La fin de l’éternité

Statistique Canada et la « diversité »

C’est fait, Statistique Canada (« Stat Can ») a enfin publié une partie des données linguistiques du recensement 2021 le 17 août dernier. Rappelons que ce dernier est un organisme fédéral dont la mission est définie ainsi : « Au service du Canada avec des renseignements statistiques de grande qualité qui comptent ». Stat Can est donc investi d’une double mission soit, le « service au Canada » et, ensuite, la production de « renseignements statistiques qui comptent ». Est-ce un hasard ou un caprice si le « service au Canada » vient en premier dans cet ordre de mission?

On notera qu’un autre organisme fédéral, Radio-Canada, est également investi de la mission de « sauvegarder, enrichir et renforcer la structure culturelle, politique, sociale et économique du Canada » (i) cette mission arrivant même devant « l’information et l’analyse » qui doivent être, de surcroit, « considérés d’un point de vue canadien » (ii).

Bref, ces organismes émanant du fédéral sont d’abord, en premier, au service de la raison d’état canadienne. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas, comme Stat Can, effectuer en outre un travail sérieux de production et d’analyse de données statistiques, mais qu’il existe ou peut exister une tension entre des doubles missions qui peuvent parfois être incompatibles ou contradictoires. Et s’il existe un domaine « sensible », c’est bien celui de la langue. Chose certaine, lors de la publication de données linguistiques, Stat Can se livre, depuis longtemps, à un certain exercice de « cadrage » qui est, disons-le, de nature « politique ». Le communiqué émis le 17 août n’échappe pas à cette tendance.

Ce communiqué met d’abord lourdement de l’avant la « diversité » (titre: « Alors que le français et l’anglais demeurent les principales langues parlées au Canada, la diversité linguistique continue de s‘accroitre au pays ») afin de tenter de minimiser le recul dramatique du français qui court en filigrane partout dans les données. La « diversité » en ce pays, c’est le cache-sexe du recul du français. On trouve dans ce texte émanant d’un organisme scientifique des perles réitérant l’idéologie multiculturaliste telles que « Le Canada est un pays riche de sa diversité linguistique » ou bien renforçant la théorie de la « double majorité » imaginée par Pierre Elliott Trudeau afin de justifier le démantèlement de la loi 101 « …l’anglais est en situation minoritaire au Québec alors que le français est en situation minoritaire dans les autres provinces et territoires… ». On fait néanmoins une concession à la réalité en écrivant que le français est minoritaire « au Canada dans son ensemble ».

Ces appels du pied à la « diversité » font partie de la stratégie fédérale de longue date pour camoufler ou nous faire détourner le regard du déclin du français. Ainsi Jean-Pierre Corbeil, ancien responsable de la statistique linguistique à Statistique Canada, a inventé une méthode de calcul qui additionne, pour la langue maternelle ou la langue parlée à la maison, toutes les déclarations d’une, deux ou trois langues qui incluent le français. Faisant cela, on arrive ainsi à des proportions de population qui dépassent 100% au total, ce qui constitue évidemment un non-sens. Stat Can avait déjà utilisée cette méthode lors du recensement de 2016 en affirmant que le « poids du français comme langue d’usage à la maison » se « maintenait ». Ce qui était un mensonge dû à l’addition de « pommes et d’oranges ». Le ridicule de la chose n’a pas empêché Statistique Canada de nous refaire le coup pour le recensement de 2021 en clamant que « 85,5% de la population québécoise parle au moins français régulièrement à la maison ». Ce chiffre signifie que la population totale du Québec est à 120,3% et non 100%. Absurde? Évidemment! Le « service au Canada » avant « la production de renseignements statistiques qui comptent »? Tout à fait.

A ces tours de passe-passe, il faut ajouter les modifications fréquentes apportées par Stat Can au questionnaire du recensement, modifications qui peuvent se justifier en partie, d’un côté, évidemment, afin de suivre l’évolution de la société, mais qui, de l’autre, sombrent parfois dans des tentatives plus ou moins explicites d’éliciter des réponses ou comportements « souhaités ». Ce qui induit des ruptures de comparabilité dans les données et complique grandement le suivi longitudinal des tendances. Depuis des décennies, Charles Castonguay se livre à un suivi et une critique de ces modifications du questionnaire. On peut trouver une partie de son travail ici.

Le recensement 2021 n’a pas échappé à cette tendance. Ainsi, en 2021, par exemple, Stat Can a inversé les questions 8 et 9 du questionnaire abrégé, questions portant sur les langues parlées « régulièrement » et « le plus souvent » à la maison. Alors qu’en 2016, la question 8 a) portait sur la langue « parlée le plus souvent à la maison » (ce qui est logique car il s’agit d’un comportement principal) et la question 8 b) sur les « autres langues parlées régulièrement à la maison » (un comportement secondaire), la question 9 a) du questionnaire de 2021 (une question sur le « genre » a été ajoutée comme question trois, ce qui explique le décalage) porte sur « quelle(s) langue(s) cette personne parle-t-elle régulièrement à la maison » et la question 9 b) porte sur la « langue parlée le plus souvent à la maison » (parmi les langues parlées « régulièrement »).

Non seulement l’ordre des questions a été inversé afin de mettre le comportement secondaire en premier (ce qui est illogique), ce qui constitue une stratégie bien connue en sondages afin de faire ressortir un comportement plus fortement, mais les questions ont été reformulées afin de favoriser la notion de « langues parlées à la maison » (au pluriel), ce qui est une astuce pour mousser le multilinguisme, sans que l’on puisse savoir si ce multilinguisme relève d’un comportement quotidien ou occasionnel, et ce, dans quel contexte. Mais voilà cependant, à n’en pas douter, une question reformulée qui s’inscrit en droite ligne avec la mise de l’avant de la « diversité ». Une reformulation et inversion « politique » donc.

