Pourquoi la loi 101 est un échec: entretien avec Frédéric Lacroix à propos de son livre événement

Mathieu Bock-Côté, Journal de Montréal, 15 octobre 2020

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix s’est fait connaître depuis quelques années pour ses analyses d’une grande lucidité sur la situation du français au Québec. Il publie ces jours-ci son premier livre, Pourquoi la loi 101 est un échec. Il s’agit d’un véritable événement intellectuel: pour la première fois, vraiment, nous avons un véritable portrait de la situation du français au Québec, délivré du maquillage idéologique qu’on utilise trop souvent pour l’enjoliver.

Mathieu Bock-Côté: Que trouve-t-on dans ce livre?

Frédéric Lacroix: On y trouve une synthèse complète de la situation du français (et de l’anglais) au Québec. Mon ambition, en écrivant ce livre, était de fournir à ceux qui s’intéressent à l’avenir du Québec français un portrait de la situation actuelle et de son évolution probable. Car il est difficile de se faire une tête sur la question linguistique; les informations sont dispersées, contradictoires et souvent inaccessibles. J’ai souhaité écrire un livre qui rassemble l’ensemble des données pertinentes, de façon à permettre à chacun de comprendre ce qui se passe avec le français au Québec. 

Je souhaitais également fournir un état des lieux le plus objectif possible. Pour atteindre ce but, j’ai fait appel au concept de «complétude institutionnelle», bien connu en sociologie, concept qui relie la vitalité d’une langue à l’ampleur du réseau institutionnel qui lui est attaché (hôpitaux, universités, cégeps). Le portrait que je trace est donc chiffré et quantitatif, et s’appuie sur la complétude institutionnelle propre à chaque communauté linguistique, anglophone et francophone, ce qui permet de tirer des conclusions solides. C’est ce qui distingue ce livre, à mon avis, de tous les autres qui ont été écrits sur la question linguistique. Mon livre se veut donc une synthèse exacte, scientifiquement fondée, tout en étant accessible au grand public.


MBC: Quels étaient les objectifs initiaux de la loi 101? Et quels objectifs lui prête-t-on aujourd’hui?

FL: Les objectifs de la Charte de la langue française sont énumérés dans le «livre blanc» publié par Camille Laurin un peu avant le dépôt de son projet de loi. Ces objectifs sont ceux spécifiés par la commission Gendron, une commission d’étude de la question linguistique lancée par le Parti libéral du Québec en réponse à la crise de Saint-Léonard de la fin des années soixante. L’objectif majeur de la loi 101 est «d’orienter les options linguistiques des immigrants», une litote qui signifie que la charte est conçue afin que l’assimilation linguistique des immigrants se fasse principalement vers le français au lieu de l’anglais, à l’avenir (l’assimilation des immigrants se faisait à 85% à l’anglais avant la charte). La charte souhaitait rehausser le statut du français et en faire la «langue commune», c’est-à-dire la langue utilisée lors des échanges entre groupes linguistiques au Québec. La charte venait aussi agir pour améliorer les conditions économiques des francophones et leur donner accès aux emplois bien rémunérés, emplois qui étaient quasiment exclusivement réservés aux anglophones auparavant.

Notons que la charte a été combattue vigoureusement par Ottawa dès son adoption par l’Assemblée nationale du Québec. Dès 1979, tout le chapitre III, chapitre qui faisait du français la langue officielle de la justice et du droit, a sauté. Trudeau père a ensuite procédé au rapatriement de la Constitution canadienne, en 1982, pour invalider les dispositions visant la langue d’enseignement dans les écoles primaires et secondaires. Ottawa a livré une véritable guerre juridique contre la charte, chose qui continue encore de nos jours.

Aujourd’hui, le Québec semble avoir abandonné toute prétention de faire du français la langue commune et a sombré à nouveau dans le bilinguisme systématique qui était en place avant la charte. Le Québec semble s’être résigné au service minimum, soit à ce que la charte ne fasse qu’assurer – et pas toujours – la disponibilité de services en français au Québec. Face à Ottawa, Québec a donc complètement capitulé et a adopté, hypocritement, tout en assurant cœur sur la main que le «français est la langue officielle», la Loi sur les langues officielles fédérale, c’est-à-dire est venu assurer à l’anglais au Québec un statut à quasi-égalité avec le français. Dans les faits, le Québec est aujourd’hui, comme avant la loi 101 de 1977, une «province» quasi intégralement bilingue. Il ne faut pas se surprendre, alors, que l’anglais, langue de la majorité canadienne et continentale et langue des nouveaux empires numériques (Google, Facebook, Netflix, etc.), joue maintenant le rôle de langue commune à Montréal et que les immigrants allophones s’assimilent pour moitié au groupe anglophone.


MBC: La loi 101, un échec, vraiment? N’êtes-vous pas trop sévère?

La charte n’a jamais atteint son objectif principal, qui était de faire en sorte que la nette majorité des immigrants s’intègrent au Québec français. Par là, on entend que 90% d’entre eux devraient adopter éventuellement le français comme langue parlée à la maison afin d’assurer la stabilité démographique du groupe francophone au Québec. Or nous n’en sommes qu’à 50% environ et tout indique que le plafond est atteint, c’est-à-dire que les effets de la charte actuelle sont épuisés. De plus, on a noté, lors du recensement de 2016, une nette accélération de l’assimilation des jeunes francophones à Montréal. 

Dans mon livre, je démontre que, depuis 2001, une «nouvelle dynamique linguistique» s’est installée au Québec, dynamique marquée par un recul (historique) du poids des francophones et une augmentation du poids des anglophones, augmentation qui est due principalement à l’assimilation linguistique massive, complètement hors de proportion avec le poids démographique réel des anglophones (qui est de 8,1% seulement), des allophones à l’anglais.

Cela signifie que le français va continuer à régresser dans l’avenir prévisible et que le destin qui nous attend est celui de toutes les minorités francophones en Amérique, c’est-à-dire la minorisation et la disparition. À moins, bien sûr, que des gestes courageux et structurants ne soient posés.


MBC: Est-il trop tard?

FL: Non. Comprendre la mécanique de notre déclin signifie aussi que les clés pour intervenir avec succès nous deviennent accessibles. Ces clés peuvent se résumer ainsi: revenir au «français langue commune», mettre fin au bilinguisme de l’État québécois, mettre en place une politique culturelle adaptée à la réalité numérique de notre époque et, surtout, rehausser massivement le financement des institutions francophones (cégeps, universités et hôpitaux) afin d’assurer au Québec français une «complétude institutionnelle» proportionnelle à son poids démographique.

Les tendances pour le Québec français sont mauvaises et il reste peu de temps pour les redresser, dit Frédéric Lacroix

Entrevue avec l’auteur Frédéric Lacroix : Alors que le plan d’envergure du ministre Simon Jolin-Barrette se fait attendre, l’auteur publie un livre coup de poing intitulé «Pourquoi la loi 101 est un échec». Si rien n’est fait rapidement, l’avenir du français comme langue d’usage dominante au Québec est plutôt sombre.

La situation du français au Québec

Entrevue de Frederic Lacroix à l’émission de Mathieu Bock-Côté, les idées mènent le monde.

Comment se présente la situation du français au Québec? Cette question, qui traverse toute notre histoire mais qui s’était un peu effacée de notre vie politique depuis une vingtaine d’années vient de resurgir au cœur de l’actualité. Les Québécois, malgré l’optimisme affiché de leurs élites, redécouvrent la fragilité de leur langue et à travers cela, de leur identité. Il faut néanmoins aller plus loin : en quoi la situation présente est-elle nouvelle? Comment expliquer la régression du français? Quelles en sont les conséquences politiques et culturelles? Risquons-nous un jour de frapper un point de non-retour? Pour nous éclairer, je reçois aujourd’hui le chercheur indépendant Frédéric Lacroix, qui régulièrement, publie dans les pages de L’Aut’Journal des études très fines sur les différents aspects de la situation du français dans notre pays.

Pourquoi la loi 101 est un échec

La situation du français au Québec entre rigueur et conviction.

Entretien
avec Frédéric Lacroix

En quoi la Charte de la langue française est-elle un échec? Le mot n’est-il pas trop fort?

Il faut juger la charte eu égard aux objectifs qu’elle visait. En déposant le projet de loi de la Charte de la langue française en 1977, Camille Laurin avait affirmé qu’avec cette loi le Québec serait « maintenant et pour toujours français ». Cette idée a pénétré profondément les esprits. À un point tel que Camille Laurin croyait même que la charte, la fameuse « loi 101 », avait sécurisé les Québécois jusqu’à leur faire penser que leur langue et leur culture pourraient survivre et s’épanouir même s’ils restaient partie intégrante du Canada, ce qui était selon lui une des raisons de la défaite au référendum de 1980. Avec cette loi, les Québécois se sont convaincus qu’ils pouvaient avoir le beurre et l’argent du beurre; profiter du confort canadien, éviter le risque de l’indépendance et conserver la langue française.

Plus de quarante ans après, les données démontrent un recul majeur, catastrophique même, du français au Québec. À titre d’exemple, l’Office québécois de la langue française vient de publier une étude indiquant que 63% des entreprises de Montréal exigent la connaissance de l’anglais, et ce, même quand le poste à pourvoir ne nécessite pas de compétence linguistique particulière en anglais; l’anglais est exigé automatiquement. On se rappellera que l’article 46 de la charte stipule pourtant qu’« il est interdit à un employeur d’exiger pour l’accès à un emploi ou à un poste la connaissance ou un niveau de connaissance spécifique d’une langue autre que la langue officielle, à moins que l’accomplissement de la tâche ne nécessite une telle connaissance ». Les articles de la charte ont de moins en moins d’emprise sur la réalité. D’un côté, la charte nous assure que la langue officielle du Québec est le français; de l’autre, le premier ministre du Québec tient ses conférences de presse en français et en anglais et tous les services gouvernementaux sont disponibles en anglais pour tous. Le gouvernement s’apprête même à investir des dizaines de millions de dollars pour agrandir le collège Dawson, qui est pourtant déjà le plus gros cégep (et un cégep anglophone).

La charte, et toute la symbolique historique qui vient avec, camoufle la réalité du bilinguisme de l’État québécois. Elle nous empêche de prendre conscience de la réalité. Il faut donc oser le dire tout haut: la Charte de la langue française est un échec! Elle n’empêche pas le recul du français et n’empêchera pas la transformation du Québec en gros Nouveau-Brunswick (ou en Louisiane). Avant de prétendre redresser une situation, il faut comprendre ce qui se passe, il faut partir de la réalité.

Vous dites que nous sommes dans une « nouvelle dynamique linguistique ». Quelle est-elle?

