Entretien avec Frédéric Lacroix sur la situation du français

Mathieu Bock-Côté, Le Journal de Montréal, 18 août 2020

Le rapport de l’OQLF qui vient de paraître sur la langue de travail a suscité un petit tremblement de terre dans notre vie publique. Pour le comprendre et le décrypter, je me suis entretenu avec le chercheur indépendant Frédéric Lacroix.

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Mathieu Bock-Côté: L’étude récemment parue de l’OQLF trace un portrait que plusieurs disent effarant de la situation du français dans le monde du travail au Québec. Pourtant, pendant des années, le discours médiatique dominant se voulait fondamentalement rassurant sur l’état du français. Comment expliquer ce réveil brutal? Est-ce que certains signaux auraient dû nous alerter depuis longtemps?

Frédéric Lacroix: Rappelons d’abord quelques constats généraux dressés par cette étude. D’abord que, lors d’une embauche, 40% des entreprises au Québec et 63% de celles de Montréal exigent la connaissance de l’anglais, et ce, même quand le poste à pourvoir ne nécessite pas de compétence linguistique particulière; l’anglais est exigé par défaut, par une sorte d’automatisme. Qui plus est, le quart des municipalités exigent l’anglais de leur personnel au Québec, et cette proportion atteint la moitié à Montréal. Ces données, désastreuses pour le français, semblent avoir provoqué une sorte d’électrochoc. Le premier ministre lui-même juge qu’une telle exigence démesurée d’anglais par les entreprises et les municipalités «n’est pas acceptable». C’est le moins qu’on puisse dire. 

Nous semblons assister à un réveil collectif sur cette question. Un réveil collectif qui est d’autant plus brutal qu’il se produit très tardivement, à minuit moins cinq, alors que tout est presque consommé! Mais un réveil tout de même, que l’on n’espérait plus et qu’il faut saluer. 

Car on sait depuis le milieu des années 90 (au moins!) que les choses ne tournent pas rond pour la langue française au Québec et que la Charte de la langue française n’atteint pas les buts que ses concepteurs lui avaient fixés en 1977. Rappelons-le, une des intentions des concepteurs de la Charte était de faire du Québec un état «aussi français que l’Ontario est anglais». Eh bien, c’est raté, et de beaucoup: pendant que le Québec s’enfonce dans un bilinguisme qui sera à terme fatal au fait français, la domination de l’anglais en Ontario est plus assurée que jamais. Les effectifs des Franco-ontariens sont gangrénés par une assimilation galopante et par la montée, chez ceux qui parlent encore français, d’un bilinguisme «soustractif», c’est-à-dire que la maîtrise du français se perd graduellement dû à sa trop faible utilisation dans la vie quotidienne; notons que plus de 41% des francophones de l’Ontario (langue maternelle) sont «plus à l’aise en anglais qu’en français». Le sort qui nous attend au Québec, du moins dans la grande région de Montréal, est celui des Franco-ontariens. Et pas dans un avenir lointain, dans vingt ans tout au plus. 

On sait que ça va mal pour le français au Québec depuis tellement longtemps qu’il y a deux décennies, soit presque une génération, le gouvernement du PQ, sous la pression de sa base, avait lancé la «Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec», aussi appelée la Commission Larose (du nom de son président, le syndicaliste Gérald Larose) afin «d’identifier et d’analyser les principaux facteurs qui influencent la situation et l’avenir de la langue française au Québec, de dégager les perspectives et les priorités d’action pertinentes, de procéder à l’examen des articles de la Charte de la langue française mis en cause et, enfin, de présenter des recommandations visant à assurer l’usage, le rayonnement et la qualité de la langue française au Québec.» Malheureusement, la Commission Larose avait été mandatée par Lucien Bouchard en réalité non pas pour nous éclairer sur la situation, mais pour mettre le couvercle sur la marmite linguistique au PQ et permettre au statu quo de perdurer. C’est, du moins, seulement ainsi qu’on peut comprendre pourquoi la Commission refusa, d’emblée, de tracer un portrait de la situation linguistique à partir d’indicateurs démographiques ou sociolinguistiques (langue maternelle, langue d’usage, substitutions linguistiques, etc.). Toute mesure structurante (la question de l’affichage ou de la loi 101 au cégep par exemple) avait aussi été écartée en partant. Dans un passage qui préfigure la novlangue «woke» d’aujourd’hui, la Commission affirma: «examiner la situation et l’avenir du français au Québec uniquement par la lorgnette des indicateurs démolinguistiques, et en particulier des transferts linguistiques […], confinerait la société québécoise à mettre sous le boisseau sa volonté de construire un projet civique ouvert sur le monde et à demeurer frileuse pour le restant de ses jours.» 

Pourquoi revenir sur cela? Parce que ce rappel illustre deux choses: premièrement, que la situation problématique du français au Québec est connue depuis très longtemps; deuxièmement, que nos élites – toutes nos élites, celles du PQ comme celles du PLQ –, qui jouent les surpris aujourd’hui, ont tout fait pour nier et enterrer le problème depuis vingt ans. On entend souvent blâmer les «15 ans de pouvoir du PLQ» pour la situation actuelle. Et il est vrai que le PLQ a été, durant toutes ces années, un gouvernement antinational qui a tout fait pour affaiblir et déstructurer le Québec français. Mais c’est oublier que le PQ a sciemment choisi de ne pas agir alors qu’il en avait les moyens et la possibilité. Et pour cela, sa responsabilité historique, qui risque d’être tragique, est importante. Mentionnons toutefois que le PQ a bien présenté un projet de loi sur la langue en 2013-2014, projet modeste cependant, qui n’était pas à la hauteur des enjeux. Ce projet a toutefois dû être abandonné faute d’appui de la CAQ… 

À force de déni, la situation est maintenant devenue catastrophique. Ce qui aurait pu être redressé avec quelques tours de vis bien placés il y a vingt ans nécessite maintenant un remède de cheval. À cet égard, il est loin d’être sûr que notre élite, qui a fermé les yeux pendant des décennies, soit vraiment prête à faire ce qu’il faudrait pour redresser la situation. Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est peut-être très motivé, mais je doute que le reste du caucus de la CAQ, celui qui a voté contre le projet de loi 14 du PQ en 2014, le soit tout autant. J’ai l’impression qu’on va nous proposer en 2020 le plan d’action qui aurait encore peut-être fonctionné en 1999. On verra… 

MBC: On nous dit souvent que l’anglais s’impose à cause de la mondialisation. Mais dans cette étude, il semble plutôt que l’anglais s’impose comme langue de communication interne dans les entreprises. Est-ce bien le cas?

