Les étudiants internationaux: nouveau vecteur d’anglicisation du Québec

En l’espace de quelques années, Frédéric Lacroix s’est imposé comme un des chercheurs les plus perspicaces et les plus écoutés quand vient le temps d’analyser la situation du français au Québec. Et depuis quelque temps, il nous met en garde contre le rôle des institutions d’enseignement supérieur dans l’anglicisation du Québec. Le problème est bien plus grave qu’il n’y paraît, comme il nous l’explique dans ce grand entretien qui analyse dans toutes ses dimensions le problème.

MBC: Que se passe-t-il avec les étudiants étrangers au Québec? Car à vous entendre depuis quelque temps, la situation semble alarmante.

FL: Le Devoir révélait, dans un article du 19 novembre dernier, qu’Ottawa refusait de plus en plus d’accorder des permis d’études temporaires à des étudiants francophones pourtant dûment acceptés par des institutions d’enseignement québécoises. Ces refus semblent cibler surtout les étudiants originaires d’Afrique, malgré des dossiers répondant à toutes les exigences. Ainsi, en moins de deux ans, Ottawa a refusé des permis à 35 642 étudiants originaires d’Afrique. Le taux de refus de permis au Québec par Ottawa oscille entre 61 et 52% dans les dernières années, soit de 15 à 20 points de plus que le taux moyen de refus ailleurs au Canada. Encore mieux: le taux de refus au Québec est plus élevé que celui qui est hors Québec pour des étudiants originaires des mêmes pays d’Afrique. Il est difficile d’éviter d’en arriver à la conclusion que ce que les services d’immigration canadiens n’aiment pas, c’est le fait que ces étudiants se destinent à des études en français au Québec.

A contrario, les étudiants anglophones, dont le nombre augmente exponentiellement au Québec depuis des années, sont accueillis à bras ouverts par Ottawa. En 2020, par exemple, 24 042 permis ont été décernés à des étudiants originaires de l’Inde, ce qui constitue 69% de tous les permis d’études au Québec cette année-là. Où vont étudier ces Indiens? Massivement, dans le réseau collégial privé de langue anglaise. Tout porte donc à croire qu’Ottawa exerce une discrimination flagrante envers les étudiants qui souhaitent venir étudier en français au Québec.https://f3e86726cc32a596267d73d16ef082b0.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Dans les dernières années, il y a eu un revirement spectaculaire dans la fréquentation des institutions d’enseignement québécoises par les étudiants étrangers. Alors qu’auparavant, la majorité des étudiants étrangers au collégial, par exemple, étaient inscrits dans les cégeps de langue française, c’est maintenant l’inverse: la majorité des étudiants étrangers sont inscrits dans les institutions de langue anglaise. Ce revirement majeur s’est produit en douce, sans faire de vagues, presque en cachette.

La figure suivante illustre l’évolution dans le temps de la proportion des étudiants internationaux qui sont inscrits dans un cégep de langue anglaise au Québec (source).

Face à ce revirement, l’absence de réaction du gouvernement du Québec est frappante. On se rappellera qu’à la suite des arrestations de certains dirigeants de collèges privés ou d’agences de recrutement d’étudiants étrangers indiens par l’UPAC en 2020, pour allégations de «stratagèmes de fraude» face au système d’immigration, la ministre responsable de l’Enseignement supérieur (MES), Danielle McCann, fut forcée de s’intéresser à la question. En juin 2021, elle a réagi au rapport d’enquête (qui est toujours en grande partie confidentiel) en mettant en place une série de «mesures» ciblant les collèges privés, mesures qu’il serait charitable de qualifier de «minimalistes». Par exemple, Mme McCann songeait, «possiblement», à intégrer des «notions» de français dans les parcours d’études des étudiants étrangers. Les timides solutions retenues par la ministre sont sans commune mesure avec l’ampleur des problèmes.

Car ce qu’il faut bien comprendre, comme le rapport d’enquête du MES l’a révélé, c’est que la grande majorité de ces étudiants sont au Québec non pas pour acquérir un diplôme, mais pour la première étape dans leur processus d’immigration au Canada. L’intérêt premier des étudiants «n’est pas les études», comme le dévoilait le rapport d’enquête. Voilà pourquoi ils acceptent de payer en moyenne 25 000$ afin d’obtenir une «Attestation d’études collégiales», ou AEC, sésame qui leur ouvre l’admissibilité aux programmes d’immigration permanents. Vingt-cinq mille dollars versés à un collège privé, c’est le prix d’entrée pour participer à la loterie de l’immigration canadienne.https://f3e86726cc32a596267d73d16ef082b0.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

MBC: Quel est le lien entre les étudiants étrangers et l’immigration?

FL: L’information manquante dans ce dossier, celle qui n’a pas encore, à mon avis, percé la conscience collective, est le lien de plus en plus étroit entre le système d’immigration et le système d’enseignement supérieur.