Cette « nouvelle dynamique linguistique », c’est celle qui a émergé depuis une quinzaine d’années et qui peut être résumée ainsi: le français recule alors que l’anglais avance. Depuis 1871, le poids démographique des francophones au Québec n’était jamais descendu en bas de 80%. Il est maintenant de 78%, après avoir chuté de 3,4 points en quinze ans: un record. Il baisse aussi du côté de la langue parlée à la maison, et presque aussi rapidement. Le poids démographique des anglophones, quant à lui, est quasi stable du côté de la langue maternelle et augmente du côté de la langue parlée à la maison. Nous sommes donc dans une situation inédite historiquement.

Qu’est-ce qui explique la hausse de l’anglais et la chute du français? L’augmentation des volumes d’immigration depuis 2003, certes, mais aussi, et surtout, la force renversante de l’anglais comme langue d’intégration des immigrants au Québec. Alors que les anglophones comptent pour seulement 8,1% de la population, ils intègrent presque la moitié des immigrants allophones qui s’établissent chez nous. Le rapport de force entre l’anglais et le français, pour ce qui est de l’intégration des immigrants, est de dix pour un en faveur de l’anglais! C’est considérable. Mais en réalité, cela a toujours été ainsi. Cette « nouvelle dynamique linguistique » n’est donc pas nouvelle. Néanmoins, elle était camouflée par l’exode hors Québec des anglophones et des allophones anglicisés, ainsi que par l’important taux de natalité des francophones (qui n’existe plus). La fin de ces deux facteurs a mis à nu le rapport de force défavorable au français au Québec. Cela s’est manifesté de façon incontestable dans les quinze dernières années. Le roi est nu!

Chacune et chacun – en politique, dans les affaires, dans les médias, dans les arts, dans la société civile – y va de son avis sur la question linguistique au Québec. Ces opinions ou analyses résistent-elles à l’épreuve des faits?

La question linguistique est complexe et beaucoup de facteurs affectent la vitalité d’une langue. Il est difficile de se faire une tête sur la question, car la documentation est éparse, chaque étude ne présente qu’une petite partie de la réalité, etc. Aucune synthèse de bonne qualité n’est accessible. Il est très difficile de se faire une idée claire de la situation sans investir un temps considérable à fouiller la documentation. Mon souhait en écrivant ce livre était d’offrir au grand public une synthèse, la plus complète et la plus scientifique possible, de cette importante question. Pour que chacun puisse avoir une idée de ce qu’il en est réellement. Et puisse avoir une opinion fondée sur les faits.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur le concept de « complétude institutionnelle »?

Le concept de « complétude institutionnelle » est une façon objective d’analyser les rapports de force entre les langues en fonction du réseau institutionnel propre à chaque communauté linguistique. On doit ce concept au sociologue Raymond Breton. L’essentiel de cette idée peut se résumer ainsi: plus une communauté possède un réseau d’institutions développé, moins ses membres auront tendance à s’assimiler aux groupes environnants. Dans mon livre, j’étends la portée de ce concept et je l’utilise pour quantifier les rapports de force entre les groupes linguistiques au Québec, dégageant ainsi mon analyse d’un regard purement subjectif et fondé sur une simple « opinion ». Le concept de « complétude institutionnelle » n’a jamais, à ma connaissance, été appliqué directement à l’analyse de la situation linguistique au Québec.

La situation du français au Québec est-elle liée au statut politique du Québec?

Cela me semble évident. Le statut du français au Québec est intimement lié à notre statut politique. Qui est celui d’une province, soit d’un demi-État. La dynamique linguistique au Québec est déterminée non pas par les frontières « provinciales », mais par les frontières du pays auquel le Québec province appartient, soit le Canada. Au Canada, le français est une langue minoritaire et qui recule à chaque recensement. L’anglais est une langue majoritaire et assimilatrice. Un des problèmes majeurs de la Charte de la langue française est qu’elle a été rédigée comme si le Québec était déjà indépendant. C’était là vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. L’indépendance n’est pas advenue. La charte devrait en prendre acte et tenter de compenser, en particulier, les effets délétères que la politique linguistique fédérale, la Loi sur les langues officielles, a au Québec.

Il faut donc prendre acte de l’échec de l’indépendance et refondre la politique linguistique en conséquence. Il faut que la politique linguistique du Québec vise à redresser le statut du français avec les moyens dont nous disposons actuellement. Car la situation est urgente. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre une éventuelle indépendance. Il faut agir tout de suite.

L’assimilation en douce

Publié dans L’aut’journal

Quiconque magasine actuellement les écoles secondaires pour son enfant aura compris que l’anglais semble, si on se fie à la façon dont les écoles se mettent en marché, être quasiment la seule matière au programme dans un grand nombre d’écoles privées (et certaines écoles publiques). Ces écoles mettent de l’avant, comme les éclairs au chocolat, madeleines, et autres clafoutis dans les vitrines des pâtisseries, de l’anglais, encore de l’anglais, toujours plus d’anglais, pour attirer les clients, c’est-à-dire les futurs élèves. Après les concentrations « d’anglais enrichi », on passe maintenant à la vitesse supérieure en offrant carrément des filières « d’immersion anglaise » où l’élève, en plus des cours d’anglais réguliers répartis dans un cycle, fait des journées complètes en anglais, c’est-à-dire que toutes les activités scolaires se déroulent in english.

Étrange. Car l’article 210 de la Loi sur l’instruction publique (LIP) interdit spécifiquement l’immersion anglaise. Cet article a été inséré dans la LIP car il est connu, démontré, prouvé que l’immersion anglaise, dans le contexte qui est le nôtre, avec l’anglais qui bénéficie d’un statut supérieur au français (même au Québec), est l’antichambre de l’assimilation. D’où l’encadrement des cours d’anglais par la loi qui spécifie qu’une « commission scolaire francophone dispense les services éducatifs en français ». Les écoles privées, grassement financées par le gouvernement, sont-elles soumises à la LIP?

Et cet article 210 a été inséré dans la loi bien avant le déferlement numérique que nous vivons aujourd’hui où l’élève est déjà en immersion anglaise permanente à travers soit les jeux vidéo, soit à travers Netflix, YouTube, Instagram et autres TikTok. L’univers numérique est en train de saboter, à très grande échelle, la transmission de la culture québécoise. Quiconque a des enfants aura pu remarquer que quelque chose ne tourne plus rond. La transmission de notre culture est enrayée.

Dans ce que les écoles mettent de l’avant, il n’est plus nulle part question du français, de l’espagnol, de la littérature, de la musique, de l’histoire, etc. Je ne blâme pas les écoles. Ce sont les parents qui demandent frénétiquement toujours plus d’anglais pour leurs jeunes.

Pourquoi? Parce que plusieurs parents ont conclu que l’avenir de leurs enfants sera en anglais. Le courant est tellement fort que ces mêmes parents donnent maintenant des prénoms anglophones ou américains à leurs bambins. Normal. On leur facilite ainsi l’intégration dans l’anglosphère. C’est aussi ainsi que l’on voit pulluler des garderies avec des programmes d’immersion anglaise, des écoles primaires offrant 5 mois d’anglais exclusif en sixième année, des parents francophones qui parlent en anglais à  leurs bambins pour leur donner « une longueur d’avance », etc. Au Québec, le français est lentement ravalé au rang de langue seconde.

Pour ces parents, il s’agit d’un désir assumé d’assimilation. Ils estiment ainsi améliorer les conditions socio-économiques futures de leur progéniture. On ne peut pas leur donner tort. Encore aujourd’hui, il est plus payant de travailler en anglais que de travailler en français au Québec.

Mais pour une autre partie des parents, il s’agit de la force des événements, d’une capitulation par dépit; le courant, d’une force inouïe, les emporte. 

Face à cette absolue catastrophe, que fait l’État québécois? Il priorise le renforcement du postsecondaire anglophone dans son projet de loi 66 en finançant massivement l’agrandissement de Dawson et McGill; au moins 750 millions de dollars qui s’ajoutent à un surfinancement déjà massif des institutions anglophones qui dure depuis des décennies. L’État québécois finance une véritable politique d’assimilation de la majorité francophone.

Les parents ont parfaitement compris le message. Money talks. Aucun ne souhaite que ses enfants ne fréquentent des institutions de seconde zone, c’est-à-dire francophones. La filière de l’immersion anglaise au secondaire prépare les jeunes à intégrer le postsecondaire anglophone.

M. Legault semble avoir décidé de s’inscrire dans l’Histoire comme fossoyeur du Québec français.

Seul l’État québécois, le plus puissant d’entre nous comme disait René Lévesque, est en mesure de poser des gestes forts, structurants, majeurs en faveur du français, des gestes qui feront penser que nos enfants peuvent avoir un avenir en français. Si cela n’est pas fait bientôt, le courant deviendra, et plus tôt que l’on croit, irréversible.

Au Parti Québécois, quel chef pour la langue?

Publié dans L’aut‘journal

Sylvain Gaudreault

Le meneur de la course, Sylvain Gaudreault n’avait pas, à l’heure de mettre sous presse, de section spécifique traitant de la question linguistique sur son site web. Il y avait, par contre, une section traitant de l’immigration, question connexe à la question linguistique.

Une proposition majeure de M. Gaudreault est celle de « dépolitiser » les seuils d’immigration en confiant la tâche à un « observatoire indépendant » qui conseillerait le gouvernement sur le seuil à favoriser, recyclant ainsi une idée qui apparaissait déjà dans la plateforme de Jean-François Lisée en 2018.

Disons-le simplement, cette idée était mauvaise il y a deux ans et elle est toujours mauvaise aujourd’hui. La tentation de repousser la question radioactive de l’immigration hors du domaine politique et dans la cour des soi-disant « experts » relève, à mon avis, d’une abdication de leadership.

M. Gaudreault prend soin de spécifier que c’est bien l’Assemblée nationale qui déciderait et non les « experts ». Salutaire nuance. Mais il faut reconnaitre qu’il existe un risque réel que les « experts », la plupart bénéficiant probablement de chaires de recherche du Canada ou de fonds fédéraux, orientent le débat dans un sens qui n’est pas celui des intérêts du Québec.

En dernière analyse, la question de l’immigration ne peut être tranchée de façon « objective »; il ne s’agit pas d’une équation à résoudre ou d’un problème mathématique admettant une solution unique. Il s’agit d’une équation mal posée admettant un ensemble de solutions possibles, dépendant des orientations et des choix qu’une société veut faire. Ce qui manque ici, c’est le signal politique que les volumes d’immigration sont excessifs et que cette politique, héritage du PLQ, ne sert pas les intérêts du Québec. Nul besoin d’experts pour le savoir. Cette proposition de M. Lisée est une des raisons, à mon avis, de l’échec retentissant du PQ aux élections de 2018.

