Recension de lecture: « La pensée woke »

Attention très grand petit livre!

J’ai lu « La pensée woke » de David Santarossa.

Ce livre s’attelle à une analyse minutieuse, fouillée, rigoureuse, de cette pensée qui a pris d’assaut le monde occidental dans les dix dernières années, soit le « wokisme » ou « néoprogressissme ». Pas une journée ne se passe maintenant sans qu’un écho nous parvienne de l’avancée fulgurante de cette idéologie qui investit toutes les sphères de pouvoir, allant des universités, des médias, aux gouvernements et aux grandes entreprises. Le wokisme a utilisé la tactique du « Blitzkrieg » pour occuper ces lieux de pouvoir et nous mettre, en un temps record, devant le fait accompli de son hégémonie. Le quidam inattentif, déboussolé, qui refuse d’ânonner les nouvelles vérités révélées de ce régime ou de subir les formations (qui pullulent maintenant) destinées à le rééduquer s’expose à des sanctions allant du refus de subvention, à l’exclusion sociale et à la perte d’emploi. Il faut donc s’intéresser de près à cette idéologie qui s’intéresse de près à nous.

C’est ce que fait Santarossa. Le grand mérite de ce dernier est de s’attaquer, pièce par pièce, à l’édifice intellectuel wokiste en se livrant à une critique d’oeuvres ayant beaucoup tournées au Québec (On ne peut plus rien dire de Judith Lussier, Briser le code de Fabrice Vil et Kuei, je te salue: conversation sur le racisme de Déni Ellis Béchard et Natasha Kanapé Fontaine).

Le redoutable philosophe qu’est Santarossa passe ces oeuvres à la grille d’un cours de « principes de logique 101 » et les réduit en charpie, démontrant l’absence de rigueur et de nuance et, à simplement parler, la médiocrité intellectuelle de cette idéologie qui tient beaucoup plus d’une religion révélée à tendance (très) autoritaire que d’une science ayant sa place dans les universités.

Ce livre est un véritable délice intellectuel. La plume de Santarossa n’est jamais pesante. Celui-ci se livre à un dynamitage en règle du wokisme en nous donnant l’impression de lire un roman entrainant, divertissant et léger.

Vraiment, un livre à mettre entre toutes les mains.

La désaffection de l’UQAM

« Berri-UQAM : une désaffection qui saute aux yeux » titrait un article du Devoir du 11 février 2023. Le centre-ville de Montréal autour de l’UQAM est en effet de plus en plus visiblement décrépit. Cet article arrive après d’autres nous annonçant, par exemple, la fermeture d’institutions du quartier comme le St-Sulpice et Archambault. Sous nos yeux, c’est tout le « quartier latin », le quartier qui s’est épanoui et qui a grandi avec l’UQAM, qui est en train de partir en lambeaux.

Il est instructif de comparer subjectivement la dynamique qui règne autour de l’UQAM avec celle autour de Concordia pour constater qu’une toute autre « vibe » règne dans le quartier universitaire un peu plus à l’ouest. La question se pose : le déclin du quartier latin est-il lié au déclin de l’institution phare de ce quartier, c’est-à-dire l’UQAM?

C’est la commission Parent qui, au milieu des années soixante, a recommandé la fondation de deux nouvelles universités à Montréal, l’une française (l’UQAM) et l’autre anglaise (Concordia). Étonnamment, la Commission faisait cette recommandation alors que c’est pourtant du côté français, pas du côté anglais, qu’une explosion de la fréquentation universitaire était prévue : « Alors qu’en 1960-61, la proportion des garçons de langue française de 18 à 21 ans inscrits à l’université était inférieure à 10%, nous prévoyons qu’elle augmentera très rapidement, comme elle a commencé à le faire, pour toucher son taux maximum de 17% vers 1970. Le résultat en est que, dans les universités de langue française, le nombre d’étudiants aura presque triplé en moins de dix ans (de 1960 à 1968), quintuplé en quinze ans (de 1960 à 1976), et plus que sextuplé en vingt ans (de 1960 à 1981) ».

Le gouvernement du Québec se sentait manifestement contraint de donner aux anglophones la même chose qu’il accordait aux francophones, et ce, même si les raisons rationnelles pour le faire étaient faibles. Ainsi, cette création de deux institutions quasi jumelles, l’une francophone et l’autre anglophone, presque au même moment, est l’illustration saisissante de l’empire de l’idéologie du « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire, idéologie qui détermine depuis des décennies l’action du gouvernement québécois en ce domaine. Le même scénario s’est rejoué récemment avec la construction de deux mégahôpitaux universitaires, l’un francophone et l’autre anglophone, à Montréal.