FL: C’est bien ce qui est intéressant avec cette étude. Pour la première fois, à ma connaissance, on demande la raison pour laquelle l’anglais est exigé pour le poste. Pour les communications internes, externes, à l’oral ou à l’écrit ou pour l’utilisation de machinerie. Et tadam! L’on apprend qu’à Montréal, quand l’anglais est exigé, 41,4% du temps, ce sont pour des raisons de «communication orale à l’interne». Le chiffre équivalent hors Montréal étant de 14,7%. Donc, on demande la connaissance de l’anglais, en gros, parce que la langue de travail à l’interne, au moins en partie, est l’anglais. 

Personne ne propose, comme certains esprits chagrins le répètent systématiquement, d’éliminer l’usage de l’anglais au travail; mais il faut que cet usage de l’anglais soit fait, très majoritairement, pour les communications à l’externe et à l’international. Que l’anglais serve de langue d’échange à l’international, personne n’est contre; ça en prend une. Mais que l’anglais serve de langue d’échange à l’interne de façon aussi étendue, c’est cela qui pose problème. Car cela signifie, simplement, que le rôle que le français joue au travail se réduit. Qu’il est donc destiné au déclassement. Il faut viser à séparer les sphères d’usage des langues au travail: que le français serve à l’interne et que l’anglais serve, pour certains travailleurs (et pourquoi pas d’autres langues également?), à l’externe. 

Rappelons quelques faits: les anglophones comptent pour 8,1% de la population du Québec et pour 17,4% de la population de Montréal. L’exigence de connaissance de l’anglais pour fins de communication orale interne est donc de 2,4 fois le poids démographique des anglophones à Montréal. Ce n’est pas rien. 

Ce qui ressort également de l’étude, c’est que les entreprises de 25 à 49 employés, non «soumises à la Charte», c’est-à-dire échappant aux articles du chapitre V de la Charte imposant la mise sur pied de programmes de francisation afin de faire du français la «langue normale et habituelle du travail», exigent la connaissance de l’anglais pour les échanges oraux à l’interne seulement un tout petit peu moins souvent que les entreprises de 50 employés ou plus (23,8% comparativement à 26,2% pour l’ensemble du Québec), qui sont, elles, «soumises à la Charte». Même si l’on peut penser que les plus grosses entreprises ont plus de contacts à l’international, ce qui peut justifier une utilisation accrue de l’anglais, les deux chiffres se ressemblent tellement qu’il faut comprendre que les articles du chapitre V de la Charte semblent être largement inefficaces pour franciser en profondeur la langue de travail dans les entreprises de 50 employés et plus. Du moins, ces articles ne semblent pas avoir l’effet magique que certains semblent leur prêter. Penser régler le problème de la langue de travail simplement en étendant vers le bas, pour inclure au chapitre V de la Charte les entreprises de 25 employés et plus, par exemple, est une illusion. Soyons clairs: je ne suis pas contre, mais à elle seule, cette mesure sera totalement insuffisante. https://35b3fc15a013ea30baf96dc5d8afb7d7.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

MBC: On cherche souvent à nous rassurer en disant que la connaissance du français est généralisée au Québec. Mais comment concilier cette connaissance quasi généralisée du français avec l’exigence systématique de la connaissance de l’anglais au travail (surtout à Montréal)? Comme indicateur, est-ce que la connaissance du français peut vraiment se substituer au critère de la langue d’usage? Et même, de la langue maternelle?

FL: En effet. L’on touche là à un point essentiel et généralement assez mal compris. On nous rebat les oreilles depuis des années avec la statistique affirmant que 94,5% de la population du Québec pourrait «s’exprimer en français1» et que, donc, le français aurait en quelque sorte triomphé au Québec! On comprend mal comment raccorder cette connaissance généralisée du français avec l’exigence généralisée de l’anglais pour les communications internes. Soit cette connaissance du français n’est pas aussi généralisée qu’on veut bien le penser, soit une bonne partie de ceux qui «connaissent le français» refuse de l’utiliser au travail, soit un mélange des deux. 

Il faut savoir, premièrement, que ce chiffre provient d’une déclaration faite par le répondant lors du recensement; ce n’est en aucun cas le résultat d’une vérification objective de la connaissance du français. Il est amusant de savoir que Statistique Canada a déjà testé une question un peu plus rigoureuse, demandant «Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation assez longue sur divers sujets?» au lieu de simplement «Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation?» Le simple ajout de «assez longue sur divers sujets» avait fait s’effondrer le nombre de Québécois non francophones se disant capables de «s’exprimer en français» d’un bon huitième. Statistique Canada s’est empressé de revenir à l’ancienne question. La «connaissance du français» est donc un indicateur mou, peu robuste et qui sert plus, à mon avis, à nous berner qu’à nous éclairer. 

Il est crucial de distinguer entre la «connaissance d’une langue» et son «usage», deux concepts qui ne sont pas du tout des synonymes. Ce qui est primordial, c’est l’usage qui est fait d’une langue et non simplement sa connaissance. C’est l’usage qui détermine la vitalité d’une langue, c’est-à-dire son rayonnement et son état de santé. Par exemple, la connaissance du latin était assez répandue au Québec dans les années cinquante, du moins parmi les classes éduquées. Mais qui connaît encore le latin aujourd’hui? La connaissance du latin ne voulait pas dire qu’il était utilisé abondamment et qu’il avait une vitalité élevée. C’est la même chose avec le français en Ontario: sa connaissance est beaucoup plus répandue que son usage, à tel point que la langue se perd chez un grand nombre de francophones, à défaut d’usage. 

L’étude qui vient de sortir (appelons-la «OQLF 2020») trace un portrait lié aux exigences de la connaissance de l’anglais au travail. C’est un côté de la médaille seulement. Il faut compléter ce portrait avec des données sur l’usage des langues au travail. L’OQLF a justement produit une telle étude sur l’usage des langues au travail en 2017. Les résultats sont tout à fait saisissants. On y apprenait, par exemple, que l’usage du français au travail est étroitement lié à la langue parlée à la maison. Ainsi:    

  • Les anglophones travaillent très peu en français (seulement 4,3% l’utilisent exclusivement et 6% généralement!). L’utilisation du français par les anglophones est dix fois plus faible que celle qu’en font les francophones.    
  • Les allophones utilisent moitié moins le français au travail comparativement aux francophones (24,9% exclusivement et 13,2% généralement).       

L’usage du français au travail est directement relié à la proportion de francophones présents, et, donc, le français est utilisé surtout par les francophones, quand ils le peuvent, au travail. 

Le portrait pour Montréal est particulièrement désastreux. 

