Le problème, c’est le français !

Dans un texte de La Presse du 28 avril 2022, on apprend que le gouvernement caquiste s’active – sous prétexte de « demande des parents » et pendant que l’on discute fort de la loi 101 au cégep et du projet de loi 96 – afin de «bonifier», encore une fois, l’enseignement de l’anglais à l’école. La CAQ souhaite mettre en place un programme d’anglais « enrichi » mieux structuré au primaire. En filigrane, on peut comprendre que le but éventuel est de faire de « l’anglais enrichi » le programme régulier d’anglais au primaire.

Disons-le d’emblée, l’obsession névrotique du gouvernement du Québec pour l’anglais depuis 20 ans a quelque chose de désespérant. Ce fut d’abord l’imposition de l’anglais en troisième année du primaire, puis de l’anglais en première année, suivi de l’anglais intensif en sixième année du primaire et, maintenant, de l’anglais « enrichi ». Pour l’anglais, le gouvernement du Québec est aux petits soins et ne ménage pas ses efforts et son argent. La seule logique qui prévaut est celle du « toujours plus ».

Pendant ce temps, les signaux d’alarme se multiplient voulant que le Québec français soit en train de basculer dans un processus d’assimilation collective. Au moins deux éléments majeurs donnent à penser que ce processus est enclenché:

1) Le niveau de bilinguisme des jeunes francophones est en hausse constante, recensement après recensement, et atteint maintenant des niveaux historiques et stratosphériques. Sur l’île de Montréal, les jeunes francophones de 20 à 34 ans sont davantage bilingues que les jeunes anglophones par une marge de 3 points (80,9 % vs 77,9 %). Tout pointe vers le fait que la « langue commune » à Montréal, à Laval, c’est de plus en plus l’anglais.

2) On constate que, sous la pression de l’univers numérique anglicisant, le profil de consommation culturelle des jeunes francophones s’anglicise à grande vitesse et ressemble de plus en plus à celui… des jeunes anglophones. Les jeunes francophones, par exemple, n’écoutent presque plus de chansons en français (9% du temps seulement chez les 15-34 ans vs 47 % du temps chez les 55 ans et plus). Une acculturation est en cours, acculturation qui est la première étape dans le processus d’assimilation linguistique (qui se déroule normalement sur deux générations).

Alors que les jeunes auraient manifestement besoin de plus de contacts avec la langue et la culture françaises et québécoises à l’école pour solidifier une base culturelle mise à mal par les Netflix et YouTube de ce monde, le gouvernement fait l’inverse sous prétexte de « demande des parents ».

Mais il faut se demander si cette « demande des parents » ne correspond pas à ceci : une projection du sentiment d’incompétence et d’infériorité de la génération précédente face à l’anglais plaquée sur la génération actuelle, qui n’a pas du tout les mêmes problèmes et évolue dans un univers radicalement différent. Les parents veulent plus d’anglais ? Alors qu’ils s’inscrivent eux-mêmes à des cours, car c’est de cela au fond dont il s’agit !

Les professeurs qui se mobilisent actuellement en faveur de la loi 101 au cégep – et qui sont ignorés par le gouvernement caquiste – nous avertissent que l’anglais des jeunes est si pétant de santé que l’on entend maintenant des jeunes francophones échanger entre eux en anglais dans les corridors des cégeps français et que certains l’utilisent même pour s’adresser aux professeurs. Dans certaines écoles françaises de Québec (!), l’anglais sert de langue commune pour certains élèves. Cela découle d’une survalorisation de l’anglais dès le primaire dans le réseau scolaire québécois, combiné à l’immersion anglaise permanente offerte par l’univers numérique.

Pendant ce temps, les événements des derniers mois nous ont appris que le bilinguisme des jeunes anglophones, qui nous est vanté depuis des décennies, est un mythe; l’immense majorité des jeunes scolarisés en anglais serait en échec si des cours en français leur étaient imposés. Pourtant, le ministre de l’Éducation lui-même disait encore en janvier dernier que le problème au Québec, c’était le niveau d’anglais des jeunes francophones et, qu’au lieu d’étendre la loi 101 au cégep, il fallait bonifier l’anglais au primaire dans les écoles françaises !

Dans un autre texte du Journal de Montréal, , on apprend que si le ministre responsable de la langue française affirme, de son côté, qu’il faudrait «bonifier» le français des jeunes anglophones, le ministre de l’Éducation, pour sa part, ne semble pas être d’accord. Il y a une asymétrie flagrante, qui remonte au sommet du ministère de l’Éducation, entre le soin accordé à la maitrise de l’anglais et celui accordé à la maitrise du français à l’école au Québec.

Pour inverser une affirmation célèbre de Gaston Miron : « Le vrai problème au Québec, c’est le français ! » Au Québec, c’est la connaissance et l’usage du français qui pose de plus en plus problème. Par les anglophones, premièrement, et, de plus en plus, par les francophones. Pas la connaissance et l’usage de l’anglais ! L’anglais est pétant de santé au Québec. Il faudrait en prendre acte avant qu’il ne soit trop tard.

La nation qui n’allait pas de soi : retrouver la fragilité qui fait notre force

Alexis Tétreault est ce jeune intellectuel qui avait signé une lettre époustouflante dans le Journal de Montréal en mars 2021, lettre où il rappelait, avec une plume lyrique et magnifique, l’importance de la culture, notre culture, comme « élément d’intelligibilité de l’histoire », de notre histoire alors que tout un courant intellectuel postmoderne importé des États-Unis, la « Critical Race Theory », tente de nous faire fait voir et interpréter notre histoire à travers le prisme racial américain. Cette lettre était pour moi comme un coup de semonce annociateur de la naissance publique d’un essayiste et écrivain de haut vol.

Alexis Tétreault publie ces jours-ci son premier livre chez VLB éditeur « La nation qui n’allait pas de soi ». Il s’agit à mon avis d’un essai majeur.

