Québec tient actuellement des consultations en vue de la planification pluriannuelle de l’immigration. Ces consultations ont pour but explicite de définir de « nouvelles orientations pour favoriser une immigration francophone » et se concentrent sur l’immigration internationale. Un facteur important d’anglicisation du Québec ne sera donc pas examiné lors de ces consultations, j’ai nommé l’immigration interprovinciale.
En 2021, parmi les anglophones du Québec (selon la première langue officielle parlée), seuls 53% étaient nés au Québec (voir graphique 6). Des 47% restants, 36% étaient nés à l’extérieur du Canada et 11% étaient nés au Canada hors Québec. On peut donc estimer que l’immigration interprovinciale équivaut environ au tiers de l’impact anglicisant de l’immigration internationale et est responsable d’environ les deux cinquièmes de l’anglicisation du Québec résultant de l’intégration à la communauté anglophone de personnes qui ne sont pas nées au Québec. C’est loin d’être marginal.
Le tamisage migratoire, soit le départ en surnombre du Québec des anglophones et allophones anglicisés, est le facteur principal qui a permis au Québec français de maintenir le poids démographique relatif des francophones en haut de 80% pendant plus d’un siècle. Or, depuis plusieurs années, le solde migratoire interprovincial est de moins en moins négatif et le tamisage migratoire est en train de s’enrayer. Des ontariens sont en train de s’établir en masse à Gatineau, attirés par le prix plus faible des maisons et, bien sûr, ceux-ci imposent l’anglais partout où ils vont.
La société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) vient de réaliser une étude de projections démographiques pour calculer la quantité de logements nécessaires au Canada d’ici 2030. La SCHL écrit (p.9) : « Dans le scénario de forte croissance démographique, il faudrait davantage de logements en Alberta et au Québec. En effet, un nombre de plus en plus important d’immigrants s’y installeraient étant donné que le logement y est beaucoup moins cher qu’en Colombie-Britannique et en Ontario ».
La crise du logement carabinée au Canada pousse et poussera de plus en plus la population vers les territoires où le logement est le moins inabordable (chez nous).
Le Québec aura beau planifier les seuils d’immigrants internationaux aussi soigneusement qu’il veut, il ne contrôle aucunement la migration interprovinciale. Ces immigrants ont d’ailleurs, le plus souvent, accès à l’école anglaise et à l’ensemble des services de l’état en anglais chez nous. Si aucune étude, à ma connaissance, ne s’est penchée spécifiquement sur leur « francisation », il y a fort à parier que celle-ci est minuscule (quelques % tout au plus).
Face à cela, pour sauver le français au Québec, il faudra ramener la « clause Québec » à l’école, dans les services publics, dans les cégeps et universités, de toutes les façons possibles.
Le ministère de l’éducation s’est livré récemment à un exercice quantitatif de prévision de la main-d’œuvre dans le réseau de l’éducation publique. On apprend premièrement (avec stupeur) qu’il s’agit du premier exercice du genre en 20 ans. Est-ce à dire que le réseau a navigué radar fermé, au gré du vent, pendant tout ce temps? On peut le penser. Le résultat, du moins la partie publique, de l’exercice de prévision de nombre de professeurs requis pour la période 2025-2026 se trouve ici.
Le premier facteur responsable de la pénurie annoncée de 14 230 professeurs pour les 4 prochaines années serait les départs à la retraite (voir p. 17), suivi, en deuxième position, de la « hausse des effectifs scolaires », hausse due presque entièrement à l’immigration.
Ce qui attire mon attention dans cet exercice de prévision est la forme de la courbe de la hausse des effectifs scolaires (voir figure 1). Hausse de 971 860 élèves à 984 838 élèves de 2021 à 2023 (soit 12 978 élèves en deux ans) et après, effectif quasi constant sur toute la période 2023-2036 (pendant 13 ans), oscillant entre 986 022 et 982 686.
Figure 1
J’ai obtenu les données d’effectifs des écoles publiques du ministère de l’éducation pour la période 2017-2021 (voir figure 2). On peut constater, à la figure 2, que l’effectif est passé de 939 144 en 2017 à 1 004 777 en 2021, soit une croissance de 65 633 élèves en 5 ans seulement.
Figure 2
On constate, en comparant les figures 1 et 2, que l’effectif réel en 2021 (1 004 777) est supérieur à celui indiqué sur les projections pour 2023 (984 838). Il y aurait donc une baisse des effectifs de 19 939 en deux ans, alors que celui-ci monte de 13 126 par année sur toute la période précédente.
Encore plus troublant, l’effectif serait stable sur la période 2023-2036 (voir figure 3), ce qui est en rupture totale avec les tendances récentes. Il demeurerait stable malgré la hausse vertigineuse de l’immigration temporaire (il y a au-dessus de 350 000 immigrants temporaires au Québec), malgré la hausse annoncée des seuils d’immigration permanente (la CAQ désire passer de 50 000 à quelque 80 000/an), sans mentionner les demandeurs d’asile.
Figure 3
A mon avis, ces projections démographiques ne valent pas grand-chose et sous estiment grandement la hausse à venir des effectifs scolaires, hausse propulsée par une immigration massive.
Il y a fort à parier que l’immigration soit un facteur important, peut-être même le facteur numéro un, responsable de la pénurie future de professeurs dans le système d’éducation publique québécois.
