la situation du français dans son cégep. Comme souvent, ce genre de témoignage, branché directement sur le terrain, donne une vision qu’un tableau statistique peine à fournir. On peut y constater que les données statistiques issus des recensements sont probablement bien en retard sur la réalité et que l’état de déliquescence du français à Laval est probablement beaucoup plus avancé que plusieurs ne veulent l’admettre ou que ne le reflètent les indicateurs linguistiques.

A Laval, le français est une langue en chute libre sur le plan symbolique, au point où les jeunes francophones, socialisés dans un univers numérique anglophone et dans une « province » qui dévalorise implicitement et presque ouvertement sa seule langue officielle, subissent déjà, à 17-18 ans, une érosion de leur vocabulaire de base dans cette langue alors qu’ils trouvent facilement les mots en anglais. Disons-le : à Laval, chez les jeunes, l’assimilation collective à l’anglais est en marche.

Quant aux allophones, leur intégration à la « majorité francophone » est, disons, de plus en plus sujet à caution. A lire ce texte, l’on comprend que le gouvernement Legault a probablement une vingtaine d’années de retard dans sa lecture de la dynamique linguistique.

Au cégep Montmorency

« Au collège Montmorency où j’enseigne, le français est dans un sale état.
Oubliez l’intégration d’anglicismes au sein de discussions ou de travaux en français : il y a belle lurette que la régression du français a largement dépassé la simple notion de vocabulaire emprunté de l’anglais.

Aujourd’hui, on fait passer pour des « anglicismes » des termes qu’on refuse simplement de traduire adéquatement. Ainsi, dans certains travaux étudiants, on peut lire des phrases comme : « C’est à ce moment que le policier a pris son « gun » » ou encore « Elle marchait tout bonnement sur le « sidewalk ». On ne parle pas ici d’anglicismes comme « timing » ou « brainstorm », qui seraient déjà plus faciles à accepter en raison de traductions plus ou moins évidentes. On parle de termes ayant des équivalents français directs, mais pour certains, qui en oublient leur vocabulaire français, le terme en anglais leur vient naturellement et ils n’essaient même pas de le retraduire vers le français.

Une aliénation linguistique

Remarquez le processus d’aliénation linguistique : une personne francophone, qui a grandi en français toute sa vie, finit par oublier des termes de vocabulaires aussi simples que « fusil » et « trottoir », mais les identifient très facilement en anglais. Déjà, on peut repérer un problème majeur, mais c’est pire que cela : la personne en vient à ne même plus tenter une traduction en français pour réappliquer le vocabulaire qu’elle a pourtant toujours su. Lorsque questionnés sur ces mots anglais intégrés au sein d’une phrase en français, certains étudiants se défendent candidement : « Mais monsieur, c’est ok, j’ai mis des guillemets! » ou encore « Mais monsieur, vous avez compris ce que je voulais dire! »

Lorsque réprimandés pour ces erreurs linguistiques (rappelons une évidence que plusieurs aimeraient ignorer : le collège Montmorency est un cégep francophone où la langue d’usage est le français et où les travaux sont réalisés en français), les étudiants ne se gênent pas pour émettre de profonds soupirs d’insatisfaction et de découragement, ni de rappeler à voix haute, devant toute la classe, que « ça serait tellement plus simple en anglais! »

Ce type de réflexion est répandu, et pas que chez les étudiants immigrants : plusieurs jeunes francophones y adhèrent.

On aura beau leur offrir tous les outils du monde pour les aider en français, rien n’y fait : pour les étudiants, le français est ringard, difficile et inutile. L’indifférence et l’insouciance triomphent, quand ce n’est pas directement du dédain ou du mépris. Ils assument avec une étrange fierté de mal écrire en français et de ne pas le maitriser. Avisés qu’ils peuvent perdre jusqu’à 10% de leur note pour les fautes de français, nombreux sont ceux à préférer cette pénalité qu’à prendre 5-10 minutes pour corriger leur texte.

