La relation des Québécois avec la langue française – Segment

Fred Savard s’aventure en terrain miné avec sa chronique sur la relation des Québécois avec la langue française. L’année 2007, c’est bien sûr l’année du triomphe du film Bon cop, bad cop, qui joue avec les codes du bilinguisme de manière très réussie et qui se moque d’un sujet trop souvent abordé dans un angle strictement politique. C’est d’ailleurs ce qui l’a séduit, avec la lecture de l’essai Pourquoi la loi 101 est un échec de Frédéric Lacroix qui jette un nouvel éclairage sur le déclin de la langue française au Québec.

https://cetteanneela.telequebec.tv/emissions/100581852/2007-isabelle-boulay-avec-la-participation-de-laurence-nerbonne/60290/la-relation-des-quebecois-avec-la-langue-francaise-segment?fbclid=IwAR3cRE5LCLBNHlrDEft-hhO_2b4iqlvE_T2pnZClMi-fYEEVunRvrjrgNPM

Mesures cosmétiques ou costaudes?

LA « NOUVELLE LOI 101 » DE LA CAQ

Au mois de mars, le ministre responsable de la Charte de la langue française, Simon Jolin-Barrette, après plus d’un an et demi de travail, de consultations et de réflexion, déposera vraisemblablement une nouvelle mouture de la loi 101. La CAQ va-t-elle livrer les « mesures costaudes » promises par le ministre, mesures qui assureront vraiment l’avenir du Québec français ou va-t-elle surtout nous servir des mesures cosmétiques destinées à nous rassurer, voire à nous endormir?

La CAQ a déjà envoyé de multiples signaux qui indiquent qu’elle n’osera pas aller au fond des choses et que sa « nouvelle loi 101 » ressemblera plus au « bouquet de mesures » passées par le PQ en 2001 qu’à la loi 101 de Camille Laurin de 1977, qui était l’équivalent d’un tremblement de terre constitutionnel. Voici trois exemples de ces signaux :

1) La question linguistique ne semble pas prise au sérieux au plus haut niveau de l’État québécois : non seulement le gouvernement Legault n’a posé absolument aucun geste concret en faveur du français depuis octobre 2018 (songeons, par exemple, aux 400 000 factures unilingues anglaises envoyées par Hydro-Québec; un simple appel de sa part aurait pu mettre fin à ce subterfuge), mais il a fait pire en institutionnalisant les conférences de presse bilingues du gouvernement du Québec, envoyant ainsi un signal fort que le Québec est, peu importe ce que la Charte de la langue française affirme, un État bilingue. La pandémie a le dos large. Pendant ce temps, ailleurs au Canada, le gouvernement de l’Ontario, où réside une importante minorité francophone, tient ses conférences de presse en anglais et le gouvernement du Nouveau-Brunswick, officiellement bilingue, est incapable de respecter ses obligations constitutionnelles envers le français. Au Canada, le bilinguisme n’est bon que pour les francophones.

2) La CAQ, c’est la Coalition avenir Québec : une coalition entre des nationalistes et des fédéralistes. Or, tout indique que l’aile fédéraliste domine nettement à la CAQ. En témoignent de façon éloquente les projets d’agrandissement de Dawson College (au moins 100 millions de dollars) et de McGill University (probablement 1 milliard de dollars) en faisant don à cette institution privée de l’hôpital Royal Victoria (l’équivalent de la Place Ville-Marie en termes de superficie). Ces deux projets ont été inclus dans le projet de loi 61, projet de loi qui n’a pas pu être voté en juin 2020, et ont été réinclus dans la nouvelle mouture du projet de loi, la loi 66, votée en décembre dernier. Les deux projets d’agrandissement de ces institutions anglophones, l’une étant déjà le plus gros cégep au Québec et l’autre, l’université la plus riche (et la plus magnifique), ont été « priorisés » avec cette loi, comme s’il s’agissait d’une urgence nationale. Il faut de plus souligner que ces deux projets ont été réinclus dans la loi 66 même après que les critiques eurent fusé de toutes parts lors du dépôt du projet de loi 61 (surtout pour Dawson). Il y a donc, à la CAQ, une volonté manifeste, explicite, de continuer les politiques délétères du PLQ en ce qui concerne le surfinancement des institutions postsecondaires anglophones. L’aile fédéraliste triomphe.

3) Après une coupure cosmétique et temporaire des seuils d’immigration de 20 % pendant deux ans, la CAQ a tassé Simon Jolin-Barrette du ministère de l’Immigration et est revenue aux seuils d’immigration du PLQ, soit 50 000 immigrants par année. On peut débattre pendant longtemps des seuils d’immigration qui seraient appropriés pour le Québec, simple province où l’anglais livre une concurrence féroce au français comme langue d’intégration, mais rappelons que ces seuils ont doublé depuis la prise du pouvoir par le PLQ en 2003 et que le vérificateur général avait révélé, dans un rapport publié en 2017, que la francisation au Québec était un véritable « fiasco ». À peine 30 % des 50 000 immigrants ne parlant pas français participaient à des cours de francisation. Au Québec, la francisation est optionnelle et cela est toujours vrai en 2021. Il faut d’ailleurs souligner que le gouvernement du Québec assure le bilinguisme intégral des services publics, ce qui permet à chacun de choisir la langue qu’il préfère dans ses interactions avec l’État. Le Québec, sans l’avouer, a copié la Loi sur les langues officielles fédérale.

Il faudra donc surveiller attentivement ce projet de loi sur la langue. Il ne faudra pas hésiter à rappeler à la CAQ qu’un « nationalisme » qui se cantonne aux beaux discours sans s’incarner dans les gestes et dans l’action est une forme d’opportunisme politique et de double jeu. Double discours qui est caractéristique, comme l’exprime fort bien l’écrivain Jean Bouthillette, des « peuples dominés ».

Québec préfère les universités anglaises

Les revenus globaux des universités

Les universités québécoises tirent des revenus de plusieurs sources. Par ordre d’importance, il s’agit, en moyenne et pour l’ensemble du réseau : 1) du gouvernement québécois (49,9 % des revenus totaux), 2) d’Ottawa (20,9 %) 3) de droits de scolarité payés par les étudiants québécois, canadiens et internationaux (16,4 %) et 4) d’autres sources (12,9 % : dons, fondations, secteur privé, etc.)[1].

Les subventions versées par le gouvernement du Québec sont majoritairement normées selon certains critères objectifs (surfaces d’enseignement en mètres carrés, personnel, effectif étudiant) et devraient donc être équitablement distribuées entre chaque institution. Mais cela n’est pas le cas pour les autres sources de revenus des universités. Ottawa, par exemple, investit dans les universités surtout par le biais de subventions de recherche attribuées par concours. Ce mécanisme d’attribution a tendance à favoriser les institutions qui ont déjà obtenu des subventions « d’excellence » par le passé. On notera, par exemple, que McGill University, à elle seule, obtient le tiers des fonds versés au Québec par Ottawa sous prétexte de « l’excellence » de ses demandes et de ses chercheurs. Mais qu’est-ce que cette « excellence » si ce n’est le fait que McGill, la première université fondée au Québec, a toujours bénéficié de l’appui de l’élite financière anglophone? Cette institution à qui le gouverneur anglais du Québec a fait don à sa naissance, comme une bonne fée, de généreux capitaux de départs puisés à même les biens confisqués aux Sulpiciens et aux Jésuites. Son « excellence » est due — en bonne partie — à sa richesse, richesse due à une iniquité historique, iniquité due à la Conquête anglaise, injustice jamais redressée ou corrigée[2].

Si les droits de scolarité des étudiants québécois et canadiens hors Québec sont normés en fonction des crédits de cours auxquels ils s’inscrivent, cela n’est plus le cas pour les étudiants internationaux, car leurs droits de scolarité ont été partiellement dégelés depuis quelques années et entièrement déréglementés en 2019 ; les universités sont donc libres d’en exiger des montants importants (souvent des dizaines de milliers de dollars par année) et peuvent aussi maintenant conserver l’entièreté de ces fonds pour les reverser ailleurs dans leur budget d’exploitation.