André Pratte aime polémiquer. Récemment, il s’en prenait à mon texte « L’anglicisation de Laval » en prétendant y apporter des « nuances ». A mon avis, ses « nuances » relevaient d’une tentative d’enfumage rhétorique afin de tenter de cacher l’anglicisation galopante de la troisième ville du Québec. Ensuite, celui-ci a répliqué à Mathieu Bock-Côté qui soulignait que Balarama Holness, qui recueille un appui non négligeable en tant que chef potentiel du PLQ (quoique qu’il ne soit pas candidat déclaré), misait explicitement sur les changements démographiques entrainés par l’immigration massive pour que le PLQ, à seulement 5% d’appui chez les francophones, se rapproche du pouvoir avec le temps. Outre les questions de fond soulevées par ces polémiques, l’on comprend que celles-ci sont une façon pour le PLQ de tenter de grapiller un peu de visibilité médiatique. Néanmoins, les affirmations de M.Pratte, emblématiques du discours d’une certaine élite soumise à Ottawa, ne doivent pas, à mon avis, rester sans réponse.
Dans son dernier texte dans le JdeM, M. Pratte écrit que si le PLQ « prône une hausse raisonnable de l’immigration afin de combler les besoins de main-d’œuvre », il n’appuierait cependant pas les propositions du « Century Initiative » fédéral, soit la cible de 100 millions d’habitants au Canada pour 2100.
La pénurie de main-d’œuvre et l’immigration
L’insistance à évoquer, avec un sans gêne confondant, la « pénurie de main-d’œuvre » pour justifier les hausses constantes des seuils d’immigration est plus que suspecte. D’abord parce que cette idée simpliste de « l’immigration, solution à la pénurie de main-d’œuvre » a maintes fois été démolie (par exemple, par l’économiste Pierre Fortin). Ensuite parce qu’avec le rythme actuel d’immigration au Canada, celui-ci est en très bonne voie d’atteindre 100 millions d’habitants en 2100. Les dernières projections démographiques de Statistique Canada indiquent que la population atteindra 74 millions en 2068 dans le scénario de forte croissance (les projections n’ont pas été faites jusqu’en 2100, sans doute un simple hasard). Or, le volume d’immigration prévue par le scénario de « forte croissance » est inférieur de moitié au nombre record de plus de 1 million de nouveaux arrivants (1 050 110) qui se sont installés au Canada en 2022 seulement. Si l’immigration était la solution à la pénurie de main-d’œuvre, on le saurait!
Le Canada « fait sans dire » c’est-à-dire qu’il applique les recommandations du Comité Barton (ou McKinsey) et la politique du Century Initiative même si le premier ministre Trudeau nie que ce soit le cas. Aussi étonnant que cela puisse sembler, il arrive que des politiciens ne disent pas la vérité. En immigration, cela est le cas, et autant pour le Canada de Justin Trudeau que pour le Québec de François Legault; sur cette question, les deux font dans le double jeu.
En proposant de hausser les niveaux d’immigration (à 70 000 immigrants permanents), le PLQ ne fait que suivre docilement le grand frère fédéral et avalise tacitement les propositions du Century Initiative. C’est le cas aussi pour la CAQ, qui a sur la table une proposition pour hausser les seuils à un nombre inconnu en déplafonnant le PEQ (80 000/an? 100 000/an? on ne sait pas). Reste qu’à 154 373 immigrants en 2022, le Québec a déjà un des volumes d’immigration les plus élevés au monde. Ce niveau, qui est plus du double de celui évoqué par le PLQ, illustre, par l’absurde, la nécessité d’inclure les immigrants « temporaires » dans toute discussion rationnelle portant sur l’immigration.
Les projections démographiques
M. Pratte affirme ensuite que selon les projections de Statistique Canada « même dans le cas d’une immigration beaucoup plus nombreuse qu’aujourd’hui, les immigrants et résidents non permanents ne représenteraient toujours que 27% de la population totale du Québec en 2041, contre 23% sous un scénario de faible immigration. » Première remarque, pour un démographe, cette variation de 23 à 27% est loin d’être négligeable. Et ces chiffres proviennent d’une projection de Statistique Canada effectuée en 2016, soit tout juste avant les hausses records de volumes d’immigrants qui ont eu lieu après la prise du pouvoir par les libéraux fédéraux en 2015. Le scénario « forte immigration » de ces projections est très inférieur au volume d’immigrants actuel. Notons aussi que Statistique Canada semble avoir sous-estimé le nombre d’immigrants temporaires présents au Canada de 1 million, ce qui force la question à savoir ce que valent ces projections. Quoi qu’il en soit, ces projections, effectuées avec des chiffres dépassés, sont caduques. Quels sont les bons chiffres alors? On ne le sait pas.
L’argument voulant que « des projections publiées par l’Office québécois de la langue française démontrent que même si les immigrants choisis par le Québec parlaient tous français à leur arrivée – c’est l’objectif du gouvernement Legault – cela ne changerait pas grand-chose aux grands indicateurs démolinguistiques. Le français langue maternelle continuerait de diminuer lentement – c’est le fait inexorable de la faible natalité chez les Québécois dits « de souche ».
M. Pratte nous parle de la langue maternelle (un indicateur qui reflète la vitalité passée) et « oublie » de mentionner la langue parlée le plus souvent à la maison (la « langue d’usage », soit l’indicateur qui reflète la vitalité future). S’il est exact de dire que le poids démographique des francophones au Québec (langue maternelle ou langue d’usage) va diminuer même avec une immigration 100% francophone, accueillir une telle immigration 100% francophone est tout de même le scénario qui ferait reculer le français le moins rapidement (voir p. 30).
Et le lent déclin du français n’est pas d’abord dû à la « faible natalité chez les Québécois dits « de souche » » (bonjour la tentative de culpabilisation!), mais aux transferts linguistiques massifs des immigrants allophones vers l’anglais au Québec. Mais M. Pratte, simple hasard sans doute, « oublie » aussi de nous parler des transferts linguistiques.