À Montréal, le français comme langue de travail se porte très mal, même chez les francophones (25,3% l’utilisent exclusivement sur l’île de Montréal comparativement à 55,4% hors de la RMR de Montréal):    

  • La faiblesse du français comme langue de travail s’étend à la RMR de Montréal (45,1% des francophones utilisent le français exclusivement).    
  • A contrario, l’usage du français ne varie pas significativement selon le lieu de travail pour les anglophones. Il reste faible autant sur l’île de Montréal que dans la RMR de Montréal et dans les autres régions du Québec.       

Dans les offres d’embauche, on exige donc la connaissance de l’anglais de façon démesurée parce que les anglophones et une bonne partie des allophones travaillent en anglais. 

Le français est loin d’être la «langue normale et habituelle de travail» ou la «langue commune» au travail. L’étude de l’OQLF 2017 corrobore très bien l’étude OQLF 2020. Les anglophones imposent leur langue au travail de façon totalement démesurée. Aux francophones et aux allophones. Comme dans les années soixante. Comme avant la Charte. 

MBC: Dans quelle langue travaille la jeune génération? Et comment expliquer sa relative indifférence au fait de travailler en anglais ou en français?

FL: La même étude citée plus haut (OQLF 2017) nous apprenait que, chez les francophones, l’usage du français au travail est directement corrélé à l’âge:    

  • Les jeunes de 18-34 ans utilisent beaucoup moins le français au travail que les 55 ans et plus (37,4% exclusivement, 32,8% généralement contre 55,7% exclusivement et 31,5% généralement).    
  • Le phénomène est particulièrement marqué à Montréal. Seuls 20,4% et 22,6% des francophones de 18-34 ans utilisent le français exclusivement et généralement au travail, soit une minorité des francophones présents sur l’île.       

Ceci nous indique que le recul du français comme langue de travail va s’accélérer au fur et à mesure que les cohortes issues du baby-boom vont prendre leur retraite. 

Quant à la «relative indifférence des jeunes», nous ne savons pas de façon certaine, je crois, si l’utilisation beaucoup plus grande de l’anglais au travail par les plus jeunes relève de l’indifférence, des emplois occupés par ces jeunes (informatique par exemple comparativement à des emplois gouvernementaux pour les plus vieux) ou d’un rapport de pouvoir qui leur serait défavorable sur le marché du travail. L’on sait cependant que les plus jeunes se sont fait marteler l’extrême importance de l’anglais à l’école, bien plus qu’on ne l’avait fait pour les générations précédentes. Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle de l’école dans cette affaire. Notons, par exemple, que depuis une quinzaine d’années, on a introduit l’anglais en première année du primaire et qu’on a aussi mis en place de l’anglais intensif en sixième année du primaire (5 mois d’anglais exclusif à temps plein qui clôt tout le cycle du primaire). Ce faisant, est-on allé trop loin dans la valorisation de l’anglais, au point de fragiliser les bases mêmes de l’identité linguistique francophone des jeunes? Assiste-t-on à la naissance d’une «identité bilingue» chez les francophones à Montréal, comme chez les francophones hors Québec qui basculent dans le bilinguisme soustractif? Plusieurs indices laissent penser que oui. 

MBC: Est-ce que le bilinguisme est aussi payant qu’on le dit?

FL: Un article synthèse sur ce sujet a récemment été publié par un professeur de l’Université d’Ottawa, Gilles Grenier2. La conclusion générale qui s’en dégage est que l’usage des langues au travail est asymétrique, reflétant un rapport de force défavorable pour le français au Québec. Selon Grenier, l’anglais exerce à Montréal un pouvoir d’attraction près de trois fois supérieur à celui que l’on devrait attendre étant donné le poids démographique des anglophones. 

Pour les francophones, travailler en anglais rapporte davantage aujourd’hui que de travailler uniquement en français. Il est toujours plus payant aujourd’hui pour les francophones de travailler majoritairement en anglais qu’en français au Québec: la prime au bilinguisme est en effet asymétrique en fonction de l’usage des langues au travail; ceux qui travaillent 75% du temps en anglais et seulement 25% du temps en français sont ceux qui gagnent le plus. Pour les anglophones, travailler principalement en français ne rapporte rien de plus comparativement à travailler uniquement en anglais. Pour eux, la prime au bilinguisme va à ceux qui utilisent le français moins fréquemment (25% du temps et moins). Pour les immigrants, travailler exclusivement en anglais dans la région montréalaise est plus payant que de travailler seulement en français. 

Le portrait qui se dégage de l’usage des langues au travail est encore plus accablant, à mon avis, que celui que l’on peut dresser à partir des exigences de connaissance des langues pour l’embauche. 

MBC: La question du cégep revient en boucle dans l’actualité. Est-ce que le choix de la langue au moment du cégep et de l’université a une influence ensuite sur la langue de travail?

A mon avis, les jeunes sont bien conscients de la valeur supérieure de l’anglais sur le marché du travail. C’est cela qui explique pourquoi il y a un tel afflux massif de demandes pour étudier en anglais au cégep et à l’université (rappelons que Dawson College reçoit 11 500 demandes d’admission par année et à un taux d’acceptation – par manque de places – de seulement 30%). 

Il est aussi établi que la langue des études professionnelles (pas la langue de scolarisation au primaire et au secondaire) est un important déterminant de l’utilisation de cette langue au travail. C’est un cercle vicieux: l’anglais est plus payant que le français comme langue de travail, ce qui stimule une forte demande pour des études en anglais. Ensuite, ceux qui étudient en anglais travaillent en anglais, ce qui vient renforcer la demande pour les études en anglais. Etc. Et la roue tourne. 

L’étude de l’OQLF 2017 indique que:    

  • 76% de ceux qui ont étudié en français travaillent plus de 90% du temps dans cette langue comparativement à seulement 18,5% de ceux qui ont étudié en anglais.    
  • Les francophones ayant étudié en anglais utilisent trois fois moins le français exclusivement au travail comparativement à ceux ayant étudié en français (15,2% contre 46,9%).    
  • Les allophones ayant étudié en anglais utilisent le français exclusivement presque huit fois moins comparativement à ceux ayant étudié en français (4,1% contre 31,9%).       

Le message est clair: si on veut prétendre franciser la langue de travail, il faut briser ce cercle vicieux. On ne pourra pas le faire en resserrant seulement les articles de loi de la Charte régissant la langue de travail. Il faut s’attaquer aux deux côtés de l’équation à la fois pour avoir une chance de réussir. Il faudra donc impérativement se pencher sur la langue des études. Au cégep et aussi à l’université. 