Dans un des cours donnés par un collègue, les étudiants avaient à élaborer une mise en scène à partir d’un court texte. En groupe, les étudiants ont demandé s’ils pouvaient traduire eux-mêmes le texte en anglais pour faciliter l’exercice. Vous avez bien lu : ils rejettent un texte en français, qu’ils comprennent clairement (puisqu’ils arrivent à le traduire), et préfèrent alourdir la tâche en effectuant une traduction vers l’anglais plutôt que de traiter le texte en français, tel qu’il est.

Dans les discussions orales, même son de cloche : les étudiants se parlent fièrement en anglais dans les corridors ou même en classe. Et avant qu’on ne réitère le sempiternel faux argument qui cherche à minimiser ce phénomène sous prétexte que « mais c’est bien qu’ils pratiquent leur anglais », mettons les choses au clair : ce n’est pas de la « pratique ». Ces conversations sont légion et n’ont rien d’un exercice formateur ou pédagogique. Exemple de conversation entendue à la cafétéria : « And then I was like, you know, oh my god! I can’t believe you just said that, you bitch! No way! That girl needs to chill out big time… »


Je peux vous garantir que ce ne sont pas des formulations apprises dans un cours d’anglais. Et il ne s’agit pas d’un moment d’imitation ou de parodie d’un extrait de film ou autre mise en scène : il s’agit d’une conversation du quotidien entre amies, qui était à 100% en anglais.

Autre phénomène en hausse : les interventions d’étudiants en classe qui incorporent de plus en plus d’anglais, avec des mots fourre-tout aussi issus de l’anglais.

Exemple de question reçue : « Monsieur, selon vous, ce serait qui le… I mean… ce serait qui le best director ever? » Et tout cela sans compter les innombrables intégrations de termes en anglais tout simplement plaqués dans une phrase, sans ajustement, sans conjugaison, sans réappropriation.

Exemple entendu le matin : « Bof rien de spécial, j’ai spread mes toasts avec du beurre de peanuts. » On acceptera évidemment sans trop de reproche les anglicismes « toasts » et « peanuts », mais les verbes repris de l’anglais tels quels ont la cote : oubliez les verbes anglais conjugués pour la syntaxe française (j’ai callé un taxi / on a switché les rôles), désormais, le verbe anglais conserve sa forme intacte, et on n’essaie même plus de lui donner une apparence francisée.

Inversion du rapport langue première/langue seconde

Il n’y a pas si longtemps, les professeurs fournissaient un effort de francisation de textes issus de l’anglais pour les présenter en français aux étudiants, histoire de faciliter la compréhension et parce qu’on ne pouvait jamais présumer du bilinguisme des étudiants. Cette tendance est désormais inversée : plusieurs préfèrent étudier des textes ou des films en anglais plutôt que de lire, écouter ou réfléchir en français.

La culture américaine triomphe
Les ramifications de ce déclin du français sont très nombreuses, mais il y a fort à parier que l’hégémonie culturelle américaine, combinée à une dévalorisation du français au sein de nos propres institutions, contribuent colossalement à la perdition du français chez les étudiants.

Pour la plupart d’entre eux, ils ne consomment que de la culture anglophone : films, téléséries, musique, médias sociaux, balados, youtube… tout est en anglais. À Montmorency, les étudiants qui consomment de la culture québécoise sont l’exception et non la règle.

L’élastique linguistique va sauter
Le déclin du français m’apparait alors comme un élastique avec deux forces qui tirent chacune de leur côté : d’un côté, la dévalorisation générale du français, et de l’autre, une admiration sans réserve de l’anglais. A mon avis, la rupture de l’élastique linguistique est donc imminente. »

La formation professionnelle au secondaire : un trou béant dans les clauses scolaires de la loi 101

Introduction

Le diplômes d’études professionnelles (DEP) est une sanction attestant que l’élève a complétée, au niveau secondaire, un programme d’études professionnelles menant à un métier ou une profession. La formation professionnelle est intégrée dans l’offre des « Centres de services scolaires ».