Mais la marée montante du baby-boom annoncé par la Commission est aujourd’hui en reflux accéléré. Le poids démographique des francophones au Québec est en voie d’effondrement. Le recensement 2021 a montré que les francophones, langue maternelle, ne constituent plus que 46,5% de la population de l’ile de Montréal (51,5% selon la langue parlée le plus souvent à la maison), soit un déclin de 9,4 points en 30 ans (et 5,9 points pour la langue parlée à la maison). Et ce déclin de la proportion de francophones sur l’ile de Montréal, dans la région métropolitaine de Montréal et dans tout le Québec va se poursuivre pour tout l’avenir prévisible.

Il est connu que ce sont surtout les francophones qui poursuivent leurs études postsecondaires en français tandis que les anglophones les font en anglais et que les allophones se divisent en deux blocs selon leur tropisme (« francotrope » ou « anglotrope »). On peut donc se poser la question à savoir comment évolue l’UQAM relativement à Concordia alors que le poids démographique relatif des francophones à Montréal est en train de s’écraser. Voyons, par exemple, ce qui se passe du côté des effectifs étudiants.

La figure 1 présente l’effectif global, étudiants temps plein et temps partiel, pour tous les cycles pour Concordia et l’UQAM sur la période 1995-2022.

Figure 1

On constate à la figure 1 que l’effectif global de l’UQAM est passé de 38 800 étudiants en 1995 à 35 250 en 2022, soit un déclin de 3 550 étudiants ou 9,15%.

Sur la même période, l’effectif de Concordia est passé de 24 844 à 38 744, soit une augmentation de 13 900 étudiants ou 55,95%.

On peut distinguer trois périodes distinctes sur la figure 1:

1)         Rattrapage : de 1995 à 2014, il y a eu un rattrapage graduel de Concordia sur l’UQAM. Alors que l’UQAM avait 13 956 étudiants de plus que Concordia en 1995, la différence entre les deux en 2014 n’était plus que de 6 835 étudiants.

2)         Déclin : A partir de 2014, l’effectif de l’UQAM entra en déclin rapide. La chute atteignit 18,2% sur la période 2014-2022, soit 2,3% de son effectif chaque année. Pendant ce temps, Concordia poursuivit sa montée de façon quasi constante jusqu’à 2020, sommet qui fut suivi d’une légère baisse de 2020 à 2022. Cette baisse de Concordia de 2020 à 2022 représente 868 étudiants, soit 2,2% de l’effectif global. Cette baisse pourrait n’être qu’une fluctuation des effectifs résultant de la pandémie de COVID19.

3)         Déclassement : A partir de 2018, les effectifs à Concordia dépassèrent ceux de l’UQAM. La différence entre les deux universités, en faveur de Concordia, atteignit 3 494 étudiants en 2022.

La figure 1 démontre donc qu’au cours des vingt-sept dernières années, Concordia a déclassé l’UQAM en termes d’effectif global. Depuis 2014, les effectifs étudiants à l’UQAM sont en chute libre.

La désaffection du quartier autour de Berri-UQAM est un miroir de la désaffection qui règne à l’UQAM même. L’article du Devoir affirme que les « étudiants désertent les environs de l’université ». On ne saurait si bien dire.

Comme pour les cégeps, le « libre-choix » ou la concurrence entre les langues d’enseignement, dans un contexte de déclin du français, mène et mènera de plus en plus au déclassement des cégeps et des universités ayant le français comme langue d’enseignement.

Pour le Québec français, le libre-choix de la langue d’enseignement au postsecondaire est une politique suicidaire.

ChatGPT et son impact sur la dynamique linguistique : entrevue avec le chercheur Dave Anctil

Avec la lancée le 30 novembre 2022 de ChatGPT, un outil capable de répondre à des questions avec des textes étonnamment fouillés et nuancés et ce, en plusieurs langues, la question de l’intelligence artificielle (IA), de son avenir et de ses possibilités, est sur toutes les lèvres. Il semble que ce domaine de recherche qui, depuis des décennies, promet mer et monde pour finalement livrer seulement quelques hors-d’œuvres, est maintenant sur une lancée et fait rapidement des avancées majeures.

J’ai interrogé Dave Anctil, chercheur à l’Observatoire sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA), sur les impacts que l’IA est susceptible d’avoir, de façon globale, sur notre rapport à la langue dans le contexte de concurrence avec l’anglais qui règne au Québec.

FL : Qu’est-ce qui a changé en IA récemment? Pourquoi en parle-t-on autant actuellement? Effet de mode ou avancées réelles?