C’est très simple en réalité: toute réforme de la Charte qui ne s’attaque pas à la langue des études sera vouée à l’échec. 

MBC: Devant ce désastre, que faire? Si vous aviez l’oreille de Simon Jolin-Barette, quelles mesures «réalistes» lui conseilleriez-vous?

FL: Je dirais d’abord au ministre que le temps du Québec français est maintenant compté. Il est essentiel que les mesures proposées fassent mouche et soient vraiment structurantes. Nous ne pouvons attendre deux autres décennies, nous n’avons plus de temps. 

Je lui dirais que pour appliquer les bons remèdes, il faut d’abord poser un diagnostic adéquat de la situation. Est-ce que cela a été fait? Quel est le diagnostic du ministre et de son équipe? On n’a pas entendu filtrer grand-chose sur ce sujet. 

Je dirais aussi que celui-ci, qui est avocat de profession, doit mettre ses lunettes de sociolinguiste ou de démographe. Il ne s’agit plus de resserrer seulement tel ou tel article de loi ou de faire une lecture étroitement juridique de la question linguistique, il s’agit de repartir de presque zéro pour établir une Charte de la langue française qui tienne compte de l’évolution du monde depuis 1977. Par exemple, il faut tenir compte de l’importance beaucoup plus grande des études supérieures aujourd’hui comparativement à cette époque (à l’époque, la majorité de la population n’allait pas aux études supérieures, aujourd’hui le diplôme d’études collégiales est la norme). Aussi de l’omniprésence de l’anglais dû aux Google, Amazon, Facebook, Instagram, TikTok, etc., omniprésence qui fait en sorte que les jeunes sont en immersion constante dans la culture anglo-américaine. Omniprésence que l’on doit tenter de contrebalancer d’une façon ou d’une autre. Par exemple, en valorisant plus la langue française et la culture québécoise à l’école. 

Il faut que la Charte de la langue française soit en interaction avec la politique d’immigration et avec le système d’éducation. La question de la langue est une compétence «transversale» et touche toutes les sphères de l’action gouvernementale. 

Notons à cet égard que les choses se présentent assez mal: avec le refus de la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration de baisser les seuils d’immigration, alors que nous sommes pourtant en pleine pandémie, et, surtout, son refus de rendre obligatoire la francisation des immigrants, malgré le rapport accablant du Vérificateur général du Québec de 2017 qui concluait que la francisation des immigrants était un «fiasco», on peut se demander si la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration ne vient pas annihiler en amont toute mesure que le ministre responsable de la Langue française pourra bien prendre en aval. 

Pour ce qui est de mesures spécifiques, le Mouvement Québec Français, qui réfléchit à cette question depuis longtemps, en propose un ensemble qui me paraît intéressant. Voilà qui pourrait inspirer le ministre. 

Et si le ministre responsable de la Langue française propose vraiment des mesures structurantes sur la langue, eh bien, la tempête d’injures et de calomnies à laquelle il a fait face avec le projet de loi 21 sur la laïcité aura l’air bien modérée face à l’ouragan qui s’abattra alors sur lui. Il doit s’attendre à une opposition extrêmement vigoureuse, versant même dans le délire, n’hésitant pas à le traîner dans la boue pour tenter de faire échouer le projet. Car toucher à la langue, c’est remettre en cause, directement, les rapports de pouvoir. 

Rappelons que Camille Laurin a régulièrement été traité de «nazi» par la presse anglophone. Camille Laurin n’a jamais cédé à l’intimidation des puissants; et sans lui, le Québec français serait déjà un gros Nouveau-Brunswick. 

Le ministre aura l’appui, s’il fait preuve de courage, de tous ceux qui souhaitent «la suite du monde» pour le Québec français. Et qui sont plus nombreux que certains pensent. Car ils disposent rarement de tribunes médiatiques ou de la puissance de l’argent. 

Pour que le Québec vive, il faut maintenant faire preuve d’audace. Car le statu quo, loin de nous assurer le confort et la sécurité, est une lente et certaine condamnation à mort.   

  1. Michel C. Auger dans son livre «25 mythes à déboulonner en politique québécoise», Éditions La Presse, 2018   
  2. Gilles Grenier, «Quebec’s language policy and economic globalization», Language Problems and Language Planning, 43:2, 2019, pp 179-197  

50 millions $ au Dawson College pour 800 étudiants de plus

Publié dans L’aut’journal

Le gouvernement du Québec a inscrit l’agrandissement de Dawson College parmi les projets « prioritaires » à réaliser dans le cadre du projet de loi 61. Cet agrandissement, un projet de plus de 50 millions de dollars, permettra à Dawson d’accueillir 800 étudiants en plus, soit autant d’étudiants qu’un cégep régional.

Aucun projet d’agrandissement dans le réseau collégial français n’a été « priorisé » en même temps que celui de Dawson. Ceci vient confirmer, une fois de plus, le déclassement croissant du réseau collégial de langue française à Montréal. Mentionnons que, de 2012 à 2018, le réseau français à Montréal a perdu 2335 étudiants au préuniversitaire et au secteur technique.

Ce que cela signifie, c’est qu’il existe des milliers de places disponibles dans le réseau français à Montréal, des places qui pourraient accueillir des étudiants sans que cela nous coûte un sou en frais d’infrastructures. Pourtant, le gouvernement du Québec juge bon de dépenser des dizaines de millions de dollars pour que ces étudiants aillent à Dawson. Pourquoi?

Dawson : une institution pour les riches

Les cégeps anglais en général, et Dawson en particulier, sont les institutions réservées à l’élite. L’élite académique de Montréal, celle issue de coûteuses écoles privées et de programmes particuliers, s’inscrit massivement à Dawson. Les moyennes générales requises pour accéder à Dawson font en sorte que seuls les étudiants disposant d’un important capital social peuvent y entrer. En Sciences de la nature, par exemple, la moyenne générale au secondaire exigée pour entrer à Dawson est en haut de 85%.

De plus, Dawson, comme John Abbott, sont les club-écoles pour McGill et Concordia. Une étude effectuée en 2010 avait démontré que 90% des finissants des cégeps anglais s’inscrivaient à McGill et Concordia ensuite. L’agrandissement de Dawson ne vient donc pas seulement vider le réseau collégial français; il aura aussi des impacts sur les universités de langue française, qui voient, et qui vont voir de plus en plus, le flux d’étudiants postulant chez elles se tarir au fur et à mesure que le collégial anglais se développera.