Notons également, en passant, que le communiqué émis le 17 août évite soigneusement de parler de la situation sur l’île ou dans la région de Montréal. Un hasard, sans doute.

La fin du déni

Venons-en cependant au fait.

Les données du recensement 2021 sont dramatiques pour le fait français au Canada et au Québec. La manipulation du questionnaire a été insuffisante pour camoufler le recul brutal et historique du français partout au Canada. Peu importe l’indicateur retenu, les nouvelles sont atterrantes. Tellement en fait, que la posture voulant que le déclin du français au Québec soit un « mythe » n’est plus tenable et n’est plus crédible même pour ceux, comme le dit si bien Joseph Facal, qui « sont un peu lents ».

Oh, il était évident depuis des années et des années que le français était en recul au Québec, mais de beaux esprits finassaient en mettant de l’avant de légères améliorations dans certains paramètres secondaires en les faisant passer pour des paramètres principaux. Le recensement 2021 fait voler tout cela en éclats : tous les paramètres principaux et secondaires sont maintenant en recul.

Après répartition égale des réponses multiples, au Québec, le français langue maternelle passe de 78% en 2016 à 76,3% en 2021 (recul de 1,7 point). Comme langue parlée le plus souvent à la maison, il passe de 80,6% en 2016 à 79,1% en 2021 (recul de 1,5 point). Le poids démographique des francophones défonce le seuil de 80% tant sur le plan de la langue maternelle que sur celui de la langue d’usage pour la première fois depuis que des données de recensement sont collectées. En même temps, l’anglais comme langue maternelle passe de 8,1% en 2016 à 8,8% en 2021 (gain de 0,7 point) et, comme langue parlée le plus souvent à la maison, de 10,7% en 2016 à 11,7% en 2021 (gain d’un point). Au Québec, le français recule alors que l’anglais avance. Et cette dynamique est en voie d’accélération rapide quand on compare aux données de recensement sur la période 2011-2016.

Alors que l’on nous a répété pendant presque deux décennies qu’il ne fallait pas s’inquiéter du recul du français comme langue maternelle ou comme langue parlée à la maison parce que l’immigration, en soi, allait faire mécaniquement baisser ces poids pour le français et l’anglais également, ce que l’on constate, et de façon fulgurante, c’est que l’immigration provoque maintenant une dilution du poids des francophones seulement! Dans le contexte d’immigration massive qui est le nôtre, l’immigration ne provoque pas de recul de l’anglais au Québec!

Ce qui est en cause ici, ce sont les transferts linguistiques effectués par les allophones et, de plus en plus, par les francophones vers l’anglais qui permettent non seulement de combler la dilution du poids démographique des anglophones causée par l’immigration, mais qui permet même à celui-ci de faire des gains! Le problème numéro un au Québec, c’est la dynamique linguistique favorable à l’anglais et les transferts linguistiques massifs effectués vers ce dernier. Le Québec, c’est-à-dire la grande région de Montréal, est un milieu de vie anglicisant. Malgré la loi 101 (ou ce qui en reste) et, j’ajouterais, malgré la loi 96. Voilà la réalité qui nous est maintenant lancée en pleine face.

Ceux qui niaient le déclin du français au Québec étaient forcés, soit, comme Michel C. Auger, de se rabattre sur la « connaissance des langues officielles », soit sur les transferts linguistiques des allophones vers le français (en hausse légère sur la période 2001-2016 mais toujours largement insuffisants) pour prétendre que tout allait bien. Mais surprise! En 2021, ces deux paramètres ont reculés par rapport aux données de 2016; la connaissance des langues officielles est passée de 94,5% en 2016 à 93,7% en 2021, une baisse de 0,8 point et le premier recul enregistré depuis au moins 1991. Les transferts linguistiques des allophones vers le français sont passés de 59,4% en 2016 à 58,7% en 2021 (calcul de Patrick Sabourin, INRS), un recul de 0,7 point (le premier recul depuis le début des années soixante-dix!).

Et, chose notable, alors que la connaissance de l’anglais par les francophones (langue maternelle) poursuit sa hausse (à 42,2% en 2021), la connaissance du français par les anglophones recule, passant de 68,8% à 67,1%. On assiste donc maintenant à une augmentation significative de l’unilinguisme anglais au Québec. Il s’agit d’un autre retournement de tendance séculaire.

Il s’agit là de signes indubitables à l’effet que la « langue commune » qui est en train de s’établir dans la région de Montréal est de plus en plus l’anglais.

Mais il y a pire : les transferts linguistiques des francophones vers l’anglais ont également augmenté de façon importante entre 2016 et 2021, passant de 30 000 à 41 000 (à 4 :45) dans la région métropolitaine de Montréal. Et il s’agit là d’un effectif « net », c’est-à-dire qu’aux transferts des francophones vers l’anglais sont soustraits les transferts des anglophones vers le français.

Hausse de l’unilinguisme anglais, hausse du bilinguisme chez les francophones, déclin des transferts linguistiques des allophones vers le français, hausse des transferts linguistiques des francophones vers l’anglais, on assiste à l’enracinement de plus en plus solide d’un processus de « minorisation-assimilation » (pour reprendre le vocable d’Alexis Tétreault) au Québec.

Dans l’imaginaire québécois (tel que théorisé par Jacques Beauchemin par exemple), la menace de l’assimilation a longtemps été un des pôles qui charpentait la psyché collective. Cette menace, cependant, semblait lointaine, irréelle et ne s’était jamais concrétisée (au Québec). Cela a donné naissance à l’idée de la « permanence tranquille », de « l’éternité » du Québec, l’idée que peu importe les vicissitudes de l’histoire, les reculs et les défaites, le Québec français allait perdurer pour toujours. Le Québec n’avait ainsi pas besoin de se battre, d’agir politiquement et de peser pour choisir et infléchir son destin, il survivrait quand même. Voilà le ressort psychologique sur lequel repose le refus de choisir et la passivité des québécois sur ces questions.