Son livre traite de « mythologie politique », entendu ici dans le sens d’une vérité profonde enfouie dans l’âme d’un peuple et qui lui sert à la fois de guide inconscient et de carburant psychologique et, en particulier, de la « mythologie politique de la vulnérabilité », qui est « l’irréductible sentiment qu’un jour, soudainement ou subrepticement, la nation québécoise disparaitra ». Ce mythe s’est implanté profondément dans la psyché québécoise à cause de l’histoire particulière qui est la nôtre, notre existence comme peuple ayant été remise en cause « par une force qui la dépasse » à au moins deux reprises : lors de la Conquête et la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre et lors de l’Union du Bas et du Haut-Canada, recommandation contenue dans le célèbre Rapport Durham par suite des rébellions des Patriotes de 1837-1838. L’Union des Canada, et la mise en minorité des francophones qui en résulta, a fécondé à la fois le mythe de la survivance (« Que les Canadiens restent fidèles à eux-mêmes… une partie de notre force vient de nos traditions; ne nous éloignons ou ne les changeons que graduellement » dixit François-Xavier Garneau) et celui de la vulnérabilité (« le Québec peut disparaitre »).

Ces idées avaient été développées par l’essayiste Pierre Vadeboncoeur et aussi par Jacques Beauchemin. Tétreault les reprend, et s’en sert pour refaire le fil de l’histoire du Québec, qui oscille, depuis le Rapport Durham, entre la mythologie de la survivance (ou de la permanence) et celle de la vulnérabilité, entre l’idée que le Québec, qui a survécu à la minorisation imposée par la Conquête depuis 262 ans, pouvait se tenir à l’écart de l’Histoire et serait ainsi éternel, et celle que, petite nation, il allait finir par se dissoudre dans la mer anglophone de l’Amérique du Nord. Si la mythologie de la vulnérabilité a été mobilisée fortement dans l’après-guerre et a menée à la montée du mouvement indépendantiste, à la Révolution tranquille, à la Charte de la langue française, cette marée a reflué avec l’échec des deux référendums sur la souveraineté du Québec. Depuis l’échec de 1995, les Québécois ont basculé dans la mythologie de la permanence ou de la « normalité » qui leur offre l’illusion d’être « majoritaire ». Si cette illusion a été nourrie par la Charte de la langue française, elle reste dangereuse et fausse, car les Québécois ne constituent qu’une « majorité » provinciale, c’est-à-dire cul-de-jatte et non souveraine. Aujourd’hui, alors que la provincialisation des esprits triomphe plus que jamais, que l’horizon s’est rétrécit, les Québécois ne sentent majoritaires et invincibles, permanents, éternels à l’intérieur de leur « Québec-province ».

Les Québécois se comportent comme si, en réaction à l’échec de l’indépendance en 1995, ils avaient décidé, dans leur imaginaire, que le résultat de 1995 était nul et non avenu, qu’ils étaient souverains quand même et ils font fi de la réalité de leur dépendance, de leur « soumission » à l’ordre fédéral, qui les écrase et les domine. De plus, avec l’influence croissante de la « Critical Race Theory », « on observe un phénomène inédit et étonnant. Alors que nombre de Québécois cherchaient à faire advenir politiquement leur statut de nation majoritaire par le truchement de l’indépendance, la dynamique de la société des identités les transforme de facto en majorité politique. Tout cela par la magie du verbe, et non en raison d’une quelconque transformation politique et culturelle. » L’imaginaire politique québécois actuel est donc « complètement divorcé du rapport de force à l’œuvre dans la fédération canadienne ».

Tétreault nous met en garde au péril inhérent à la normalisation du statut provincial à travers le « nationalisme » caquiste qui a pour horizon le « Québec-province » : « un Québec rénové où se seraient concentrées les aspirations politiques des Canadiens français pourrait n’être, au demeurant, que le « dernier sursaut avant de sombrer dans l’assimilation vers laquelle les ont conduits les déterminismes séculaires de leur tragique histoire. Un Québec à l’identité majoritaire pleinement cristallisée, mais qui se serait décidé à restreindre ses ambitions aux limites établies par le fédéralisme canadien, ne serait rien d’autre qu’une nation très bien annexée en marche vers son assimilation et sa « stagnation dans la médiocrité ». Il serait une prison dans laquelle une nation minoritaire s’imaginerait majoritaire ».

Tétreault en appelle donc à renouer avec le mythe de la vulnérabilité car ce « ferment anxiogène » loin d’être un facteur d’immobilisme et de dépression est, bien au contraire, « à l’origine de nos projets politiques les plus féconds ». Le « constat catastrophiste » de la possibilité de disparition du Québec français a donc servi de carburant pour l’action politique qui a permis à la nation québécoise de s’affirmer et de perdurer. Il est aussi, peut-on rappeler, beaucoup plus proche de la réalité factuelle des choses que le mythe de la normalité.

La prise de conscience du péril de la minorisation-assimilation qui nous guette est la seule façon pour les Québécois d’échapper au « destin crépusculaire que lui promettent les architectes de la fédération canadienne ». Cela ne manquera pas, selon Tétreault, de « heurter de plein fouet une nation qui s’appréhende à présent selon le mythe de la majorité normalisée ». Il ne reste plus qu’à « espérer que ce miroir déformant éclate avant qu’il ne soit trop tard ». Ce livre est un solide coup de boutoir, qui arrive juste à temps, dans ce miroir déformant.

L’anglais, langue première

Dans un texte de La Presse du 28 avril 2022, l’on apprend que le gouvernement caquiste s’active en coulisses, pendant que l’on discute fort de la loi 101 au cégep et du projet de loi 96, afin de « bonifier » l’enseignement de l’anglais au primaire en mettant en place un programme d’anglais « enrichi » mieux structuré, et, peut-on comprendre, disponible partout.