La contribution provenant de chaque source au revenu global d’une institution varie donc grandement selon l’université ; certaines universités, dont les institutions régionales du réseau de l’Université du Québec, sont presque entièrement dépendantes des fonds du gouvernement du Québec et des droits de scolarité versés par les étudiants québécois (ces deux sources représentent 90 % de leurs revenus). Leurs revenus globaux sont donc relativement faibles. Ces universités sont les « pauvresses », la classe ouvrière de notre système universitaire. Viennent ensuite les universités de plus grande taille (l’UQAM) ou les petites universités dotées de facultés plus « rémunératrices » (l’Institut national de la recherche scientifique [INRS]), l’École de technologie supérieure (ÉTS), les Hautes études commerciales (HEC)) qui forment la « classe moyenne inférieure » du réseau. Les universités dotées d’une faculté de médecine, comme l’université Laval (Laval), Sherbrooke et l’Université de Montréal (UdeM) font partie d’une classe moyenne que l’on pourrait qualifier de « supérieure ». Concordia University, qui n’a pas de faculté de médecine, mais qui dispose de juteux revenus versés par les étudiants internationaux, peut être rangée dans cette catégorie. Au sommet de la hiérarchie trône McGill University, « l’aristocrate » de notre réseau. McGill, il faut le souligner, exerce un rôle de plus en plus hégémonique dans le monde universitaire à Montréal et au Québec. Cette université est de loin la plus riche au Québec et surclasse — de loin — toutes les autres.

S’appuyant sur un ensemble de facteurs favorables; leur localisation dans les grands centres, un portefeuille immobilier souvent étendu, des fondations bien garnies, l’accès à des revenus importants grâce aux étudiants internationaux, les universités anglophones (Bishop’s, Concordia et McGill) jouissent d’une position enviable dans la hiérarchie universitaire québécoise.

Les revenus du gouvernement du Québec

Fournissant la moitié de leurs revenus globaux, le gouvernement du Québec se trouve à être l’un des principaux bailleurs de fonds des universités québécoises.

L’argent investi par le Québec est essentiellement réparti selon trois enveloppes : 1) les fonds de fonctionnement, 2) les fonds d’investissement (ou d’immobilisation), et 3) les subventions de recherche.

La première enveloppe est versée pour compenser les coûts directs de formation par étudiant en fonction du nombre d’étudiants équivalent temps plein (EETP) selon une formule de répartition « pondérée » selon les coûts par programme et par faculté (car un étudiant en médecine, par exemple, ne coûte pas la même chose qu’un étudiant en littérature, même si les frais de scolarité qu’ils versent à l’institution sont quasi identiques). La deuxième enveloppe est versée pour compenser les coûts d’immobilisation (locaux, laboratoires, rénovation, réaménagement, etc.) reliés à ces EETP. La formule de répartition tient aussi compte du personnel équivalent temps plein (PETP) occupant ces espaces. Quant aux subventions de recherches, elles sont versées via des organismes subventionnaires suite à des concours.

En ordre d’importance, les fonds de fonctionnement sont généralement plus importants que les fonds d’immobilisation. Les subventions de recherche provenant du gouvernement du Québec sont assez marginales en comparaison des deux premiers fonds. Par exemple, en 2020-2021, Québec versait quelques 3,3 milliards de dollars aux universités dans l’enveloppe des fonds de fonctionnement. Pour la même année, 208 millions de dollars étaient versés pour le « maintien des actifs immobiliers » via le fonds d’immobilisation (cette somme exclut les nouveaux projets de développement immobilier). En comparaison, le Fonds de recherche du Québec Nature et Technologies (FQRNT) disposait de moins de 70 millions de fonds de recherche à attribuer en 2018-2019[3].

Le portrait brossé plus haut est un résumé simplifié des grandes lignes de la formule de financement des universités. Le document qui détaille les règles budgétaires, intitulé « Règles budgétaires et calcul des subventions de fonctionnement aux universités du Québec », fait 197 pages[4]. L’opacité et la complexité de la formule de financement sont telles qu’on peut se demander si le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MÉES) a réellement une vue d’ensemble de la chose ou si plutôt, d’une année à l’autre, la formule de financement est simplement reconduite avec quelques ajustements ad hoc au besoin, ajustements qui rajoutent une autre couche de complexité. La mécanique d’attribution des fonds continue-t-elle à fonctionner toute seule, un peu comme une poule sans tête, sans que personne ne se pose plus la question de savoir si elle répond aux grands objectifs que s’est fixés le Québec en éducation suite à la Révolution tranquille, soit l’accessibilité des études supérieures et l’équité envers tous les étudiants ?

L’on sait que le financement d’Ottawa aux universités québécoises favorise de façon outrancière les universités anglophones[5]. L’on sait que la politique de déréglementation des droits de scolarité des étudiants internationaux, une décision du gouvernement du Québec (du gouvernement de Philippe Couillard précisément), favorise aussi de façon scandaleuse les universités anglophones. Il semble donc légitime de se poser la question suivante : la politique de financement des universités du gouvernement du Québec, pour ce qui est des autres fonds, est-elle équitable envers les universités, peu importe la langue d’enseignement ?

Seul le MÉES, qui dispose de l’ensemble des paramètres de la formule de financement des universités, serait en mesure de répondre précisément à cette question. Ce que nous pouvons faire, par contre, c’est calculer l’équité dans la répartition des fonds entre les institutions à l’aide d’une approximation. Il semble tomber sous le sens que l’attribution des fonds devrait être approximativement proportionnelle à l’effectif étudiant d’une institution (l’EETP pondéré). Les étudiants constituent en effet la raison d’être et le cœur de tout le système universitaire ; les paramètres d’attribution des fonds devraient normalement s’articuler autour et en fonction de l’effectif étudiant.

Voilà notre hypothèse de travail. Testons-la en prenant comme exemple les fonds d’immobilisation.

Les fonds d’immobilisation

La répartition des fonds d’immobilisation se fait selon une formule tenant compte des surfaces reconnues par le MÉES, de la nature de ces espaces, des EETP et du Personnel équivalent temps plein (PETP) qui les occupent, etc. Le cadre normatif utilisé pour calculer la répartition des fonds se trouve ici. Ce cadre garantit, selon toute apparence et grâce à son recours à des critères objectifs, une équité dans la répartition des fonds entre les institutions.

Le détail des fonds versés en immobilisation pour chaque université est disponible sur le site du MÉES. Des données annuelles par année financière s’y trouvent disponibles. J’ai calculé les fonds versés à chaque institution via les enveloppes de maintien d’actifs immobiliers pour la période 2001-2020. Cette enveloppe ne représente pas la totalité des fonds versés en immobilisation aux universités et excluent, par exemple, les sommes affectées au développement de projets spéciaux, d’agrandissements ou de nouveaux espaces ajoutés durant l’année financière ciblée. Les sommes affectées au maintien des actifs pour une année financière donnée intègrent néanmoins dans la base de calcul les agrandissements réalisés par le passé et reconnus par le MÉES. Si on recule suffisamment dans le passé, on pourra ainsi suivre l’évolution des investissements d’immobilisation, incluant l’intégration de nouveaux espaces à la base de calcul.

La figure 1 représente la répartition des investissements d’immobilisation (dans l’enveloppe de maintien d’actifs) par le gouvernement du Québec pour la période 2001-2020 (années financières 2001-2002 à 2020-2021). La répartition est effectuée selon la langue d’enseignement des institutions ; la ligne rouge représente la part attribuée aux universités anglophones (Concordia, McGill et Bishop’s) tandis que la ligne bleue représente la part attribuée aux universités francophones (Laval, l’UdeM, HEC, Polytechnique, l’ÉTS, Sherbrooke, l’UQAM et le réseau de l’Université du Québec).

Figure 1 : Immobilisations en fonction de la langue d’enseignement sur la période 2001-2020 pour tout le Québec

On constate que la part attribuée aux universités francophones a chuté sous la barre des 70 % en 2003 (28,6 % était affectée aux anglophones en 2001) et a atteint un creux à 65,6 % en 2010 avant de remonter légèrement par la suite (tout en se maintenant sous la barre des 70 %). En moyenne, 32,3 % des fonds d’immobilisation étaient versés aux universités anglophones et 67,7 % des fonds étaient versés aux universités francophones durant la période 2001-2020.