Comme je le relevais dans mon billet sur ce sujet : « pourquoi ce déclin du français malgré une immigration 100% francophone »? La raison majeure est bien sûr les transferts linguistiques des immigrants allophones effectués en surnombre vers l’anglais. Car « l’anglais jouit au Québec d’une vitalité supérieure à celle du français. Le milieu de vie, à Montréal, est anglicisant. Les immigrants allophones déjà présents au Québec effectuent donc en surnombre des transferts linguistiques vers l’anglais (43,3% en 2021), ce qui augmente la taille de la communauté anglophone, constituée aujourd’hui non plus des descendants des conquérants britanniques, mais d’une majorité d’allophones anglicisés. »
La natalité des Canadiens anglais est encore plus faible que celle des Québécois et, pourtant, il n’y a nulle inquiétude sérieuse sur le déclin de l’anglais au Canada, les immigrants effectuant éventuellement des transferts massifs vers l’anglais comme langue parlée à la maison (à 99%).
La « connaissance » ou le « gaslighting » fédéraliste
La vitalité d’une langue est déterminée par son usage au quotidien, à la maison et au travail. Que M. Pratte puisse écrire, en contradiction totale avec les conclusions des démographes et des démolinguistes, que, parmi tous les indicateurs linguistiques « l’élément le plus important » serait « la connaissance du français » prouve à quel point celui-ci fait dans la désinformation. Répéter une fausseté mille fois n’en fait pas une vérité. En continuant de colporter « la connaissance » comme indicateur suprême, le naufragé intellectuel Pratte touche le fond.
L’effet des changements démographiques
Quant à l’impact probable des changements démographiques sur le destin politique du Québec français, M. Holness ne fait que dire tout haut ce que tout le monde sait déjà.
Le dernier sondage Léger, par exemple, indique que seulement 12% des non francophones (note : il est malheureux que les allophones soient ainsi amalgamés avec les anglophones) appuient la souveraineté du Québec contre 81% qui sont contre. Chez les francophones, l’appui est à 44% et les contre sont à 44% également. Du point de vue fédéral, il est évident qu’augmenter le plus possible la proportion de non francophones dans la population du Québec est une police d’assurance contre un OUI à un futur référendum portant sur la souveraineté du Québec. Comme dans le cas du Century Initiative, les fédéralistes « font sans dire ». Cela ne relève pas d’une quelconque « théorie du complot », mais du déploiement de la raison d’État canadienne.
René Lévesque nous avertissait déjà, dans le JdeM du 1er mai 1972, des effets politiques de l’instrumentalisation de l’immigration par Ottawa, en commentant les résultats du recensement de 1971: « D’autre part, ici même à l’intérieur, la moindre augmentation du pourcentage anglophone, si faible soit-elle à première vue, ne peut que réduire d’autant la marge de décision démocratique de la majorité. Un cinquième du total, c’est énorme. Chaque addition a un effet d’entraînement qui, dans le grand Montréal surtout, pourrait finir par rendre politiquement irréalisable tout aspiration nationale du Québec français. »
Le recensement de 1971 avait montré une chute de 0,5% du poids des francophones au Québec. Cette chute a été trois fois plus importante entre 2016 et 2021. Que dirait-il aujourd’hui? Peut-être quelque chose du genre « vous êtes pas écoeurés de mourir »?
L’ex-sénateur André Pratte, ex-éditorialiste et maintenant coprésident du « Comité sur la relance du Parti libéral du Québec », me fait l’honneur de répliquer à un billet de blogue intitulé « L’anglicisation de Laval » paru récemment sur mon site ouèbe. Billet où je fais le tour de certains indicateurs linguistiques issus du recensement canadien et où je démontre qu’à Laval, troisième ville en importance au Québec, depuis 20 ans, l’anglais avance tandis que le français recule. En 20 ans, les effectifs relatifs du groupe francophone en fonction de la langue parlée le plus souvent à la maison ont ainsi fondu de 20% tandis que ceux du groupe anglophone ont augmenté de 48,7%. Voilà qui invalide le discours de ceux qui prétendent encore que « le français recule, oui, mais l’anglais aussi ».
M. Pratte affirme que le portrait que je brosse « nécessite quelques nuances ». Quelles sont ces nuances? Il affirme d’abord que « j’ignore certaines données encourageantes » et dégaine qu’à Laval, la « connaissance du français » est « stable » à « plus de 92% ». Première remarque : ce taux de connaissance était de 92,9% en 2016 et de 92,1% en 2021, une chute de 0,8 points donc et non pas une « stabilité ». Parallèlement, la proportion des Lavallois qui connaissent seulement l’anglais a augmenté de 0,7 points durant la même période. Et si on compare sur une plus longue période, en 2001, ce taux de connaissance du français à Laval était de 95,4% (chute de 3,3 points en 20 ans). Quant à la connaissance de l’anglais seulement, elle était de 3,3% la même année (augmentation de 2,5 points depuis). Ces chiffres montrent un déclin significatif de la connaissance du français et une augmentation de l’unilinguisme anglais depuis 2001. Les propres « données encourageantes » que propose M. Pratte ne le sont pas.