Il faut savoir qu’Ottawa a opéré, depuis quelques années, une transformation radicale du système d’immigration canadien. En 2014, le gouvernement fédéral a lancé sa nouvelle stratégie en matière d’éducation internationale, stratégie qui visait à doubler le nombre d’étudiants étrangers au Canada d’ici 2022, en soulignant explicitement que ces étudiants étaient admissibles à la résidence permanente et constitueraient dans l’avenir une source importante de main-d’œuvre. En avril dernier, le ministre de l’Immigration fédéral a, en plus, ouvert 40 000 nouvelles places pour des immigrants permanents issus des institutions d’enseignement canadiennes.

Historiquement, le processus d’immigration était un processus en «une étape», c’est-à-dire que les immigrants, du moins les immigrants économiques, étaient sélectionnés directement à l’étranger sur la base de leur adéquation avec les besoins du pays. Ces besoins étaient exprimés à l’aide d’une grille de sélection accordant des points selon que l’immigrant possédait telle ou telle caractéristique (âge, niveau de scolarité, connaissance des langues, etc.).

Mais un processus en «deux étapes» concurrent a progressivement été mis en place. La première phase de celui-ci consiste dans la venue de l’immigrant à l’aide d’un statut temporaire (permis de travail ou permis d’études); une fois un diplôme ou une expérience de travail acquis, il peut alors postuler pour un statut permanent à l’aide du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), créé spécifiquement par Québec pour répondre à cet objectif d’Ottawa. Si le Programme régulier des travailleurs qualifiés existe toujours (il s’agit du volet de l’immigration dite «économique»), son importance relative dans les dernières années n’a cessé de décroître. On estime qu’environ 50% des immigrants permanents au Canada sont maintenant issus de la filière de l’immigration temporaire. Et cette proportion est en augmentation rapide. Les collèges et les universités, même au Québec, ont donc été intégrés au système d’immigration canadien; ils forment le premier maillon du système d’immigration canadien. Ce rôle qui leur a été assigné par Ottawa leur est très lucratif; on estime qu’aujourd’hui, les universités récoltent plus d’argent de la part des étudiants internationaux que de celle des gouvernements provinciaux. Les universités sont donc, à l’aide d’Ottawa, en train de s’autonomiser, dépendent de moins en moins des gouvernements «provinciaux», et de plus en plus des programmes gérés par Ottawa. Dans les faits, indirectement, le fédéral est en train de prendre progressivement le contrôle du réseau postsecondaire.

Cela est aussi vrai au Québec, et surtout pour les institutions d’enseignement de langue anglaise. Ce sont les institutions offrant des programmes en anglais, majoritairement, qui profitent de la manne des étudiants étrangers. Cela explique pourquoi tout le réseau universitaire de langue française est en train de s’angliciser à grande vitesse; il s’agit de tenter de compétitionner avec McGill, Concordia et Bishop’s en tentant d’attirer une part de la manne des étudiants étrangers. À HEC, par exemple, le succès des programmes en anglais est tel que les programmes en français sont en perte de vitesse et sont menacés, si le déclin se poursuit, de fermeture. Les étudiants étrangers qui viennent faire un MBA à HEC peuvent payer jusqu’à 40 000$ par année de frais de scolarité. Pour les universités de langue française, l’anglicisation est donc une décision rationnelle, une décision d’affaires. Refuser de le faire signifierait qu’on accepte un statut de deuxième rang face à McGill. Dans le naufrage actuel des institutions de langue française, Ottawa est le chef d’orchestre et Québec se contente de suivre la partition qui lui est dictée par le fédéral.

La mission des institutions d’enseignement de langue anglaise, premièrement, mais aussi celle des institutions de langue française au Québec ont donc, dans les dernières années, été détournées. Ces institutions ont été intégrées dans la nouvelle stratégie canadienne d’immigration.

Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que l’immigration temporaire est entièrement contrôlée par le fédéral; si le Québec possède un certain droit de sélection des immigrants permanents dans la catégorie «immigrants économiques», il n’en possède aucun dans la catégorie des immigrants temporaires, se contentant d’émettre des certificats d’acceptation du Québec (CAQ) aux immigrants admis par les cégeps et les universités. Qui plus est, ce sont les institutions d’enseignement de langue anglaise qui se retrouvent, indirectement, à sélectionner une bonne partie des futurs immigrants permanents au Québec; la première étape du processus pour l’immigrant potentiel est de se faire accepter comme étudiant dans un collège ou une université, par suite de quoi Québec émet (automatiquement et sans poser de questions, selon ce que l’on comprend) un CAQ et le fédéral délivre un permis d’études (ou non). C’est cette dernière étape qui pose problème au fédéral, comme l’a révélé Le Devoir – mais seulement pour les étudiants qui viennent étudier en français au Québec. Pour le dire simplement: une partie croissante de la sélection des immigrants au Québec est maintenant indirectement sous-traitée à McGill, à Concordia, à Matrix, etc. 