DA : Ce n’est certainement pas un effet de mode! Les avancées en apprentissage profond sont très réelles et ne font que commencer à bouleverser la société. La performance de ces systèmes n’est pas aussi surprenante pour les chercheurs dans le domaine de l’IA. Car les innovations derrière les algorithmes et applications dont on parle ici – les grands modèles langagiers – ont été découverts et testés en laboratoire depuis plusieurs années. Dès 2017, nous savions qu’ils allaient obtenir d’excellents résultats pour la génération de textes, d’images ou pour coder. Ce qui se passe actuellement est le fruit d’immenses investissements en recherche qui ont porté fruit et qui transformeront en profondeur nos sociétés.

FL : L’IA soulève d’importants enjeux linguistiques. Par exemple, ChatGPT est capable de rédiger des textes qui ne trahissent pas immédiatement leur origine « artificielle » et ce, en de nombreuses langues. DeepL est un autre programme qui permet de traduire des textes dans plusieurs langues avec un haut degré d’exactitude. Est-ce que ces technologies auront/devraient avoir un impact sur l’apprentissage de l’anglais au Québec?

DA : À court terme, je dirais qu’il y aura peu d’effets perceptibles sur les dynamiques linguistiques. Mais, à long terme, ça pourrait diminuer la pression pour l’anglicisation ici et ailleurs. En interagissant avec le numérique dans notre langue maternelle ou de choix, à l’écrit comme à l’oral, la nécessité de maîtriser l’anglais pour bien maîtriser les outils va diminuer graduellement. On ne s’en rend pas bien compte au Québec puisque la majorité des francophones sont à l’aise en anglais ou bien sont bilingues anglais-français, ce qui n’est pas du tout le cas dans la majorité des pays non-anglophones. Le monde numérique (réseaux sociaux, plateformes de diffusion, etc.) fut un facteur d’anglicisation parce qu’il est absolument dominé par l’anglais, surtout depuis l’avènement des médias sociaux.

Le grand changement viendra de la diffusion gratuite de la traduction simultanée. Par exemple, la société Meta (Facebook) est en train de peaufiner son traducteur universel (Universal Speech Translator) qui permettra d’interagir avec quiconque dans sa propre langue, à l’écrit comme à l’oral, sur les réseaux sociaux, dans les espaces virtuels, etc. La traduction simultanée sera omniprésente, puisque les gros joueurs comme Google, NVIDIA ou OpenAI ont le même projet, avec à peu près la même approche technique. Également, il faut spécifier que la traduction technique et scientifique est plus efficace encore que la traduction du langage familier. Dès aujourd’hui, l’on pourrait donc tenir des réunions multilingues ou des congrès scientifiques avec traduction simultanée sans devoir tout sacrifier à la norme de l’unilinguisme anglais qui s’est installée au même rythme que la pénétration du numérique. En Asie, par exemple, on utilise déjà beaucoup ces outils sans gêne aucune, car on perçoit l’anglais comme un simple outil pratique et non comme un marqueur de statut social.

Chez nous l’anglais possède cependant une aura prestigieuse et constitue un puissant marqueur de statut social. Par la même logique, l’anglais est une source d’inégalité et de discrimination systémique pour les personnes qui ne le maîtrisent pas assez bien. C’est ce prestige artificiel qui pourrait ralentir l’adoption naturelle des outils d’IA, contribuant ainsi au multilinguisme réel de l’humanité. À mon avis, l’anglais restera important dans les domaines des sciences et technologies. Mais l’IA langagière fera diminuer la pression pour maîtriser parfaitement cette langue, d’abord à l’écrit puis à l’oral.

En tenant compte des technologies existantes et des applications langagières qui déferleront dès cette année, nous pourrions diminuer le temps consacré à l’apprentissage de l’anglais pour en consacrer plus à la lecture française, ainsi qu’aux connaissances et compétences lacunaires. Et je prédis même que l’apprentissage des langages de programmation sera bientôt réservé aux seuls ingénieurs. Car les modèles à la fine pointe de l’IA permettent aussi de développer des logiciels et interfaces pour coder à partir du langage naturel et de la logique, avec quelques notions techniques sans plus, et bien sûr par commandes vocales pour les gens qui ne voudraient plus toucher à leur clavier.

FL : Donc, la traduction pouvant offrir un niveau équivalent à ce qui est entré par l’utilisateur dans sa langue maternelle (garbage in = garbage out), le facteur limitant va devenir, en quelque sorte, la maitrise de la langue source ou maternelle de l’utilisateur et non sa maitrise de la langue cible? Donc on pourrait envisager que le développement d’IA efficaces rende plus important la maitrise plus poussée du français afin de pouvoir les utiliser à leur plein potentiel?