Un rapport du Conseil supérieur de l’éducation publié en 2016, pointant du doigt la ségrégation qui règne dans le milieu scolaire au primaire et au secondaire au Québec, avait sonné l’alarme : « La concurrence en éducation est indissociable de la perception que toutes les écoles ne sont pas équivalentes : elle alimente donc la crise de confiance qui fragilise le système public. Cette crise de confiance accentue la tendance à regrouper les élèves selon leurs profils scolaire et socio-économique. Il en résulte une forme de ségrégation qui conduit à un système d’écoles à plusieurs vitesses. L’écart se creuse donc entre les milieux : certains établissements ou certaines classes sont considérés comme moins propices à l’apprentissage (les familles qui le peuvent les fuient) et les conditions de travail y sont plus difficiles (les enseignants qui le peuvent les fuient également). »

Les conclusions de ce rapport peuvent se transposer au niveau collégial. Au collégial, comme les clauses scolaires de la loi 101 cessent de s’appliquer, la ségrégation basée sur le statut socio-économique des parents qui s’exprime au primaire et au secondaire se double d’une ségrégation selon la langue d’enseignement. Les cégeps anglais jouent au niveau collégial le même rôle que les écoles privées jouent au secondaire : derrière le paravent de « l’excellence », elles permettent un regroupement des élèves provenant des classes aisées, qui n’ont pas à souffrir la mixité sociale et qui viennent s’y préparer à aller éventuellement à McGill ou Concordia et à travailler en anglais.

Ce qui est dramatique dans le cas des cégeps anglais, c’est qu’il s’agit d’institutions publiques financées à 100 % par l’État québécois. Dans le cas des écoles privées au secondaire, il y a au moins l’excuse que l’État ne débourse pas la totalité de la facture.

Les étudiants ne choisissent pas Dawson pour « apprendre l’anglais », car la majorité des étudiants qui s’y inscrivent est déjà bilingue; ces étudiants provenant de milieux aisés ont eu de l’anglais « enrichi » tout le long de leur parcours scolaire.

La motivation des jeunes pour l’anglais, pour plusieurs, ne semble plus être du type instrumental, mais du type intégratif : ils ne veulent plus seulement apprendre l’anglais (qu’ils connaissent déjà), mais s’intégrer au groupe anglophone. C’est là le rôle que joue Dawson : c’est la porte d’entrée au monde anglophone.

Malgré le fait que la nécessité d’imposer la loi 101 au cégep crève les yeux depuis au moins une vingtaine d’années, rien n’est fait en ce sens. Notre élite est incapable de prendre position sur cette question pourtant absolument vitale pour la survie du Québec français; c’est parce qu’elle est la première à profiter de la situation : l’anglicisation de sa progéniture est assurée par les fonds publics.


Dawson : les anglophones minoritaires

Il est intéressant de savoir qu’il y a même plus d’allophones (langue maternelle) à Dawson que d’anglophones : en 2018, c’était 38,4% d’anglophones, 22,1% de francophones et 39,5% d’allophones. Depuis 2000, les anglophones y sont minoritaires en nombres absolus et y sont maintenant, depuis 2018, minoritaires en nombres relatifs. Les anglophones sont minoritaires dans cette institution qui devrait leur être destinée en premier lieu!

Le groupe dominant à Dawson est celui des allophones. Et cela sera de plus en plus vrai à l’avenir, la proportion d’anglophones ayant passé de 49,4% en 2000 à 38,4% en 2018. Normalement donc, Dawson devrait accueillir moitié moins d’étudiants qu’il ne le fait.

Il faut comprendre que les clauses scolaires de la Charte ne touchent qu’environ 20 % des immigrants qui s’installent au Québec, soit ceux qui sont en âge scolaire à l’arrivée. La très vaste majorité des immigrants, soit 80 %, échappe à la francisation obligatoire. Si tous les immigrants arrivaient au Québec en tant que bébés, les clauses scolaires auraient certainement un effet beaucoup plus puissant. Mais, à l’heure actuelle, tous les immigrants de 15 ans et plus qui arrivent peuvent, par exemple, s’inscrire directement dans les cégeps et universités anglaises. Le « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire défait une grande partie du travail que fait la Charte au primaire et au secondaire.


Le Québec finance sa propre assimilation

Il faut réaliser que le premier responsable du recul du français au Québec est le gouvernement du Québec lui-même, qui finance maintenant de façon « prioritaire » les institutions anglophones à Montréal. C’est le gouvernement du Québec, de par ses politiques, qui finance l’érosion des institutions de langue française au Québec. C’est le Québec qui finance sa propre assimilation.

Dernière heure : Dawson nous prend pour des cons

Le 6 juin, le directeur de Dawson, Richard Filion, défendait son projet d’agrandissement en affirmant que : « La capacité d’accueil du collège va être augmentée d’à peu près 800 étudiants» dans ce cégep qui reçoit plus de 11 500 demandes d’admission par année. Il affirmait aussi que le projet « avait été bonifié au cours des dernières semaines ».

Le 12 juin, coup de théâtre : Dawson College « rectifie le tir » concernant son projet d’agrandissement en affirmant que « l’établissement n’a pas l’intention d’augmenter le nombre de ses étudiants avec son projet d’agrandissement. »  (Journal de Montréal, Daphnée-Dion-Viens, « Projet d’agrandissement : le collège Dawson rectifie le tir »),

C’est l’argument sur lequel le premier ministre François Legault s’est rabattu pour défendre le projet d’agrandissement de Dawson.

Donc, l’on doit comprendre que cet agrandissement de 10 000 m2, réalisé au coût de plus de 50 millions (le véritable coût est inconnu), ne permettra pas d’augmenter la capacité d’accueil de Dawson…

L’argumentaire de Dawson repose aussi sur son « devis » qui, selon elle, peut être dépassé de 10 % « sous certaines conditions ». Le « devis » de Dawson, soit sa capacité d’accueil normée par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), est de 7075 étudiants. Or, depuis 2002, Dawson excède régulièrement son devis, c’est-à-dire qu’elle accueille plus d’étudiants que le MEES n’autorise normalement. En 2018, Dawson accueillait 7889 étudiants à temps plein. Elle dépassait donc son devis de 12%. Dawson dépasse régulièrement son devis de plus de 10% depuis presque 10 ans.

La règle du MEES, c’est 10% ou 12%?

Dans un communiqué publié à l’interne, Dawson, affirme que le nouveau pavillon accueillera environ 950 étudiants et un nouveau programme en « medical ultrasound technology ».

Alors, la capacité d’accueil sera augmentée de 800 ou de 950 étudiants? Je suis confus.

Il faut aussi comprendre que l’augmentation de la surface physique de 10 000 m2 permettra à Dawson de hausser son devis. Cette hausse de devis sera d’environ 10 % (donc 707+7075= 7782 étudiants).