Rappelons qu’en 2019, 25,9 % des effectifs universitaires du Québec étaient inscrits dans les trois universités de langue anglaise. En 2017, ces mêmes universités allaient chercher 29,9 % des revenus globaux de toute source au Québec. Elles touchaient aussi 20,8 % des revenus du Québec (fonds de fonctionnement, fonds de recherche et fonds d’immobilisation confondus). En moyenne, durant cette période, le poids démographique des anglophones au Québec s’est maintenu autour de 8,2 % (selon la langue maternelle).

Dans mon livre « Pourquoi la loi 101 est un échec », je démontre que les universités anglophones jouissent d’une « surcomplétude institutionnelle » d’un facteur trois en faisant le rapport des effectifs étudiants sur le poids démographique. Elles reçoivent environ 3,7 fois plus d’argent globalement qu’il n’y a d’anglophones (langue maternelle) au Québec. Ce qui signifie que les universités francophones sont sous-financées relativement au poids démographique des francophones au Québec.

Quand on fait le rapport entre les fonds d’immobilisation et le poids démographique des anglophones, on constate que les universités anglophones bénéficiaient de quatre fois plus d’argent relativement au poids démographique des anglophones sur la période 2001-2020, soit un ratio encore plus élevé que celui calculé pour le revenu global (à 3,7 fois). La part attribuée aux immobilisations pour les universités anglophones (32,3 %) dépasse nettement la part de leur effectif universitaire et aussi la part des revenus globaux que recueillent ces universités. Ces données renforcent la thèse de « l’incomplétude institutionnelle » qui mine les universités de langue française au Québec.

Il est intéressant de noter que la part d’immobilisation qui va à Concordia était de 10,3 % en 2020 tandis que celle attribuée à l’UQAM était de 8,3 % ; depuis 2001, le MEES investit significativement plus à Concordia qu’à l’UQAM. Il est aussi à noter que l’UQAM a été déclassée par Concordia sur le plan des effectifs étudiants dans les dernières années[6]. Ce déclassement de l’UQAM par Concordia a donc été préparé et financé par Québec de longue date.

Avec 19 % du total en 2020, McGill touche la part la plus importante des sommes en immobilisation de toutes les universités au Québec. L’UdeM en recueille 16,3 % et Laval 16,9 %. Les sommes affectées aux immobilisations reflètent bien le rang des universités dans l’écosystème universitaire à Montréal : McGill d’abord, l’UdeM, Concorda et ensuite l’UQAM. À Montréal, McGill est l’université hégémonique et est en train, comme un trou noir, de « satelliser » et d’aspirer les autres universités dans son orbite. L’UdeM, par exemple, a maintenant un recteur issu du sérail de McGill[7]. Cela n’est pas anodin.

À Montréal

Voyons quelle est la part des fonds d’immobilisation affectés aux universités anglophones et francophones sur l’île de Montréal (figure 2).

Figure 2 : Immobilisations en fonction de la langue d’enseignement sur la période 2001-2020 pour tout le Québec

On constate à la figure 2 que les fonds d’immobilisation investis dans les universités francophones et anglophones de Montréal sont à quasi-égalité sur toute la période 2001-2020. Cela est tout de même étonnant étant donné qu’en 2001, 38 % de l’effectif universitaire seulement était inscrit dans les universités anglophones sur l’île de Montréal (39,5 % en 2019). Pour les anglophones, la moitié des fonds d’immobilisation est attribuée à seulement 39,5 % des effectifs.

Immobilisations par EETP pondérés

Le financement en immobilisations est normé en fonction des surfaces des universités, du personnel (le PETP) et des effectifs étudiants en étudiants équivalent temps plein (EETP). Spécifiquement, il s’agit des EETP « pondérés ». L’effectif d’EETP pondéré financé par université se trouve ici (Annexe 1.19).

Il est donc possible de diviser les investissements en immobilisation par les EETP pondérés pour obtenir les investissements en immobilisation par « tête de pipe ». Bien sûr, cela n’est pas la seule métrique de normalisation utilisée pour le calcul des investissements en immobilisation, mais on peut penser que cela devrait être une approximation assez juste, c’est-à-dire que les investissements en immobilisations devraient suivre d’assez près les effectifs étudiants, raison d’être de tout le système. Si ce n’est pas le cas, cela signifierait que les conditions physiques et institutionnelles d’études (par exemple, la surface de laboratoire par étudiant) ne sont pas équivalentes d’une institution à l’autre ou d’une langue d’enseignement à l’autre.

La figure 3 présente les investissements en immobilisations en milliers de dollars (k$) par EETP pondéré pour 2019-2020, pour l’ensemble du Québec.

Figure 3 : Immobilisations par EETP pondéré en milliers de dollars (k$) pour 2019-2020 selon l’institution

On constate que, alors que nous attendions une distribution assez uniforme, la somme attribuée à chaque institution par EETP pondéré varie d’un facteur de presque quatre entre les institutions.

L’INRS se démarque et obtient la somme la plus élevée par EETP pondérée de toutes les universités au Québec. L’INRS est une université de deuxième et de troisième cycle, consacrée exclusivement à la recherche, et il semble que la formule utilisée pour le calcul des EETP pondérés n’arrive pas à tenir compte correctement de cette nature particulière de l’INRS. Du reste, l’on constate que les HEC obtiennent 2,7 fois moins d’argent que Bishop’s. La variabilité du financement par EETP pondéré est surprenante.

Voyons maintenant ce qui en est pour l’île de Montréal et ses universités (Concordia, McGill, l’UdeM, HEC, Poly, l’UQAM et l’ÉTS).

Figure 4 : Immobilisations par EETP pondéré en milliers de dollars (k$) pour 2019-2020 selon l’institution pour l’île de Montréal.

On constate à la figure 4 que McGill domine le classement en fonds d’immobilisation sur l’île de Montréal, suivie par Concordia, l’ÉTS, l’UdeM, l’UQAM, Poly et HEC.

La figure 5 présente les investissements en immobilisation selon la langue d’enseignement à Montréal (pour Concordia, McGill, l’UdeM, HEC, Poly, l’UQAM et l’ÉTS).

Figure 5 : Immobilisations par EETP pondéré en milliers de dollars (k$) pour 2019-2020 selon la langue d’enseignement pour l’île de Montréal.

On constate que les investissements en immobilisation dans les universités anglophones sont supérieurs, et de beaucoup (de 56 %) à ceux qui sont effectués dans les universités de langue française sur l’île de Montréal.

Conclusion

Au Québec, les universités anglophones bénéficient d’un net avantage (d’un facteur quatre en proportion au poids démographique) pour ce qui est des fonds d’immobilisation investis par le gouvernement du Québec. Sur l’île de Montréal, un étudiant « pondéré » qui étudie en anglais bénéficie de 56 % de plus de fonds d’immobilisation qu’un étudiant qui étudie en français.  

Un tel écart laisse songeur : pour reprendre une terminologie à la mode, serions-nous en présence d’une discrimination « systémique » envers les universités de langue française au Québec? Les juristes qui traitent de discrimination concluent à l’existence d’une telle chose dès lors que des effets indirects, même involontaires, entraînent une différence de traitement constante et incapacitante sur la base d’une distinction comme la langue. Ce qui semble bien être le cas ici.

Cette iniquité de répartition des fonds s’ajoute aux iniquités d’attribution des fonds de recherche qui favorisent aussi les universités anglophones ainsi qu’à la politique de déréglementation des droits de scolarité pour les étudiants internationaux, qui bénéficie presque exclusivement aux universités anglaises. Celles-ci récoltaient 65 % des fonds versés par les étudiants internationaux en 2018-2019, soit 68,6 millions pour Concordia et 89 millions pour McGill comparativement à seulement 13 millions pour l’UdeM[8].