L’obsession du gouvernement du Québec pour l’anglais depuis 20 ans a quelque chose de désespérant. Ce fut d’abord l’anglais en troisième année du primaire, l’anglais en première année, l’anglais intensif en sixième année du primaire et maintenant, l’anglais « enrichi ». Pour l’anglais, le gouvernement du Québec est aux petits soins, ne ménage pas ses efforts et son argent et il n’y en a jamais assez, semble-t-il.

Pendant ce temps, les signaux d’alarme se multiplient à l’effet que le Québec français est en train de basculer carrément vers l’assimilation collective. J’ai écrit à ce sujet dans mon livre « Un libre-Choix » : alors que le bilinguisme des jeunes francophones est en hausse constante et atteint des niveaux stratosphériques, l’on constate que, sous la pression de l’univers numérique anglicisant, le profil de consommation culturel des jeunes francophones ressemble de plus en plus à celui des jeunes anglophones. Une acculturation est en cours, acculturation qui est la première étape de l’assimilation linguistique. Les signes de ceci sont légion.

Les professeurs qui se mobilisent actuellement en faveur de loi 101 au cégep- et qui sont ignorés par le gouvernement caquiste- nous avertissent que l’anglais des jeunes est si pétant de santé que l’on entend maintenant des jeunes francophones échanger entre eux en anglais dans les corridors des cégeps français et que certains l’utilisent même pour s’adresser aux professeurs. Dans les écoles françaises de Québec (!), l’anglais est en train de devenir la langue commune pour certains élèves.

Ceci est le résultat d’une survalorisation de l’anglais dès le primaire dans le réseau d’éducation québécois, combiné à l’immersion anglaise permanente offerte par l’univers numérique.

Pendant ce temps, les événements des derniers mois nous ont appris que le bilinguisme des jeunes anglophones, qui nous est vanté depuis des décennies, est un mythe; l’immense majorité des jeunes scolarisés en anglais serait en échec si des cours en français leurs étaient imposés. Pourtant, le ministre de l’éducation disait encore en janvier passé que le problème, c’était le niveau d’anglais des jeunes francophones et, qu’au lieu d’étendre la loi 101 au cégep, il fallait bonifier l’anglais au primaire dans les écoles françaises!

Aujourd’hui, dans un autre texte du Journal de Montréal, l’on apprend que le ministre responsable de la langue française affirme qu’il faut « bonifier » le français des jeunes anglophones, mais que le ministre de l’éducation ne semble pas être d’accord. M. Jolin-Barrette rame à contre-courant dans un gouvernement obnubilé par l’anglais.

Ce dernier est traité comme s’il était la langue première.

Disons-le : le vrai problème au Québec, c’est la connaissance et l’usage du français. Pas autre chose.

Une jovialisme sans nuances II

On dirait que Jean-Benoit Nadeau a juré de me faire passer mes fins de semaine à réfuter un texte bancal après l’autre:

https://lactualite.com/…/pour-en-finir-encore-plus…/


En rafale:


1) « approche ethnicisante »: Nadeau avait déjà employée à mon égard cette pitoyable accusation (à mots couverts) de « racisme » parce que la thèse de mon livre « Pourquoi la loi 101 est un échec » heurtait de front ses idées préconçues (et son gagne-pain, le jovialisme linguistique étant le créneau porteur lui permettant de vendre des textes). Voici ce que le lui avais répondu à l’époque (https://lactualite.com/tribune/oui-la-loi-101-est-un-echec/):
« Il m’accuse ensuite de tenir un discours « identitaire » et d’avoir du mal à accepter que le Québec devienne « pluriculturel » et affirme même que « ça revient partout » et que je souffre de « frilosité identitaire ». Disons-le : n’arrivant pas à réfuter mes idées de façon convaincante, M. Nadeau en est réduit à m’accuser à mots couverts de « racisme ». Voilà qui est odieux.
Non, M. Nadeau, des gros mots ne constituent pas une réfutation de mon essai. Il s’agit même d’un aveu d’échec. De votre part. »


2) Nadeau cite encore Veltman pour s’appuyer. Je pense que l’analyse de Veltman n’a aucun fondement solide et qu’elle est réfutée depuis longtemps.
https://fredericlacroix.quebec/…/un-jovialisme-sans…/


3) Jean-Pierre Corbeil avance ceci, mais sans citer de chiffres! « Mais ce qu’il y a de remarquable, entre les sondages de 2006 et celui de 2016, c’est une forte augmentation de l’usage du français chez eux » (les allophones ayant le français comme langue de travail).
Comment dire? Les données prouvant le statut désavantageux du français au travail pleuvent! Par exemple: « Au recensement de 2011, le Québec comptait 200 000 immigrants qui ne pouvaient soutenir une conversation en français. De ceux-là, 80 % ont affirmé savoir parler l’anglais. De toute évidence, pour bon nombre d’immigrants il n’est pas nécessaire de connaître le français. L’anglais leur suffit. »
https://lautjournal.info/…/quand-levera-t-lomerta-sur…
https://lautjournal.info/20200612/la-langue-de-la-piasse


4) « Le Québec représente 40 % des exportations canadiennes de services. En soi, c’est un succès, mais ça fait que l’anglais va forcément être davantage exigé comme critère d’embauche. Et effectivement, les statistiques montrent que moins de gens travaillent uniquement en français. Mais moins de gens travaillent uniquement en anglais aussi. Et c’est peut-être normal dans le contexte d’un Québec qui est une locomotive dans l’exportation de services au Canada. »
Encore faux! Une étude de l’OQLF de 2020 a prouvé que si l’anglais est exigé à l’embauche à Montréal, c’est la plupart du temps pour des fins de « communication interne », c’est-à-dire pour accommoder les unilingues anglophones sortant de Dawson, McGill et Concordia.
https://www.oqlf.gouv.qc.ca/…/rapport-methodologique…


5) Le « faux » problème du postsecondaire (selon Corbeil): « Mais l’étude nuance aussi ses conclusions en précisant que seulement 5% des francophones et 33% des allophones du Québec avaient obtenu leur dernier diplôme d’une institution anglophone. Si on se rappelle que les allophones forment 14% de la population québécoise, on parle encore ici d’environ 5% de la population. Et c’est à l’intérieur de ces deux tranches relativement petites que porte l’étude en question. »
Corbeil utilise des pourcentages relatifs pour minimiser le problème. 5% des francophones, c’est beaucoup, beaucoup de monde! Et ce nombre grossit rapidement. 33% des allophones (il oublie de mentionner les diplômés des institutions bilingues, ce qui monte de chiffre à 38%), c’est immense quand on sait que cette population est en croissance rapide et que son orientation linguistique va déterminer l’avenir du Québec!