Dawson aura donc le champ libre, une fois ce devis haussé, de l’excéder encore de 10 % (ou de 12 % ?, ce n’est pas terriblement clair). Le manque d’espace dû à l’accueil d’un nombre trop élevé d’étudiants permettra à son tour de justifier le prochain agrandissement. Et ainsi de suite.

C’est ajouter l’insulte à l’injure : Non seulement le Québec finance se propre anglicisation, mais on nous prend aussi pour des cons.

Agrandissement du cégep : Dawson nous prend pour des cons

Publié dans L’aut’journal

Le 6 juin, le directeur de Dawson, Richard Filion, défendait son projet d’agrandissement en affirmant que : « La capacité d’accueil du collège va être augmentée d’à peu près 800 étudiants» dans ce cégep qui reçoit plus de 11 500 demandes d’admission par année. Il affirmait aussi que le projet « avait été bonifié au cours des dernières semaines ».

Le 12 juin, coup de théâtre : Dawson College « rectifie le tir » concernant son projet d’agrandissement en affirmant que « l’établissement n’a pas l’intention d’augmenter le nombre de ses étudiants avec son projet d’agrandissement. »  (Journal de Montréal, Daphnée-Dion-Viens, « Projet d’agrandissement : le collège Dawson rectifie le tir »),

C’est l’argument sur lequel le premier ministre François Legault s’est rabattu pour défendre le projet d’agrandissement de Dawson.

Donc, l’on doit comprendre que cet agrandissement de 10 000 m2, réalisé au coût de plus de 50 millions (le véritable coût est inconnu), ne permettra pas d’augmenter la capacité d’accueil de Dawson…

L’argumentaire de Dawson repose aussi sur son « devis » qui, selon elle, peut être dépassé de 10 % « sous certaines conditions ». Le « devis » de Dawson, soit sa capacité d’accueil normée par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), est de 7075 étudiants. Or, depuis 2002, Dawson excède régulièrement son devis, c’est-à-dire qu’elle accueille plus d’étudiants que le MEES n’autorise normalement. En 2018, Dawson accueillait 7889 étudiants à temps plein. Elle dépassait donc son devis de 12%. Dawson dépasse régulièrement son devis de plus de 10% depuis presque 10 ans.

La règle du MEES, c’est 10% ou 12%?

Dans un communiqué publié à l’interne, Dawson, affirme que le nouveau pavillon accueillera environ 950 étudiants et un nouveau programme en « medical ultrasound technology ».

Alors, la capacité d’accueil sera augmentée de 800 ou de 950 étudiants? Je suis confus.

Il faut aussi comprendre que l’augmentation de la surface physique de 10 000 m2 permettra à Dawson de hausser son devis. Cette hausse de devis sera d’environ 10 % (donc 707+7075= 7782 étudiants).

Dawson aura donc le champ libre, une fois ce devis haussé, de l’excéder encore de 10 % (ou de 12 % ?, ce n’est pas terriblement clair). Le manque d’espace dû à l’accueil d’un nombre trop élevé d’étudiants permettra à son tour de justifier le prochain agrandissement. Et ainsi de suite.

C’est ajouter l’insulte à l’injure : Non seulement le Québec finance se propre anglicisation, mais on nous prend aussi pour des cons.

Vers la bilinguisation de la Société de transport de Montréal?

Publié dans L’aut’journal

Dans son livre « La doctrine du choc », publié en 2007, l’essayiste Noami Klein développe une thèse à l’effet que certaines politiques néolibérales impopulaires ont été implantées dans des pays du tiers-monde en profitant de crises systémiques : désastres naturels, chocs pétroliers, effondrements monétaires, etc. Ce cadre d’analyse est fécond; les crises sont en effet des moments propices pour implanter des changements désirés par certaines élites et refusés par le peuple; ce livre a eu un certain retentissement.

La mairesse Valérie Plante a-t-elle décidé de s’inspirer de cette auteure fétiche d’une certaine gauche pour faire avancer un vieux rêve de tous ceux qui sont en guerre avec le « français langue commune » : celui de la bilinguisation de la Société de transport de Montréal (STM)?

On se rappellera que la STM était un des derniers bastions du « français, langue commune » dans les services publics à Montréal et était régulièrement conspuée par les médias anglophones et une partie de notre élite servile. Rappelons-nous le « STM, are you hearing? », lancé par le ministre alors responsable de Montréal en 2013, M. Jean-François Lisée, en pleine entrevue dans un média anglophone alors que le sujet était l’anglicisation (souhaitée) de l’offre de services de la STM.  M. Lisée jugeait que la STM devait devenir intégralement bilingue. Un des prétextes employés était la nécessité de servir les touristes dans la langue « de leur choix », c’est-à-dire l’anglais (jamais de mentions d’autres langues?).

Dans le débat en anglais (un signe qui ne ment pas du déclin du statut du français à Montréal) des candidats à la mairie de Montréal en 2017, Mme Plante avait affirmé que « pour la sécurité publique, il serait important qu’il y ait des messages bilingues ».

Outre son inconfort avec la Charte de la langue française, Mme Plante a aussi démontré à maintes reprises son inconfort avec les symboles du Québec français. Rappelons-nous qu’il avait fallu une mise en demeure et une intervention du gouvernement de la CAQ pour que le drapeau du Québec fasse son apparition dans le protocole de la Ville de Montréal. Mme Plante se croyait-elle mairesse d’une cité-état n’ayant de comptes à rendre qu’à Ottawa? Soulignons, parce que cela est pertinent, que la matrice idéologique de Mme Plante est le NPD canadien. Encore aujourd’hui, le site web de l’Institut Broadbent, le think-tank du NPD, fait référence à Mme Plante comme membre de l’institut.

Mme Plante fait incontestablement partie des opposantes idéologiques à la Charte de la langue française et à sa conception du « français, langue commune ». Plusieurs opposants à la Charte tiennent d’ailleurs simultanément deux discours qui s’annihilent mutuellement. D’un côté l’on soutient que tous les anglophones sont bilingues et ont accepté de bon cœur le français langue commune (et alors quelle nécessité d’angliciser les services?), de l’autre l’on soutient que l’anglicisation est une question de sécurité (ce qui indique qu’ils ne sont pas bilingues).

Il faudrait choisir : soit les anglophones sont massivement bilingues, soit ils ne le sont pas.

Quoi qu’il en soit, la crise de la covid-19 se révèle un terrain propice pour faire avancer ce vieux rêve libéral et canadian. Depuis peu, certains messages publics se font en anglais dans le métro de Montréal, comme en témoigne la vidéo suivante, enregistré à Berri-UQAM le 10 avril 2020.