DA : C’est mon avis. Les gourous de l’apprentissage précoce de l’anglais nous ont fait croire que ce bilinguisme était la panacée en éducation. Or, ce n’est pas du tout ce que nous observons sur le terrain de l’enseignement supérieur et ce n’est pas non plus de que démontre la recherche. Le fait de vivre constamment dans le bilinguisme est aussi porteur de confusions et de difficultés d’apprentissage, et le temps consacré à l’anglais est autant de temps qui n’est pas consacré au français, au raisonnement, aux connaissances fondamentales, à la créativité et à la citoyenneté. Les outils d’IA qui accompagneront désormais les étudiants, les professionnels et les citoyens récompenseront les visionnaires et les créatifs curieux. Ils vont demander de savoir mobiliser des idées, des valeurs et des savoirs en amont, afin de réaliser n’importe quel projet, assistés par des partenaires artificiels. La question des finalités deviendra plus importante que celles des moyens.

FL : Devant tout ça, n’est-ce pas ironique de constater que l’IA est, à Montréal, un domaine où règne un unilinguisme anglais à peu près monolithique? Comment expliquer cette situation?

DA : Les domaines de la techno et des sciences naturelles ont été les premiers à s’angliciser, notamment parce que les institutions universitaires états-uniennes sont devenues l’épicentre de la recherche internationale. La mondialisation explique ensuite une bonne partie des incitations qui ont joué en faveur de l’hégémonie de l’anglais au nom de la mobilité et de l’ascension économiques. Au Québec et au Canada, la question est aussi politique. L’anglicisation accélérée de notre société fut décidée par le gouvernement du Québec, conformément à la volonté du patronat et des partis fédéralistes. Il faudra des années et beaucoup de volonté politique pour faire reculer ces tendances. Je soutiens que les technologies d’IA dont je parlais aideront à diminuer les incitations à l’anglicisation de notre système d’éducation et de nos milieux de travail au nom de ces impératifs économiques. Par exemple, à partir du moment où il devient possible de servir des clients ou d’interagir avec des partenaires étrangers dans des centaines de langues différentes, à l’aide de la traduction simultanée et la génération de textes par des IA, à quoi bon exiger que tous les employés maîtrisent l’anglais? Cela deviendra complètement inutile, en particulier à l’heure des pénuries sectorielles de main d’œuvre…

FL : Dans un monde où les IA ont de plus en plus d’impact sur toutes sortes de tâches, quelles aptitudes intellectuelles devraient on chercher à développer chez les élèves? Faudrait-il d’ores et déjà commencer à prendre l’IA en compte dans le développement des cursus scolaires?

DA : Je pense que notre système d’éducation doit être repensé en profondeur, loin des modes passagères et des idéologies. Dans le monde de l’IA et du numérique, il faut valoriser les capacités cognitives qui feront de nos jeunes de bons penseurs et de bons acteurs. Un bon penseur est une personne dotée de jugement et d’esprit critique. Nous devons en outre favoriser le développement de la curiosité, de la métacognition et de la créativité. Ce sont ces qualités qui permettront à nos jeunes de se démarquer des systèmes d’IA qui, bien que de plus en plus performants, sont encore loin de l’intelligence humaine. La compréhension des nouvelles technologies est importante, et il est primordial de former en continu le corps enseignant en ce sens. Mais les dispositions de nos étudiants à lire et à écrire des textes complexes et réfléchis l’est encore plus. La technologie deviendra de plus en plus « naturelle », au sens où notre interaction avec les agents et les environnements artificiels ressemblera de plus en plus aux interactions sociales normales. Miser sur les fondamentaux de l’éducation – lire, écrire, penser, débattre, créer… – est le pari le plus rationnel et le mieux adapté à la trajectoire de notre civilisation technologique. C’est aussi, oserai-je dire, la définition même d’une éducation digne d’un être humain.

La politique d’immigration McKinsey

Radio-Canada nous apprenait le 4 janvier 2023 que McKinsey, une firme américaine de « consultants », recevait énormément de contrats du gouvernement de Justin Trudeau. McKinsey a ainsi touché 66 millions de dollars en sept ans de la part de Justin Trudeau, comparativement à 2,2 millions en neuf ans sous Stephen Harper.

McKinsey est une multinationale qui est soupçonné d’avoir influencé les campagnes électorales (et la politique de gestion de la COVID19) françaises. Les sièges sociaux du cabinet McKinsey en France et du parti d’Emmanuel Macron ont d’ailleurs été perquisitionnées en décembre 2022.

Au Québec, McKinsey a « contribué à des décisions cruciales » durant la pandémie sans que l’on sache encore bien l’étendue du rôle que la firme a joué, ni les montants totaux des contrats qui lui ont été accordés.