6) « En réalité, c’est le contraire qui se passe. Les allophones s’orientent très largement vers le français parce que la loi 101 a fait du français la langue publique. L’école fonctionne, la loi fonctionne, et deux ans de cégeps en anglais ne font pas beaucoup de différence sur l’orientation linguistique, qui est résolument vers le français. »
Une affirmation totalement gratuite qui est contredite à la fois par l’IRFA et par Statistique Canada.
https://www.irfa.ca/…/2020/02/Rapport_CSQ_012011.pdf
https://fredericlacroix.quebec/…/etudier-en-anglais…/

Un jovialisme sans nuances: réplique à Jean-Benoit Nadeau

« Pour en finir avec le déclin de la langue française » titrait l’Actualité du 9 avril 2022 dans un article signé par Jean-Benoît Nadeau. Celui-ci fait depuis longtemps commerce d’optimisme en ce qui concerne le français et multiplie les articles nous annonçant des « bonnes nouvelles ». C’est une stratégie qui, bien sûr, dans un monde rongé par la sinistrose, permet à M. Nadeau de se démarquer et elle n’est pas, en soi, dénuée d’intérêt. Il est vrai, par exemple, que tout ne va pas si mal pour le français dans le monde, que son essor en Afrique, par exemple, est intéressant. Mais il faudrait éviter, de façon générale, de confondre la situation du français au Québec avec celle du français en Afrique.

Ainsi, « le français n’est pas menacé au Québec » écrit Nadeau et les « transferts linguistiques des immigrants vers le français sont beaucoup plus élevés qu’on ne le croit ». Qui dit cela? Calvin Veltman, un professeur retraité de l’UQAM.

L’étude de Veltman, qui prétend que les transferts linguistiques des immigrants iraient à 75% vers le français au Québec (et non pas 53% comme le prétend l’OQLF ou Statistique Canada), remet en cause, pour Nadeau, plusieurs a priori du projet de loi 96, à commencer par la « théorie » du déclin du français. A propos de cette « théorie » du déclin, Nadeau écrit : « quand je vois toute la classe journalistique et politique gober leur alarmisme sans nuances, je suis pris de vertige ». Et il renchérit: « Je me dis alors qu’il y a de l’espoir, tant pour le Québec que pour le bon sens. » Affirmer que le français serait en déclin au Québec, selon Nadeau, contredirait le « bon sens ».

On ne saurait trouver meilleur exemple du « biais de confirmation », c’est-à-dire du « biais cognitif qui consiste à privilégier les informations confirmant ses idées préconçues », un phénomène bien connu en science et qui touche tous les êtres humains à des degrés divers.  Les biais de confirmation contribuent ainsi à « l’excès de confiance » et peuvent conduire à « des décisions désastreuses dans certains contextes organisationnels, militaires, politiques ou sociaux ».

Il y a plusieurs façons de réfuter les idées avancées par Veltman et reprises par Nadeau.

Premièrement : le plancher pour atteindre l’équilibre linguistique et maintenir à terme le poids démographique des francophones, c’est 90% des transferts des allophones vers le français (et aucune assimilation des francophones). Ainsi, même à 75% (et non 53%), c’est trop bas; le français reculera inéluctablement. Il est donc étrange de prétendre, comme le fait Nadeau, qu’il n’y aurait pas de déclin du français alors que les chiffres mêmes de Veltman nous y conduisent mathématiquement.

Deuxièmement : Les données mêmes de Veltman indiquent que …. Le français recule et que l’anglais avance! Par exemple, voici ses données pour le poids démographique des francophones selon la langue parlée à la maison, tirées de son étude intitulée « Lecture sociolinguistique du recensement canadien : succès inespéré de la Loi 101 » (tableau 1).

Figure 1

On peut noter d’abord la très grande variabilité des données due au fait que Veltman amalgame les réponses à la question sur « la langue parlée le plus souvent à la maison » avec celle sur « la ou les langues parlées régulièrement à la maison » des recensements, tout en ne tenant pas compte des ruptures importantes de comparabilité induites par les changements de questionnaires (à noter le bond pour 2001, par exemple). A noter aussi, qu’après le brusque et inexplicable saut de 1996 à 2001, le français décroit sans arrêt sur la période 2001-2016.

Ce déclin sur 2001-2016 correspond au comportement décrit dans Pourquoi la loi 101 est un échec (ce « livret » faisant « la promotion de l’idéologie du déclin du français », selon Veltman) où j’affirme qu’une « nouvelle dynamique linguistique » s’est mise en place depuis 2001, soit depuis la fin du départ en masse des anglophones sur la période 1960-1995. Ces départs, en effet, expliquent la hausse du poids démographique des francophones au Québec jusque dans les années 90, cette « francisation » n’étant pas un effet attribuable à la francisation des allophones (donc à la Charte de la langue française) mais au départ en masse des anglophones. Cette francisation par défaut s’est arrêtée au tournant des années 2000 avec la fin des départs en surnombre des anglophones et la hausse des seuils d’immigration.

Voyons maintenant le comportement pour l’anglais (figure 2).

Figure 2

On note qu’après avoir chuté sur la période 1971-1996, l’anglais remonte sur la période 1996-2016!

Cependant, aux figures 1 et 2, l’on peut constater que le français recule et l’anglais avance sur la période 1996-2016.

Les données mêmes de Veltman infirment la conclusion que lui («il est temps que nous cessions de vivre dans la crainte de la mer anglophone qui nous entoure ») et Nadeau en tirent (« il n’y a pas de déclin du français »)!