Une proposition ciblant clairement le français est celle de l’exigence de la maitrise du français comme condition d’admission pour l’immigration au Québec. C’est une autre proposition recyclée de la plateforme de M. Lisée. Cette idée est intéressante. Elle est cependant à double tranchant : d’un côté elle séduit car alors, la francisation des allophones serait largement réalisée avant leur venue au Québec, diminuant peut-être l’anglicisation de ceux-ci (ce n’est pas certain car l’anglicisation s’effectuerait probablement quand même de par les contraintes du marché du travail de Montréal, un marché du travail anglicisant).

De l’autre, cette idée est également un aveu d’échec et une admission que la vitalité du français au Québec n’est pas suffisante pour intégrer les immigrants allophones au Québec français. Si cela est le cas, ne devrions-nous pas nous pencher d’abord sur les causes de cette incapacité du français à s’imposer en sol québécois? En nous demandant, par exemple, si le bilinguisme quasi intégral de l’État québécois n’est pas une source du problème? Ou si la Loi sur les langues officielles fédérale, qui met le français sur un pied d’égalité avec l’anglais, au mépris de la réalité du rapport de force favorable à l’anglais, ne constitue pas une façon d’assurer hypocritement, en pratique, l’anglais comme « langue commune » au Canada?

Deuxièmement, l’exigence de la connaissance du français avant la venue assume que la question de l’intégration des immigrants se réduit essentiellement à la langue. Or, c’est faux. D’autres facteurs, culturels, entrent en compte. L’intégration linguistique tient aussi aux contraintes du milieu (langue des études et du travail, par exemple) et à un désir de s’intégrer.

Il est connu, par exemple, que les immigrants hispanophones s’intègrent bien (à hauteur de 75% vers le français), même s’ils ne connaissent pas tous le français à l’arrivée. Cela tient à une certaine proximité culturelle. Il semble contreproductif de cesser de les sélectionner sous prétexte d’une absence de connaissance du français. De plus, l’exigence de la connaissance du français provoquerait probablement une chute radicale du nombre d’immigrants admis étant donné que les candidats éduqués, maitrisant le français, ne sont pas en nombre illimité. Est-ce là une astuce pour diminuer les seuils sans avoir l’air d’y toucher? Il serait préférable d’être transparent.

Joint par téléphone, M. Gaudreault a expliqué qu’il allait dévoiler le détail de ses propositions linguistiques dans une partie ultérieure de la course et que la question linguistique ne le laissait pas indifférent. Il se dit « extrêmement préoccupé » par l’anglicisation de la région de Montréal et par l’ampleur des transferts linguistiques des allophones qui vont vers l’anglais. Il dit vouloir une « réécriture de la loi 101 » pour l’adapter à l’évolution du monde depuis l’adoption de la loi 101 en 1977. Il souhaiterait également donner un caractère « supralégislatif » à la loi 101, afin de véritablement en faire une Charte et lui donner un poids juridique plus important (une proposition que fait Éric Poirier dans son livre « La Charte de la langue française : ce qu’il reste de la loi 101 quarante ans après son adoption »).

M. Gaudreault confirme également ce qu’un article de La Presse avançait, soit que celui-ci voudrait « réduire le financement des cégeps anglophones au poids de la minorité historique anglophone du Québec » et affirme qu’il souhaite que Montréal soit « aussi français que Toronto est anglais » en contraignant le Ville de Montréal à faire la promotion du français. La première proposition le place certainement dans le camp de ceux que l’on appelait autrefois les « purs et durs ».

Paul Saint-Pierre Plamondon (PSPP)

PSPP est clairement le candidat qui se démarque côté langue. Il faut reconnaitre qu’il a certainement réfléchi à cette question en profondeur. Sur son site de campagne, il affirme proposer des « mesures musclées pour la langue française ». Le diagnostic qu’il établit est accablant (et juste). Les mesures proposées sont en conséquence:

1) Revoir le financement des cégeps et des universités et octroyer au postsecondaire anglophone un financement proportionnel au poids démographique de la « minorité historique anglophone »;

2) Imposer une proportion maximale de cours en anglais pour les universités et cégeps de langue française;

3) Imposer l’unilinguisme français pour les communications entre l’État et les personnes morales;

4) Appliquer la loi 101 aux entreprises à charte fédérale, notamment les aéroports et les banques;

5) Élargir l’application de la loi 101 aux entreprises de 25 à 50 employés;

6) Resserrer les critères qui permettent aux entreprises d’exiger l’anglais à l’embauche.

Le premier volet de la première proposition rejoint celle de M. Gaudreault. Le deuxième volet (les universités) est d’une audace considérable. Ensemble, ces deux volets auraient très certainement un immense impact sur la vitalité du français au Québec. L’opposition à ces mesures de la part de ceux qui profitent du statu quo serait également considérable. PSPP ferait face à une opposition d’une ampleur supérieure à celle qui a accueilli la loi 101 en 1977. Aurait-il le cran d’affronter cette tempête?

PSPP s’inquiète aussi du bilinguisme-à-la-demande des services de l’État québécois, bilinguisme qui nuit considérablement à l’intégration des allophones. Il souhaite conserver des services en anglais pour la « minorité historique anglophone » (qu’il faudrait cependant définir… sont-ce les « ayants droits de la Charte?) tout en imposant l’unilinguisme français dans les interactions entre les allophones et l’État. Mais signe que le désir d’imposer l’unilinguisme français à certaines catégories de citoyens tout en maintenant des services bilingues pour les autres relève de la quadrature du cercle, PSPP n’a pas de solution claire à mettre de l’avant et propose simplement de « lancer une réflexion » sur ce sujet.

En Ontario, par exemple, grâce à la Loi sur les services en français, les services du gouvernement sont théoriquement « bilingues », donc offerts en français et en anglais. Mais, comme la maitrise du français en Ontario est chose relativement rare, les services du gouvernement ontarien sont en réalité, à toutes fins pratiques, unilingues anglais.

Au Québec, comme le bilinguisme est rendu la norme, surtout chez les jeunes, toute tentative de restreindre l’usage de l’anglais, du moins à l’oral, dans les services gouvernementaux me semble vouée à l’échec. Les Québécois, peuple vaincu, ne sont pas du genre à refuser de parler anglais, même s’ils sabotent ainsi l’intégration des allophones. Par exemple, Montréal est une ville de langue française selon la loi, ce qui n’empêche par la mairesse de Montréal d’émettre des communiqués en bilingue ou même « d’oublier » de parler français à certaines occasions. La loi est une chose, le rapport de force réel entre les langues en est une autre. Pour atteindre le but désiré, la loi doit absolument tenir compte du contexte sociologique et du rapport de force entre les langues.

Comment imposer le français dans les services gouvernementaux alors que l’immense majorité des québécois se fait une joie et un devoir de parler anglais dès qu’ils détectent la moindre trace d’accent chez leur interlocuteur (un trait culturel condamnable, qui s’explique par la trop longue infériorisation de la langue française au Canada, infériorisation qui a été intériorisée par les francophones)?

La seule façon d’imposer le français dans les interactions entre l’État et les allophones serait probablement de décréter l’unilinguisme français des services de l’État. Cela n’empêcherait pas, à mon avis, une large utilisation de l’anglais dans les services à l’oral comme c’est le cas actuellement, par exemple, dans les hôpitaux et dans à peu près tous les services gouvernementaux. Ainsi, les services en anglais sont offerts spontanément sur demande, même si aucune loi ne force le bilinguisme dans certains centres hospitaliers régionaux (par exemple). Ceci est facilité par le très haut niveau de bilinguisme au Québec, ainsi que par le désir qu’ont plusieurs de « pratiquer leur anglais ». Il est à noter que cette situation serait exactement le contraire de celle de l’Ontario; alors qu’il règne un bilinguisme de façade et un unilinguisme de fait en Ontario, il y aurait alors au Québec, si l’unilinguisme des services était déclaré, un unilinguisme officiel et un bilinguisme de fait. Cependant, l’unilinguisme officiel serait probablement utile pour limiter l’offre de services en anglais à l’écrit pour les allophones et favoriser ainsi leur intégration au Québec français.

L’autre voie possible pour limiter l’offre de services en anglais aux allophones serait de territorialiser soigneusement les services en anglais, qui ne seraient accessibles qu’à certains endroits bien précis, là où le nombre d’anglophones le justifie. Cette politique est celle du gouvernement du Canada (pour le français). Bien sûr, cette mesure va totalement à l’encontre des tendances à l’informatisation, à la numérisation et à l’offre de services en ligne, choses qui sont le contraire du principe de territorialité et qui facilitent l’accès aux services en anglais pour tous au Québec.

PSPP a aussi annoncé qu’il souhaitait une réduction des seuils d’immigration (à 30 000 par année environ) donnant par là un signal qu’il souhaite rompre avec la politique migratoire du PLQ.

Frédéric Bastien

La question linguistique semble intéresser assez peu Frédéric Bastien. M. Bastien se concentre plutôt sur deux propositions: la réduction des seuils d’immigration (à 25 ou 30 000 par année) et la défense de la laïcité face à Ottawa. Lui aussi souhaite que le Québec sélectionne (seulement?) des immigrants déjà francisés. À l’heure de mettre sous presse, son site de campagne ne contenait aucune proposition concernant la langue spécifiquement.

Mentionnons, parce que cela est pertinent, que M. Bastien est professeur à Dawson College, le plus gros cégep au Québec (anglophone). Cela semble teinter sa vision de la question linguistique, par exemple, la question de la loi 101 au cégep. Par le passé, il s’est opposé à deux reprises, via des lettres ouvertes, à l’extension des clauses scolaires de la Charte au niveau collégial. Une première fois en 2012 alors que Pierre Curzi avait réussi à faire adopter l’extension de la loi 101 au cégep dans le programme péquiste.

Cette lettre de 2012, publiée par la Presse, est particulièrement surréaliste. Dans cette lettre, M. Bastien accuse les « purs et durs » de propager une « vision alarmiste » en affirmant que les cégeps anglais sont des machines à assimiler (ce qui est vrai), que les étudiants qui fréquentent le collégial anglais s’inscriront ensuite à l’université en anglais (ce qui est vrai pour 90% d’entre eux) et que le cégep anglais contribue à l’anglicisation du marché du travail à Montréal (ce qui est vrai). Cette lettre se lit comme un communiqué de la Fédération des cégeps.

On peut imaginer que M. Bastien ait pu évoluer sur la question depuis, mais seulement, en 2017, alors que M. Lisée était en difficulté avec ses propositions farfelues sur la langue, M. Bastien s’est fendu d’une nouvelle lettre ouverte, cette fois dans le Devoir, pour encore une fois s’opposer à la loi 101 au cégep et prétendre que celle-ci « aurait un impact limité sur la situation du français ».