Mais il est clair que la plus grande part des contrats accordés à McKinsey par Trudeau, soit 24,5 millions de dollars depuis 2015, l’ont été pour obtenir des « conseils » pour le ministère de l’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada. L’Agence des services frontaliers (oui celle qui gère le chemin Roxham) a aussi eu recours à McKinsey.

Les ententes précises liant McKinsey à Ottawa ainsi que le contenu des rapports rédigés par cette firme sont gardés secrets (pour l’instant).

Il est plus que troublant d’apprendre que Dominic Barton, l’ex-patron (mondial) de McKinsey, semble avoir carrément dicté la nouvelle politique fédérale d’immigration visant à accueillir 500 000 immigrants par année au Canada. Pour citer Radio-Canada : « Cet automne, Ottawa a dévoilé un plan historique, avec l’objectif d’accueillir 500 000 nouveaux résidents permanents, chaque année, d’ici 2025 pour mettre l’accent sur la croissance économique. Une cible et des propos quasi similaires aux conclusions d’un rapport dévoilé en 2016 par un comité formé par le gouvernement fédéral. Un groupe de conseillers économiques, dirigés par Dominic Barton, alors grand patron mondial de McKinsey, avait été formé par Bill Morneau, l’ex-ministre des Finances. L’ancien ministre fédéral des Finances Bill Morneau observe le président du Conseil consultatif sur la croissance économique du gouvernement fédéral, Dominic Barton, en février 2017. Ce comité recommandait à Ottawa d’accroître graduellement l’immigration permanente à 450 000 personnes par année, notamment pour la dynamique du marché du travail. Le Canada accueillait alors environ 320 000 résidents permanents. À l’époque, publiquement, ce plan ne faisait pas l’unanimité au gouvernement. Le ministre de l’Immigration, John McCallum, parlait d’un chiffre énorme. Ce n’est pas moi qui pousse pour ça, disait-il. Rapidement cependant, et malgré les critiques en interne, on nous a dit que c’était le plan fondateur, assure l’une de nos sources. »

A noter que M. Barton est aussi le fondateur du Think Tank torontois « Century Initiative », groupe de pression représentant le milieu des affaires visant à faire passer la population canadienne à 100 millions d’habitants en 2100. Je parle du rôle du Century Initiative en immigration ici.

M. Barton, notons-le, a été nommé ambassadeur du Canada en Chine (pour services rendus?) par Justin Trudeau en 2019.

Il existe donc un lien direct, démontré, entre le Parti Libéral du Canada, le Century Initiative et la hausse démentielle des seuils d’immigrations décidé, sans consultation publiques, par Justin Trudeau. Et ce lien est McKinsey et le milieu des affaires torontois.

Il y a ici tous les ingrédients pour un retentissant scandale des commandites 2.0.

Le Parti libéral du Canada (PLC) ne semble avoir rien appris du premier scandale, ni rien oublié de ses méthodes de copinage. Le PLC, à vrai dire, traite le Canada comme sa chose, sa propriété privée. Pas étonnant, je crois, dans un pays qui est monarchique jusqu’au bout des ongles.

Apprendrons nous bientôt que McKinsey conseille Trudeau pour le chemin Roxham et que celui-ci fait partie des recommandations de McKinsey pour atteindre le fameux 100 millions d’habitants en 2100?

Reste aussi à savoir si McKinsey conseille le Québec en immigration. Car M. Legault a laissé entendre, à l’étonnement de plusieurs, qu’il songeait à hausser les seuils d’immigration au Québec afin de suivre l’exemple fédéral.

Voilà une bien mauvaise idée.

Qui conseille le premier ministre du Québec dans ce dossier? Voilà, je crois, une question légitime.

L’immigration francophone ne sauvera pas le français

Un peu plus d’un mois après une élection où M. Legault a affirmé qu’il serait « un peu suicidaire » d’accueillir plus de 50 000 immigrants par an tant qu’on n’aurait pas « stoppé » le déclin du français, l’on apprenait que me même M. Legault était maintenant « ouvert » à revoir à la hausse ces mêmes seuils d’immigration. Seule condition :  que ces immigrants supplémentaires soient francophones. « Suicide » il y a un mois et bonne idée aujourd’hui? Voilà qui est singulier.

Il y a un lien direct, évidemment, entre ce retournement de veste de M. Legault et l’annonce fédérale de la semaine passée du fait que le nouvel objectif migratoire du Canada serait maintenant de 500 000 immigrants par an à partir de 2024. Annonce qui arrive presque sur les talons de la précédente (de février dernier) qui haussait déjà l’objectif à 451 000/an. Ottawa monte donc les seuils de 50 000/an à chaque six mois environ. Sans aucune consultation. Voilà un « fédéralisme » qui n’a plus grand-chose à voir avec le fédéralisme.