Étrangement, les clauses scolaires actuelles de la Charte de la langue française ne s’appliquent ni à la formation professionnelle (FP), ni à la formation aux adultes. La Charte se borne essentiellement à indiquer que « l’enseignement se donne en français dans les classes maternelles, dans les écoles primaires et secondaires sous réserve des exceptions prévues à la présente section »[1].

Une commission scolaire francophone peut donc donner de la formation professionnelle en anglais, puisque ce type de service éducatif n’est pas attaché de manière spécifique, dans la Charte de la langue française ou dans la Loi sur l’instruction publique, à la vocation linguistique d’un centre de service scolaire. Et un centre de service anglophone peut admettre tous les adultes, sans suivre les critères d’admissibilité appliqués aux enfants. Ces cours sont « ouverts à tous, indépendamment de la langue d’instruction des parents » comme le publicise la « Table interordres provinciale du secteur anglophone »[2].

Les clauses scolaires de la loi 101 ne sont donc pas rattachées à l’obtention du diplôme d’études secondaires (le DES) mais, indirectement, via la Loi sur l’instruction publique (LIP), à l’âge de la « majorité » de l’élève, âge qui est fixé à 16 ans par la LIP.[3]

Quelles sont les conséquences de fixer ainsi l’âge de la « majorité » à seize ans dans la LIP?

Des données ont été obtenues sur la langue maternelle et la langue d’enseignement à la FP dans le réseau scolaire secondaire public anglophone et francophone pour la période 2002-2022.

Centre de services scolaires de langue française

La figure 1 présente la proportion d’étudiants francophones, anglophones et allophones (« autre »), langue maternelle, inscrits à la FP dans les Centres de services scolaires de langue française au cours de la période 2002-2021

A la figure 1, l’on constate qu’il y a une augmentation graduelle de la proportion d’allophones inscrits à la FP en français au cours des 20 dernières années, celle-ci passant de 4,63% en 2002 à 15,07% en 2021, soit une augmentation d’un facteur 3,25. La proportion d’anglophones est passé de 0,5% à 1,1% durant la même période et la proportion de francophones, de 94,9% à 83,8%.

Comme les Centres de services scolaires francophones offrent également de la FP en anglais, la figure 2 présente les données pour la proportion de francophones, anglophones et allophones inscrits dans des programmes en anglais dans ceux-ci.


L’on constate, à la figure 2, une grande variabilité dans les données. La raison en est le très petit nombre de personnes inscrites dans des formations en anglais dans les Centres de services scolaires francophones. Le tableau 1 présente les chiffres absolus pour l’effectif étudiant en fonction de la langue maternelle et de la langue d’enseignement pour les Centres de services scolaires francophones pour l’année 2021.

Tableau 1 : Langue maternelle des étudiants selon la fréquentation de l’enseignement en français ou en anglais dans les Centres de services scolaires francophones en 2021

Langue maternelleEnseignement en françaisEnseignement en anglais
Français98 99762
Anglais1 349168
Autre17 803139
Total118 149369

L’on constate au tableau 1 que l’enseignement en anglais capture 0,31% des effectifs inscrits dans les centres de services scolaires francophones à la grandeur du Québec. Dans les Centres de services scolaires francophones, la formation en anglais est très peu populaire.

Commissions scolaires de langue anglaise

La figure 3 présente la proportion d’étudiants francophones, anglophones et allophones (« autre ») inscrits à la FP dans les Commissions scolaires de langue anglaise au cours de la période 2002-2021.