Notons aussi que l’indicateur de « connaissance » d’une langue résulte d’une auto-évaluation de la compétence, un processus affecté par la complaisance et la tendance bien humaine à se peindre dans la meilleure lumière possible. Il est démontré que l’image que les gens se font d’eux-mêmes et de leurs habiletés n’ont généralement qu’un « lien ténu avec la réalité » et est souvent entachée d’un « optimisme irréaliste » (voir Dunning et al., « Flawed self-assessment: Implications for Health, Education and the Wordplace », PSPI). Par exemple, l’auto-évaluation du niveau d’intelligence d’une personne n’a « qu’une vague corrélation (0,3) avec l’intelligence mesurée par un test objectif ». Le chercheur Charles Castonguay a écrit un excellent article démontrant les limites -nombreuses- de l’indicateur de connaissance d’une langue. Un simple changement de question suffit, par exemple, à faire fondre le taux de connaissance auto-évalué de 13%. Cet indicateur n’est pas robuste et les données obtenues grâce à cette question sont donc « au mieux rudimentaires » (p.18, Marc Termote « Nouvelles perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal 2001-2051 », OQLF). De plus, la vitalité d’une langue est liée à son usage réel et non pas à sa connaissance. Se baser sur l’indicateur de connaissance pour affirmer que le français va bien et pour « nuancer » un portrait brossé à l’aide de données beaucoup plus robustes n’est donc pas très sérieux.
Même si M. Pratte met au pluriel « données encourageantes », je n’en trouve pas d’autres dans son texte. Il affirme bien que la baisse de certains indicateurs relatifs « pourrait s’expliquer par la migration interrégionale des francophones » mais cette théorie pas convaincante du tout est copieusement servie à tous ceux qui s’inquiètent du déclin du français depuis au moins une vingtaine d’années. Pas convaincante parce que de 2016 à 2021, le français a reculé dans toutes les régions métropolitaines de recensement au Québec (incluant celle de Saguenay!) et a reculé aussi globalement de 1,5 points au Québec. Si la baisse à Laval résultait d’un effet de déplacement de populations, alors une hausse équivalente devrait logiquement s’enregistrer quelque part. Ce n’est pas le cas.
M. Pratte écrit que « la valeur des transferts linguistiques comme indicateur est contestée ». Ah bon? La robustesse de cet indicateur est tellement « contestée » qu’une question portant sur la langue parlée le plus souvent à la maison a été rajoutée lors du recensement de 1971 suite à une suggestion de la commission Laurendeau-Dunton (la plus importante commission portant sur la langue jamais tenue au Canada; des centaines de chercheurs mobilisés pendant presque une décennie) afin de pouvoir mesurer l’assimilation courante, c’est-à-dire le décalage entre la taille d’une population d’une certaine langue maternelle et le nombre de ceux qui utilisent cette langue le plus souvent à la maison. L’ajout de cette question a permis de mesurer au début des années soixante-dix le taux d’assimilation -déjà consternant- des francophones hors-Québec ce qui a aidé à faire adopter la Loi sur les langues officielles fédérale qui accordait pour la première fois dans l’histoire du Canada un statut juridique conséquent au français (ce qui n’a nullement arrêté l’assimilation des francophones, mais c’est une autre histoire). En réalité, cet indicateur des transferts linguistiques est contesté seulement par ceux qui n’aiment ce qu’il nous apprend et qui souhaiteraient revenir à la grande noirceur démolinguistique pré-1971.
Quant au lyrisme dans lequel enveloppe M. Pratte sa défense de l’anglais comme langue de travail à Laval sous prétexte qu’on ne construit pas de « Couche-Tard ou de CGI » en « refusant de parler anglais » cela relève de l’échappatoire rhétorique. On sait d’abord que l’usage de l’anglais au travail est bien corrélé avec la langue parlée le plus souvent à la maison (les francophones travaillent surtout en français et les anglophones en anglais, voir Statistique Canada, « Parlant de travail : les langues de travail à travers le Canada) et avec la langue des études (aussi postsecondaires, d’où la nécessité absolue de la loi 101 au cégep); la hausse de l’anglais au travail s’explique bien plus par le déclin de la proportion de francophones que par une quelconque mondialisation exigeant l’anglais à Laval (CGI n’a même pas de bureau à Laval!). De 2016 à 2021, l’anglais a d’ailleurs fait des gains dans l’ensemble des secteurs d’activités, allant de la construction aux administrations publiques. Enfin, l’OQLF a démontré en 2020 que l’anglais était souvent exigé à l’embauche au Québec pour des « fins de communication interne », c’est-à-dire afin d’accommoder les anglophones travaillant déjà en anglais à l’interne à qui on ne veut pas imposer de devoir travailler en français. L’accommodement linguistique est souvent unidirectionnel.
Statistique Canada publiait pas plus tard que le 22 août dernier une étude prouvant qu’au Québec, comme dans l’ensemble du Canada, l’anglais avançait maintenant sur tous les plans (connaissance, première langue officielle parlée, langue maternelle, langue parlée à la maison, langue utilisée au travail). Qui plus est, 36% des « anglophones » présent au Québec selon la première langue officielle parlée sont nés à l’extérieur du Canada (et seulement 53% des anglophones sont nés au Québec!). En clair, l’immigration internationale et interprovinciale (provenant surtout de l’Ontario) est en train de gonfler rapidement les rangs de la communauté anglophone du Québec.
Finalement, M. Pratte, en se basant sur ce qui se passe à Laval, nous annonce que le Québec de demain sera à la fois « francophone » et « bilingue ». L’utilisation du terme « bilingue » évoquant spontanément, instinctivement, une égalité des langues, relève ici de l’enfumage rhétorique. Il serait plus exact de dire que le Québec que la situation à Laval nous annonce sera de moins en moins français et de plus en plus anglais et que le bilinguisme sera, comme en témoigne la hausse continue de l’unilinguisme anglais à Laval, de plus en plus le fardeau des seuls francophones (comme partout au Canada).