McGill, l’aristocrate de notre réseau universitaire, récolte la somme la plus importante en investissements d’immobilisation de tout le réseau, et ce, depuis au moins vingt ans (les données antérieures n’étant pas accessibles). McGill récolte 68,6 % plus d’argent par EETP pondéré que sa plus proche concurrente l’UdeM.

Voilà le contexte dans lequel il faut analyser le don que le gouvernement du Québec s’apprête à faire de l’ancien hôpital Royal Victoria à McGill, un projet gargantuesque qui augmentera de façon très importante la surface et les EETP reconnus à McGill (ce qui augmentera ensuite de façon permanente les investissements en immobilisation pour McGill, la propulsant encore plus haut dans le classement). Le gouvernement du Québec s’apprête à consolider la position dominante de l’université la plus riche au Québec.

Rappelons que McGill dispose annuellement de revenus de quelque 1,44 milliard de dollars[9] (dont 236 millions provenant d’Ottawa et 365 millions provenant de droits de scolarité), possède 1,7 milliard de dollars dans sa fondation[10], et des biens évalués à 4,9 milliards de dollars[11]. Alors que l’Université du Québec dépend à 90 % des fonds versés par le gouvernement et les étudiants du Québec, moins de la moitié du budget de McGill est dépendant de ces deux sources de revenus. McGill est un véritable empire financier.

McGill est également un important propriétaire foncier ; elle dispose de 730 000 mètres carrés d’espaces dont 613 000 mètres carrés reconnus par le MÉES. Même si McGill n’accueille pas le plus important effectif étudiant, elle est l’université possédant le plus vaste campus au Québec. Notons que l’UdeM a 598 000 mètres carrés d’espace reconnu et 122 263 EETP pondérés (4,9 m2/EETP) tandis que McGill a 87 809 EETP pondérés et 613 000 mètres carrés (7 m2/EETP)[12]. Que ce soit sous l’angle de l’argent investi par EETP ou sous celui de la surface par EETP, on peut constater que McGill surclasse toutes les autres. Mais cela ne suffit pas encore. Le plan de développement immobilier de McGill, le « Master Plan » qui prévoit les développements immobiliers futurs, est un document comptant… 182 pages [13]! On notera qu’à la page 95 de ce document, l’ancien hôpital Royal Victoria apparaît d’ores et déjà comme un des campus de McGill (le « Upper Campus East ») alors même que le transfert de cette institution publique à McGill n’est pas encore réalisé.

Malgré l’existence de méthodes objectives de normalisation de l’attribution des subventions d’immobilisation par Québec, il semble que la politique de financement des universités actuelle favorise de façon importante les universités anglophones en général et McGill en particulier dans l’attribution de subventions d’immobilisations au Québec.  

Il faut noter dans le « Document d’information sur le financement universitaire » produit par l’Université du Québec, il est indiqué que « le fondement de la grille [de pondération des EETP] est partiellement arbitraire étant donné les choix effectués pour la construire[14] ». On ne saurait mieux dire. La grille de pondération semble avoir été construite en intégrant comme base, sans chercher à le corriger, le surfinancement historique de l’université McGill, chose déjà relevée par l’historien Michel Brunet en 1963[15]. Surfinancement qui se perpétue aujourd’hui.

Dans le cas de Concordia et de McGill, ces universités jouissent d’une situation géographique avantageuse car elles desservent une clientèle urbaine, peu dispersée sur le territoire. Elles sont à même de concentrer leur développement au centre-ville de Montréal où elles possèdent des actifs immobiliers de grande valeur. En surfinançant leur enveloppe d’immobilisations, Québec amplifie leur avantage urbain.

L’étudiant est au cœur de la mission éducative des universités et devrait aussi être au cœur de la politique de financement. Cette politique de financement devrait viser à assurer, autant que faire se peut, des conditions d’études comparables partout sur le territoire québécois afin de donner à chaque étudiant une véritable égalité des chances. Il semble que la complexité et l’opacité de la formule de financement des universités aient fait perdre de vue cet objectif fondamental au MÉES (et aussi au gouvernement du Québec).

Les étudiants qui choisissent de s’inscrire dans une université anglaise au Québec sont favorisés ; ils disposent de plus de fonds d’immobilisation que les autres étudiants. L’on savait déjà que cela était le cas pour le financement provenant du gouvernement fédéral, qui favorise de façon odieuse les universités anglophones. Il est assez surprenant, par contre, que cela soit également le fait du gouvernement du Québec.


[1] « Document d’information sur le financement universitaire », Université du Québec, janvier 2020, https://www.uquebec.ca/reseau/fr/system/files/documents/memoires_avis_ra…

[2] Voir « Pourquoi la loi 101 est un échec » (Boréal, 2020) pour la toile de fond de cette interprétation.

[3] P. 93 Rapport annuel de gestion du FQRNT, http://www.frqnt.gouv.qc.ca/documents/10179/489743/Rapport-anuel_FRQNT_2…

[4] http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/enseignemen…

[5] « Pourquoi la loi 101 est un échec » (Boréal, 2020)

[6] Voir « Pourquoi la loi 101 est un échec », Boréal, 2020, p.117

[7] Daniel Jutras, nommé recteur en 2020, a enseigné à McGill University pendant 35 ans. https://www.ledevoir.com/societe/education/573948/un-nouveau-recteur-dan…

[8] Voir p. 166 : http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/enseignemen…

[9] « Financial Statements », The Royal Institution for the advancement of learning/McGill University, p.3, https://www.mcgill.ca/vpadmin/files/vpadmin/english_audited_financial_st…

[10] Pourquoi la loi 101 est un échec, p. 170

[11] Au 30 avril 2019

[12] P161 : http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/enseignemen…

[13] McGill Master Plan, https://www.mcgill.ca/campusplanning/files/campusplanning/mcgill_univers…

[14] « Document d’information sur le financement universitaire », Université du Québec, janvier 2020, p. 19 https://www.uquebec.ca/reseau/fr/system/files/documents/memoires_avis_ra…

[15] Michel Brunet, « Le financement de l’enseignement universitaire au Québec », L’académie canadienne-française, Montréal, 1963.

Monde ordinaire cherche leaders politiques

Pierre Dubuc, l’Aut’journal, 26 février 2021

Dans son livre Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal), notre chroniqueur Frédéric Lacroix décrit bien le parcours de la nouvelle élite anglophile québécoise : des cours d’anglais intensif à l’école primaire, l’école secondaire privée ou des projets particuliers en anglais à l’école publique, puis la fréquentation du cégep anglais et de l’université anglaise. Le tout culmine, tout naturellement, par l’utilisation de l’anglais au travail et à la maison avec, sans surprise, l’assimilation croissante de francophones à la minorité anglophone, comme le documente notre chroniqueur Charles Castonguay dans son récent ouvrage Le français en chute libre (MQF). 

Les défaitistes excuseront cette capitulation par l’importance de l’anglais en Amérique du Nord et la mondialisation. Les résignés invoqueront les deux défaites référendaires, le rapatriement de la Constitution, la Charte des droits et les arrêts de la Cour suprême contre la loi 101 pour justifier cette abdication.

Deux tabous

Une approche plus réaliste ciblera, comme facteur explicatif souvent laissé dans l’ombre de ce recul historique, le poids économique et politique de la communauté anglophone de Montréal avec son réseau extrêmement développé d’institutions (hôpitaux, écoles primaires et secondaires, cégeps, universités, etc.). Frédéric Lacroix parle de complétude institutionnelle, un concept qui explique que les membres d’une minorité possédant un tel réseau d’institutions ont moins tendance à s’assimiler aux groupes environnants. Dans le cas du Québec, c’est même le contraire. Les institutions de la minorité anglophone cannibalisent les institutions francophones. Dawson domine les cégeps francophones, McGill et Concordia déclassent l’Université de Montréal et l’UQAM.

Grâce aux travaux de Charles et Frédéric et de la campagne du Mouvement Québec français (MQF), on assiste à une certaine prise de conscience du recul du français à Montréal et au Québec. Quelques chroniqueurs, principalement dans les médias de Québecor, se rallient à la nécessité d’étendre les dispositions de la loi 101 au cégep. Rien de tel à La Presse, à Radio-Canada et au Devoir (mis à part Michel David). Quant à la fin des subventions publiques aux écoles privées, le sujet demeure tabou.