Mais nous assistons en direct à l’écroulement du mythe de la permanence tranquille. Le Québec français est maintenant engagé, fermement, dans un processus d’assimilation-minorisation. Le déni n’est non seulement plus possible, il est toxique. Nos élites politiques, pour la plupart (sauf au Parti québécois, soulignons-le) semblent incapables de prendre la pleine mesure du drame qui est en train de se dérouler sous nos yeux. On le constate, par exemple, avec la décision frivole et irresponsable de M. Legault d’exclure l’application des clauses scolaires de la Charte de la langue française au niveau collégial ou bien avec son double jeu en immigration (le Québec n’ayant, de toute son histoire, jamais accueilli autant d’immigrants qu’il ne le fera en 2022). Nos élites se comportent comme si nous étions encore dans les années quatre-vingt-dix. Par inconscience, irresponsabilité ou lâcheté, elles continuent de se réfugier dans l’illusion de l’éternité.

Loi 101 au cégep : La bataille est perdue!

La loi 96, qui vient tout juste d’être adoptée, est appuyée par pas moins de 77% des francophones. Ce clivage impressionnant est déterminé, structuré, comme le notait le sondage d’où ces chiffres sont tirés, par « la langue maternelle » des répondants. Rappelons qu’à l’époque de l’adoption de la loi 101 en 1977, 80% des francophones appuyaient la Charte de la langue française. L’appui des francophones à la loi 96 est au même niveau que pour la loi 101 en 1977. Le parallèle est frappant.

Idem pour ce qui est de l’accueil réservé à la loi 96 par les anglophones; ils s’y opposent à 95%, soit au même niveau que pour la loi 101. Et aujourd’hui, alors que les porte-paroles de la communauté anglophone multiplient les déclarations outrancières et incendiaires, il faut rappeler qu’en 1977, Camille Laurin, le père de la loi 101, était caricaturé en Joseph Goebbels par leurs porte-paroles d’alors. Autre époque, mais mœurs identiques. Il est remarquable de constater que 45 ans après la loi 101, la communauté anglophone semble n’avoir rien appris ni rien oublié et reste fossilisée dans la même attitude de rejet de toute mesure visant à redresser, ne serait-ce que légèrement comme le fait la loi 96, le statut du français au Québec.

A noter en passant que si les variables du recensement « langue maternelle » ou « langue parlée le plus souvent à la maison » ne sont pas les seuls paramètres dignes d’intérêt (mentionnons la langue de travail et la langue de scolarisation aux études supérieures)  pour évaluer et comprendre la dynamique linguistique, il faut avouer, comme le démontrent les données de sondage, qu’elles restent fondamentales pour comprendre comment s’articule l’espace politique québécois, n’en déplaise à certains. Fin de la parenthèse.

Mais le parallèle entre la loi 96 et la loi 101 s’arrête malheureusement là. Avec la loi 96, nous n’avons pas du tout affaire à un « projet de société » ou à un « geste souverain », mais, essentiellement, à une tentative de restreindre quelque peu le bilinguisme intégral de l’État québécois. Tentative bienvenue, certes, mais qui n’a rien à voir avec la loi 101 qui, par exemple, mettait fin au libre-choix de la langue d’enseignement au primaire et au secondaire (une mesure absolument révolutionnaire) et imposait l’unilinguisme français dans l’affichage. Si la loi 96 bouscule ce n’est que parce qu’elle met fin au laisser-aller absolu des dernières décennies sur la question linguistique (une bonne chose soulignons-le).

La population ne s’y trompe pas: si l’appui à la loi est massif chez les francophones, un sondage Léger nous apprenait le 3 juin dernier que seulement 22% des Québécois estimaient par ailleurs que cette loi serait suffisante pour « renverser le déclin » du français au Québec.

Et ce sondage repose la question de l’extension des clauses scolaires de la loi 101 au cégep : 69% des francophones sont en faveur de cette mesure! La mesure globale dans la population donne 55% pour et seulement 30% contre. Ce chiffre est en accord avec un autre sondage publié il y a un an. Depuis quelques années, l’opinion publique a virée de bord, s’est solidifiée et est maintenant clairement en faveur de la loi 101 au cégep. Il s’agit d’un revirement historique.

Mais alors que la CAQ semble ajuster ses propositions et son programme politique en fonction des résultats du sondage du jour, il faut souligner la farouche résistance de M. Legault sur la question du « libre-choix » au cégep, une résistance qui tranche avec le « pragmatisme » et le « populisme » constamment mis de l’avant par la CAQ. Au moment où le premier ministre du Québec agite le spectre de la « Louisianisation » dans un congrès partisan, en même temps, il refuse une mesure essentielle pour redresser le statut du français au Québec.

Le refus de M. Legault de mettre fin au « libre-choix » de la langue d’enseignement au cégep, alors qu’il a l’opinion publique derrière lui et qu’il pourrait marquer l’histoire, est à mon avis une posture purement idéologique. Une soumission à l’aile fédéraliste toute puissante à la CAQ.

Mais sur la question névralgique de la loi 101 au cégep, la CAQ a perdu la bataille de l’opinion publique. Elle devra éventuellement plier. Et le plus tôt sera le mieux.

Le problème, c’est le français !

Dans un texte de La Presse du 28 avril 2022, on apprend que le gouvernement caquiste s’active – sous prétexte de « demande des parents » et pendant que l’on discute fort de la loi 101 au cégep et du projet de loi 96 – afin de «bonifier», encore une fois, l’enseignement de l’anglais à l’école. La CAQ souhaite mettre en place un programme d’anglais « enrichi » mieux structuré au primaire. En filigrane, on peut comprendre que le but éventuel est de faire de « l’anglais enrichi » le programme régulier d’anglais au primaire.