Pour se soumettre à Ottawa tout en faisant semblant de sauver la face, « l’astuce » de M. Legault est d’affirmer qu’il « pourrait y avoir une augmentation du nombre d’immigrants permanents », mais seulement s’ils sont « francophones ». Notons que cette notion de « francophones » n’est malheureusement pas définie. Parle-t-on de la langue maternelle, de la langue parlée le plus souvent à la maison ou d’une simple connaissance du français?

Dans le même texte, on apprend toutefois que l’idée « d’imposer une obligation de connaitre le français » avant l’arrivée au Québec est écartée d’emblée. L’idée ne plairait pas au « milieu des affaires ». Le milieu des affaires, on le sait, réclame aussi, comme Ottawa, des hausses majeures des seuils d’immigration. « Plus c’est mieux » résume à peu près toute la pensée du Conseil du patronat et du Président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain sur cette question. L’on comprend donc que l’obligation de connaitre le français ne s’appliquera que pour une catégorie d’immigrants représentant l’excédent dépassant le 50 000 annuel qui constitue maintenant un plancher minimal. Un « minimum », rappelons-le, qui dépasse du double le volume d’immigrants accueilli, par exemple, aux États-Unis. Rappelons qu’il est bien démontré que l’immigration de masse n’a pas d’effets significatifs sur la hausse du niveau de vie, sur le vieillissement de la population et ne règle en rien les pénuries de main-d’œuvre.

Curieusement, l’article de Radio-Canada semble justifier la volte-face de M. Legault ainsi : « l’équipe de François Legault aurait pris conscience de l’urgence de protéger la langue française en attirant ainsi plus d’immigrants francophones de manière durable au Québec ». Les conseillers de M. Legault auraient donc eu une salutaire révélation il y a peu et compris « l’urgence » de protéger la langue française au Québec. Cette protection du français, comprend-t-on, passerait par une hausse de l’immigration « francophone ».

Cette même équipe n’est pas très attentive aux travaux de l’Office québécois de la langue française qui publiait en mars 2021 des études de projection démolinguistiques explorant précisément l’effet de sélectionner une immigration économique 100% francophone (précisément la mesure écartée par M. Legault et une mesure certainement plus costaude que celle s’appliquant seulement sur la portion de l’immigration dépassant les 50 000 immigrants/an).

Dans ces simulations, à l’horizon 2036, le français décline en tant que langue maternelle, la langue parlée à la maison, ou la « première langue officielle parlée » dans tous les scénarios, y compris celui qui impose une immigration économique 100% francophone (selon la connaissance du français ou provenant de pays francophones). La figure 1 montre l’effet des divers scénarios sur la langue parlée le plus souvent à la maison (source p. 28). La sélection de plus de francophones dans la catégorie économique n’a pour effet que de freiner légèrement le déclin du français et nullement de le « stopper ».

Figure 1

Pourquoi ce déclin malgré une immigration 100% francophone?

La raison majeure, l’éléphant dans la pièce, est que l’anglais jouit au Québec d’une vitalité supérieure à celle du français.

Le milieu de vie, à Montréal, est anglicisant. Les immigrants allophones déjà présents au Québec effectuent donc en surnombre des transferts linguistiques vers l’anglais (43,3% en 2021), ce qui augmente la taille de la communauté anglophone, constituée aujourd’hui non plus des descendants des conquérants britanniques, mais d’une majorité d’allophones anglicisés.

Et un facteur supplémentaire de déclin s’est rajouté au recensement 2021, soit l’essor de l’assimilation des francophones. L’anglicisation nette des francophones au Québec a progressé nettement sur la période 2016-2021 et atteint 37 000 individus en 2021. Comme l’écrit Charles Castonguay : « L’anglicisation du Québec est désormais bien en marche. En raison notamment d’une accélération de l’anglicisation des Québécois francophones eux-mêmes ».

Cette anglicisation est causée, entre autres, par la politique du libre-choix de la langue d’enseignement au collégial et à l’université que continue de défendre, malgré l’évidence et le bon sens, M. Legault et son équipe (pas plus tard que le 22 septembre dernier par exemple). Une politique « suicidaire », le qualificatif me semble approprié.

L’immigration francophone ne sauvera pas le français.