Ce texte de M. Pratte est emblématique du naufrage intellectuel d’une bonne partie des fédéralistes Québécois, qui sont incapables de sortir d’un Canada fantasmé pour voir le Canada réel, un pays qui a mis de côté les Québécois comme « peuple fondateur » en 1982 et où le français est en train de s’échouer d’un océan à l’autre.
« Frédéric Lacroix, l’un des analystes les plus lucides de notre situation linguistique, vient de se pencher sur l’état du français à Laval à partir des données de 2021.
Son blogue (fredericlacroix.quebec) devrait être un rendez-vous obligé pour quiconque s’intéresse sérieusement à notre langue. »
La ville de Laval, située au nord de Montréal, est la troisième ville en importance, en termes de taille de la population, au Québec. Laval, de par sa proximité à Montréal, est un lieu où s’établit, depuis au moins une vingtaine d’années, un grand nombre d’immigrants attirés par des logements (autrefois) relativement abordables.
En 2018, j’ai écrit un texte (La westislandisation de Laval) soulignant la chute rapide du poids démographique des francophones à Laval depuis 2001 et la montée concurrente de l’anglais. Ces données, je crois, jetaient une douche froide (et même très froide) sur les affirmations voulant que « le français va bien au Québec », que « nous avons fait beaucoup de progrès », que « le français recule, oui, mais l’anglais aussi », etc. Le déni de la réalité linguistique, qui est une spécialité de notre élite depuis au moins trois décennies, ne peut plus tenir pour peu que l’on se penche sur la dynamique qui règne à Laval. Cette dynamique est celle d’un recul du français, autant comme langue maternelle que comme langue parlée le plus souvent à la maison, recul accompagné d’une hausse de l’anglais, autant comme langue maternelle que comme langue parlée le plus souvent à la maison.
Voici une mise à jour incluant les données du recensement 2021.
Langue maternelle et langue parlée le plus souvent à la maison
Soulignons d’abord qu’en 2021, 31,5% de la population de Laval était d’origine immigrante. Cela constitue presque une personne sur trois. En termes de langue maternelle cependant, 35,5% de la population de Laval avait comme langue maternelle une langue autre que le français ou l’anglais. L’intégration de ce bloc au groupe francophone ou anglophone est donc une question vitale pour l’avenir du français à Laval.
Le tableau 1 fournit la proportion démographique de la population de Laval en fonction de la langue maternelle. En 2021, la proportion des francophones à Laval était descendue à 54,8% de la population seulement, soit une chute de 19,4 points en vingt ans. Pendant ce temps, les anglophones gagnaient trois points. Recul du français, avancée de l’anglais.
Tableau 1 : Poids démographique relatif des francophones, anglophones et allophones (langue maternelle) à Laval 2001-2021.
Année
Français (%)
Anglais (%)
Tierce (%)
2001
74,2
6,7
19,0
2011
62,2
8,0
29,8
2016
58,6
8,4
33,0
2021
54,8
9,7
35,5
La figure 1 illustre les données du tableau 1 sous forme graphique.
Figure 1 : Poids démographique relatif des francophones et anglophones (langue maternelle) à Laval 2001-2021.
Le tableau 2 fournit les chiffres pour la langue parlée le plus souvent à la maison. En 2021, la proportion des francophones était rendue à 62,1% de la population de Laval seulement, soit une chute de 15,4 points en vingt ans. Pendant ce temps, les anglophones gagnaient 5,6 points, ce qui correspond à un gain relatif impressionnant de 48,7%. Recul du français, avancée de l’anglais.
Tableau 2 : Poids démographique relatif des francophones, anglophones et allophones (langue parlée le plus souvent à la maison) à Laval 2001-2021.
Année
Français (%)
Anglais (%)
Tierce (%)
2001
77,5
11,5
11,0
2011
67,9
14,6
17,5
2016
65,1
15,4
19,5
2021
62,1
17,1
20,8
La figure 2 illustre les données du tableau 2 sous forme graphique.
Figure 2: Poids démographique relatif des francophones et anglophones (langue parlée le plus souvent à la maison) à Laval 2001-2021.
On constate aux tableaux 1 et 2 qu’il existe un décalage de 7,3 points entre la proportion du groupe francophone pour ce qui est de la langue maternelle et de la langue parlée le plus souvent à la maison (62,1%-54,8%) et un écart équivalent de 7,4 points pour les anglophones (17,1%-9,7%). En termes relatifs, les anglophones sont parvenus à recruter 76,3% plus de locuteurs à la maison qu’il n’y a d’anglophones langue maternelle tandis que pour les francophones, ce gain relatif n’est que de 13,3%.
En termes absolus, en 2021, il y avait 31 920 personnes de plus qui parlaient français à la maison relativement au nombre de francophones langue maternelle et 31 910 personnes de plus qui parlaient anglais à la maison relativement au nombre d’anglophones langue maternelle.
Bilan? Le groupe anglophone, même s’il est presque six fois moins important, relativement, que le groupe francophone, parvient à attirer la moitié des locuteurs qui effectuent un transfert linguistique à Laval! Dans cette ville autrefois aussi française que Québec le rapport de force entre l’anglais et le français est donc d’un facteur six… en faveur de l’anglais.
Langue de travail
Selon certains, il ne faudrait pas se soucier des variables « langue maternelle » et « langue parlée à la maison », qui relèveraient de la « sphère privée » car seule compterait la « langue d’usage publique ».
La langue de travail, selon l’OQLF, est une composante de cette langue d’usage publique. Voyons donc ce qu’il en est au travail. En 2021, 76,0% de la population de Laval travaillait « le plus souvent » en français tandis que 22,7% travaillait « le plus souvent » en anglais (les langues de travail tierces représentant seulement 1,3% du poids total). Les anglophones parviennent à imposer leur langue au travail dans une proportion 2,3 fois plus grande que la taille relative de leur groupe selon la langue maternelle. Pour les francophones, ce même ratio est de 1,4 seulement.