Disons-le d’emblée, l’obsession névrotique du gouvernement du Québec pour l’anglais depuis 20 ans a quelque chose de désespérant. Ce fut d’abord l’imposition de l’anglais en troisième année du primaire, puis de l’anglais en première année, suivi de l’anglais intensif en sixième année du primaire et, maintenant, de l’anglais « enrichi ». Pour l’anglais, le gouvernement du Québec est aux petits soins et ne ménage pas ses efforts et son argent. La seule logique qui prévaut est celle du « toujours plus ».

Pendant ce temps, les signaux d’alarme se multiplient voulant que le Québec français soit en train de basculer dans un processus d’assimilation collective. Au moins deux éléments majeurs donnent à penser que ce processus est enclenché:

1) Le niveau de bilinguisme des jeunes francophones est en hausse constante, recensement après recensement, et atteint maintenant des niveaux historiques et stratosphériques. Sur l’île de Montréal, les jeunes francophones de 20 à 34 ans sont davantage bilingues que les jeunes anglophones par une marge de 3 points (80,9 % vs 77,9 %). Tout pointe vers le fait que la « langue commune » à Montréal, à Laval, c’est de plus en plus l’anglais.

2) On constate que, sous la pression de l’univers numérique anglicisant, le profil de consommation culturelle des jeunes francophones s’anglicise à grande vitesse et ressemble de plus en plus à celui… des jeunes anglophones. Les jeunes francophones, par exemple, n’écoutent presque plus de chansons en français (9% du temps seulement chez les 15-34 ans vs 47 % du temps chez les 55 ans et plus). Une acculturation est en cours, acculturation qui est la première étape dans le processus d’assimilation linguistique (qui se déroule normalement sur deux générations).

Alors que les jeunes auraient manifestement besoin de plus de contacts avec la langue et la culture françaises et québécoises à l’école pour solidifier une base culturelle mise à mal par les Netflix et YouTube de ce monde, le gouvernement fait l’inverse sous prétexte de « demande des parents ».

Mais il faut se demander si cette « demande des parents » ne correspond pas à ceci : une projection du sentiment d’incompétence et d’infériorité de la génération précédente face à l’anglais plaquée sur la génération actuelle, qui n’a pas du tout les mêmes problèmes et évolue dans un univers radicalement différent. Les parents veulent plus d’anglais ? Alors qu’ils s’inscrivent eux-mêmes à des cours, car c’est de cela au fond dont il s’agit !

Les professeurs qui se mobilisent actuellement en faveur de la loi 101 au cégep – et qui sont ignorés par le gouvernement caquiste – nous avertissent que l’anglais des jeunes est si pétant de santé que l’on entend maintenant des jeunes francophones échanger entre eux en anglais dans les corridors des cégeps français et que certains l’utilisent même pour s’adresser aux professeurs. Dans certaines écoles françaises de Québec (!), l’anglais sert de langue commune pour certains élèves. Cela découle d’une survalorisation de l’anglais dès le primaire dans le réseau scolaire québécois, combiné à l’immersion anglaise permanente offerte par l’univers numérique.

Pendant ce temps, les événements des derniers mois nous ont appris que le bilinguisme des jeunes anglophones, qui nous est vanté depuis des décennies, est un mythe; l’immense majorité des jeunes scolarisés en anglais serait en échec si des cours en français leur étaient imposés. Pourtant, le ministre de l’Éducation lui-même disait encore en janvier dernier que le problème au Québec, c’était le niveau d’anglais des jeunes francophones et, qu’au lieu d’étendre la loi 101 au cégep, il fallait bonifier l’anglais au primaire dans les écoles françaises !

Dans un autre texte du Journal de Montréal, , on apprend que si le ministre responsable de la langue française affirme, de son côté, qu’il faudrait «bonifier» le français des jeunes anglophones, le ministre de l’Éducation, pour sa part, ne semble pas être d’accord. Il y a une asymétrie flagrante, qui remonte au sommet du ministère de l’Éducation, entre le soin accordé à la maitrise de l’anglais et celui accordé à la maitrise du français à l’école au Québec.

Pour inverser une affirmation célèbre de Gaston Miron : « Le vrai problème au Québec, c’est le français ! » Au Québec, c’est la connaissance et l’usage du français qui pose de plus en plus problème. Par les anglophones, premièrement, et, de plus en plus, par les francophones. Pas la connaissance et l’usage de l’anglais ! L’anglais est pétant de santé au Québec. Il faudrait en prendre acte avant qu’il ne soit trop tard.

La nation qui n’allait pas de soi : retrouver la fragilité qui fait notre force

Alexis Tétreault est ce jeune intellectuel qui avait signé une lettre époustouflante dans le Journal de Montréal en mars 2021, lettre où il rappelait, avec une plume lyrique et magnifique, l’importance de la culture, notre culture, comme « élément d’intelligibilité de l’histoire », de notre histoire alors que tout un courant intellectuel postmoderne importé des États-Unis, la « Critical Race Theory », tente de nous faire fait voir et interpréter notre histoire à travers le prisme racial américain. Cette lettre était pour moi comme un coup de semonce annociateur de la naissance publique d’un essayiste et écrivain de haut vol.

Alexis Tétreault publie ces jours-ci son premier livre chez VLB éditeur « La nation qui n’allait pas de soi ». Il s’agit à mon avis d’un essai majeur.