La troisième façon de réfuter les idées de Veltman consiste à vérifier leur degré d’accord avec la réalité. Il faut savoir que Veltman est un chercheur qui affirme, depuis des décennies, que le français va bien. Chaque nouveau recensement ne semble en rien entamer son enthousiasme à cet effet. Veltman écrivait déjà, par exemple, que « La guerre linguistique est finie : le français a gagné ! » dans la Presse du 23 octobre 1999 (cité ici).

Veltman met de l’avant une « approche sociolinguistique » des transferts linguistiques qui repose sur la question 8 b) du recensement, soit la réponse à la question « Cette personne parle-t-elle régulièrement d’autres langues à la maison »? (on trouve le questionnaire pour 2016 ici). Notons que le qualificatif « régulièrement » n’est pas défini, ni le contexte dans lequel ces langues sont utilisées. S’agit-il d’une fois par jour, d’une fois par mois, d’une fois aux six mois? On ne le sait pas. S’agit-il d’une langue utilisée dans un contexte scolaire (par un enfant pour les devoirs par exemple), d’une langue utilisée pour répondre au livreur de colis ou dans un contexte social avec des amis? On ne le sait pas non plus. Le moins qu’un puisse dire, c’est que cet indicateur n’est pas robuste. Il me semble qu’un tel indicateur, aussi imprécis, ne nous permette pas de trancher entre « l’usage » d’une langue, qui reflèterait une orientation linguistique de l’immigrant en faveur du français, et sa simple « connaissance », qui n’annoncerait pas un transfert linguistique futur vers celui-ci.

Du reste, si les allophones se francisaient dans des proportions aussi élevées que le prétend Veltman, il reste à expliquer pourquoi la majorité des allophones de Montréal, francisés à 66% selon lui, s’inscrivaient en majorité (50,2%) dans les cégeps anglais une fois les clauses scolaires de la Charte prenant fin en secondaire 5. Il semble que si les allophones scolarisés en français ont bien une « connaissance du français », la majorité d’entre eux (à Montréal) a encore une « préférence » pour l’anglais et que cette préférence pèse sur leur orientation linguistique.

Du reste, cette « approche sociolinguistique » est mise de l’avant par Veltman depuis des décennies. On trouve, par exemple, le témoignage de celui-ci lors de la « Consultation générale sur l’impact des tendances démographiques actuelles sur l’avenir du Québec comme société distincte » tenue par l’Assemblée nationale du Québec le 7 février 1985. Veltman affirmait déjà, usant de son « approche sociolinguistique » que le Conseil de la langue française et Statistique Canada se trompaient en affirmant que la force d’attraction de l’anglais comme langue d’usage demeurait supérieure à celle du français au Québec. Huit petites années s’étaient écoulées depuis l’adoption de la loi 101, mais selon lui, on mesurait déjà des effets importants de cette loi sur l’orientation linguistique des allophones.

Il affirmait également qu’on « commencera à voir les résultats de l’évolution en cours (soit l’adoption massif du français par les allophones) lors du recensement de 2001 ». Manque de chance : le recensement de 2001 est plutôt celui qui marque de façon indubitable le début de la « nouvelle dynamique linguistique » qui est une dynamique de déclin du français (Pourquoi la loi 101 est un échec, p. 65).

Veltman affirme également qu’en 2001, la communauté anglophone du Québec ne comptera plus que 300 000 personnes. Or, au recensement de 2001, elle en comptait presque le double selon la langue maternelle (591 379 personnes) et deux fois et demi (746 895 personnes) en termes de langue d’usage (ou langue parlée le plus souvent à la maison). Et de 2001 à 2016, ce nombre a augmenté de 65 702 selon la langue maternelle et de 119 953 selon la langue d’usage.

Lors de son témoignage de 1985, la conclusion de Veltman était la suivante : « Motivés par le choix scolaire imposé par la loi 101, par la nécessité de parler le français pour pouvoir travailler au Québec et par le poids sans cesse croissant du groupe francophone, les immigrants s’intègrent d’ores et déjà au groupe francophone. Ce processus d’intégration au groupe francophone s’accentuera à mesure que le groupe anglophone diminuera en importance… De plus, les immigrants s’orienteront de plus en plus vers les groupes francophones, privant ainsi le groupe anglophone des transferts linguistiques si nécessaires à son maintien. C’est ce qui a maintenu le groupe anglophone dans le passé. »

Les prédictions de Veltman ne se sont pas avérées. Il se trompait déjà lourdement en 1985. Aujourd’hui il avance les mêmes arguments pour répéter, comme toujours, que « tout va bien aller ». Il est malheureux que certains dans la classe journalistique gobent ce jovialisme sans nuances.

Pour avoir écouté depuis trop longtemps les Candides qui prétendent que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », les Québécois paient actuellement le prix fort alors que le français se voie de plus en plus expulsé, symboliquement et pratiquement, de la métropole du Québec.

Nier le déclin du français au Québec, voilà une politique que nous appliquons collectivement depuis au moins vingt ans (quarante ans?) et qui, dans la région de Montréal, a conduit au désastre. Il s’agit maintenant de regarder la réalité en face, car « il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités » (de Gaulle). Or, nous avons besoin, de façon urgente, d’une politique linguistique qui vaille.

Étudier en anglais conduit à travailler en anglais

Statistique Canada a publié le 5 avril une étude portant sur « La langue de travail des diplômés d’établissements postsecondaires de langue française, de langue anglaise ou bilingues ». Alors que l’on ne disposait jusqu’à présent que de rares données d’enquête pour nous faire une idée de la corrélation qui existe entre la langue d’enseignement et la langue de travail, Statistique Canada nous offre, alors que le débat sur la nécessité ou non d’imposer la loi 101 au cégep fait rage, une étude basée sur les données de recensement. A noter cependant que les étudiants internationaux sont exclus de cette étude.