Du côté des partis politiques, les deux questions sont hors programme. La CAQ ferme non seulement la porte à l’extension de la loi 101 au cégep, mais approuve des budgets pour l’agrandissement de Dawson et McGill ! Les libéraux se tiennent cois. Le Parti Québécois avait donné son accord, à l’époque de Pierre Curzi, à l’application de la loi 101 au cégep et avait voté à son congrès de 2005 la fin des subventions publiques aux écoles privées. Mais le parti a retraité depuis sur les deux sujets. Québec Solidaire s’est timidement mouillé sur le financement des écoles privées lors de la dernière campagne électorale, mais ne remet pas en question la fréquentation des cégeps anglophones par les allophones et les francophones.

En fait, si les grands médias et les partis politiques évitent d’aborder ces deux tabous, c’est tout simplement parce qu’ils représentent les intérêts de cette élite qui envoie ses enfants à l’école privée et au cégep anglais.

La fracture

Le monde ordinaire – comme on disait dans les années 1970 – n’a pas voix au chapitre. La grande majorité de la population, qui envoie ses enfants à l’école publique et au cégep français, défraie à même ses impôts l’ascension et l’anglicisation de cette élite. Les gens des régions paient pour les institutions anglophones de Montréal. Bien que les anglophones de souche ne représentent que 8 % de la population du Québec, les cégeps anglais accueillent près de 20 % des effectifs étudiants et les universités anglaises engrangent près du tiers des revenus globaux accordés aux universités.

Pendant ce temps, le réseau scolaire francophone se dégrade à vitesse grand V. Les écoles publiques sont écrémées par les écoles privées, les cégeps français par les cégeps anglais, les universités françaises par les universités anglaises. Le réseau des écoles primaires et secondaires est devenu le plus inégalitaire au Canada, selon le Conseil supérieur de l’éducation.

Une telle fracture entre l’élite et le monde ordinaire ne s’était pas vue depuis la fin des années 1950. À la différence qu’à cette époque, l’élite était anglophone. Les fractures sociale et nationale se superposaient. La démocratisation de l’éducation a alors accompagné et favorisé un large mouvement d’émancipation sociale et nationale, qui a produit des hommes et des femmes politiques de qualité dans lesquels le peuple se reconnaissait parce qu’ils défendaient leurs intérêts sociaux et nationaux. Aujourd’hui, nous sommes revenus aux petits politicailleurs de l’époque de Duplessis. Et, signe des temps, il s’en trouve pour les glorifier, ceux d’hier et d’aujourd’hui !

L’État, notre seul outil collectif

Quand il a présenté la loi 101, le Dr Laurin l’a associé à un projet de reconquête économique, dans lequel l’État jouait un rôle central. Depuis, malheureusement, nos dirigeants politiques ont progressivement succombé à l’idéologie néolibérale et aux pressions des milieux d’affaires. Après avoir fait main basse sur les plus beaux fleurons étatiques et siphonné les fonds publics, les chevaliers de la soi-disant « garde montante » ont cédé et cèdent toujours leurs entreprises à des intérêts étrangers. C’est même devenu un « projet d’affaires ». On lance une « start-up » dans le seul objectif d’être racheté par une multinationale étrangère.

Le recul du français est indissociable du recul économique des francophones au Québec. Cependant, il manque un Frédéric Lacroix pour en produire l’analyse approfondie. Encore plus exigeante, en cette époque de mondialisation, sera la tâche d’élaborer un programme économique national qui ira au-delà du « panier bleu » de Legault.

De toute évidence, au cœur de ce projet économique se trouvera l’État, notre seul outil collectif comme l’écrivait René Lévesque dans Option Québec. Encore là, il s’en trouve pour jeter rapidement la serviette en plaidant l’impossibilité pour l’État à l’époque de la mondialisation de réglementer les activités des multinationales sur notre territoire, encore moins de les concurrencer. D’autres soutiennent que l’État est trop centralisé, trop tentaculaire, trop omniprésent et proposent, en s’inspirant de Proudhon, une vaste décentralisation.

Personne ne s’oppose à rapprocher les institutions de la population. Mais il ne faudrait pas procéder comme si le Québec était déjà indépendant. Tout projet économique viable ne peut s’élaborer sans le rapatriement des pouvoirs économiques détenus par Ottawa. Tout projet politique sérieux ne peut se réaliser sans un État central fort, ne serait-ce que pour contrer les projets de partition du territoire auquel ne manqueront pas de souscrire les anglophones de Montréal, d’autant plus si, à la faveur d’une décentralisation étatique, on leur en donne les clefs.

Aujourd’hui, comme hier, tout projet politique émancipateur digne de ce nom, tant au plan social que national, passe par la formation d’une direction politique exprimant la volonté populaire, c’est-à-dire du monde ordinaire. Aujourd’hui, comme dans les années 1960, l’éducation et la langue sont deux questions-clefs. Aussi, l’émergence d’une telle direction politique issue du peuple passe obligatoirement par une rupture radicale avec l’élite actuelle et la ligne de démarcation est la fin des subventions publiques aux écoles privées et l’extension des dispositions de la loi 101 aux cégeps. Faudrait y voir rapidement, avant que ne se présente un Trump québécois.

Oui, la loi 101 est un échec

Ce texte est une réplique au billet La loi 101 n’est pas un échec de notre chroniqueur Jean-Benoît Nadeau.

J’ai lu avec étonnement la recension que Jean-Benoît Nadeau a faite de mon essai, recension intitulée « La loi 101 n’est pas un échec ». Le titre de mon essai est « Pourquoi la loi 101 est un échec ». Le « pourquoi » est important ; mon livre se veut une démonstration de la mécanique qui a mené à l’échec de la Charte de la langue française. Mais dans son titre, M. Nadeau laisse tomber le « pourquoi » et se cantonne dans l’affirmation, une simple affirmation qui semble relever pour lui de la certitude. Qu’il énonce d’ailleurs en ces mots : « personnellement, j’ai toujours trouvé que la loi 101 n’était pas un échec ». Excellent ! Mais, pour appuyer cette affirmation, encore faut-il une démonstration ! Cette démonstration, M. Nadeau ne la fait pas.

Il écrit qu’il avait « beaucoup hésité » avant de vous parler de mon livre, car il s’agirait « non pas d’un essai », mais d’un « pamphlet catastrophiste ». Le Petit Larousse définit un « pamphlet » comme étant « un écrit satirique, généralement court et violent, dirigé contre quelqu’un, une institution, un groupe ». Quant à « catastrophiste », il est défini comme : « qui est très pessimiste, qui imagine toujours le pire ». Moi qui pensais avoir livré dans cet ouvrage une démonstration documentée, étayée, rationnelle, propre à faire réfléchir; mais non, j’aurais écrit une satire « violente », dirigée contre un groupe (lequel ?) et qui « imagine le pire » ? La qualité de mon « pamphlet » a pourtant été soulignée par de nombreux journalistes, chroniqueurs et intellectuels (la liste ici : fredericlacroix.quebec). 

Qualifier mon essai de « pamphlet » n’est pas sérieux. Voilà une recension qui, à vrai dire, n’est pas sérieuse. 

Ce qui semble beaucoup déranger M. Nadeau dans mon essai, c’est que le portrait de la dynamique linguistique que j’y brosse ne s’accorde pas avec ses convictions personnelles. Il semble avoir beaucoup de mal à admettre la réalité linguistique telle que je la conçois et la présente dans mon essai ; réalité qui est que le rapport de force entre l’anglais et le français au Québec est défavorable au français. Cette « réalité » est tissée à partir de nombreuses études, tendances, analyses que j’utilise pour brosser un portrait cohérent, me semble-t-il, de la situation. Pour contredire mon analyse, il ne suffit pas d’être en désaccord à cause de ses « opinions personnelles », il faut prouver que j’ai tort.