Son livre traite de « mythologie politique », entendu ici dans le sens d’une vérité profonde enfouie dans l’âme d’un peuple et qui lui sert à la fois de guide inconscient et de carburant psychologique et, en particulier, de la « mythologie politique de la vulnérabilité », qui est « l’irréductible sentiment qu’un jour, soudainement ou subrepticement, la nation québécoise disparaitra ». Ce mythe s’est implanté profondément dans la psyché québécoise à cause de l’histoire particulière qui est la nôtre, notre existence comme peuple ayant été remise en cause « par une force qui la dépasse » à au moins deux reprises : lors de la Conquête et la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre et lors de l’Union du Bas et du Haut-Canada, recommandation contenue dans le célèbre Rapport Durham par suite des rébellions des Patriotes de 1837-1838. L’Union des Canada, et la mise en minorité des francophones qui en résulta, a fécondé à la fois le mythe de la survivance (« Que les Canadiens restent fidèles à eux-mêmes… une partie de notre force vient de nos traditions; ne nous éloignons ou ne les changeons que graduellement » dixit François-Xavier Garneau) et celui de la vulnérabilité (« le Québec peut disparaitre »).

Ces idées avaient été développées par l’essayiste Pierre Vadeboncoeur et aussi par Jacques Beauchemin. Tétreault les reprend, et s’en sert pour refaire le fil de l’histoire du Québec, qui oscille, depuis le Rapport Durham, entre la mythologie de la survivance (ou de la permanence) et celle de la vulnérabilité, entre l’idée que le Québec, qui a survécu à la minorisation imposée par la Conquête depuis 262 ans, pouvait se tenir à l’écart de l’Histoire et serait ainsi éternel, et celle que, petite nation, il allait finir par se dissoudre dans la mer anglophone de l’Amérique du Nord. Si la mythologie de la vulnérabilité a été mobilisée fortement dans l’après-guerre et a menée à la montée du mouvement indépendantiste, à la Révolution tranquille, à la Charte de la langue française, cette marée a reflué avec l’échec des deux référendums sur la souveraineté du Québec. Depuis l’échec de 1995, les Québécois ont basculé dans la mythologie de la permanence ou de la « normalité » qui leur offre l’illusion d’être « majoritaire ». Si cette illusion a été nourrie par la Charte de la langue française, elle reste dangereuse et fausse, car les Québécois ne constituent qu’une « majorité » provinciale, c’est-à-dire cul-de-jatte et non souveraine. Aujourd’hui, alors que la provincialisation des esprits triomphe plus que jamais, que l’horizon s’est rétrécit, les Québécois ne sentent majoritaires et invincibles, permanents, éternels à l’intérieur de leur « Québec-province ».

Les Québécois se comportent comme si, en réaction à l’échec de l’indépendance en 1995, ils avaient décidé, dans leur imaginaire, que le résultat de 1995 était nul et non avenu, qu’ils étaient souverains quand même et ils font fi de la réalité de leur dépendance, de leur « soumission » à l’ordre fédéral, qui les écrase et les domine. De plus, avec l’influence croissante de la « Critical Race Theory », « on observe un phénomène inédit et étonnant. Alors que nombre de Québécois cherchaient à faire advenir politiquement leur statut de nation majoritaire par le truchement de l’indépendance, la dynamique de la société des identités les transforme de facto en majorité politique. Tout cela par la magie du verbe, et non en raison d’une quelconque transformation politique et culturelle. » L’imaginaire politique québécois actuel est donc « complètement divorcé du rapport de force à l’œuvre dans la fédération canadienne ».

Tétreault nous met en garde au péril inhérent à la normalisation du statut provincial à travers le « nationalisme » caquiste qui a pour horizon le « Québec-province » : « un Québec rénové où se seraient concentrées les aspirations politiques des Canadiens français pourrait n’être, au demeurant, que le « dernier sursaut avant de sombrer dans l’assimilation vers laquelle les ont conduits les déterminismes séculaires de leur tragique histoire. Un Québec à l’identité majoritaire pleinement cristallisée, mais qui se serait décidé à restreindre ses ambitions aux limites établies par le fédéralisme canadien, ne serait rien d’autre qu’une nation très bien annexée en marche vers son assimilation et sa « stagnation dans la médiocrité ». Il serait une prison dans laquelle une nation minoritaire s’imaginerait majoritaire ».

Tétreault en appelle donc à renouer avec le mythe de la vulnérabilité car ce « ferment anxiogène » loin d’être un facteur d’immobilisme et de dépression est, bien au contraire, « à l’origine de nos projets politiques les plus féconds ». Le « constat catastrophiste » de la possibilité de disparition du Québec français a donc servi de carburant pour l’action politique qui a permis à la nation québécoise de s’affirmer et de perdurer. Il est aussi, peut-on rappeler, beaucoup plus proche de la réalité factuelle des choses que le mythe de la normalité.

La prise de conscience du péril de la minorisation-assimilation qui nous guette est la seule façon pour les Québécois d’échapper au « destin crépusculaire que lui promettent les architectes de la fédération canadienne ». Cela ne manquera pas, selon Tétreault, de « heurter de plein fouet une nation qui s’appréhende à présent selon le mythe de la majorité normalisée ». Il ne reste plus qu’à « espérer que ce miroir déformant éclate avant qu’il ne soit trop tard ». Ce livre est un solide coup de boutoir, qui arrive juste à temps, dans ce miroir déformant.

L’anglais, langue première

Dans un texte de La Presse du 28 avril 2022, l’on apprend que le gouvernement caquiste s’active en coulisses, pendant que l’on discute fort de la loi 101 au cégep et du projet de loi 96, afin de « bonifier » l’enseignement de l’anglais au primaire en mettant en place un programme d’anglais « enrichi » mieux structuré, et, peut-on comprendre, disponible partout.