Les résultats ne surprendront que ceux qui ne voulaient pas voir. Car on y apprend, ô surprise ! qu’au « Québec, les diplômés postsecondaire qui ont fréquenté un établissement de langue anglaise sont plus susceptibles d’utiliser l’anglais au travail après leurs études. Cette tendance est particulièrement marquée chez les diplômés de langue maternelle tierce, c’est-à-dire d’une langue autre que le français ou l’anglais. » Les points majeurs de cette étude sont les suivants:

1) Les études en anglais au postsecondaire (cégep et/ou université) conduisent souvent à travailler principalement en anglais.

En 2016, près de la moitié (48 %) des diplômés d’un établissement de langue anglaise utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail, par rapport à 4 % de ceux dont le dernier diplôme provenait d’un établissement de langue française. Une personne scolarisée en anglais au postsecondaire a donc douze fois plus de chance de travailler en anglais que si elle est scolarisée en français. Et ceci, notons-le, ne vaut que pour la langue d’enseignement du dernier diplôme obtenu au postsecondaire, et non pour la langue d’enseignement au primaire et au secondaire.

2) Les anglophones travaillent massivement en anglais.

Environ les deux tiers des diplômés de langue maternelle anglaise utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail lorsque l’établissement ayant décerné le dernier diplôme était bilingue (70 %) ou de langue anglaise (65 %). L’utilisation de l’anglais était beaucoup moins élevée lorsque les diplômés de langue maternelle anglaise avaient réalisé leurs études dans un établissement de langue française (26 %). Ces données sont cohérentes avec celles de l’enquête de l’OQLF de 2020 qui indiquait que si la moitié des entreprises à Montréal exigeaient l’anglais à l’embauche, c’était surtout pour des « fins internes », soit afin d’accommoder les anglophones pour que ceux-ci puissent travailler en anglais à Montréal (ce qui force quantité d’allophones et de francophones à travailler dans cette langue).

3) Ceux qui étudient en français au postsecondaire maitrisent tout de même l’anglais.

Parmi les diplômés de langue maternelle française ou tierce ayant obtenu leur diplôme d’un établissement de langue française, les trois quarts (75 %) pouvaient soutenir une conservation en anglais. La maitrise de l’anglais était un peu plus fréquente chez les diplômés d’établissements bilingues (84 %), et l’écart entre les diplômés de langue maternelle française et tierce était minime. Ces données en recoupent d’autres qui indiquent que la connaissance de l’anglais chez les francophones n’est nullement un problème au Québec. Il y a même, sur le marché du travail, un excès d’offre de travailleurs francophones bilingues.

L’inverse, cependant, n’est pas vrai ; il y a un important déficit de maitrise du français chez les jeunes anglophones tel que révélé dernièrement par la Fédération des cégeps qui indique que 35 % des étudiants inscrits au cégep anglais (et 70 % de ceux scolarisés en anglais au primaire et au secondaire) seraient incapables de passer un cours en français. Le problème urgent au Québec est donc, contrairement à ce qu’une bonne partie de la classe politique, et même le ministre de l’Éducation nous ont répété depuis 20 ans, la connaissance du français par les anglophones. Pas l’inverse.

4) L’utilisation de l’anglais au travail dans le secteur des hautes technologies est liée à la survalorisation de l’anglais comme langue d’enseignement dans ce secteur.

Autre pépite de cette étude, on apprend que « avoir fait des études dans le domaine des sciences, des technologies, du génie, des mathématiques ou des sciences informatiques (STGM) était également légèrement lié à l’utilisation prédominante de l’anglais au travail, mais uniquement lorsque le dernier diplôme était obtenu d’un établissement de langue anglaise ou bilingue ». Bref, l’utilisation de l’anglais dans le secteur technologique n’est pas lié à la « mondialisation », mais surtout au fait que les institutions d’enseignement anglaises occupent ce créneau de façon disproportionnée à Montréal (rappelons que l’UQAM n’a pas de faculté de génie, par exemple, contrairement à Concordia).

5) La langue des études est étroitement corrélée à la langue de travail.

Au Québec, selon cette étude de l’organisme fédéral, « la langue dans laquelle sont faites les études postsecondaires et le lieu de travail sont les facteurs les plus fortement associés à l’utilisation prédominante de l’anglais au travail par les diplômés de langue maternelle française et tierce. »

Cette étude apporte de l’eau au moulin, et même beaucoup d’eau au moulin, à ceux qui estiment qu’il est vital d’étendre la loi 101 au cégep et même, à l’université (eh oui!).

« Nous courons vers l’assimilation », disent des profs en faveur de la loi 101 au cégep

Émilie Dubreuil, Radio-Canada, 9 avril 2022

Les syndicats locaux de 24 cégeps se sont prononcés dans les derniers mois en faveur de l’application de la loi 101 au cégep. « Nous on est des vrais multiculturalistes : on veut préserver la couleur, l’âme du Québec, on ne veut pas d’un Québec Netflexisé. »

« Cette semaine, une de mes étudiantes francophones s’est adressée à moi en anglais », murmure Marie-Lou Bouchard, enseignante en Communication au Cégep de Rosemont avec émotion. « Comme si c’était normal! », ajoute-t-elle avec désarroi.

Dehors, la pluie tombe dru. Le printemps n’est encore que la fin d’un hiver de force. Dans le café étudiant décoré au goût du jour, Mme Bouchard, 43 ans, raconte son combat quotidien contre l’hégémonie culturelle américaine et anglophone qui semble balayer au passage le théâtre, la chanson, la littérature, les médias d’ici, en français.

« Beaucoup de mes étudiants ne connaissent aucun artiste francophone, ne lisent pas en français, ne regardent jamais la télé en français, et nous sommes dans un cégep francophone! Imaginez, alors, quelle place occupe la culture québécoise dans l’éducation des francophones et les allophones qui étudient en anglais. »— Une citation de  Marie-Lou Bouchard, enseignante

Si nous n’appliquons pas la loi 101 au cégep, nous courons tout droit vers l’assimilation. Nous allons disparaître culturellement, affirme Marie-Lou Bouchard.