Disons que je ne partage pas du tout cet avis. La loi 101 au cégep aurait un impact majeur sur la vitalité du français au Québec. Et c’est bien pour cela que cette mesure est si décriée et combattue par nos frileuses élites depuis plus de deux décennies; elle mènerait à une profonde modification des rapports de force entre les langues au collégial, modification qui percolerait ensuite dans le reste de la société.

Cependant, le rôle fait l’homme et il est possible que M. Bastien ait cheminé depuis.  Dans une vidéo mis en ligne sur sa page Facebook, M. Bastien propose  une mesure novatrice ciblant les cégeps, soit que ceux qui n’ont pas fait 11 années de scolarité en français au Québec n’aient pas accès aux cégeps anglais. Car ceux qui ont fait 11 années de scolarité en français maitrisent déjà le français et on ne gagnera rien à leur imposer le cégep français, affirme-t-il. Cette proposition est une évolution par rapport à ses affirmations antérieures. Mais qui est insuffisante.

M. Bastien verse ici dans la confusion, fréquente, entre la « connaissance » d’une langue et son usage. C’est l’usage d’une langue qui détermine sa vitalité et non pas sa simple connaissance. Imposer les clauses scolaires de la Charte au collégial est une politique qui vise deux axes principaux :

1) le premier est de non pas seulement développer la « connaissance » du français, mais de soutenir et imposer son usage au postsecondaire. C’est cette augmentation de l’usage du français par les allophones et francophones qui viendra augmenter la part des substitutions linguistiques que les allophones réalisent vers le français (55% en 2016) et qui enrayera l’assimilation croissante des jeunes francophones à l’anglais à Montréal;

2) Le deuxième axe est culturel : c’est au cégep que les jeunes sont mis véritablement en contact avec la « culture », avec la philosophie, la littérature, le cinéma, la science aussi. Si cette immersion culturelle se fait dans l’univers anglophone, le résultat sera de détourner les jeunes de la culture québécoise et de la culture de langue française pour de bon (pour une majorité d’entre eux). La proposition de M. Bastien sur les cégeps vise donc l’accessoire et non l’essentiel. Elle est inadéquate.

Guy Nantel

Guy Nantel propose, sur sa plateforme, de donner à la langue anglaise, dans un futur Québec indépendant, un statut de « langue nationale minoritaire ». Ceci pour signaler, affirme-t-il, que les anglophones ne perdront pas leurs acquis dans un Québec indépendant « unilingue français ».

L’intention de M. Nantel me semble louable. Mais le diable est dans les détails. Si l’anglais est déclaré comme « langue nationale », même « minoritaire », je ne vois pas comment le Québec pourrait être « unilingue français » s’il est doté, de façon effective, de ce qui revient à deux langues officielles (quelle est la différence entre une « langue officielle » et une « langue nationale »?).

M. Nantel me semble tomber ici dans le panneau de la « prédominance », astuce inventée par le Cour suprême du Canada pour nous faire avaler le retour du bilinguisme dans l’affichage. L’affichage en bilingue ne portera pas atteinte au statut du français nous susurrait la Cour suprême en autant que le français soit « prédominant » sur les affiches. Comme si le fait d’avoir le texte en français en plus gros caractère et le texte en anglais en plus petits caractères signifiait que le rapport de force des langues était en proportion directe de la grosseur des polices de caractères utilisées!

L’indépendance du Québec est, à mon avis, la seule façon de garantir un statut clair et sans équivoque au français au Québec. Cependant, même indépendant, un Québec souverain serait toujours situé en Amérique du nord, cube de sucre dans un océan anglophone. La plus grande vigilance serait requise pour garantir le maintien de la vitalité du français.

Ceci dit, je suis d’accord avec M. Nantel qu’un Québec indépendant, assuré de son existence, pourrait se montrer généreux et accorder des droits aux anglophones. Notons qu’à l’heure actuelle, à cause de la démolition de la Charte de la langue française par Ottawa depuis 1979, le Québec est un État intégralement bilingue et qui finance de façon excessive le réseau institutionnel anglophone. Ces droits accordés aux anglophones dans un Québec indépendant ne pourraient donc qu’être un recul par rapport à leurs « droits » actuels. Formulons-le ainsi : dans un Québec indépendant, ils auraient des droits et cesseraient d’avoir des privilèges.

M. Nantel, il faut le saluer, est le seul candidat à proposer clairement l’extension des clauses scolaires de la Charte au cégep, soit la fameuse « loi 101 » au cégep. Bravo!

Comme quatrième proposition sur la langue, M. Nantel suggère que les entreprises dont « la marque de commerce comporte des mots empruntés à d’autres langues que le français » paient un pourcentage d’impôt supplémentaire (2 ou 3%) sur leurs profits annuels, somme qui serait reversée au programme de francisation des nouveaux arrivants!

On sombre ici dans le loufoque. Avec cette proposition, une entreprise utilisant un mot italien dans sa marque, par exemple, se verrait imposer des impôts supplémentaires. On imagine d’ici les cris d’orfraie qui fuseraient. M. Nantel n’a-t-il rien retenu du « Pastagate »? Les mesures visant à hausser le statut du français doivent être structurantes et ne pas s’enfarger dans le cosmétique. M. Nantel exige aussi que « toutes les communications gouvernementales avec les nouveaux arrivants soient faites exclusivement en français ». Je ferai ici la même remarque que plus haut : comment fait-on pour appliquer une telle mesure dans la pratique? Et qu’est-ce qu’un « nouvel arrivant »?

Conclusion

Saluons d’abord le fait que les candidats à la chefferie du PQ, pour la plupart, rompent clairement avec l’immobilisme qui a caractérisé ce parti depuis 1996 sur la question linguistique. Il s’agit là d’une salutaire évolution. La raclée historique de 2018 semble conduire à certaines remises en question.

De tous les candidats, PSPP me semble nettement sortir du lot pour le sérieux de son analyse et de sa plateforme sur la langue.

Cependant, soulignons qu’aucun candidat ne propose une plateforme linguistique parfaitement cohérente. Par exemple, les propositions ciblant la réduction des seuils d’immigration ou leur détermination par l’Assemblée nationale suite à la consultation « d’experts » fleurent bon le pays des licornes; dans les faits, c’est Ottawa qui contrôle la politique d’immigration au Canada (et au Québec) et pas le gouvernement du Québec.

De par l’entente Gagnon-Tremblay-McDougall de 1991, le Québec « s’engage à poursuivre une politique d’immigration dont l’objectif est de lui permettre de recevoir un pourcentage du total des immigrants reçus au Canada égal au pourcentage de sa population par rapport à la population totale du Canada ». C’est Ottawa qui fixe les seuils d’immigration. Québec doit appliquer ce qu’Ottawa décide pour nous. Il y a un prix (exorbitant!) à payer pour être une « province ». C’est la raison pour laquelle la CAQ, après deux années de diminution temporaire des volumes (avec l’accord d’Ottawa) vient de reconduire la politique d’immigration du PLQ, c’est-à-dire la politique d’immigration d’Ottawa.

Le Québec ne peut que « fournir son avis » sur les seuils fixés par le Canada. Toute modification à la baisse des seuils nécessitera l’accord d’Ottawa. Comment les candidats de la course à la chefferie, devenus premier ministre du Québec, obtiendront-ils une réduction majeure des seuils d’immigration pour le Québec, sachant qu’un volume d’immigration démesurée est dans les intérêts d’Ottawa car il permet d’affaiblir directement la vitalité du français au Québec et permet de multiplier les comtés protégés pour le PLQ?

Notons également que les propositions de réduire le financement des institutions postsecondaires anglophones proportionnellement au poids démographique des anglophones posent problème; simplement proportionner le financement au poids démographique des anglophones, sans attacher le droit de fréquenter une institution anglophone aux personnes (les « ayants droits » de la Charte de la langue française) pourrait conduire à la situation, pas du tout hypothétique, où les anglophones moins forts, ayant une moyenne générale plus faible au secondaire, pourraient être chassés des cégeps anglais à cause de l’intense compétition pour les places d’études qui résulterait d’un simple contingentement des places.

Il est à noter que certains échos laissent entendre que cela est déjà le cas actuellement, alors que les cégeps anglais sont dimensionnés  au près du triple du poids démographique des anglophones (langue maternelle). Le phénomène serait grandement exacerbé par un contingentement des places plus rigoureux que celui qui est appliqué actuellement (indirectement par le manque de places dans les cégeps anglais). Voilà pourquoi les concepteurs de la Charte en étaient venus à concevoir les clauses scolaires de la Charte, attachant ainsi le droit à l’instruction en anglais aux individus émanant de la minorité anglophone. En réalité, aucune autre solution équitable n’existe à part une loi modelée sur la loi 101.

Finalement, rappelons que Simon Jolin-Barrette et la CAQ s’apprêtent à déposer un projet de loi sur la langue. Tout indique que ce projet sera « costaud ». La question de la langue n’appartient plus au seul PQ. Il existe, pour le PQ, un réel risque que la CAQ le déclasse sur cette question. Si cela était le cas, le PQ, qui s’est montré mièvre, hésitant et peu convaincant sur cette question fondamentale depuis plus de deux décennies pourrait se voir brutalement dépouillé d’un de ses axes majeurs de mobilisation et d’un des principaux moteurs du mouvement indépendantiste. M. Legault a sans nul doute un double objectif en déposant un projet de loi « costaud » sur la langue : tenter de sauver les meubles pour le Québec français et liquider ce qui reste du PQ.

Le Québec français peut-il survivre en restant membre du Canada? C’est le pari de la CAQ.

S’il veut survivre, le PQ doit démontrer que la CAQ se trompe.

Cégep anglais : Le modèle de prévisions des effectifs du Ministère nous induit en erreur

Publié dans L’aut’journal

Une hausse de fréquentation plutôt qu’une baisse

Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) utilise un modèle de prévision des effectifs au collégial pour guider le développement futur du réseau collégial. Ce modèle, qui ne tient aucun compte de la dynamique linguistique, minimise le développement futur et la place grandissante qu’occupent et qu’occuperont les cégeps anglais au Québec.