L’on constate que la langue maternelle des étudiants inscrits à la FP a connu un renversement majeur au tournant de 2013, passant d’une faible majorité d’anglophones à une majorité d’allophones (63,4% en 2021) et ceci, à la grandeur du Québec. Le nombre d’allophones inscrits à la FP en anglais dans les Commissions scolaires anglophones a quadruplé depuis 2022, passant de 2 380 personnes en 2002 à 9 654 personnes en 2021. Depuis 20 ans, 131 842 allophones ont été formés en anglais dans les Commissions scolaires anglophones, ce qui équivaut à 57,8% de l’effectif total. Les anglophones ne représentent que 34,6% du total des élèves formés durant la même période.

En 2021, les allophones inscrits à la FP étaient 2,2 fois plus nombreux que les anglophones (4 476 personnes). Les francophones sont également, en nombre absolu, un peu plus nombreux à fréquenter la FP en anglais, passant de 819 personnes en 2002 à 1093 personnes en 2021.

La figure 4 présente les mêmes données que la figure 3, mais en termes de chiffres absolus.

L’on peut constater que les allophones sont nettement majoritaires dans la FP dans les Commissions scolaires anglophones.

Il faut souligner que la FP en français est aussi offerte, symétriquement à la FP en anglais dans les Centres de services scolaires francophones, dans les Commissions scolaires anglophones. Le nombre d’anglophones inscrits à ces formations est si faible que les données tombent à zéro après 2006. Pour les francophones et allophones, le nombre d’inscriptions ne dépasse pas quelques dizaines de personnes et tombe à zéro après 2016.

Le tableau 2 présente les chiffres absolus pour le l’effectif étudiant en fonction de la langue maternelle et de la langue d’enseignement pour les Commissions scolaires anglophones pour l’année 2021.

Tableau 2 : Langue maternelle des étudiants selon la fréquentation de l’enseignement en français ou en anglais dans les Centres de services scolaires anglophones en 2021

Langue maternelleEnseignement en françaisEnseignement en anglais
Français01 093
Anglais04 476
Autre09 654
Total015 223

L’on constate au tableau 1 que l’enseignement en anglais capture 100% des effectifs inscrits dans les Commissions scolaires anglophones à la grandeur du Québec. La FP en anglais capture 11,7% des effectifs totaux inscrits dans un programme de formation professionnelle au Québec.

Soulignons que pour le Québec au complet, 96,2% des anglophones sont inscrits à la FP en anglais, 98,8% des francophones sont inscrits en français, mais 64,5% seulement des allophones sont inscrits à la FP en français (35,5% sont inscrits en anglais).

Montréal

La figure 5 montre la proportion d’allophones constituant la clientèle des programmes de FP à la Commission scolaire English Montreal.

L’on peut constater que, depuis 20 ans, la proportion de la clientèle constituée d’allophones oscille entre 60 et 90% du total. Sur cette période, cela représente 84 938 personnes.

Conclusion

La FP n’est pas, d’abord et avant tout, au service de la communauté anglophone. Le Régime pédagogique de la formation professionnelle est complètement muet pour ce qui s’agit de la langue, à part en ce qui concerne la qualité de la langue (langue qui n’est même pas spécifiée!)[4].

Ce flou, ce trou béant dans les clauses scolaires de la Charte de la langue français fait en sorte que la FP dans les centres de services scolaires est devenue un important conduit pour l’anglicisation des allophones. En 20 ans, 135 637 allophones ont été formés en anglais en FP dans les Centres de services scolaires du Québec. Cela correspond à 37,4% de tous les allophones formés en FP durant cette période.

Partout où il s’applique dans le système d’éducation, le libre-choix de la langue d’enseignement produit des effets délétères sur la vitalité du français. La FP en est une autre illustration saisissante.


[1] Art. 72, https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/lc/c-11

[2] https://www.inforoutefpt.org/ministere_docs/adminInfo/Guide_formation_professionnelle_anglais.pdf

[3] Art. 12, https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/rc/i-13.3,%20r.%2010

[3] Art. 28, https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/rc/i-13.3,%20r.%2010