Appliquer la loi 101 au cégep?

L’idée a été qualifiée d’extrémiste par le premier ministre François Legault. Même son très nationaliste ministre Simon Jolin-Barrette, qui pilote la réforme de la Charte de la langue française, s’est rangé dans le camp du non.

Pour freiner l’exode des étudiants francophones et allophones vers les cégeps anglophones, le ministre propose un gel des places dans le réseau anglophone pour 10 ans, dans l’espoir de renverser une tendance lourde.

Depuis 2001, les anglophones sont minoritaires dans les cégeps de langue anglaise. En 2018, selon le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, près de 40 % de leurs étudiants étaient allophones et 21 % étaient francophones.

Le ministre propose aussi une nouvelle épreuve uniforme de français pour les étudiants allophones et francophones qui étudient en anglais au collégial. Cette mesure fera en sorte que peu importe le système choisi, le niveau de français sera le même, nous a-t-on répondu au cabinet de Simon Jolin-Barrette. La nouvelle loi imposera aussi trois cours en français obligatoires pour les étudiants inscrits dans le réseau anglophone.

La fronde syndicale

Les deux syndicats qui représentent les professeurs de cégep, la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ) et la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep (FEC-CSQ), sont d’accord avec les mesures proposées par la Coalition avenir Québec (CAQ) et contre l’extension de la loi 101 au collégial.

Il faut savoir que les deux instances syndicales représentent aussi les professeurs du réseau anglophone et que l’imposition de la loi 101 au collégial viendrait bousculer la vie et les conditions de travail de leurs membres issus du réseau en question.

Or, de plus en plus de leurs membres disent haut et fort que ces mesures sont trop timides au regard du péril culturel qu’ils observent au quotidien.

Au printemps 2021, un mouvement discret se met en branle; le syndicat local d’un cégep dans le Bas-du-Fleuve fait adopter une motion en faveur de l’application de loi 101 au cégep, puis l’affaire fait boule de neige. Marie-Lou Bouchard a porté le dossier devant l’assemblée de son syndicat au Collège de Rosemont. C’était en février dernier. La motion a été adoptée par une écrasante majorité. C’était le neuvième cégep à se prononcer pour la loi 101.

Au début de cette semaine, en ce mois d’avril frisquet, la liste s’était allongée à 22 cégeps, et ça continue. Les professeurs continuent leur combat contre la position des centrales syndicales et pour le français.

Mercredi 6 avril, deux nouveaux cégeps ont voté en faveur de la motion. Résultat : 24. Pour l’instant.

Mercredi matin, nous rencontrons Frédéric Julien sur le trottoir, devant chez lui. Le professeur de littérature au Cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil, a la COVID-19, mais ça ne l’empêche pas de préparer avec ardeur son argumentaire. C’est lui qui expliquera la motion à ses collègues en début d’après-midi.

On forme des citoyens, des êtres humains à qui on apprend à aimer une langue et un patrimoine, dit le petit-neveu de Pauline Julien, qui ne voudrait pas que la célèbre chanson Mommy, portée par sa grand-tante, sur la lente assimilation des francophones d’Amérique, soit prophétique.

Mommy, mommy, how come we lost the game / Oh mommy, mommy, are you the one to blame / Oh mommy, tell me why it’s too late, too late / Much too late, chantait Pauline Julien dans les années 70, en portant la parole d’une enfant qui demande à ses parents de lui parler du temps où l’on parlait encore français au Québec.Frédéric Julien et Louise Beaudoin se sont rencontrés sur la rue par hasard.

Frédéric Julien et Louise Beaudoin échangent sur la loi 101 et les dangers qui menacent le français au Québec.

PHOTO : IVANOH DEMERS

Alors que nous sommes toujours sur le trottoir devant la maison du professeur Julien, une dame passe et nous contourne. Un hasard étonnant. Il s’agit de l’ancienne ministre péquiste Louise Beaudoin. Elle s’arrête pour discuter avec nous. Le sujet, évidemment, l’intéresse au plus haut point.

Il est minuit moins une, mais il est toujours temps de le faire. Moi, je l’ai même dit en commission parlementaire, récemment, il faut absolument étendre l’application de la loi 101 au collégial, dit-elle d’emblée.

En 1977, Louise Beaudoin était chef de cabinet du ministre des Affaires intergouvernementales. On a cru, nous qui étions là au moment où la Charte a été adoptée, que le primaire et le secondaire en français suffiraient à donner l’élan nécessaire pour créer un mouvement naturel vers le français, mais aujourd’hui, on regrette de ne pas avoir inclus le cégep. Mais on ne pouvait pas prédire ce à quoi on assiste aujourd’hui, à savoir qu’il y a moins d’anglophones que de francophones dans les cégeps anglais aujourd’hui.

L’ex-ministre de la Culture et des Communications et ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française(Nouvelle fenêtre) précise que, si la loi 101 nous a permis de préserver le français comme langue commune au Québec dans les dernières décennies, il faut maintenant l’étendre aux études postsecondaires.

Comme beaucoup de monde, Louise Beaudoin a lu l’étude de Statistique Canada publiée cette semaine qui fait état du fait qu’il existe un lien entre la langue d’enseignement de l’établissement postsecondaire fréquenté et la langue de travail.

L’étude indique entre autres que 23 % des diplômés de langue maternelle française utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail lorsque leur dernier diplôme provenait d’un établissement de langue anglaise et que 46 % des diplômés de langue maternelle autre que le français ou l’anglais travaillaient principalement en anglais lorsque leur dernier diplôme provenait d’un établissement de langue anglaise , résume l’institution canadienne.

Mercredi, en début d’après-midi, les professeurs du Cégep Édouard-Montpetit ont voté oui à la motion présentée par M. Julien. Le même après-midi, le Cégep de Lévis s’est ajouté à la liste.