L’obsession du gouvernement du Québec pour l’anglais depuis 20 ans a quelque chose de désespérant. Ce fut d’abord l’anglais en troisième année du primaire, l’anglais en première année, l’anglais intensif en sixième année du primaire et maintenant, l’anglais « enrichi ». Pour l’anglais, le gouvernement du Québec est aux petits soins, ne ménage pas ses efforts et son argent et il n’y en a jamais assez, semble-t-il.

Pendant ce temps, les signaux d’alarme se multiplient à l’effet que le Québec français est en train de basculer carrément vers l’assimilation collective. J’ai écrit à ce sujet dans mon livre « Un libre-Choix » : alors que le bilinguisme des jeunes francophones est en hausse constante et atteint des niveaux stratosphériques, l’on constate que, sous la pression de l’univers numérique anglicisant, le profil de consommation culturel des jeunes francophones ressemble de plus en plus à celui des jeunes anglophones. Une acculturation est en cours, acculturation qui est la première étape de l’assimilation linguistique. Les signes de ceci sont légion.

Les professeurs qui se mobilisent actuellement en faveur de loi 101 au cégep- et qui sont ignorés par le gouvernement caquiste- nous avertissent que l’anglais des jeunes est si pétant de santé que l’on entend maintenant des jeunes francophones échanger entre eux en anglais dans les corridors des cégeps français et que certains l’utilisent même pour s’adresser aux professeurs. Dans les écoles françaises de Québec (!), l’anglais est en train de devenir la langue commune pour certains élèves.

Ceci est le résultat d’une survalorisation de l’anglais dès le primaire dans le réseau d’éducation québécois, combiné à l’immersion anglaise permanente offerte par l’univers numérique.

Pendant ce temps, les événements des derniers mois nous ont appris que le bilinguisme des jeunes anglophones, qui nous est vanté depuis des décennies, est un mythe; l’immense majorité des jeunes scolarisés en anglais serait en échec si des cours en français leurs étaient imposés. Pourtant, le ministre de l’éducation disait encore en janvier passé que le problème, c’était le niveau d’anglais des jeunes francophones et, qu’au lieu d’étendre la loi 101 au cégep, il fallait bonifier l’anglais au primaire dans les écoles françaises!

Aujourd’hui, dans un autre texte du Journal de Montréal, l’on apprend que le ministre responsable de la langue française affirme qu’il faut « bonifier » le français des jeunes anglophones, mais que le ministre de l’éducation ne semble pas être d’accord. M. Jolin-Barrette rame à contre-courant dans un gouvernement obnubilé par l’anglais.

Ce dernier est traité comme s’il était la langue première.

Disons-le : le vrai problème au Québec, c’est la connaissance et l’usage du français. Pas autre chose.

Un jovialisme sans nuances II

On dirait que Jean-Benoit Nadeau a juré de me faire passer mes fins de semaine à réfuter un texte bancal après l’autre:

https://lactualite.com/…/pour-en-finir-encore-plus…/


En rafale:


1) « approche ethnicisante »: Nadeau avait déjà employée à mon égard cette pitoyable accusation (à mots couverts) de « racisme » parce que la thèse de mon livre « Pourquoi la loi 101 est un échec » heurtait de front ses idées préconçues (et son gagne-pain, le jovialisme linguistique étant le créneau porteur lui permettant de vendre des textes). Voici ce que le lui avais répondu à l’époque (https://lactualite.com/tribune/oui-la-loi-101-est-un-echec/):
« Il m’accuse ensuite de tenir un discours « identitaire » et d’avoir du mal à accepter que le Québec devienne « pluriculturel » et affirme même que « ça revient partout » et que je souffre de « frilosité identitaire ». Disons-le : n’arrivant pas à réfuter mes idées de façon convaincante, M. Nadeau en est réduit à m’accuser à mots couverts de « racisme ». Voilà qui est odieux.
Non, M. Nadeau, des gros mots ne constituent pas une réfutation de mon essai. Il s’agit même d’un aveu d’échec. De votre part. »


2) Nadeau cite encore Veltman pour s’appuyer. Je pense que l’analyse de Veltman n’a aucun fondement solide et qu’elle est réfutée depuis longtemps.
https://fredericlacroix.quebec/…/un-jovialisme-sans…/


3) Jean-Pierre Corbeil avance ceci, mais sans citer de chiffres! « Mais ce qu’il y a de remarquable, entre les sondages de 2006 et celui de 2016, c’est une forte augmentation de l’usage du français chez eux » (les allophones ayant le français comme langue de travail).
Comment dire? Les données prouvant le statut désavantageux du français au travail pleuvent! Par exemple: « Au recensement de 2011, le Québec comptait 200 000 immigrants qui ne pouvaient soutenir une conversation en français. De ceux-là, 80 % ont affirmé savoir parler l’anglais. De toute évidence, pour bon nombre d’immigrants il n’est pas nécessaire de connaître le français. L’anglais leur suffit. »
https://lautjournal.info/…/quand-levera-t-lomerta-sur…
https://lautjournal.info/20200612/la-langue-de-la-piasse


4) « Le Québec représente 40 % des exportations canadiennes de services. En soi, c’est un succès, mais ça fait que l’anglais va forcément être davantage exigé comme critère d’embauche. Et effectivement, les statistiques montrent que moins de gens travaillent uniquement en français. Mais moins de gens travaillent uniquement en anglais aussi. Et c’est peut-être normal dans le contexte d’un Québec qui est une locomotive dans l’exportation de services au Canada. »
Encore faux! Une étude de l’OQLF de 2020 a prouvé que si l’anglais est exigé à l’embauche à Montréal, c’est la plupart du temps pour des fins de « communication interne », c’est-à-dire pour accommoder les unilingues anglophones sortant de Dawson, McGill et Concordia.
https://www.oqlf.gouv.qc.ca/…/rapport-methodologique…


5) Le « faux » problème du postsecondaire (selon Corbeil): « Mais l’étude nuance aussi ses conclusions en précisant que seulement 5% des francophones et 33% des allophones du Québec avaient obtenu leur dernier diplôme d’une institution anglophone. Si on se rappelle que les allophones forment 14% de la population québécoise, on parle encore ici d’environ 5% de la population. Et c’est à l’intérieur de ces deux tranches relativement petites que porte l’étude en question. »
Corbeil utilise des pourcentages relatifs pour minimiser le problème. 5% des francophones, c’est beaucoup, beaucoup de monde! Et ce nombre grossit rapidement. 33% des allophones (il oublie de mentionner les diplômés des institutions bilingues, ce qui monte de chiffre à 38%), c’est immense quand on sait que cette population est en croissance rapide et que son orientation linguistique va déterminer l’avenir du Québec!