Par exemple, en 2013, dans son mémoire soumis lors de l’étude du projet de loi 14, le projet de « Loi modifiant la Charte de la langue française, la Charte des droits et libertés de la personne et d’autres dispositions législatives » du Parti québécois, mémoire dans lequel la Fédération s’opposait à toute velléité du gouvernement de restreindre de quelque façon que ce soit l’accès aux cégeps anglais, la Fédération des cégeps écrivait ceci (p.11) : « Nous nous permettrons d’ajouter une dernière remarque relativement aux flux de clientèle dans les collèges. Quoique les dernières années aient été marquées, pour les collèges de certaines régions du Québec, dont Montréal, par des hausses importantes de la population étudiante, les perspectives démographiques pour les prochaines années laissent entrevoir une baisse d’environ 15 % au cours des six ou sept prochaines années, y compris dans les cégeps anglophones. De ce fait, il n’y aura très probablement plus de « refus pour manque de places » dans les collèges métropolitains, et surtout pas dans les collèges offrant l’enseignement en anglais, où les baisses prévues seront encore plus importantes que celles qui affecteront les collèges offrant l’enseignement en français. »

Cette prévision de la Fédération, basée sur « les tendances démographiques » s’est-elle réalisée ?

Que nenni. La proportion d’étudiants inscrits au collégial anglais, public et privé subventionné, est passée de 17,5% à 19,0% de 2013 à 2018, une hausse de 1,5 point en cinq ans seulement. Il n’y a eu, contrairement à ce qu’affirmait la Fédération, nulle baisse de fréquentation dans les cégeps anglais.

Pour fonder son affirmation, la Fédération utilisait les prévisions d’effectifs étudiants au collégial fournies par le MEES. Une particularité de ce modèle est qu’il ignore totalement la dynamique linguistique qui se déploie actuellement au Québec et à Montréal, dynamique qui rend les cégeps enseignant en anglais beaucoup plus attractifs que ceux enseignant en français.

En témoignent, par exemple, les 11 500 demandes d’admission reçues chaque année par Dawson College et le taux d’acception de seulement 30%. Le modèle de prévisions d’effectifs a été mis à jour en 2016 mais, même dans ce modèle « amélioré », la loi du silence règne ; il n’y est pas question de dynamique linguistique ou de l’attractivité supérieure des cégeps anglais.

La figure 1 illustre la proportion de l’effectif inscrit en anglais au niveau collégial pour l’ensemble du Québec, pour les programmes techniques et préuniversitaires, pour les étudiants inscrits au DEC à temps plein, pour les cégeps publics seulement sur la période 1995-2028. Deux courbes sont données : les « observations », c’est-à-dire les données d’effectifs du MEES et les « prévisions », c’est-à-dire le résultat du modèle de projections du MEES (disponible ici).

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Figure 1

La figure 1 illustre que le MEES prévoit une diminution, dès 2019 (les données d’inscription réelles ne sont pas encore disponibles), de la proportion de l’effectif relatif dans les cégeps anglais au cours du temps ; ceci est en rupture complète avec la tendance lourde sur la période 1995-2018. Quelles sont les probabilités que la réalité sur la période 2019-2028 corresponde aux prévisions du MEES ?

Elles ont la même crédibilité que les prévisions antérieures qui annonçaient une chute des inscriptions dans les cégeps anglais à partir de 2013 : nulles.

Surtout que le MEES a dans ses cartons plusieurs projets d’agrandissement des cégeps anglais, qui manquent de places. Mentionnons le projet d’établir un nouveau campus pour le cégep John Abbott à Vaudreuil et un agrandissement majeur (de plus de 50 millions de dollars) de Dawson College, actuellement inscrit au Plan québécois des infrastructures (voir p. B.44 ici). Surtout que les programmes en anglais, comme au Cégep de la Gaspésie et des îles ou au cégep Marie-Victorin, se multiplient.

Le modèle de prévisions d’effectifs au collégial du MEES fait partie de l’armature du déni de ce qui se passe au collégial; c’est essentiellement un dispositif destiné à empêcher la prise de conscience de l’effondrement en cours des inscriptions relatives dans les cégeps français, chose qui est le résultat de la dynamique linguistique, variable qui est soigneusement ignorée par le modèle du MEES.

Le MEES doit cesser de se moquer de nous : son modèle de prévisions d’effectifs doit être mis aux poubelles et remplacé par un modèle qui tente de faire effectivement ce que son nom indique : prévoir, et non nous intoxiquer collectivement.

Québec dit non au cégep bilingue

Marco Fortier, Le Devoir, 29 août 2020

Le gouvernement Legault ferme la porte au projet de cégep bilingue à Vaudreuil-Dorion. Québec vient d’entreprendre une vaste révision de l’offre de service dans tous les cégeps du Grand Montréal. Selon ce que Le Devoir a appris, l’équilibre entre les établissements anglophones et francophones fait partie de la réflexion du gouvernement.

Dans une lettre transmise le 23 juin aux trois cégeps partenaires du projet de campus bilingue, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) indique qu’il ne peut « fournir de réponse favorable pour le moment ».

Nos sources indiquent que le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est sensible aux inquiétudes des groupes qui craignent l’anglicisation du Québec par l’enseignement supérieur. Le ministre a lancé une consultation pour prendre le pouls du milieu des cégeps, qui s’inquiète de la force d’attraction des collèges anglophones dans l’île de Montréal.

Le ministre prépare un plan d’action pour renforcer la Charte de la langue française, mais il est trop tôt pour déterminer si l’enseignement supérieur fera partie de sa stratégie, indique-t-on.

Le MEES, en tout cas, a entrepris de réviser les « devis scolaires » (le nombre de places et de ressources offertes en fonction de la demande) de tous les cégeps de la grande région de Montréal, ainsi que ceux de Valleyfield et de Saint-Hyacinthe.

« L’ensemble des places disponibles ainsi que la répartition de celles-ci font partie des travaux qui ont lieu conjointement avec le réseau. […] Les places qui pourraient être accordées à un nouveau centre d’études [notamment proposé à Vaudreuil-Dorion] font également partie de ces travaux », confirme le MEES.

« À la lumière de ces travaux, un projet révisé pourra être considéré », ajoute le ministère.

Urgence de construire

La Fédération des cégeps est d’accord avec cette vaste révision qui permettra « d’avoir une vue d’ensemble » du financement et des programmes à accorder à chaque établissement. « Il est normal de faire cet exercice global, mais ce qui nous inquiète, c’est la rapidité [ou non] de cet exercice-là », dit Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération.

« On voit la croissance démographique dans la grande région de Montréal, y compris à Vaudreuil-Dorion. Les écoles primaires et secondaires de Montréal manquent d’espace. Il faut s’assurer de répondre dès maintenant aux besoins d’espace dans les cégeps aussi. C’est long d’avoir des constructions », ajoute-t-il.

Le besoin d’un cégep à Vaudreuil-Dorion ne fait aucun doute, rappelle la Fédération. La région connaît un véritable boum démographique. Le nombre de jeunes de 15 à 19 ans augmentera de 17 % d’ici 2026. Un hôpital de 2200 employés est dans les plans — le réseau de la santé invite déjà les cégeps à se préparer à former ces milliers d’employés.

Le projet de campus bilingue à Vaudreuil-Dorion est porté par deux cégeps francophones (Valleyfield et Gérald-Godin) et par le cégep anglais John-Abbott. Le Devoir a révélé en mars dernier que ce « centre d’études collégiales » accueillerait environ 1000 étudiants. Aucun diplôme ne serait bilingue. Onze programmes seraient en français et quatre en anglais.

 Les écoles primaires et secondaires de Montréal manquent d’espace. Il faut s’assurer de répondre dès maintenant aux besoins d’espace dans les cégeps aussi. C’est long d’avoir des constructions.— Bernard Tremblay

Les trois cégeps anglais de l’île de Montréal (John-Abbott, Dawson et Vanier) débordent littéralement, tandis que les établissements français ont encore de la place dans leurs locaux. Fait à noter, les anglophones sont désormais minoritaires au sein des cégeps anglais — aux dernières nouvelles, ils représentaient 41,5 % de l’effectif. L’explosion de la fréquentation des cégeps de langue anglaise est due aux allophones et aux francophones.

Un recul salutaire

Maxime Laporte, président du Mouvement Québec français (MQF), se réjouit du pas de recul pris par le gouvernement Legault sur la question des cégeps bilingues. « Enfin, un peu de bon sens ! » dit-il au Devoir.

« On sent une volonté, du moins une reconnaissance du problème, comme on le voit dans l’opinion publique », ajoute-t-il. Pour ce défenseur de la langue française, l’enseignement supérieur est « le plus grand vecteur d’anglicisation au Québec, assurément dans la région de Montréal ».

Le MQF estime que la seule façon de freiner l’attrait des collèges anglais est d’appliquer la loi 101 dans les cégeps. Le lent déclin des cégeps français se poursuivra si on n’oblige pas les francophones à étudier au collégial dans leur langue, croit Maxime Laporte. Aucun parti à l’Assemblée nationale ne soutient cette position.

La Fédération des cégeps s’oppose catégoriquement à l’idée d’élargir la loi 101 au collégial. Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération, est convaincu que le gouvernement ne prendra pas cette voie, qui serait fort probablement contestée devant les tribunaux, selon lui.

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix déplore que les prévisions démographiques du MEES passent sous silence l’attrait indéniable des établissements anglophones. C’est pour cela que le ministère a erré dans le passé avec ses prévisions qui anticipaient une baisse d’effectif dans les cégeps anglais.

« Le modèle de prévisions d’effectifs au collégial du MEES fait partie de l’armature du déni de ce qui se passe au collégial ; c’est essentiellement un dispositif destiné à empêcher la prise de conscience de l’effondrement en cours des inscriptions relatives dans les cégeps français, chose qui est le résultat de la dynamique linguistique, variable qui est soigneusement ignorée par le modèle du MEES », écrit-il dans une déclaration transmise au Devoir.

Entretien avec Frédéric Lacroix sur la situation du français

Mathieu Bock-Côté, Le Journal de Montréal, 18 août 2020

Le rapport de l’OQLF qui vient de paraître sur la langue de travail a suscité un petit tremblement de terre dans notre vie publique. Pour le comprendre et le décrypter, je me suis entretenu avec le chercheur indépendant Frédéric Lacroix.

*** 

Mathieu Bock-Côté: L’étude récemment parue de l’OQLF trace un portrait que plusieurs disent effarant de la situation du français dans le monde du travail au Québec. Pourtant, pendant des années, le discours médiatique dominant se voulait fondamentalement rassurant sur l’état du français. Comment expliquer ce réveil brutal? Est-ce que certains signaux auraient dû nous alerter depuis longtemps?