Par exemple, M. Nadeau m’accuse de passer sous silence les succès de la loi 101 alors qu’elle a réussi à faire passer le taux d’immigrants choisissant le français de 15 à 55% (note : c’est la politique d’immigration qui a conduit à cela et non pas la loi 101, comme il en convient aussi). Il faudrait donc voir le verre « à moitié plein ». Je m’explique pourtant au long sur ceci (pages 11-12) en disant que la question ne se conçoit pas en ces termes de verre à moitié plein ou vide ; et qu’elle est plutôt mathématique. Pour le bénéfice des lecteurs, utilisons une analogie (que je dois à Jean-François Lisée) : avant la loi 101, le canot du français était entraîné à grande vitesse sur une rivière et se dirigeait tout droit vers une chute; tout le monde dans le canot était menacé d’y laisser sa peau en tombant dans la chute. Avec la loi 101, nous nous sommes mis à ramer à contre-courant, ce qui a permis de ralentir la vitesse avec laquelle le canot était entraîné vers la chute. A ralentir seulement; car nous n’avons pas réussi à inverser la direction du canot; nous sommes toujours entraînés par le courant, car nous ne ramons pas assez vite pour que le canot ne tombe pas dans la chute éventuellement. Nous n’avons fait que gagner un peu de temps. Pour arriver à ne pas tomber dans la chute, il faudrait ramer suffisamment pour que le canot soit au moins immobile au milieu de la rivière. Cette immobilité du canot correspond à l’objectif premier de la loi 101, qui était d’arrêter l’érosion annoncée du poids démographique des francophones au Québec en incitant une nette majorité d’immigrants allophones à s’intégrer au groupe francophone. Cet objectif est écrit noir sur blanc dans le « Livre Blanc » déposé par Camille Laurin un peu avant le dépôt de son projet de loi en 1977.

Je démontre que cette « nette majorité » devrait être de 90 % pour simplement assurer la stabilité du poids relatif des groupes francophone et anglophone au Québec sur le long terme (toutes autres choses étant égales). A 55 % en 2016, trente-neuf ans après l’adoption de la loi 101, nous sommes très, très loin du 90 %. La loi 101 a certes ralenti la vitesse du canot, mais nous sommes toujours entrainés vers la chute ! Ainsi, le poids des francophones au Québec va continuer de chuter pour tout l’avenir prévisible.

Ce « catastrophisme » est même entériné par Statistique Canada, un organisme fédéral qui n’écrit ordinairement pas de pamphlets, qui prévoit que le poids démographique des francophones aura fondu à 69 % au Québec en 2036. A contrario, le poids démographique des anglophones sera en augmentation. La loi 101 n’atteint donc aucunement son premier objectif. Peut-on affirmer qu’une loi qui n’atteint pas son premier objectif est un succès ? Ou bien même qu’elle est un « non échec » ? La loi 101 nous fournit collectivement un faux sentiment de sécurité linguistique. Le roi est nu et il me semble important que nous en prenions conscience collectivement.

Il est crucial de préciser que la loi 101 qui est en échec est celle qui a été façonnée par les tribunaux fédéraux, dont les jugements, un après l’autre, sont venus démolir des pans entiers, très importants, de la loi 101 originale déposée par Camille Laurin en 1977. Ce sont les tribunaux canadiens qui ont transformé une loi qui aurait pu être un succès en échec. L’intention du législateur, de l’Assemblée nationale du Québec, n’a pas été respectée (voir Éric Poirier, La Charte de la langue française : ce qu’il reste de la loi 101 quarante ans après son adoption, Septentrion, 2016). Il est important de s’en rappeler.

Mais après m’avoir balancé le pot, M. Nadeau me lance cependant quelques fleurs. Il convient que la politique du « libre choix » au cégep et à l’université favorise indûment les institutions anglophones, ce qui signifie que le réseau postsecondaire francophone est sous-financé. Il affirme même que ma démonstration est « impitoyable » (merci !). Il convient aussi avec moi qu’un des problèmes majeurs de la loi 101, c’est qu’elle a été rédigée en vue de l’indépendance du Québec, chose qui n’est pas advenue. Ce qui signifie que le Québec est toujours soumis au bilinguisme compétitif qui est au cœur de la Loi sur les langues officielles, un bilinguisme qui place hypocritement les langues sur un pied d’égalité juridique, tout en ignorant le fait qu’elles sont loin d’avoir le même rapport de force sociologique ; l’anglais étant la langue dominante du pays qui s’appelle le Canada, pays dont le Québec fait toujours partie. La Charte devrait tenir compte de l’échec de l’indépendance et tenter de faire contrepoids au bilinguisme compétitif fédéral.

Mais là où j’estime que M. Nadeau dérape, c’est quand il affirme que j’utilise « francophones » comme synonyme de « canadiens-français ». C’est totalement faux. A la page 11, je spécifie bien que le concept de poids démographique se rapporte à la langue maternelle. La langue maternelle est bien sûr celle fournie par Statistique Canada lors des recensements. Je n’utilise aucune catégorie ethnique nulle part dans mon livre, et j’estime que cette catégorisation ne permet pas de comprendre la dynamique linguistique.  Je ne vois pas comment, de bonne foi, on peut en arriver à dire que mes « francophones » sont des « canadiens-français ». Quant à la langue d’usage, il s’agit d’une autre variable tirée des recensements canadiens et définie comme étant la langue « parlée le plus souvent à la maison » (spécifié à la page 58).

Il est vrai qu’à la page 62, j’écris que « depuis 1871, le poids démographique des francophones au Québec n’a jamais été sous 80 % » alors que la question sur la langue maternelle n’a été posée pour la première fois dans les recensements qu’en 1901. Il est vrai que les « francophones » du recensement de 1871 sont ceux qui répondent « française » à la question sur l’origine ethnique. Il s’agit donc, et je l’accorde à M. Nadeau, d’une approximation de l’origine ethnique « française » comme « francophone », approximation qui ne vaut que pour cette date précise. Une approximation, du reste, couramment utilisée en démographie pour les données du dix-neuvième siècle.

Tout ce que M. Nadeau trouve à opposer pour contrer ma démonstration que les cégeps et universités anglophones agissent comme des foyers d’assimilation à Montréal, c’est son « expérience personnelle » et le fait qu’il connaisse des francophones formés en anglais qui enseignent en français. Bien sûr, on peut choisir d’ignorer les études bien faites, rigoureuses, avec échantillonnage statistique aléatoire, comme celle de l’IRFA que je cite dans mon livre, études qui nous permettent de conclure hors de tout doute que les cégeps anglais sont des foyers d’anglicisation pour les allophones (surtout) et les francophones (dans une moindre mesure). Mais M. Nadeau erre en opposant ses anecdotes à des études. Poussons la chose à l’absurde ; si le postsecondaire anglophone n’agit pas en tant que foyer d’anglicisation, alors la disparition des cégeps et universités de langue française à Montréal ne devrait pas avoir d’impact sur la vitalité linguistique du français à Montréal. M. Nadeau, vous êtes d’accord ?

On doit aussi comprendre que si la proportion de francophones baisse dans une région, c’est parce qu’ils quittent cette région, tout simplement ! Alors qu’on appliquait autrefois cette idée à Montréal seulement, M. Nadeau l’étend à toute la région métropolitaine de Montréal. Ainsi, si le français recule à Laval, c’est « aussi parce que les francophones partent pour Granby ou Vaudreuil » (note : le poids des francophones recule aussi à Vaudreuil-Soulanges, oups !). Le français recule aussi au Québec globalement (-3,4 % en 15 ans). Est-ce parce que les francophones partent ? Son explication ne tient pas la route. Et ce que M. Nadeau évite de mentionner, c’est que pendant que le français recule à Laval (-12,4 % de 2001 à 2016 pour la langue d’usage), l’anglais avance (+3,9 %) ! L’anglais avance parce que les substitutions linguistiques des allophones se font vers l’anglais de façon totalement disproportionnée.

Il m’accuse ensuite de tenir un discours « identitaire » et d’avoir du mal à accepter que le Québec devienne « pluriculturel » et affirme même que « ça revient partout » et que je souffre de « frilosité identitaire ». Disons-le : n’arrivant pas à réfuter mes idées de façon convaincante, M. Nadeau en est réduit à m’accuser à mots couverts de « racisme ». Voilà qui est odieux. 