Et pour arriver à cette proportion de 22,7% de la population travaillant en anglais, on peut estimer, au premier ordre, que presque tous ceux qui parlent anglais à la maison (17,1%) travaillent en anglais et que les anglophones arrivent également à faire travailler en anglais environ 27% des allophones (plus d’un sur quatre) présents à Laval (langue parlée le plus souvent à la maison).
Conclusion
Depuis une vingtaine d’années la chute du français et la montée de l’anglais à Laval est spectaculaire. Certains nous enjoignent cependant d’ignorer ce que nous apprend cette dynamique linguistique et ce qu’elle signifie pour l’avenir du Québec.
Jean-Pierre Corbeil, par exemple, le seul chercheur interrogé dans un long article publié dans le Devoir en mai dernier (gracieuseté de Sarah R. Champagne, qui se distingue par ses articles qui sont en réalité de virulentes chroniques militantes), affirme qu’il faudrait détourner le regard de la « sphère privée » et que les indicateurs reliés à celle-ci ne seraient « pas les bons ». Ainsi, selon M. Corbeil, la commission Laurendeau-Dunton, qui a duré dix ans et mobilisé des milliers de chercheurs au Canada dans les années soixante, commission qui a recommandé l’ajout d’une question sur la langue parlée à la maison au recensement de 1971, se serait fourvoyé. Éclairant.
Ce même M. Corbeil admettait, dans un article datant de 2012, que si le français reculait bien à Laval, l’anglais reculait aussi et il prophétisait que c’est une tendance qui « allait se maintenir ». Comme on peut le constater aujourd’hui, M. Corbeil avait tout faux en 2012 et, au lieu d’admettre son erreur aujourd’hui, il nous enjoint maintenant à simplement détourner le regard.
A la limite, un tel argumentaire binaire rejetant la « sphère privée » pouvait tenir tant et aussi longtemps que le français et l’anglais reculaient conjointement dans cette même sphère. Mais à Laval, cela n’est plus le cas depuis au moins 15 ans. Dans un contexte où seul le français recule maintenant dans la « sphère privée » tandis que l’anglais avance, cette binarité argumentative revient à prôner un aveuglement volontaire. Et permet de constater que les indicateurs secondaires recommandés depuis longtemps par M. Corbeil sur de multiples tribunes (la langue parlée « régulièrement » au travail ou la connaissance des langues, par exemple), censés nous éclairer, obscurcissent plutôt le portrait de la situation réelle. Ces indicateurs secondaires, perclus de problèmes méthodologiques, sont justement « secondaires » et n’éclairent pas l’avenir.
Laval est le laboratoire du Québec de demain et la préfiguration de ce qui nous attend collectivement (à court terme!) si nous continuons à repousser collectivement les mesures structurantes que la situation linguistique –catastrophique- appelle et justifie.
Entrevue à l’émission « Même le week-end » avec Louis-Philippe Guy au fm 98,5 à propos du lien entre les volumes d’immigration et la crise du logement.
Statistique Canada publie, sur une base trimestrielle, des « estimations des composantes de la migration internationale ». C’est vers cette base de données qu’il faut se tourner pour obtenir un portrait à peu près réaliste, sans fard ou maquillage idéologique, de l’immigration internationale au pays.
La dernière publication, en date du 28 juin, fait voler en éclats tout le discours, parfaitement déconnecté, sur les « seuils d’immigration » (50 000? 70 000? 80 000?) au Québec. Discours utilisé afin de donner aux Québécois l’illusion qu’ils maitrisent encore leur destin au Canada.
Des hausses sans précédent
La figure 1 présente le nombre d’immigrants internationaux net (les données excluent l’immigration interprovinciale), incluant les immigrants temporaires et permanents par trimestre du troisième trimestre 1971 au premier trimestre 2023. Nous assistons à une hausse régulière des niveaux d’immigration trimestriels (concentrée au premier et deuxième trimestre de l’année surtout) depuis le début des années 2000. La hausse de l’immigration est particulièrement marquée à partir de 2017-2018 et atteint des sommets jamais vus dans l’histoire récente du Québec (44 105 personnes en trois mois) à partir du deuxième trimestre 2022.
Le record d’immigration depuis 52 ans (depuis que ces données sont disponibles) et été brisé au premier trimestre 2023 avec 47 085 personnes. L’immigration nette totale pour le premier trimestre de cette année est supérieure, d’un facteur cinq (5!) à la moyenne trimestrielle des 52 dernières années.
Figure 1
La figure 2 présente le volume d’immigration annuel net. Pour l’année 2022, nous en sommes à 154 373 immigrants internationaux. Ceci est 3,5 fois plus élevé que la moyenne annuelle des 52 dernières années. Durant les cinq dernières années (2018-2022), le Québec a reçu 420 100 immigrants internationaux, soit l’équivalent de 5% de la population totale du Québec en 2018.
Pour l’année courante (2ième trimestre 2022 au 1er trimestre 2023), le Québec a reçu 186 646 immigrants internationaux. Si l’immigration se poursuit à ce rythme, cela donnera 1,86 millions de nouvelles personnes au Québec d’ici une décennie. A ce rythme de croissance, le Québec dépassera donc facilement le cap du dix millions d’habitants d’ici 2033.
Figure 2
La figure 3 présente le taux de croissance annuel de la population du Québec dû à l’immigration internationale. En 2022, ce taux de croissance était de 1,8%. Ce qui n’est pas très loin du taux moyen de l’Afrique (2,19%).