On se rend compte que parler de la langue au Québec est tabou, comme si c’était un enjeu ringard de vieux nationalistes qui portent des ceintures fléchées, dit en rigolant Nicolas Bourdon, professeur de français au Collège de Bois-de-Boulogne.

« Une certaine gauche multiculturaliste regarde cela de haut, comme si c’était dépassé. Ils n’ont pas l’air de se rendre compte que si nous nous battons en ce moment, c’est pour les livres, le théâtre, les médias, etc. Pour qu’il y ait encore des gens qui lisent en français dans 20 ans. »— Une citation de  Nicolas Bourdon, professeur de français

M. Bourdon dit ne pas comprendre ce snobisme qui entoure la question linguistique.

L’attaché de presse de Simon Jolin-Barrette nous a indiqué que le ministre ne nous accorderait pas d’entrevue au sujet du mouvement des professeurs. Marc-André Gosselin nous écrit en outre : Notre position est connue. Forte, efficace. Le gel des places et la croissance future planifiée dans le réseau francophone renverse la tendance, dès maintenant, qui s’est installée en 1995.

Dans son bureau du Collège de Bois-de-Boulogne, Nicolas Bourdon fait valoir que cette proposition de geler les places ne fera que renforcer un des problèmes dénoncés par le mouvement Pour le cégep en français, c’est-à-dire que le réseau anglais draine les meilleurs étudiants.

Dans son livre, Pourquoi la loi 101 est un échec, publié chez Boréal en 2020, le chroniqueur Frédéric Lacroix montre que le réseau anglophone attire les étudiants ayant les meilleures cotes R et plus d’étudiants dans les programmes préuniversitaires que dans les programmes techniques.

Gabriel Coulombe est professeur d’économie au Cégep Garneau. Il met en exergue le fait que le mouvement des professeurs en est aussi un pour la mixité sociale. Les étudiants qui font leur cours collégial en anglais continuent à l’université en anglais. En effet, selon une vaste enquête menée par la CEQ en 2010, 91 % des allophones qui étudient au cégep en anglais avaient l’intention de poursuivre des études universitaires en anglais.

Chez les francophones qui étudient en anglais, c’est 80 %.

« Ainsi, nous sommes en train de créer l’élite de demain, une élite socioéconomique qui aura été scolarisée en anglais et travaillera en anglais. Ce sera comme avant la Révolution tranquille. Les boss seront anglophones. »— Une citation de  Gabriel Coulombe, professeur d’économie

Nous avons discuté avec la présidente de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du QuébecFNEEQ affiliée à la CSN, Caroline Quesnel, ainsi qu’avec Lucie Piché, présidente de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégepFEQ affiliée à la CSQ. Toutes deux nous ont dit être à l’écoute et disposées à rouvrir les débats si une majorité de membres l’exigeait, même si la vague d’enthousiasme en faveur de la loi 101 au cégep, chez les professeurs, surprend.Caroline Quesnel, présidente de la FNEQ-CSN.

Caroline Quesnel, présidente de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEQ-CSN)

C’est un débat de cœur, explique d’ailleurs Caroline Quesnel. Nous, on essaie de se situer dans le rationnel. Lucie Piché fait valoir que son syndicat s’inquiétait depuis longtemps, qu’il a toujours la volonté de protéger la langue commune et qu’il considère que les mesures mises en avant par le gouvernement constituent une solution valable. Québec vient mettre le pied sur la pédale de frein, pense Mme Piché.

Mais les deux syndicalistes disent aussi que ce débat doit avoir lieu dans l’arène politique. D’ailleurs, les professeurs avec qui nous avons discuté sont bien conscients que leur lutte doit sortir des officines syndicales. D’autres cégeps doivent encore se prononcer dans les prochaines semaines.

« Étudier en anglais conduit à travailler en anglais »

Statistique Canada a publié le 5 avril une étude (https://www150.statcan.gc.ca/…/article/00003-fra.htm) portant sur « La langue de travail des diplômés d’établissements postsecondaires de langue française, de langue anglaise ou bilingues ». C’est une première.

On y apprend, ô surprise! qu’au « Québec, les diplômés postsecondaires qui ont fréquenté un établissement de langue anglaise sont plus susceptibles d’utiliser l’anglais au travail après leurs études. Cette tendance est particulièrement marquée chez les diplômés de langue maternelle tierce, c’est-à-dire une langue autre que le français ou l’anglais. »

Les points majeurs de cette étude:

1) Les études en anglais conduisent à travailler en anglais:

En 2016, près de la moitié (48 %) des diplômés d’un établissement de langue anglaise utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail, par rapport à 4 % de ceux dont le dernier diplôme provenait d’un établissement de langue française.

2) Les anglophones travaillent en anglais:

Environ les deux tiers des diplômés de langue maternelle anglaise utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail lorsque l’établissement ayant décerné leur dernier diplôme était bilingue (70 %) ou de langue anglaise (65 %). L’utilisation de l’anglais était beaucoup moins élevée lorsque les diplômés de langue maternelle anglaise avaient réalisé leurs études dans un établissement de langue française (26 %).

3) Ceux qui étudient en français sont maitrisent l’anglais tout de même (stupeur!):

Parmi les diplômés de langue maternelle française ou tierce ayant obtenu leur diplôme d’un établissement de langue française, les trois quarts (75 %) pouvaient soutenir une conservation en anglais. La maitrise de l’anglais était un peu plus fréquente chez les diplômés d’établissements bilingues (84 %), et l’écart entre les diplômés de langue maternelle française et tierce était minime.

4) La langue des études détermine la langue de travail:

Au Québec, la langue dans laquelle sont faites les études postsecondaires et le lieu de travail sont les facteurs les plus fortement associés à l’utilisation prédominante de l’anglais au travail par les diplômés de langue maternelle française et tierce

Cette étude apporte de l’eau au moulin, et même beaucoup d’eau au moulin, à ceux qui estiment qu’il est vital d’étendre la loi 101 au cégep et même, à l’université (eh oui!).