6) « En réalité, c’est le contraire qui se passe. Les allophones s’orientent très largement vers le français parce que la loi 101 a fait du français la langue publique. L’école fonctionne, la loi fonctionne, et deux ans de cégeps en anglais ne font pas beaucoup de différence sur l’orientation linguistique, qui est résolument vers le français. »
Une affirmation totalement gratuite qui est contredite à la fois par l’IRFA et par Statistique Canada.
https://www.irfa.ca/…/2020/02/Rapport_CSQ_012011.pdf
https://fredericlacroix.quebec/…/etudier-en-anglais…/

Un jovialisme sans nuances: réplique à Jean-Benoit Nadeau

« Pour en finir avec le déclin de la langue française » titrait l’Actualité du 9 avril 2022 dans un article signé par Jean-Benoît Nadeau. Celui-ci fait depuis longtemps commerce d’optimisme en ce qui concerne le français et multiplie les articles nous annonçant des « bonnes nouvelles ». C’est une stratégie qui, bien sûr, dans un monde rongé par la sinistrose, permet à M. Nadeau de se démarquer et elle n’est pas, en soi, dénuée d’intérêt. Il est vrai, par exemple, que tout ne va pas si mal pour le français dans le monde, que son essor en Afrique, par exemple, est intéressant. Mais il faudrait éviter, de façon générale, de confondre la situation du français au Québec avec celle du français en Afrique.

Ainsi, « le français n’est pas menacé au Québec » écrit Nadeau et les « transferts linguistiques des immigrants vers le français sont beaucoup plus élevés qu’on ne le croit ». Qui dit cela? Calvin Veltman, un professeur retraité de l’UQAM.

L’étude de Veltman, qui prétend que les transferts linguistiques des immigrants iraient à 75% vers le français au Québec (et non pas 53% comme le prétend l’OQLF ou Statistique Canada), remet en cause, pour Nadeau, plusieurs a priori du projet de loi 96, à commencer par la « théorie » du déclin du français. A propos de cette « théorie » du déclin, Nadeau écrit : « quand je vois toute la classe journalistique et politique gober leur alarmisme sans nuances, je suis pris de vertige ». Et il renchérit: « Je me dis alors qu’il y a de l’espoir, tant pour le Québec que pour le bon sens. » Affirmer que le français serait en déclin au Québec, selon Nadeau, contredirait le « bon sens ».

On ne saurait trouver meilleur exemple du « biais de confirmation », c’est-à-dire du « biais cognitif qui consiste à privilégier les informations confirmant ses idées préconçues », un phénomène bien connu en science et qui touche tous les êtres humains à des degrés divers.  Les biais de confirmation contribuent ainsi à « l’excès de confiance » et peuvent conduire à « des décisions désastreuses dans certains contextes organisationnels, militaires, politiques ou sociaux ».

Il y a plusieurs façons de réfuter les idées avancées par Veltman et reprises par Nadeau.

Premièrement : le plancher pour atteindre l’équilibre linguistique et maintenir à terme le poids démographique des francophones, c’est 90% des transferts des allophones vers le français (et aucune assimilation des francophones). Ainsi, même à 75% (et non 53%), c’est trop bas; le français reculera inéluctablement. Il est donc étrange de prétendre, comme le fait Nadeau, qu’il n’y aurait pas de déclin du français alors que les chiffres mêmes de Veltman nous y conduisent mathématiquement.

Deuxièmement : Les données mêmes de Veltman indiquent que …. Le français recule et que l’anglais avance! Par exemple, voici ses données pour le poids démographique des francophones selon la langue parlée à la maison, tirées de son étude intitulée « Lecture sociolinguistique du recensement canadien : succès inespéré de la Loi 101 » (tableau 1).

Figure 1

On peut noter d’abord la très grande variabilité des données due au fait que Veltman amalgame les réponses à la question sur « la langue parlée le plus souvent à la maison » avec celle sur « la ou les langues parlées régulièrement à la maison » des recensements, tout en ne tenant pas compte des ruptures importantes de comparabilité induites par les changements de questionnaires (à noter le bond pour 2001, par exemple). A noter aussi, qu’après le brusque et inexplicable saut de 1996 à 2001, le français décroit sans arrêt sur la période 2001-2016.

Ce déclin sur 2001-2016 correspond au comportement décrit dans Pourquoi la loi 101 est un échec (ce « livret » faisant « la promotion de l’idéologie du déclin du français », selon Veltman) où j’affirme qu’une « nouvelle dynamique linguistique » s’est mise en place depuis 2001, soit depuis la fin du départ en masse des anglophones sur la période 1960-1995. Ces départs, en effet, expliquent la hausse du poids démographique des francophones au Québec jusque dans les années 90, cette « francisation » n’étant pas un effet attribuable à la francisation des allophones (donc à la Charte de la langue française) mais au départ en masse des anglophones. Cette francisation par défaut s’est arrêtée au tournant des années 2000 avec la fin des départs en surnombre des anglophones et la hausse des seuils d’immigration.