Figure 3
Conclusion
Le taux de croissance pour l’année courante (2,15%) n’est pas très loin des taux de croissance maximum recensés lors du baby-boom (autour de 2,5-2,6% dans les années cinquante) qui a suivi la fin de la deuxième guerre mondiale.
Ces chiffres sont étourdissants. Alors que la CAQ fait des « consultations » pour savoir si on doit fixer le « seuil d’immigration » à 50 000 immigrants (permanents) par année ou bien à 70 000, l’on constate que ce 50 000, qui est supposé être un seuil annuel, entre maintenant à chaque trois mois seulement (si la tendance se poursuit).
Tout le débat sur les soi-disant « seuils » d’immigration est donc frappé d’irréalisme. La prétention de la CAQ ne pas réglementer l’immigration « temporaire » (qui n’est souvent temporaire que de nom) constitue en fait une capitulation et une soumission face au lobby patronal (qui veut de la main d’œuvre corvéable à bas salaire) et à Ottawa (qui vise 100 millions d’habitants au Canada en 2100).
Le fédéral n’arrête d’ailleurs pas d’annoncer des programmes ciblés pour augmenter encore plus les volumes d’immigration. Il procède aussi à des changements « secrets » dans des programmes pour atteindre ce but. Augmenter l’immigration le plus possible semble maintenant être l’objectif politique numéro un d’Ottawa.
A moins que ce volume d’immigration ne soit réduit radicalement bientôt, il faut comprendre que nous n’en sommes qu’au début d’une crise de logement probablement sans précédent dans l’histoire du Québec. Avec cette crise du logement vient une crise du système scolaire (qui ne pourra croitre assez vite pour accommoder tout ce monde) et une crise des services publics (qui risquent d’imploser sous la demande).
A ce rythme, le déclin historique du français qui a été enregistré lors du recensement 2021 fera pâle figure à côté de celui qui risque d’être constaté pour le recensement de 2026.
Pour ce qui est de la politique d’immigration, nous sommes maintenant en territoire inconnu et la situation actuelle est sans précédent dans l’histoire récente du Québec. La combinaison d’une natalité sous le seuil de remplacement des générations combinée à un des taux d’immigration parmi les plus élevés au monde garantit un recul, si ce n’est un effondrement du Québec français.
Des savants fous ont pris le contrôle de la politique d’immigration qui n’est plus au service du bien commun mais au service d’intérêts particuliers (le patronat).
Quant au gouvernement Legault, il semble avoir simplement tourné le dos -dans les faits- au Québec français.
Le commissaire à la langue française nouvellement nommé, M. Benoit Dubreuil, vient de déposer à l’Assemblée nationale son premier rapport d’activités. Il s’agit d’un document bien tassé d’une cinquantaine de pages qui contient plusieurs constats qui sont à mon avis accablants:
Recul du français : Le commissaire reconnait que le ciel est bleu, c’est-à-dire que le français recule au Québec pendant que l’anglais progresse (p. 45) : « Alors que le français recule, l’anglais dans la sphère privée progresse et n’est pas affecté négativement par la croissance rapide de l’immigration. L’augmentation de la présence de l’anglais comme langue maternelle et comme langue d’usage est un retournement historique… ».
L’immigration anglicise le Québec : Le tableau 4 du rapport (p.26) démontre que la « première langue officielle parlée » (PLOP, un indicateur problématique à mon avis, mais passons) est à 87,8% pour le français pour les non immigrants mais à seulement 54,3% pour les immigrants. Les immigrants sont 2,5 fois plus nombreux à avoir l’anglais comme PLOP que les non immigrants. En clair, l’immigration anglicise le Québec; cette conclusion est incontournable. Et le français est seulement marginalement plus présent pour les immigrants économiques sélectionnés par le Québec (60,3%) comparativement aux immigrants parrainés (55,5%) ou aux réfugiés (49,5%). Ce tableau illustre-dramatiquement-la faiblesse du français comme langue d’intégration des immigrants au Québec.
Qui plus est, la place du français est de seulement 44,9% pour les immigrants ayant bénéficié d’un permis d’études (l’anglais étant à 33,8%). L’éléphant dans la pièce ici, ce sont les institutions postsecondaires anglaises qui accueillent un nombre disproportionné d’étudiants internationaux (et futurs immigrants) et les intègrent à la communauté anglophone. Cela ne peut plus durer.
Langue privée/langue publique : Il existe un lien fort entre la langue privée et la langue publique (p.31). Pour ce qui est de la langue de travail, par exemple, seuls ceux qui parlent français à la maison utilisent majoritairement le français au travail. Ces données (déjà connues cependant) devraient normalement mettre un terme aux lubies de ceux qui prétendent qu’il existerait un comportement privé totalement disjoint du comportement public en ce qui concerne la langue. Les deux comportements sont fortement corrélés et sont des vases communicants.
L’immigration temporaire anglicise durablement : Si l’utilisation du français au travail par les immigrants s’est améliorée pour à partir des années 1980, on note une dégradation majeure entre 2016 et 2021 alors que la proportion de ceux qui travaillent en français de façon « prédominante » a chuté de 10 points (de 66,3% à 56,3%) et que l’anglais a augmenté de presque 10 points (à 31,1%). Le commissaire pointe du doigt l’explosion du nombre d’immigrants « temporaires » (346 000 personnes en 2022, soit 4% de la population!). Chez les immigrants temporaires, l’anglais s’établit comme langue commune (p.34).
Qui plus est (p.46) « le français est moins utilisé au travail chez les personnes immigrantes qui ont préalablement séjourné au Québec grâce à un permis d’études ou un permis de travail que chez celles qui sont arrivées comme demandeuses d’asile ou qui ont été admises sans expérience préalable ». En clair, la durée de séjour au Québec n’a pas d’effet francisant. Voilà qui démolit une autre idée reçue.