Non, M. Nadeau, des gros mots ne constituent pas une réfutation de mon essai. Il s’agit même d’un aveu d’échec. De votre part.

Un système d’éducation inégalitaire du primaire à l’université

Le 12 février, le Journal de Montréal publiait une deuxième itération de son « Palmarès des cégeps ». Rappelons que la première édition de ce palmarès en mars 2020 avait lancé le bal avec un titre choc : « Les anglos sont meilleurs ». On y classait alors les cégeps en ordre décroissant selon leur taux de diplomation quatre années après le début des études; ce classement mettait en évidence de façon brutale la domination absolue des cégeps anglophones au Québec, qui ont des taux de diplomation supérieurs, bien supérieurs, à ceux des cégeps francophones.

La raison de cette « excellence » est bien sûre toute simple; les cégeps anglais reçoivent un tsunami de demandes d’admission chaque année et peuvent donc se permettre d’exclure tous les étudiants qu’ils jugent trop faibles pour avoir le droit de s’inscrire chez eux. Des étudiants forts à l’entrée font des étudiants forts (avec des cotes R élevées) à la sortie. « L’excellence » des cégeps anglais est donc due à la sélection des meilleurs seulement; le palmarès jetait une lumière sur cette réalité trop souvent ignorée.

Au collégial, le Québec a aussi, comme au secondaire et au primaire, un système scolaire inégalitaire, un système à « deux vitesses », la ségrégation se produisant aussi selon la langue d’enseignement et non seulement selon la nature privée ou non de l’institution. Ce qui est un facteur aggravant au collégial : la ségrégation y est entièrement financée par les fonds publics! Il n’y a même pas l’excuse, comme pour l’école privée au primaire et secondaire, d’une diminution des coûts parce que les parents « assument une partie des frais de scolarité ». Mais, hors l’application de la loi 101 au cégep, cette situation n’est pas près de changer. Cela fait cependant un palmarès ennuyant et prévisible étant donné que les meilleurs, les anglophones, gagneront toujours. Il fallait trouver autre chose.

Une nouvelle méthodologie

La deuxième mouture du palmarès intègre donc une nouvelle méthodologie; on normalise maintenant le taux de diplomation à la sortie selon la moyenne au secondaire des étudiants à l’entrée; on cherche ainsi à éliminer l’effet de la sélection des meilleurs du côté anglophone et à mettre en évidence un « effet cégep », soit une « diplomation » supérieure à celle qui serait attendue en considérant seulement les notes au secondaire, surdiplomation qui serait due à la qualité de l’enseignement, aux mesures de soutien des étudiants, bref, aux efforts et à l’organisation locale du cégep.

Le résultat de cette méthodologie n’est pas inintéressant. Ainsi, les cégeps anglophones prennent une débarque du classement : alors qu’en sciences de la nature, les trois premières places selon le taux de diplomation sont occupées par Dawson, John Abbott et le Champlain Regional College, selon « l’effet cégep », les trois premières places sont prises par le Cégep de Jonquière, Gérald-Godin et Chicoutimi, Dawson dégringolant en 33ième position. Il est particulièrement intéressant de noter que de petits cégeps, et souvent des cégeps situés en région, occupent le haut du palmarès.

Il est à noter, cependant, que la normalisation entre la moyenne des étudiants au secondaire et le taux de diplomation est effectuée à l’aide d’un modèle statistique dont le détail n’est pas donné. On ne peut donc trancher si « l’effet cégep » est bien réel ou bien s’il est le résultat d’un artéfact numérique du modèle statistique utilisé. Il est possible que le classement soit dominé par le « bruit statistique » dû à une grande fluctuation des taux de diplomation à chaque année et à de petites cohortes dans les petits cégeps.

Une étude importante

La journée même de la publication du Palmarès des cégeps, la FEC-CSQ, syndicat regroupant de nombreux professeurs de cégep, publiait de son côté une étude intitulée « Reprendre le chemin de l’égalité des chances », étude qui n’a malheureusement pas eu une grande diffusion médiatique.

Dans celle-ci, on apprend que : 1) il y a 25 127 filles (57,2% des effectifs) de plus que de garçons (42,8%) inscrites au collégial. 2) Depuis 20 ans, seulement 56% des garçons accèdent au collégial comparativement à 75% des filles. 3) Que pour le secondaire régulier public, le taux d’accès au cégep est de 37% seulement alors qu’il est de 94% pour les élèves issus des programmes d’éducation internationale (PEI) des écoles privées. 4) Le taux d’obtention du DEC stagne à 65% depuis 20 ans malgré de nombreux « plans de réussite » au collégial 5) Que le nombre de postes de cadres au collégial augmente depuis 10 ans alors que le nombre de professeurs stagne 6) Que l’écart de diplomation universitaire entre une fille dont les deux parents sont universitaires comparativement à un homme dont les parents ne sont pas issus du milieu universitaire est de 94% versus 4%!

Ces données sont consternantes.

Les écarts d’accès au collégial entre garçons et filles s’accroissent depuis 40 ans. Alors que l’écart était presque insignifiant en 1975 (39,7% chez les garçons et 39,3% chez les filles, un décalage de 0,4 points), cet écart avait monté à 18,6 points en 2015 (75,3% chez les filles et 56,7% chez les garçons). Oui, il est vrai que l’accès au collégial est passé de 39,7% à 56,7% chez les garçons entre 1975 et 2015, une amélioration de 17 points. Mais pendant ce temps, les filles gagnaient 36 points, soit le double. Pourquoi cet hallucinant décalage entre les sexes?

Rappelons qu’en 2008, Jacques Parizeau, dans une lettre ouverte intitulée « Le gâchis scolaire », s’était publiquement inquiété du faible taux de diplomation au secondaire des garçons francophones au Québec alors qu’après cinq ans, leur taux de diplomation était inférieur de moitié à celui des garçons anglophones. Ces observations de Monsieur avaient été accueillies avec une volée de bois vert. Treize ans plus tard, a-t-on maintenant le droit de s’inquiéter du sort réservé aux garçons dans notre système scolaire? Sans faire de cette inquiétude pour un sexe une indifférence pour l’autre? Pour reprendre les mots de Parizeau : Que s’est-il passé? Qu’est-ce qui se passe?

Un réseau collégial à deux vitesses

Le Palmarès des cégeps dévoilait l’hiver passée l’existence d’un réseau collégial à deux vitesses; une vitesse, lente, pour le collégial français et une autre, le turbo, pour le collégial anglais. On s’en doutait bien, mais cette révélation avait néanmoins semé l’étonnement et la désolation.

Cette étude de la CSQ en rajoute une couche et révèle crûment que la segmentation (on pourrait aussi dire la ségrégation socio-économique) au secondaire est profonde et dramatique; le décalage des taux d’accès au cégep en fonction du type d’école (privée ou non) et de l’inscription dans des programmes particuliers payants ou non est immense. L’école à trois vitesses au secondaire mène au collégial à deux vitesses (car ce sont les étudiants du privé et des programmes particuliers du public, donc les étudiants provenant de milieux aisés, qui s’inscrivent en surnombre dans les cégeps anglais). Le collégial anglais mène ensuite à l’université en anglais, un autre réseau réservé à l’élite socio-économique.

Au Québec, tout le réseau scolaire, du primaire à l’université, est structuré de façon inégalitaire. Le revenu des parents conditionne l’accès aux bonnes écoles. A contrario, les enfants issus de milieux pauvres sont cantonnés au public régulier, qui est devenu avec le temps une véritable voie de garage. Au public régulier, à cause des coupures massives en éducation dans les vingt dernières années, les enfants à besoins particuliers ne peuvent, malgré le dévouement du personnel débordé, obtenir de services et d’aide de façon conséquente. Si votre enfant a des besoins particuliers et que vous n’avez pas les moyens de payer 100$/heure pour les services d’une orthophoniste, tant pis pour votre enfant! Il sera vraisemblablement un futur décrocheur.