Pour ce faire, il faudra plutôt casser la dynamique linguistique favorable à l’anglais qui gagne en force au Québec. Et stopper l’anglicisation croissante des jeunes francophones. Ce qui suppose, au minimum, la loi 101 au cégep et à l’université. Qui sont précisément les mesures rejetées par M. Legault et son équipe.

L’effet doublement anglicisant des cégeps anglais

Il arrive parfois que ce sont mes lecteurs qui dénichent les informations les plus frappantes, les plus propices à illustrer et faire comprendre la dynamique linguistique qui règne dans la province de Québec. Il s’agit cette fois-ci d’une offre d’emploi toute simple. Une offre d’emploi du « Champlain College Saint-Lambert », situé sur la rive-sud de Montréal.

On cherche à y recruter un psychologue pour répondre aux besoins en santé mentale d’un corps étudiant « diverse » et « multicultural » d’environ 3000 élèves. On précise même que l’approche préconisée par l’équipe de psychologie est « client-centred » et « culturally-sensitive ».

Excellent, admirable.

Ah! Un détail : la connaissance du français n’est nullement requise pour ce poste.

Voici l’offre :

Le français n’est pas requis pour le poste car manifestement la seule langue utilisée et imposée aux clients par l’équipe « culturally-sensitive » de psychologie est l’anglais.

Il faut noter que le Champlain College Saint-Lambert est à 21,2% anglophone (langue maternelle), 21,3% allophone et 57,5% francophone. La majorité des élèves, qui est francophone, n’a nullement droit à des services en santé mentale dans sa langue maternelle. Au Québec même. Dans une institution financée par le gouvernement du Québec! Dans les cégeps anglais, la minorité impose sa langue à la majorité.

Il s’agit d’une illustration spectaculaire de l’effet doublement anglicisant des cégeps anglais, qui anglicisent à la fois les futurs travailleurs et aussi le personnel qui y travaille. Les employés s’y voient forcés de travailler uniquement en anglais au Québec, malgré le droit (théorique) de travailler en français, droit « garanti » par la Charte de la langue française.

Qui plus est, l’équipe de psychologues du Champlain College travaille uniquement en anglais (manifestement) alors que l’Ordre des psychologues du Québec stipule pourtant qu’une « connaissance appropriée de la langue française » est nécessaire pour obtenir le permis d’exercice. Notons cependant que trois années d’études à temps plein au niveau secondaire en français ou un certificat d’études secondaires du Québec sont réputées « suffisantes » pour exercer la profession de psychologue.

Quand on sait à quel point les anglophones, détenteurs de diplômes d’études secondaires du Québec, ne maitrisent nullement le français, au point où l’imposition de trois petits cours en français dans les cégeps anglais a manqué conduire à une « crise sociale » étant donné que 70% des élèves sortant des écoles anglaises n’ont pas une connaissance appropriée du français, on comprend que tout ce système de preuve de « connaissance appropriée du français » auquel se fie les ordres professionnels est en fait une vaste blague. A nos dépens.

Le financement public du « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire vient donc mettre en échec le Charte de la langue française.

La loi 101 au cégep est urgente. Accompagnée d’une sérieuse mise à niveau du français des anglophones à tous les cycles scolaires. Sans ces deux choses, le concept de « français, langue commune » restera un tigre de papier.

François Legault et l’assimilation des francophones au Québec

Lors du débat des chefs à Radio-Canada le 22 septembre dernier, M. Legault accusait le chef du Parti québécois, Paul Saint-Pierre Plamondon, d’avoir changé d’idée sur la loi 101 au cégep et le chargeait de vouloir « empêcher les francophones de perfectionner leur anglais ».

Au-delà du parfait aplaventrisme avec lequel M. Legault traite la question du cégep français, question pourtant vitale pour notre avenir collectif, il faut souligner qu’il y a eu une évolution et un changement de vocabulaire de sa part. En effet, lors du dépôt du projet de loi 96 le 13 mai 2021, il affirmait que ceux qui voulaient imposer les clauses scolaires de la loi 101 au cégep voulaient « empêcher les francophones d’apprendre l’anglais ». Il est donc passé, en un an, « d’empêcher d’apprendre l’anglais » à « empêcher de perfectionner l’anglais ».

M. Legault admet donc implicitement qu’effectivement, les francophones qui vont au cégep anglais parlent déjà anglais, qu’ils sont déjà bilingues. Il faut saluer cette prise de conscience de sa part, même si elle est fort partielle, suinte la restriction mentale et arrive très tardivement.

Mais examinons sa nouvelle posture : imposer la loi 101 au cégep serait « empêcher les francophones de perfectionner leur anglais ». M » Legault pense donc que le réseau des cégeps anglais a été créé non pas seulement pour assurer une éducation dans leur langue aux anglophones, mais pour que les francophones perfectionnent leur maitrise de l’anglais.