Frédéric Lacroix: Rappelons d’abord quelques constats généraux dressés par cette étude. D’abord que, lors d’une embauche, 40% des entreprises au Québec et 63% de celles de Montréal exigent la connaissance de l’anglais, et ce, même quand le poste à pourvoir ne nécessite pas de compétence linguistique particulière; l’anglais est exigé par défaut, par une sorte d’automatisme. Qui plus est, le quart des municipalités exigent l’anglais de leur personnel au Québec, et cette proportion atteint la moitié à Montréal. Ces données, désastreuses pour le français, semblent avoir provoqué une sorte d’électrochoc. Le premier ministre lui-même juge qu’une telle exigence démesurée d’anglais par les entreprises et les municipalités «n’est pas acceptable». C’est le moins qu’on puisse dire. 

Nous semblons assister à un réveil collectif sur cette question. Un réveil collectif qui est d’autant plus brutal qu’il se produit très tardivement, à minuit moins cinq, alors que tout est presque consommé! Mais un réveil tout de même, que l’on n’espérait plus et qu’il faut saluer. 

Car on sait depuis le milieu des années 90 (au moins!) que les choses ne tournent pas rond pour la langue française au Québec et que la Charte de la langue française n’atteint pas les buts que ses concepteurs lui avaient fixés en 1977. Rappelons-le, une des intentions des concepteurs de la Charte était de faire du Québec un état «aussi français que l’Ontario est anglais». Eh bien, c’est raté, et de beaucoup: pendant que le Québec s’enfonce dans un bilinguisme qui sera à terme fatal au fait français, la domination de l’anglais en Ontario est plus assurée que jamais. Les effectifs des Franco-ontariens sont gangrénés par une assimilation galopante et par la montée, chez ceux qui parlent encore français, d’un bilinguisme «soustractif», c’est-à-dire que la maîtrise du français se perd graduellement dû à sa trop faible utilisation dans la vie quotidienne; notons que plus de 41% des francophones de l’Ontario (langue maternelle) sont «plus à l’aise en anglais qu’en français». Le sort qui nous attend au Québec, du moins dans la grande région de Montréal, est celui des Franco-ontariens. Et pas dans un avenir lointain, dans vingt ans tout au plus. 

On sait que ça va mal pour le français au Québec depuis tellement longtemps qu’il y a deux décennies, soit presque une génération, le gouvernement du PQ, sous la pression de sa base, avait lancé la «Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec», aussi appelée la Commission Larose (du nom de son président, le syndicaliste Gérald Larose) afin «d’identifier et d’analyser les principaux facteurs qui influencent la situation et l’avenir de la langue française au Québec, de dégager les perspectives et les priorités d’action pertinentes, de procéder à l’examen des articles de la Charte de la langue française mis en cause et, enfin, de présenter des recommandations visant à assurer l’usage, le rayonnement et la qualité de la langue française au Québec.» Malheureusement, la Commission Larose avait été mandatée par Lucien Bouchard en réalité non pas pour nous éclairer sur la situation, mais pour mettre le couvercle sur la marmite linguistique au PQ et permettre au statu quo de perdurer. C’est, du moins, seulement ainsi qu’on peut comprendre pourquoi la Commission refusa, d’emblée, de tracer un portrait de la situation linguistique à partir d’indicateurs démographiques ou sociolinguistiques (langue maternelle, langue d’usage, substitutions linguistiques, etc.). Toute mesure structurante (la question de l’affichage ou de la loi 101 au cégep par exemple) avait aussi été écartée en partant. Dans un passage qui préfigure la novlangue «woke» d’aujourd’hui, la Commission affirma: «examiner la situation et l’avenir du français au Québec uniquement par la lorgnette des indicateurs démolinguistiques, et en particulier des transferts linguistiques […], confinerait la société québécoise à mettre sous le boisseau sa volonté de construire un projet civique ouvert sur le monde et à demeurer frileuse pour le restant de ses jours.» 

Pourquoi revenir sur cela? Parce que ce rappel illustre deux choses: premièrement, que la situation problématique du français au Québec est connue depuis très longtemps; deuxièmement, que nos élites – toutes nos élites, celles du PQ comme celles du PLQ –, qui jouent les surpris aujourd’hui, ont tout fait pour nier et enterrer le problème depuis vingt ans. On entend souvent blâmer les «15 ans de pouvoir du PLQ» pour la situation actuelle. Et il est vrai que le PLQ a été, durant toutes ces années, un gouvernement antinational qui a tout fait pour affaiblir et déstructurer le Québec français. Mais c’est oublier que le PQ a sciemment choisi de ne pas agir alors qu’il en avait les moyens et la possibilité. Et pour cela, sa responsabilité historique, qui risque d’être tragique, est importante. Mentionnons toutefois que le PQ a bien présenté un projet de loi sur la langue en 2013-2014, projet modeste cependant, qui n’était pas à la hauteur des enjeux. Ce projet a toutefois dû être abandonné faute d’appui de la CAQ… 

À force de déni, la situation est maintenant devenue catastrophique. Ce qui aurait pu être redressé avec quelques tours de vis bien placés il y a vingt ans nécessite maintenant un remède de cheval. À cet égard, il est loin d’être sûr que notre élite, qui a fermé les yeux pendant des décennies, soit vraiment prête à faire ce qu’il faudrait pour redresser la situation. Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est peut-être très motivé, mais je doute que le reste du caucus de la CAQ, celui qui a voté contre le projet de loi 14 du PQ en 2014, le soit tout autant. J’ai l’impression qu’on va nous proposer en 2020 le plan d’action qui aurait encore peut-être fonctionné en 1999. On verra… 

MBC: On nous dit souvent que l’anglais s’impose à cause de la mondialisation. Mais dans cette étude, il semble plutôt que l’anglais s’impose comme langue de communication interne dans les entreprises. Est-ce bien le cas?

FL: C’est bien ce qui est intéressant avec cette étude. Pour la première fois, à ma connaissance, on demande la raison pour laquelle l’anglais est exigé pour le poste. Pour les communications internes, externes, à l’oral ou à l’écrit ou pour l’utilisation de machinerie. Et tadam! L’on apprend qu’à Montréal, quand l’anglais est exigé, 41,4% du temps, ce sont pour des raisons de «communication orale à l’interne». Le chiffre équivalent hors Montréal étant de 14,7%. Donc, on demande la connaissance de l’anglais, en gros, parce que la langue de travail à l’interne, au moins en partie, est l’anglais. 

Personne ne propose, comme certains esprits chagrins le répètent systématiquement, d’éliminer l’usage de l’anglais au travail; mais il faut que cet usage de l’anglais soit fait, très majoritairement, pour les communications à l’externe et à l’international. Que l’anglais serve de langue d’échange à l’international, personne n’est contre; ça en prend une. Mais que l’anglais serve de langue d’échange à l’interne de façon aussi étendue, c’est cela qui pose problème. Car cela signifie, simplement, que le rôle que le français joue au travail se réduit. Qu’il est donc destiné au déclassement. Il faut viser à séparer les sphères d’usage des langues au travail: que le français serve à l’interne et que l’anglais serve, pour certains travailleurs (et pourquoi pas d’autres langues également?), à l’externe. 

Rappelons quelques faits: les anglophones comptent pour 8,1% de la population du Québec et pour 17,4% de la population de Montréal. L’exigence de connaissance de l’anglais pour fins de communication orale interne est donc de 2,4 fois le poids démographique des anglophones à Montréal. Ce n’est pas rien. 

Ce qui ressort également de l’étude, c’est que les entreprises de 25 à 49 employés, non «soumises à la Charte», c’est-à-dire échappant aux articles du chapitre V de la Charte imposant la mise sur pied de programmes de francisation afin de faire du français la «langue normale et habituelle du travail», exigent la connaissance de l’anglais pour les échanges oraux à l’interne seulement un tout petit peu moins souvent que les entreprises de 50 employés ou plus (23,8% comparativement à 26,2% pour l’ensemble du Québec), qui sont, elles, «soumises à la Charte». Même si l’on peut penser que les plus grosses entreprises ont plus de contacts à l’international, ce qui peut justifier une utilisation accrue de l’anglais, les deux chiffres se ressemblent tellement qu’il faut comprendre que les articles du chapitre V de la Charte semblent être largement inefficaces pour franciser en profondeur la langue de travail dans les entreprises de 50 employés et plus. Du moins, ces articles ne semblent pas avoir l’effet magique que certains semblent leur prêter. Penser régler le problème de la langue de travail simplement en étendant vers le bas, pour inclure au chapitre V de la Charte les entreprises de 25 employés et plus, par exemple, est une illusion. Soyons clairs: je ne suis pas contre, mais à elle seule, cette mesure sera totalement insuffisante. https://35b3fc15a013ea30baf96dc5d8afb7d7.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

MBC: On cherche souvent à nous rassurer en disant que la connaissance du français est généralisée au Québec. Mais comment concilier cette connaissance quasi généralisée du français avec l’exigence systématique de la connaissance de l’anglais au travail (surtout à Montréal)? Comme indicateur, est-ce que la connaissance du français peut vraiment se substituer au critère de la langue d’usage? Et même, de la langue maternelle?

FL: En effet. L’on touche là à un point essentiel et généralement assez mal compris. On nous rebat les oreilles depuis des années avec la statistique affirmant que 94,5% de la population du Québec pourrait «s’exprimer en français1» et que, donc, le français aurait en quelque sorte triomphé au Québec! On comprend mal comment raccorder cette connaissance généralisée du français avec l’exigence généralisée de l’anglais pour les communications internes. Soit cette connaissance du français n’est pas aussi généralisée qu’on veut bien le penser, soit une bonne partie de ceux qui «connaissent le français» refuse de l’utiliser au travail, soit un mélange des deux. 

Il faut savoir, premièrement, que ce chiffre provient d’une déclaration faite par le répondant lors du recensement; ce n’est en aucun cas le résultat d’une vérification objective de la connaissance du français. Il est amusant de savoir que Statistique Canada a déjà testé une question un peu plus rigoureuse, demandant «Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation assez longue sur divers sujets?» au lieu de simplement «Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation?» Le simple ajout de «assez longue sur divers sujets» avait fait s’effondrer le nombre de Québécois non francophones se disant capables de «s’exprimer en français» d’un bon huitième. Statistique Canada s’est empressé de revenir à l’ancienne question. La «connaissance du français» est donc un indicateur mou, peu robuste et qui sert plus, à mon avis, à nous berner qu’à nous éclairer. 

Il est crucial de distinguer entre la «connaissance d’une langue» et son «usage», deux concepts qui ne sont pas du tout des synonymes. Ce qui est primordial, c’est l’usage qui est fait d’une langue et non simplement sa connaissance. C’est l’usage qui détermine la vitalité d’une langue, c’est-à-dire son rayonnement et son état de santé. Par exemple, la connaissance du latin était assez répandue au Québec dans les années cinquante, du moins parmi les classes éduquées. Mais qui connaît encore le latin aujourd’hui? La connaissance du latin ne voulait pas dire qu’il était utilisé abondamment et qu’il avait une vitalité élevée. C’est la même chose avec le français en Ontario: sa connaissance est beaucoup plus répandue que son usage, à tel point que la langue se perd chez un grand nombre de francophones, à défaut d’usage. 