Pas étonnant que « de plus en plus de Québécois soient coincés dans l’ascenseur social » comme le titrait Le Devoir récemment. L’article rappelait que « la probabilité qu’un enfant accède à un meilleur niveau de vie que celui de ses parents a diminué ». On ne devrait pas s’étonner de cela : tout notre système scolaire, le système le plus « inéquitable au Canada », selon le Conseil supérieur de l’éducation, est en réalité un système de reproduction des inégalités socio-économiques. Et cela empire année après année. Les élites qui profitent du système-et qui sont souvent les élites politiques- ne voient aucun intérêt à changer ce système qui les avantage. Voilà la véritable raison pourquoi le débat sur le financement de l’école privée et le débat sur la loi 101 au collégial ont toujours tourné court.

Peu après la sortie du Palmarès des cégeps, la ministre de l’enseignement supérieur Danielle McCann annonçait vouloir faire augmenter la diplomation au collégial affirmant que « tout était sur la table ». Du même souffle, elle disait que « des changements à la formation générale ne sont pas exclus », ce qui est généralement un code pour dire que l’on va baisser les exigences en formation générale pour faire monter le taux de diplomation. Une très mauvaise idée.

Les maux du collégial originent de deux sources : 1) la sélection des meilleurs par les cégeps anglais et 2) la profonde inégalité des chances au primaire et au secondaire. Une stratégie de « gestion des méfaits » qui ignore la structuration socio-économique à l’origine du problème va donner exactement les mêmes résultats qu’elle donne depuis vingt ans, c’est-à-dire rien. A moins bien, sûr, de niveler par le bas et de simplement accorder le diplôme à plus de monde! A noter qu’un nivellement par le bas va probablement amplifier la fuite vers le privé des étudiants provenant des milieux privilégiés.

Pour régler les maux du système d’éducation, il faudra s’attaquer à la ségrégation socio-économique de tout le système scolaire et offrir à chaque enfant une véritable égalité des chances. Cela ne peut se faire sans mieux financer l’éducation au primaire et au secondaire et sans, aussi, remettre en question le financement public de l’école privée et le financement public du collégial anglophone. Sans réforme en profondeur, les inégalités vont continuer à s’accroitre; les récents événements aux États-Unis nous ont clairement montré ce qui nous attend si nous laissons les choses aller. Est-ce là que nous voulons aller collectivement?

Cégeps anglais : Quand La Presse+ désinforme sciemment

Dans un texte du 12 février 2021, intitulé « En anglais pour le cégep, mais pas pour la vie », le journaliste Antoine Trussart de La Presse+ nous trace un portrait de quelques jeunes francophones qui ont fréquenté le cégep anglais sans que cela ne leur fasse « rejeter leur identité de Québécois francophone ». Au contraire, la fréquentation du cégep anglais leur aurait ouvert des portes et permis de « naviguer entre les deux langues au gré des occasions d’études et d’emploi ». Le cégep anglais ? C’était « win-win », comme on dit.

Il n’y aurait ainsi pas lieu de s’inquiéter de la fréquentation grandissante des cégeps anglais par les francophones (qui sont rendus au quart des effectifs), et même, s’y opposer reviendrait à les priver d’occasions de développement personnel. L’article va même plus loin, en citant une docteure en éducation qui affirme que : « À la rencontre de l’autre, ça permet de confirmer son identité. L’étudiant peut se dire : je suis Québécois francophone, mais maintenant je maîtrise une autre langue. » On peut comprendre que le cégep anglais permettrait donc non seulement de « rencontrer l’autre » (notons cependant que les allophones, les « autres », sont bien plus présents dans les écoles françaises que dans les écoles anglaises), mais de carrément solidifier l’identité et la langue française au Québec. Le cégep anglais aurait donc de nombreuses vertus et serait un facteur d’épanouissement personnel et de renforcement du fait français au Québec !

À la lecture de ce texte, on croit rêver.

Je me suis, moi aussi, laissé bercer par sa douce musique rassurante; ainsi, s’inquiéter de l’effritement de la fréquentation du collégial français, c’est s’inquiéter de maux imaginaires, un peu comme l’hypocondriaque qui trouve toujours une nouvelle raison de penser que sa vie est menacée.

Je me suis pourtant réveillé en sursaut à l’affirmation qu’ « il n’y a pas de recherches qui ont montré que la fréquentation d’un cégep anglophone mène à l’anglicisation ». Cette affirmation, complètement erronée, a déchiré le voile de l’illusion: le portrait de la situation que nous trace cet article relève des songes.

L’essentiel de l’article repose sur une compilation du parcours de 37 francophones ayant étudié au cégep anglais effectuée pour une thèse de doctorat. À partir du cas particulier de 37 personnes, on dresse le portrait des quelque 8 600 francophones qui fréquentent le collégial anglais. Ces 37 personnes représentent 0,4 % des francophones. Cet échantillonnage –  non aléatoire – n’a aucune puissance statistique. L’article a au moins le mérite de l’avouer franchement : « Les anciens cégépiens interviewés par La Presse+ ne constituent pas un échantillon représentatif. » Quelle est l’utilité de nous présenter ces cas particuliers si ce n’est que pour nous berner en nous suggérant qu’ils permettent malgré tout de tirer des conclusions générales ?

Une étude majeure, « Enquête sur les comportements linguistiques des étudiants au collégial », réalisée pour le compte de la CSQ par l’IRFA en 2010, non citée dans l’article, avait interrogé 3 274 étudiants inscrits au cégep dans la région de Montréal. L’échantillonnage de cette étude est quatorze fois supérieur à celui rapporté dans l’article et il était, de plus, aléatoire, ce qui permet de tirer des conclusions statistiquement valables, donc généralisables.

Les résultats démontraient hors de tout doute que la fréquentation des cégeps anglais était étroitement corrélée à l’anglicisation de la langue d’usage publique, de la langue utilisée avec les amis, de la langue de travail et de la langue de consommation culturelle. L’effet est imposant pour les allophones (par exemple, seuls 4,4 % des allophones inscrits au cégep anglais utilisaient principalement le français à la maison comparativement à 35,1 % des allophones inscrits au cégep français) et absolument non négligeable pour les francophones (72,9 % des francophones inscrits au cégep anglais utilisaient principalement le français à la maison comparativement à 99 % de ceux inscrits au cégep français).

Pourquoi avoir omis du portrait présenté les jeunes allophones qui représentent pourtant, à 40 %, le groupe dominant au collégial anglais, devant les jeunes anglophones et francophones, qui ne représentent plus que 35% et 25%, respectivement, des effectifs ?

Une autre étude réalisée par l’OQLF en 2008 avait conclu que langue de travail et langue des études étaient étroitement liées : « La langue des études pertinentes pour leur métier ou profession sont liées à la langue qui sera principalement utilisée au travail » (Virginie Moffet, Nicolas Béland et Robert Delisle, « Langue de travail dans les grandes entreprises du Québec. Quelle place pour le français? », OQLF, 2008, p.96).

Dans mon livre, Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal 2020), je démontre que 90 % des finissants des cégeps anglais de Montréal choisissent de poursuivre leurs études universitaires en anglais. Aux deux années de cégep en anglais au préuniversitaire, il faut donc rajouter trois ou quatre années pour le baccalauréat et, éventuellement, pour ceux qui continuent aux études graduées, deux années pour la maîtrise et environ quatre années au doctorat. En bout de course, cela fait de cinq, six, huit ou douze années de scolarité en anglais. Pour la plupart, l’équivalent, en temps, du temps passé au secondaire en français (et pour d’autres beaucoup plus).

Il est erroné de penser que la fréquentation du cégep anglais constitue, pour l’immense majorité des étudiants, un court stage d’immersion linguistique temporaire. C’est plutôt une immersion de longue durée et, pour la presque totalité des étudiants, une sortie permanente hors du réseau postsecondaire français. Qui mène aussi, très souvent, à choisir de travailler en anglais au Québec.

Il y a un lien clair et indéniable entre la fréquentation du collégial anglais et l’anglicisation. Pour les allophones et les francophones. L’article nous trompe en maquillant quelques exceptions en norme. Toute discussion honnête sur le sujet devrait partir de la réalité et non des songes de quelques-uns.