Le français, une langue infantile

Autrement dit, il ne suffit pas aux francophones de parler anglais, d’être bilingues, il faudrait plutôt que ceux-ci aient pour objectif d’atteindre une maitrise supérieure de l’anglais pour se hisser, symboliquement, au même niveau que les anglophones. Les francophones qui ont de l’ambition et veulent réussir dans la vie doivent aller au cégep anglais perfectionner leur anglais et ceux qui n’en ont pas peuvent aller au cégep français. Et cela doit être fait aux frais de l’État québécois, qui n’a pourtant, théoriquement, que le français comme « langue officielle et commune ».

Remarquons que la nécessité de perfectionner son français en effectuant des études postsecondaires dans cette langue n’a jamais été évoquée par M. Legault (ou par aucun autre ministre du gouvernement actuel du Québec à ma connaissance). Une maitrise du français bloqué au niveau du secondaire suffit, nul besoin de perfectionner cette langue passé le secondaire 5, voilà le non-dit qui émane du discours gouvernemental. Tout cela, bien sûr, M. Legault ne le dit pas, mais il est impossible de comprendre sa posture sans admettre ce qui se cache derrière. Parfois, le silence parle plus fort que les mots.

M. Legault est donc d’accord, par omission, avec la notion de « français, langue infantile » évoquée par l’essayiste et professeur Marc Chevrier, notion qui se cache implicitement derrière l’insistance frénétique du gouvernement du Québec à préserver le soi-disant « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire, même si celui-ci est en train de nous plonger dans le cauchemar de l’assimilation collective. La « fierté », c’est bien, mais il ne faudrait surtout pas que cette soi-disant fierté ait des conséquences concrètes dans la réalité.

De la nécessité de perfectionner le français

Pourtant la nécessité pour certains (plusieurs? une majorité?) jeunes de perfectionner leur français crève les yeux dans plusieurs reportages et études ayant fait les manchettes récemment.

Mentionnons : 1) cette petite étude de Jonquière qui indique que la moitié des cégépiens n’écoutent leurs films et leurs séries qu’en anglais 2) ces francophones qui choisissent d’étudier en anglais à l’université (Concordia ou McGill), dont l’univers mental est complètement américanisé et qui sont incapables de formuler une phrase en français avec une syntaxe et un vocabulaire adéquat 3) ces étudiantes francophones de Québec qui communiquent en anglais entre elles, souhaitent aller au cégep anglais et rêvent de faire leur vie dans cette langue 4) ce vox pop de Guy Nantel où l’on voit des étudiants de Dawson College étaler à la fois leur ignorance spectaculaire de la culture québécoise et leur oubli de mots français de base comme « trombone » 5) ces données qui indiquent que les jeunes québécois passent en moyenne quatorze heures trente par semaine à jouer à des jeux vidéos en anglais.

Ce florilège d’exemples récents est « anecdotique », soit, mais ceux-ci convergent avec des données plus scientifiques qui indiquent que l’irruption de l’univers numérique autour de la moitié des années 2000 a conduit à une mutation brutale du profil de consommation culturel chez les jeunes. Les jeunes se sont largement détournées de la culture québécoise et consomment, à très grande échelle, de la culture américaine en anglais. Une majorité de jeunes sont donc plongés, hors de l’école, en immersion anglaise. Ce à quoi, comme si cela ne suffisait pas, notre clairvoyant ministère de l’éducation a jugé bon de rajouter l’anglais en première année et l’anglais intensif en sixième année du primaire. Quelques heures de cours de français par semaine sont largement insuffisantes pour faire contrepoids à l’immersion anglaise permanente que subissent les jeunes hors de l’école.

Il se produit actuellement au Québec, en silence, un effondrement culturel de grande ampleur. La transmission de la culture québécoise aux jeunes générations est largement enrayée. Or, l’acculturation est l’étape qui précède l’assimilation linguistique. Si cette dernière est en plein essor à Montréal, comme l’indiquent les données du dernier recensement, la première en est à une étape avancée et on commence tout juste à en parler ouvertement. L’assimilation linguistique va donc prendre une grande ampleur d’ici une décennie ou deux.

Mine de rien, le Québec se trouve plongé dans la plus grave crise linguistique et culturelle de son histoire récente.

Le refus persistant du cégep français par M. Legault illustre son incompréhension spectaculaire des dynamiques qui sont maintenant en place et qui grignotent le Québec français par la base. Le refus de M. Legault garantit que rien ne freinera l’assimilation des francophones au Québec.

Et celle-ci aura été financée, largement, par le gouvernement du Québec.