L’étude qui vient de sortir (appelons-la «OQLF 2020») trace un portrait lié aux exigences de la connaissance de l’anglais au travail. C’est un côté de la médaille seulement. Il faut compléter ce portrait avec des données sur l’usage des langues au travail. L’OQLF a justement produit une telle étude sur l’usage des langues au travail en 2017. Les résultats sont tout à fait saisissants. On y apprenait, par exemple, que l’usage du français au travail est étroitement lié à la langue parlée à la maison. Ainsi:    

  • Les anglophones travaillent très peu en français (seulement 4,3% l’utilisent exclusivement et 6% généralement!). L’utilisation du français par les anglophones est dix fois plus faible que celle qu’en font les francophones.    
  • Les allophones utilisent moitié moins le français au travail comparativement aux francophones (24,9% exclusivement et 13,2% généralement).       

L’usage du français au travail est directement relié à la proportion de francophones présents, et, donc, le français est utilisé surtout par les francophones, quand ils le peuvent, au travail. 

Le portrait pour Montréal est particulièrement désastreux. 

À Montréal, le français comme langue de travail se porte très mal, même chez les francophones (25,3% l’utilisent exclusivement sur l’île de Montréal comparativement à 55,4% hors de la RMR de Montréal):    

  • La faiblesse du français comme langue de travail s’étend à la RMR de Montréal (45,1% des francophones utilisent le français exclusivement).    
  • A contrario, l’usage du français ne varie pas significativement selon le lieu de travail pour les anglophones. Il reste faible autant sur l’île de Montréal que dans la RMR de Montréal et dans les autres régions du Québec.       

Dans les offres d’embauche, on exige donc la connaissance de l’anglais de façon démesurée parce que les anglophones et une bonne partie des allophones travaillent en anglais. 

Le français est loin d’être la «langue normale et habituelle de travail» ou la «langue commune» au travail. L’étude de l’OQLF 2017 corrobore très bien l’étude OQLF 2020. Les anglophones imposent leur langue au travail de façon totalement démesurée. Aux francophones et aux allophones. Comme dans les années soixante. Comme avant la Charte. 

MBC: Dans quelle langue travaille la jeune génération? Et comment expliquer sa relative indifférence au fait de travailler en anglais ou en français?

FL: La même étude citée plus haut (OQLF 2017) nous apprenait que, chez les francophones, l’usage du français au travail est directement corrélé à l’âge:    

  • Les jeunes de 18-34 ans utilisent beaucoup moins le français au travail que les 55 ans et plus (37,4% exclusivement, 32,8% généralement contre 55,7% exclusivement et 31,5% généralement).    
  • Le phénomène est particulièrement marqué à Montréal. Seuls 20,4% et 22,6% des francophones de 18-34 ans utilisent le français exclusivement et généralement au travail, soit une minorité des francophones présents sur l’île.       

Ceci nous indique que le recul du français comme langue de travail va s’accélérer au fur et à mesure que les cohortes issues du baby-boom vont prendre leur retraite. 

Quant à la «relative indifférence des jeunes», nous ne savons pas de façon certaine, je crois, si l’utilisation beaucoup plus grande de l’anglais au travail par les plus jeunes relève de l’indifférence, des emplois occupés par ces jeunes (informatique par exemple comparativement à des emplois gouvernementaux pour les plus vieux) ou d’un rapport de pouvoir qui leur serait défavorable sur le marché du travail. L’on sait cependant que les plus jeunes se sont fait marteler l’extrême importance de l’anglais à l’école, bien plus qu’on ne l’avait fait pour les générations précédentes. Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle de l’école dans cette affaire. Notons, par exemple, que depuis une quinzaine d’années, on a introduit l’anglais en première année du primaire et qu’on a aussi mis en place de l’anglais intensif en sixième année du primaire (5 mois d’anglais exclusif à temps plein qui clôt tout le cycle du primaire). Ce faisant, est-on allé trop loin dans la valorisation de l’anglais, au point de fragiliser les bases mêmes de l’identité linguistique francophone des jeunes? Assiste-t-on à la naissance d’une «identité bilingue» chez les francophones à Montréal, comme chez les francophones hors Québec qui basculent dans le bilinguisme soustractif? Plusieurs indices laissent penser que oui. 

MBC: Est-ce que le bilinguisme est aussi payant qu’on le dit?

FL: Un article synthèse sur ce sujet a récemment été publié par un professeur de l’Université d’Ottawa, Gilles Grenier2. La conclusion générale qui s’en dégage est que l’usage des langues au travail est asymétrique, reflétant un rapport de force défavorable pour le français au Québec. Selon Grenier, l’anglais exerce à Montréal un pouvoir d’attraction près de trois fois supérieur à celui que l’on devrait attendre étant donné le poids démographique des anglophones. 

Pour les francophones, travailler en anglais rapporte davantage aujourd’hui que de travailler uniquement en français. Il est toujours plus payant aujourd’hui pour les francophones de travailler majoritairement en anglais qu’en français au Québec: la prime au bilinguisme est en effet asymétrique en fonction de l’usage des langues au travail; ceux qui travaillent 75% du temps en anglais et seulement 25% du temps en français sont ceux qui gagnent le plus. Pour les anglophones, travailler principalement en français ne rapporte rien de plus comparativement à travailler uniquement en anglais. Pour eux, la prime au bilinguisme va à ceux qui utilisent le français moins fréquemment (25% du temps et moins). Pour les immigrants, travailler exclusivement en anglais dans la région montréalaise est plus payant que de travailler seulement en français. 

Le portrait qui se dégage de l’usage des langues au travail est encore plus accablant, à mon avis, que celui que l’on peut dresser à partir des exigences de connaissance des langues pour l’embauche. 

MBC: La question du cégep revient en boucle dans l’actualité. Est-ce que le choix de la langue au moment du cégep et de l’université a une influence ensuite sur la langue de travail?

A mon avis, les jeunes sont bien conscients de la valeur supérieure de l’anglais sur le marché du travail. C’est cela qui explique pourquoi il y a un tel afflux massif de demandes pour étudier en anglais au cégep et à l’université (rappelons que Dawson College reçoit 11 500 demandes d’admission par année et à un taux d’acceptation – par manque de places – de seulement 30%). 

Il est aussi établi que la langue des études professionnelles (pas la langue de scolarisation au primaire et au secondaire) est un important déterminant de l’utilisation de cette langue au travail. C’est un cercle vicieux: l’anglais est plus payant que le français comme langue de travail, ce qui stimule une forte demande pour des études en anglais. Ensuite, ceux qui étudient en anglais travaillent en anglais, ce qui vient renforcer la demande pour les études en anglais. Etc. Et la roue tourne. 

L’étude de l’OQLF 2017 indique que:    

  • 76% de ceux qui ont étudié en français travaillent plus de 90% du temps dans cette langue comparativement à seulement 18,5% de ceux qui ont étudié en anglais.    
  • Les francophones ayant étudié en anglais utilisent trois fois moins le français exclusivement au travail comparativement à ceux ayant étudié en français (15,2% contre 46,9%).    
  • Les allophones ayant étudié en anglais utilisent le français exclusivement presque huit fois moins comparativement à ceux ayant étudié en français (4,1% contre 31,9%).       

Le message est clair: si on veut prétendre franciser la langue de travail, il faut briser ce cercle vicieux. On ne pourra pas le faire en resserrant seulement les articles de loi de la Charte régissant la langue de travail. Il faut s’attaquer aux deux côtés de l’équation à la fois pour avoir une chance de réussir. Il faudra donc impérativement se pencher sur la langue des études. Au cégep et aussi à l’université. 

C’est très simple en réalité: toute réforme de la Charte qui ne s’attaque pas à la langue des études sera vouée à l’échec. 

MBC: Devant ce désastre, que faire? Si vous aviez l’oreille de Simon Jolin-Barette, quelles mesures «réalistes» lui conseilleriez-vous?

FL: Je dirais d’abord au ministre que le temps du Québec français est maintenant compté. Il est essentiel que les mesures proposées fassent mouche et soient vraiment structurantes. Nous ne pouvons attendre deux autres décennies, nous n’avons plus de temps. 

Je lui dirais que pour appliquer les bons remèdes, il faut d’abord poser un diagnostic adéquat de la situation. Est-ce que cela a été fait? Quel est le diagnostic du ministre et de son équipe? On n’a pas entendu filtrer grand-chose sur ce sujet. 

Je dirais aussi que celui-ci, qui est avocat de profession, doit mettre ses lunettes de sociolinguiste ou de démographe. Il ne s’agit plus de resserrer seulement tel ou tel article de loi ou de faire une lecture étroitement juridique de la question linguistique, il s’agit de repartir de presque zéro pour établir une Charte de la langue française qui tienne compte de l’évolution du monde depuis 1977. Par exemple, il faut tenir compte de l’importance beaucoup plus grande des études supérieures aujourd’hui comparativement à cette époque (à l’époque, la majorité de la population n’allait pas aux études supérieures, aujourd’hui le diplôme d’études collégiales est la norme). Aussi de l’omniprésence de l’anglais dû aux Google, Amazon, Facebook, Instagram, TikTok, etc., omniprésence qui fait en sorte que les jeunes sont en immersion constante dans la culture anglo-américaine. Omniprésence que l’on doit tenter de contrebalancer d’une façon ou d’une autre. Par exemple, en valorisant plus la langue française et la culture québécoise à l’école. 

Il faut que la Charte de la langue française soit en interaction avec la politique d’immigration et avec le système d’éducation. La question de la langue est une compétence «transversale» et touche toutes les sphères de l’action gouvernementale. 

Notons à cet égard que les choses se présentent assez mal: avec le refus de la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration de baisser les seuils d’immigration, alors que nous sommes pourtant en pleine pandémie, et, surtout, son refus de rendre obligatoire la francisation des immigrants, malgré le rapport accablant du Vérificateur général du Québec de 2017 qui concluait que la francisation des immigrants était un «fiasco», on peut se demander si la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration ne vient pas annihiler en amont toute mesure que le ministre responsable de la Langue française pourra bien prendre en aval. 

Pour ce qui est de mesures spécifiques, le Mouvement Québec Français, qui réfléchit à cette question depuis longtemps, en propose un ensemble qui me paraît intéressant. Voilà qui pourrait inspirer le ministre. 