Le pays de naissance >langue commune : Le tableau 10 (p.37), qui présente la langue utilisée la plus souvent au travail par les immigrants en fonction du pays de naissance, est atterrant. Les immigrants provenant d’Inde, des Philippines, des États-Unis se distinguent par un usage quasi exclusif de l’anglais au travail (86,0%, 88,6% et 68,8%). Plusieurs autres pays, comme l’Égypte, l’Iran, la Syrie, la Chine se démarquent aussi par une utilisation très élevée de l’anglais au travail. Même les immigrants originaires du Mexique (des francotropes traditionnellement) utilisent l’anglais à hauteur de 23,9%; est-ce là un signe que de nombreux mexicains séjournent maintenant aux États-Unis avant d’arriver chez nous? Il est surprenant également de noter, par exemple, que les Français utilisent plus l’anglais au travail que les Algériens (11,6% contre 4,6%); un effet de l’accueil en anglais de milliers d’étudiants français annuellement à McGill?
Dans un pays normal, évidemment, il n’y aurait pas de lien marqué entre le pays de naissance et la langue de travail. Tout le monde utiliserait majoritairement la langue officielle. Le poids du français comme langue d’intégration est si faible au Québec que l’origine des immigrants pèse plus lourd que le concept de « langue commune ».
Langue des études postsecondaires : Le commissaire souligne l’impact déterminant des études postsecondaires sur la « langue d’usage public » (p.42). Le fait d’avoir étudié en anglais au cégep et à l’université a un impact énorme sur la préférence pour le service en français (qui est divisé par deux pour les francophones, divisée par 3,5 pour les allophones et augmenté d’un facteur 5 pour les anglophones). Il note (p. 47) : « Le fait d’avoir effectué ses études postsecondaires en anglais est étroitement lié à l’utilisation prédominante de l’anglais sur le marché du travail et dans l’espace public ».
Ce rapport pulvérise la prétention de la CAQ de ne pas tenir compte de l’immigration temporaire dans la planification de l’immigration. Cette immigration temporaire constitue en effet un vecteur d’anglicisation absolument majeur au Québec.
Le Commissaire mine également la prétention de la CAQ de conserver la politique du « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire, un libre-choix qui anglicise de façon majeure les allophones et, aussi, les francophones. Il est plus que temps d’imposer la loi 101 au cégep.
Mes bémols à la lecture de ce rapport sont peu nombreux. Les tableaux 2 et 3, par exemple, de la section « suivi de la situation linguistique » devraient à mon avis montrer les chiffres non pas pour les réponses uniques seulement, mais également après répartition égale des réponses multiples. Comme le taux de réponses multiples varie d’un recensement à l’autre, la non répartition de ces réponses ne permet pas d’effectuer dans le temps un suivi rigoureux de la situation.
Ce qu’il faut saluer ici, en plus des constats établis par le commissaire, c’est la clarté, la lisibilité du rapport déposé par celui-ci. Pour la première fois depuis probablement une génération la situation linguistique, dans un document officiel relevant de l’Assemblée nationale, est dépeinte clairement, sans fard, et devient intelligible pour le commun des mortels. Il faut contraster ce rapport avec les volumineuses briques déposées aux 5 ans par l’Office québécois de la langue française, briques contenant des milliers de chiffres mais aucune synthèse et qui ont servi pendant longtemps à étouffer plutôt qu’à nourrir le débat. La création de ce poste est peut-être l’aspect le plus « structurant » de la loi 96.
Chose certaine, la classe politique pourra difficilement continuer, comme elle l’a fait en grande partie jusqu’à présent, d’ignorer ces constats.
« Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix estime que l’enseignement supérieur est l’un des principaux vecteurs d’anglicisation du Québec. Il déplore qu’un établissement francophone comme HEC Montréal doive augmenter son offre de formations en anglais pour concurrencer ses rivales anglophones.
« La langue des études terminales a un impact énorme sur la langue de travail », dit l’auteur de Pourquoi la loi 101 est un échec, publié en 2020, qui a remporté le prix du président de l’Assemblée nationale remis à l’essai politique de l’année.
Le chercheur note que la déréglementation des droits de scolarité des étudiants étrangers, décrétée en 2018 par le précédent gouvernement libéral, encourage les universités à recruter davantage à l’international. Les étudiants étrangers rapportent gros : les droits de scolarité pour les programmes courts à HEC Montréal s’élèvent à 11 400 $ pour les étudiants venus d’ailleurs, comparativement à 2300 $ pour les Québécois.
Le MBA en anglais, lui, coûte 60 000 $ aux étudiants étrangers. Environ 40 % des personnes qui y sont inscrites proviennent de l’étranger, indique HEC Montréal. Trois étudiants sur dix à ce programme de deuxième cycle en anglais sont déjà résidents permanents ; le reste a la citoyenneté canadienne. Ce MBA en anglais est offert en présence à Montréal, au nouveau campus de HEC Montréal au centre-ville, à compter de l’automne 2023.
Statistique Canada a démontré en 2021 que la moitié des étudiants étrangers deviennent résidents permanents, rappelle Frédéric Lacroix. Ces étudiants dits « internationaux » n’ont pas l’obligation d’apprendre le français durant leurs études.
Pour accorder par la suite la résidence permanente, Québec exige « la connaissance du français, mais non l’usage du français », rappelle le chercheur. Il estime que les étudiants étrangers ne devraient pas accéder à la résidence permanente au Québec s’ils sont incapables de faire « usage » du français dans leur vie de tous les jours. »