Notons que le prétexte d’assurer la sécurité des touristes ne tient pas : ils sont tous rentrés chez eux à cause de la pandémie. Les messages publics en anglais sont donc au bénéfice des Québécois.

Pour l’instant, les messages en anglais semblent concerner seulement la covid-19. Mais ne doutons pas qu’il s’agit d’un ballon d’essai : on teste les eaux et on jauge les réactions. Une fois la glace cassée et le principe du bilinguisme accepté, la portée va s’étendre et se généraliser : le vieux rêve de certains, d’une STM intégralement bilingue, va se concrétiser rapidement.

Le ministre responsable de la Charte va-t-il rappeler Mme Plante et la STM à l’ordre?

Cela s’impose.

La «west-islandisation» de Longueuil

Publié dans la section Idée du Devoir
La débâcle du Parti libéral du Québec en octobre 2018 est en train de nous faire oublier quelque peu la chape de plomb que ce parti a fait peser sur le Québec pendant de longues années. Mais ignorer l’histoire, c’est se condamner à la revivre. Rappelons-nous donc que le PLQ a réussi à faire main basse sur le pouvoir pendant 15 ans, grâce à une stratégie électorale reposant sur deux piliers : maximiser les volumes d’immigration et s’assurer que les immigrants admis se « québécisent » le moins possible. Cela a consolidé au cours du temps le nombre de circonscriptions « sûres », où les fédéralistes sont quasi certains de remporter une élection.

Les résultats d’octobre 2018 sont parlants. Même si le PLQ a subi la pire débandade de son histoire, il a tout de même réussi à récolter 31 sièges. Il domine outrageusement sur l’île de Montréal, où il a remporté 19 sièges sur 27. On notera que si sa prédominance se limitait autrefois au « West Island », elle fait maintenant tache d’huile vers l’est. Ainsi, le PLQ a remporté 6 sièges sur 14 dans l’est.

Vers le nord

À Laval, le PLQ a obtenu 5 sièges sur 6 en 2018. Lors des élections fédérales d’octobre 2019, son frère jumeau, le PLC, a remporté toutes les circonscriptions fédérales de l’île de Montréal et de Laval, à l’exception de deux.

Laval est maintenant tapissée de rouge. Pourquoi ? Parce que la proportion de francophones, langue d’usage (langue parlée le plus souvent à la maison), principal déterminant du vote au Québec, s’est effondrée. De 2001 à 2016, elle est passée de 77,5 % à 65,1 %, tandis que la proportion d’anglophones augmentait de 11,5 % à 15,4 % à Laval. Résultat ? En 15 ans seulement, les nationalistes ont été quasi éjectés de l’île de Laval. Pour de bon.

Cet effondrement du poids des francophones dans la région métropolitaine de recensement de Montréal (RMR) ne fait que débuter. Statistique Canada et l’Institut national de recherche scientifique (INRS), qui ont récemment publié des projections linguistiques, le confirment. L’agence fédérale nous apprend que le pourcentage de francophones dans la RMR de Montréal, hors de l’île, baissera de 83,2 % en 2011 à 71,9 % en 2036. En parallèle, fait nouveau, le pourcentage d’anglophones hors de l’île de Montréal augmentera de 10,0 % à 14,3 %.

Vers le sud

La thèse de doctorat de Patrick Sabourin, de l’INRS, qui utilise une modélisation plus fine que Statistique Canada, nous permet de comprendre ce qui se passera, par exemple, dans la division de recensement (DR) de Longueuil, l’exemple typique d’une banlieue « francophone ». Dans cette DR, les projections de l’INRS indiquent que le pourcentage de francophones, langue d’usage, passera de 79,6 % à 68,2 % en 2056. Fait crucial, le pourcentage d’anglophones, langue d’usage, augmentera de 10,8 % à 11,9 %. On nous a longtemps répété que si le français reculait, ce n’était pas grave, car l’anglais aussi reculait (ou reculerait). C’est faux. Le français va reculer, tandis que l’anglais va progresser.

Cette progression de l’anglais sera due à deux facteurs : les transferts linguistiques des allophones qui s’effectuent de manière disproportionnée vers l’anglais (à hauteur d’environ 45 %) et une anglicisation croissante des francophones (anglicisation nette de 30 000 en 2016 dans la RMR de Montréal). Il faudrait qu’environ 90 % des transferts linguistiques des allophones s’effectuent vers le français pour assurer la stabilité à long terme du poids des francophones (les autres facteurs étant égaux). Il faudrait aussi que l’anglicisation nette des francophones tende vers zéro. Nous sommes loin, très loin du compte.

Les conséquences de cet effondrement annoncé du poids des francophones à Longueuil seront les mêmes que celles que nous voyons actuellement à Laval. Les partis nationalistes seront expulsés et, graduellement, les partis fédéralistes deviendront indélogeables. On notera d’ailleurs que le PLC a remporté sans trop de difficultés deux des circonscriptions de la Rive-Sud de Montréal incluses dans la DR de Longueuil, lors des élections fédérales d’octobre 2019. L’avenir est déjà là…

Vers l’est, vers le nord et maintenant vers le sud. On peut s’écrier, comme dans le conte de Perrault : « Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. »

Si Anne continue de ne rien voir, Longueuil, comme Laval, va se « west-islandiser ». Le résultat des élections fédérales d’octobre 2019 est un avertissement supplémentaire. Le Québec doit, de façon urgente, travailler à renforcer la vitalité du français. Sinon, il sera laminé politiquement. À court terme.

La CAQ ne semble pourtant pas être favorable à un renforcement de la loi 101. Il semble bien que la CAQ ne voie rien venir.

Des Idées en revues – La popularité du cégep anglais se confirme aussi à l’extérieur de Montréal

Publié dans la section Idées du Devoir

On entend parfois dire que l’attraction démesurée des cégeps anglophones serait un problème concernant l’île de Montréal exclusivement et que la situation serait tout autre à l’extérieur de Montréal. Bref, qu’il n’y aurait pas vraiment lieu de s’inquiéter. Il est intéressant de valider cette hypothèse en se penchant sur la fréquentation des cégeps dans la capitale nationale.