Et si le ministre responsable de la Langue française propose vraiment des mesures structurantes sur la langue, eh bien, la tempête d’injures et de calomnies à laquelle il a fait face avec le projet de loi 21 sur la laïcité aura l’air bien modérée face à l’ouragan qui s’abattra alors sur lui. Il doit s’attendre à une opposition extrêmement vigoureuse, versant même dans le délire, n’hésitant pas à le traîner dans la boue pour tenter de faire échouer le projet. Car toucher à la langue, c’est remettre en cause, directement, les rapports de pouvoir. 

Rappelons que Camille Laurin a régulièrement été traité de «nazi» par la presse anglophone. Camille Laurin n’a jamais cédé à l’intimidation des puissants; et sans lui, le Québec français serait déjà un gros Nouveau-Brunswick. 

Le ministre aura l’appui, s’il fait preuve de courage, de tous ceux qui souhaitent «la suite du monde» pour le Québec français. Et qui sont plus nombreux que certains pensent. Car ils disposent rarement de tribunes médiatiques ou de la puissance de l’argent. 

Pour que le Québec vive, il faut maintenant faire preuve d’audace. Car le statu quo, loin de nous assurer le confort et la sécurité, est une lente et certaine condamnation à mort.   

  1. Michel C. Auger dans son livre «25 mythes à déboulonner en politique québécoise», Éditions La Presse, 2018   
  2. Gilles Grenier, «Quebec’s language policy and economic globalization», Language Problems and Language Planning, 43:2, 2019, pp 179-197  

50 millions $ au Dawson College pour 800 étudiants de plus

Publié dans L’aut’journal

Le gouvernement du Québec a inscrit l’agrandissement de Dawson College parmi les projets « prioritaires » à réaliser dans le cadre du projet de loi 61. Cet agrandissement, un projet de plus de 50 millions de dollars, permettra à Dawson d’accueillir 800 étudiants en plus, soit autant d’étudiants qu’un cégep régional.

Aucun projet d’agrandissement dans le réseau collégial français n’a été « priorisé » en même temps que celui de Dawson. Ceci vient confirmer, une fois de plus, le déclassement croissant du réseau collégial de langue française à Montréal. Mentionnons que, de 2012 à 2018, le réseau français à Montréal a perdu 2335 étudiants au préuniversitaire et au secteur technique.

Ce que cela signifie, c’est qu’il existe des milliers de places disponibles dans le réseau français à Montréal, des places qui pourraient accueillir des étudiants sans que cela nous coûte un sou en frais d’infrastructures. Pourtant, le gouvernement du Québec juge bon de dépenser des dizaines de millions de dollars pour que ces étudiants aillent à Dawson. Pourquoi?

Dawson : une institution pour les riches

Les cégeps anglais en général, et Dawson en particulier, sont les institutions réservées à l’élite. L’élite académique de Montréal, celle issue de coûteuses écoles privées et de programmes particuliers, s’inscrit massivement à Dawson. Les moyennes générales requises pour accéder à Dawson font en sorte que seuls les étudiants disposant d’un important capital social peuvent y entrer. En Sciences de la nature, par exemple, la moyenne générale au secondaire exigée pour entrer à Dawson est en haut de 85%.

De plus, Dawson, comme John Abbott, sont les club-écoles pour McGill et Concordia. Une étude effectuée en 2010 avait démontré que 90% des finissants des cégeps anglais s’inscrivaient à McGill et Concordia ensuite. L’agrandissement de Dawson ne vient donc pas seulement vider le réseau collégial français; il aura aussi des impacts sur les universités de langue française, qui voient, et qui vont voir de plus en plus, le flux d’étudiants postulant chez elles se tarir au fur et à mesure que le collégial anglais se développera.

Un rapport du Conseil supérieur de l’éducation publié en 2016, pointant du doigt la ségrégation qui règne dans le milieu scolaire au primaire et au secondaire au Québec, avait sonné l’alarme : « La concurrence en éducation est indissociable de la perception que toutes les écoles ne sont pas équivalentes : elle alimente donc la crise de confiance qui fragilise le système public. Cette crise de confiance accentue la tendance à regrouper les élèves selon leurs profils scolaire et socio-économique. Il en résulte une forme de ségrégation qui conduit à un système d’écoles à plusieurs vitesses. L’écart se creuse donc entre les milieux : certains établissements ou certaines classes sont considérés comme moins propices à l’apprentissage (les familles qui le peuvent les fuient) et les conditions de travail y sont plus difficiles (les enseignants qui le peuvent les fuient également). »

Les conclusions de ce rapport peuvent se transposer au niveau collégial. Au collégial, comme les clauses scolaires de la loi 101 cessent de s’appliquer, la ségrégation basée sur le statut socio-économique des parents qui s’exprime au primaire et au secondaire se double d’une ségrégation selon la langue d’enseignement. Les cégeps anglais jouent au niveau collégial le même rôle que les écoles privées jouent au secondaire : derrière le paravent de « l’excellence », elles permettent un regroupement des élèves provenant des classes aisées, qui n’ont pas à souffrir la mixité sociale et qui viennent s’y préparer à aller éventuellement à McGill ou Concordia et à travailler en anglais.

Ce qui est dramatique dans le cas des cégeps anglais, c’est qu’il s’agit d’institutions publiques financées à 100 % par l’État québécois. Dans le cas des écoles privées au secondaire, il y a au moins l’excuse que l’État ne débourse pas la totalité de la facture.

Les étudiants ne choisissent pas Dawson pour « apprendre l’anglais », car la majorité des étudiants qui s’y inscrivent est déjà bilingue; ces étudiants provenant de milieux aisés ont eu de l’anglais « enrichi » tout le long de leur parcours scolaire.

La motivation des jeunes pour l’anglais, pour plusieurs, ne semble plus être du type instrumental, mais du type intégratif : ils ne veulent plus seulement apprendre l’anglais (qu’ils connaissent déjà), mais s’intégrer au groupe anglophone. C’est là le rôle que joue Dawson : c’est la porte d’entrée au monde anglophone.

Malgré le fait que la nécessité d’imposer la loi 101 au cégep crève les yeux depuis au moins une vingtaine d’années, rien n’est fait en ce sens. Notre élite est incapable de prendre position sur cette question pourtant absolument vitale pour la survie du Québec français; c’est parce qu’elle est la première à profiter de la situation : l’anglicisation de sa progéniture est assurée par les fonds publics.


Dawson : les anglophones minoritaires

Il est intéressant de savoir qu’il y a même plus d’allophones (langue maternelle) à Dawson que d’anglophones : en 2018, c’était 38,4% d’anglophones, 22,1% de francophones et 39,5% d’allophones. Depuis 2000, les anglophones y sont minoritaires en nombres absolus et y sont maintenant, depuis 2018, minoritaires en nombres relatifs. Les anglophones sont minoritaires dans cette institution qui devrait leur être destinée en premier lieu!

Le groupe dominant à Dawson est celui des allophones. Et cela sera de plus en plus vrai à l’avenir, la proportion d’anglophones ayant passé de 49,4% en 2000 à 38,4% en 2018. Normalement donc, Dawson devrait accueillir moitié moins d’étudiants qu’il ne le fait.

Il faut comprendre que les clauses scolaires de la Charte ne touchent qu’environ 20 % des immigrants qui s’installent au Québec, soit ceux qui sont en âge scolaire à l’arrivée. La très vaste majorité des immigrants, soit 80 %, échappe à la francisation obligatoire. Si tous les immigrants arrivaient au Québec en tant que bébés, les clauses scolaires auraient certainement un effet beaucoup plus puissant. Mais, à l’heure actuelle, tous les immigrants de 15 ans et plus qui arrivent peuvent, par exemple, s’inscrire directement dans les cégeps et universités anglaises. Le « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire défait une grande partie du travail que fait la Charte au primaire et au secondaire.


Le Québec finance sa propre assimilation

Il faut réaliser que le premier responsable du recul du français au Québec est le gouvernement du Québec lui-même, qui finance maintenant de façon « prioritaire » les institutions anglophones à Montréal. C’est le gouvernement du Québec, de par ses politiques, qui finance l’érosion des institutions de langue française au Québec. C’est le Québec qui finance sa propre assimilation.

Dernière heure : Dawson nous prend pour des cons

Le 6 juin, le directeur de Dawson, Richard Filion, défendait son projet d’agrandissement en affirmant que : « La capacité d’accueil du collège va être augmentée d’à peu près 800 étudiants» dans ce cégep qui reçoit plus de 11 500 demandes d’admission par année. Il affirmait aussi que le projet « avait été bonifié au cours des dernières semaines ».

Le 12 juin, coup de théâtre : Dawson College « rectifie le tir » concernant son projet d’agrandissement en affirmant que « l’établissement n’a pas l’intention d’augmenter le nombre de ses étudiants avec son projet d’agrandissement. »  (Journal de Montréal, Daphnée-Dion-Viens, « Projet d’agrandissement : le collège Dawson rectifie le tir »),

C’est l’argument sur lequel le premier ministre François Legault s’est rabattu pour défendre le projet d’agrandissement de Dawson.

Donc, l’on doit comprendre que cet agrandissement de 10 000 m2, réalisé au coût de plus de 50 millions (le véritable coût est inconnu), ne permettra pas d’augmenter la capacité d’accueil de Dawson…

L’argumentaire de Dawson repose aussi sur son « devis » qui, selon elle, peut être dépassé de 10 % « sous certaines conditions ». Le « devis » de Dawson, soit sa capacité d’accueil normée par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), est de 7075 étudiants. Or, depuis 2002, Dawson excède régulièrement son devis, c’est-à-dire qu’elle accueille plus d’étudiants que le MEES n’autorise normalement. En 2018, Dawson accueillait 7889 étudiants à temps plein. Elle dépassait donc son devis de 12%. Dawson dépasse régulièrement son devis de plus de 10% depuis presque 10 ans.

La règle du MEES, c’est 10% ou 12%?

Dans un communiqué publié à l’interne, Dawson, affirme que le nouveau pavillon accueillera environ 950 étudiants et un nouveau programme en « medical ultrasound technology ».

Alors, la capacité d’accueil sera augmentée de 800 ou de 950 étudiants? Je suis confus.

Il faut aussi comprendre que l’augmentation de la surface physique de 10 000 m2 permettra à Dawson de hausser son devis. Cette hausse de devis sera d’environ 10 % (donc 707+7075= 7782 étudiants).

Dawson aura donc le champ libre, une fois ce devis haussé, de l’excéder encore de 10 % (ou de 12 % ?, ce n’est pas terriblement clair). Le manque d’espace dû à l’accueil d’un nombre trop élevé d’étudiants permettra à son tour de justifier le prochain agrandissement. Et ainsi de suite.

C’est ajouter l’insulte à l’injure : Non seulement le Québec finance se propre anglicisation, mais on nous prend aussi pour des cons.