Voyons maintenant le comportement pour l’anglais (figure 2).

Figure 2

On note qu’après avoir chuté sur la période 1971-1996, l’anglais remonte sur la période 1996-2016!

Cependant, aux figures 1 et 2, l’on peut constater que le français recule et l’anglais avance sur la période 1996-2016.

Les données mêmes de Veltman infirment la conclusion que lui («il est temps que nous cessions de vivre dans la crainte de la mer anglophone qui nous entoure ») et Nadeau en tirent (« il n’y a pas de déclin du français »)!

La troisième façon de réfuter les idées de Veltman consiste à vérifier leur degré d’accord avec la réalité. Il faut savoir que Veltman est un chercheur qui affirme, depuis des décennies, que le français va bien. Chaque nouveau recensement ne semble en rien entamer son enthousiasme à cet effet. Veltman écrivait déjà, par exemple, que « La guerre linguistique est finie : le français a gagné ! » dans la Presse du 23 octobre 1999 (cité ici).

Veltman met de l’avant une « approche sociolinguistique » des transferts linguistiques qui repose sur la question 8 b) du recensement, soit la réponse à la question « Cette personne parle-t-elle régulièrement d’autres langues à la maison »? (on trouve le questionnaire pour 2016 ici). Notons que le qualificatif « régulièrement » n’est pas défini, ni le contexte dans lequel ces langues sont utilisées. S’agit-il d’une fois par jour, d’une fois par mois, d’une fois aux six mois? On ne le sait pas. S’agit-il d’une langue utilisée dans un contexte scolaire (par un enfant pour les devoirs par exemple), d’une langue utilisée pour répondre au livreur de colis ou dans un contexte social avec des amis? On ne le sait pas non plus. Le moins qu’un puisse dire, c’est que cet indicateur n’est pas robuste. Il me semble qu’un tel indicateur, aussi imprécis, ne nous permette pas de trancher entre « l’usage » d’une langue, qui reflèterait une orientation linguistique de l’immigrant en faveur du français, et sa simple « connaissance », qui n’annoncerait pas un transfert linguistique futur vers celui-ci.

Du reste, si les allophones se francisaient dans des proportions aussi élevées que le prétend Veltman, il reste à expliquer pourquoi la majorité des allophones de Montréal, francisés à 66% selon lui, s’inscrivaient en majorité (50,2%) dans les cégeps anglais une fois les clauses scolaires de la Charte prenant fin en secondaire 5. Il semble que si les allophones scolarisés en français ont bien une « connaissance du français », la majorité d’entre eux (à Montréal) a encore une « préférence » pour l’anglais et que cette préférence pèse sur leur orientation linguistique.

Du reste, cette « approche sociolinguistique » est mise de l’avant par Veltman depuis des décennies. On trouve, par exemple, le témoignage de celui-ci lors de la « Consultation générale sur l’impact des tendances démographiques actuelles sur l’avenir du Québec comme société distincte » tenue par l’Assemblée nationale du Québec le 7 février 1985. Veltman affirmait déjà, usant de son « approche sociolinguistique » que le Conseil de la langue française et Statistique Canada se trompaient en affirmant que la force d’attraction de l’anglais comme langue d’usage demeurait supérieure à celle du français au Québec. Huit petites années s’étaient écoulées depuis l’adoption de la loi 101, mais selon lui, on mesurait déjà des effets importants de cette loi sur l’orientation linguistique des allophones.

Il affirmait également qu’on « commencera à voir les résultats de l’évolution en cours (soit l’adoption massif du français par les allophones) lors du recensement de 2001 ». Manque de chance : le recensement de 2001 est plutôt celui qui marque de façon indubitable le début de la « nouvelle dynamique linguistique » qui est une dynamique de déclin du français (Pourquoi la loi 101 est un échec, p. 65).

Veltman affirme également qu’en 2001, la communauté anglophone du Québec ne comptera plus que 300 000 personnes. Or, au recensement de 2001, elle en comptait presque le double selon la langue maternelle (591 379 personnes) et deux fois et demi (746 895 personnes) en termes de langue d’usage (ou langue parlée le plus souvent à la maison). Et de 2001 à 2016, ce nombre a augmenté de 65 702 selon la langue maternelle et de 119 953 selon la langue d’usage.

Lors de son témoignage de 1985, la conclusion de Veltman était la suivante : « Motivés par le choix scolaire imposé par la loi 101, par la nécessité de parler le français pour pouvoir travailler au Québec et par le poids sans cesse croissant du groupe francophone, les immigrants s’intègrent d’ores et déjà au groupe francophone. Ce processus d’intégration au groupe francophone s’accentuera à mesure que le groupe anglophone diminuera en importance… De plus, les immigrants s’orienteront de plus en plus vers les groupes francophones, privant ainsi le groupe anglophone des transferts linguistiques si nécessaires à son maintien. C’est ce qui a maintenu le groupe anglophone dans le passé. »

Les prédictions de Veltman ne se sont pas avérées. Il se trompait déjà lourdement en 1985. Aujourd’hui il avance les mêmes arguments pour répéter, comme toujours, que « tout va bien aller ». Il est malheureux que certains dans la classe journalistique gobent ce jovialisme sans nuances.

Pour avoir écouté depuis trop longtemps les Candides qui prétendent que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », les Québécois paient actuellement le prix fort alors que le français se voie de plus en plus expulsé, symboliquement et pratiquement, de la métropole du Québec.

Nier le déclin du français au Québec, voilà une politique que nous appliquons collectivement depuis au moins vingt ans (quarante ans?) et qui, dans la région de Montréal, a conduit au désastre. Il s’agit maintenant de regarder la réalité en face, car « il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités » (de Gaulle). Or, nous avons besoin, de façon urgente, d’une politique linguistique qui vaille.