Il existe trois cégeps de langue française à Québec et un de langue anglaise, le cégep Saint-Lawrence (CSL). Pour l’année scolaire 2015-2016, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) indique que, dans la région de Québec, il y a 20 448 étudiants inscrits au Diplôme d’études collégiales (DEC) préuniversitaire ou technique dans des établissements privés ou publics et qui étudient en français. Le chiffre correspondant pour ceux qui étudient en anglais est de 950. Ainsi à Québec, seulement 4,7 % des étudiants inscrits au cégep étudient en anglais. À première vue, cela est peu. Le portrait change si l’on fait le décompte de ceux qui étudient au préuniversitaire. Dans ce cas, il y avait 8198 étudiants qui étudiaient en français en 2015-2016 contre 810 qui étudiaient en anglais, soit 9,9 % de l’effectif. Un étudiant sur dix étudie donc en anglais au préuniversitaire à Québec, ce qui est pas mal pour une ville où seulement 1 % de la population a déclaré que l’anglais était sa langue d’usage à la maison dans le recensement de 2011.

Qu’en est-il des demandes d’admission et non pas seulement des inscriptions ? En 2015, 658 étudiants avaient fait une demande d’admission au CSL. De ce nombre, 318 ont été admis au préuniversitaire (48,3 %). Seulement 73 (22,9 %) étaient des étudiants ayant terminé leurs études secondaires dans une école anglaise, tandis que 245 (77 %) terminaient leurs études dans une école secondaire française.

Ce cégep fonctionne actuellement à plein régime, ce que montre nettement le fort taux de rejet des demandes d’admission (51,7 %). L’accès au CSL est dans les faits contingenté par le Conseil du trésor.

Le contraste avec les cégeps de langue française est saisissant alors qu’ils subissent une baisse démographique importante. La fréquentation des cégeps français à Québec est ainsi passée de 9192 étudiants au préuniversitaire en 2012 à 8102 en 2016, soit une perte de 1090 étudiants en quatre ans (13,5 % de l’effectif !).

Le directeur du CSL, Edward Berryman, milite en faveur d’une d’expansion de la capacité d’accueil de son cégep (Le Soleil, 17 août 2016), ce qui aurait pour effet de drainer plusieurs centaines d’étudiants supplémentaires par année du secteur français et mènerait certainement à des fermetures de programmes et à des abolitions de postes. La pression augmenterait grandement pour que les cégeps français offrent eux aussi des programmes en anglais afin de faire concurrence au CSL. Certains ont déjà flairé la bonne affaire : le Collège Mérici, qui est privé, offre maintenant des DEC  » bilingues « . Le cégep de Sainte-Foy, qui est public, a annoncé son intention d’élargir son offre de cours en anglais.

Bref, à Québec, le seul cégep anglais a une taille bien supérieure à celle nécessaire pour répondre aux besoins de sa communauté, il est rempli au maximum, il ne subit pas la baisse démographique qui frappe les autres cégeps de plein fouet et il exerce une pression pour l’anglicisation des programmes dans les cégeps français.

Ce qui ressort crûment de la popularité du cégep de langue anglaise à Québec, c’est le désir de nombreux finissants du secondaire français d’étudier en anglais. Est-ce simplement un désir de parfaire une maîtrise de l’anglais qui serait perçue comme étant insuffisante à la sortie du secondaire ? Certains signes (comme la moyenne générale exigée pour entrer à Saint-Lawrence) laissent plutôt penser que ce sont les étudiants les plus à l’aise en anglais, ceux qui paradoxalement auraient le moins besoin de parfaire leur anglais, qui y sont admis. Ces étudiants ne veulent pas des cours d’anglais (qu’ils auraient partout ailleurs), mais des cours  » en anglais « . Nuance de taille.

L’écrivain Jacques Ferron affirmait jadis que deux  » langues complètes de même civilisation « , telles que le français et l’anglais, ne peuvent coexister sur le même territoire et que, si le français a pourtant survécu, c’est que les Canadiens français étaient cantonnés à l’agriculture et que les Anglais occupaient la sphère industrielle, et qu’ils n’ont ainsi célébré qu’un  » mariage blanc « . Québec a connu un fort développement industriel ces vingt dernières années, et les emplois autrefois concentrés dans la fonction publique ont été largement supplantés par des emplois dans le domaine de la technologie et de l’assurance. Même dans la capitale nationale, le libre-choix de la langue d’enseignement profite donc à l’anglais au cégep. Comme c’était le cas pour l’école primaire et secondaire d’avant la loi 101.

Lettres: Une répugnante démission collective

Publié dans la section Idées du Devoir

Je suis déçu de la position qu’expose Le Devoir dans l’éditorial intitulé «Langues de travail» (13 juin 2006). J’attends de votre journal des analyses plus sérieuses et mieux documentées que ce qu’on peut retrouver dans The Gazette ou dans les journaux de Gesca.
L’éditorialiste Josée Boileau écrit que «le lien avec la mondialisation de l’économie est clair, et cette donne ne changera pas» en parlant de l’imposition de l’anglais comme langue de travail à Montréal. C’est faux. Le lien avec la mondialisation est très loin d’être clair. S’il l’était, comment pourrait-on expliquer la progression du français comme langue de travail au cours des 50 dernières années (de 0 % à 45 % environ à Montréal) alors que la «mondialisation» a fait sentir ses effets de plus en plus durement?

Pourquoi l’anglais est-il d’autant plus présent comme langue de travail que la concentration d’Anglo-Québécois dans la population est forte (maximale en Outaouais, forte à Montréal et presque inexistante à Québec)? Pourquoi cacher le fait que l’importance de l’anglais comme langue de travail est corrélée au poids des institutions des anglophones (50 % des investissements publics vont aux universités et aux hôpitaux anglais à Montréal)? Le nombre de postes exigeant l’anglais est proportionnel au niveau de ces investissements et dépasse de loin le pourcentage d’anglophones à Montréal.

Pourquoi cacher que d’autres pays, autrement plus mondialisés que le Québec au chapitre de la diversité des échanges économiques (la France, par exemple), travaillent massivement en français, hormis quelques exceptions notoires qui ne représentent que quelques fractions de pourcentage des travailleurs (Alcatel)?

Pourquoi cacher que l’importance inouïe de l’anglais au Québec est en fait le reflet de notre statut de nation dominée beaucoup plus que l’effet de la «mondialisation», terme sans substance qui ne sert qu’à cacher notre répugnante démission collective?

Pourquoi cacher que l’anglais est en fait imposé comme langue de travail à Montréal par les étudiants formés à nos frais à McGill, à Concordia et dans le vaste réseau des cégeps anglais et incapables de travailler en français? Pourquoi cacher que l’anglais est imposé chez Air Canada, CAE Electronics et Matrox à Montréal par des ingénieurs de McGill et des patrons américains et ontariens? Pourquoi cacher que, par exemple, dans une réunion avec 20 personnes chez Air Canada, tout le monde passe à l’anglais à l’arrivée de l’Anglo-Québécois, qui vit pourtant à Montréal depuis sa naissance?