Dans mon livre Un libre-choix? Cégeps anglais et étudiants internationaux : Détournement, anglicisation et fraude, je brosse le portrait de l’effet combiné de ce changement de la politique d’immigration avec l’obstination irraisonnée du gouvernement du Québec de maintenir à tout prix la doctrine du «libre-choix» de la langue d’enseignement au postsecondaire, libre-choix qui s’applique autant aux citoyens canadiens qu’aux futurs immigrants. L’effet du laisser-aller du Québec en immigration, combiné au maintien du libre-choix, est une anglicisation rapide de tout le système collégial et universitaire. Et par la bande, de toute la région de Montréal.

Il est à noter que les cégeps privés, qui constituent maintenant la principale porte d’entrée des immigrants anglophones au Québec, ont été exclus du projet de loi 96. Le traitement de faveur fait aux cégeps privés aura d’immenses conséquences sur l’avenir linguistique du Québec. À mon avis, cette voie d’accès à la citoyenneté canadienne au Québec devrait être simplement fermée, car elle ne sert aucunement les intérêts supérieurs du Québec. Le gouvernement du Québec en a le pouvoir. Il peut simplement retirer les permis de ces établissements. Ou refuser d’émettre des CAQ. Mais il refuse d’agir.

Pire, Québec accélère même le processus. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’agrandissement de 100 millions promis à Dawson College et le don royal (une valeur de 700 à 1000 millions de dollars) de l’ancien hôpital Royal Victoria (un bien public) à McGill University (une corporation privée); un but de ces agrandissements est de permettre à ces institutions de langue anglaise d’accueillir encore plus de lucratifs étudiants internationaux, étudiants qui permettront à ces institutions de s’enrichir et de prendre éventuellement encore plus d’expansion. Notons que McGill University est pourtant, et de très loin, l’université la plus riche au Québec, avec 1,7 milliard de dollars dans sa fondation et des actifs immobiliers de près de 5 milliards de dollars. Québec s’apprête donc à faire un don gargantuesque à l’université la plus riche, et une université anglaise, pour lui permettre de consolider encore plus sa position de domination à Montréal. Cela est incompréhensible.

Ces étudiants, socialisés et intégrés au Québec anglais, seront ensuite sélectionnés par Québec comme immigrants permanents, pour peu qu’ils démontrent une «connaissance» minimale du français (une exigence du PEQ). Une fois admis, ils iront grossir les rangs de la communauté anglophone. Québec rompt ainsi avec la politique d’immigration historique qui cherchait à sélectionner des immigrants francophones qui allaient s’intégrer au Québec français. C’était cette politique, surtout, qui avait permis une amélioration des substitutions linguistiques des allophones vers le français. Ce que le changement de cap d’Ottawa et de Québec annonce pour l’avenir, c’est une accélération brutale du recul du français dans toute la région de Montréal.

Nous avons vu s’exprimer dans la personne du candidat Balarama Holness, aux dernières élections municipales, une volonté maintenant ouverte d’extraire Montréal du Québec français et d’en faire une région autonome à dominante anglophone. Et le gouvernement du Québec appuie sur l’accélérateur de cette tendance, qui prendra de l’importance dans les décennies à venir, au fur et à mesure que le poids démographique des francophones s’écroulera au Québec en général et dans la région de Montréal en particulier. On comprend très mal ici la logique d’un gouvernement qui se dit par ailleurs nationaliste.

MBC: Que faudrait-il faire? Y a-t-il des réformes envisageables pour renverser cette situation?

FL: Le changement du système d’immigration canadien signifie que la doctrine du «libre-choix» au postsecondaire, doctrine qui pouvait possiblement se justifier dans le passé, ne peut plus tenir. On ne peut pas utiliser les institutions d’enseignement pour angliciser les futurs immigrants et ensuite, prétendre les franciser en leur offrant des cours de français, même gratuits. Car l’intégration à la communauté anglophone est déjà réalisée et l’usage de l’anglais, fermement ancré. Demander une connaissance du français a posteriori ne suffira pas à changer cet état de fait. Car il faut savoir que c’est l’usage d’une langue, et non pas sa simple connaissance, qui détermine sa vitalité et son attractivité. Imposer l’usage de l’anglais dans les institutions d’enseignement a des effets infiniment plus structurants que de tenter d’imposer la connaissance du français par après. Le gouvernement du Québec semble ignorer la distinction fondamentale à faire entre «usage» et «connaissance».https://f3e86726cc32a596267d73d16ef082b0.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Il faut donc renoncer au libre-choix, doctrine qui a la même origine intellectuelle que la Loi sur les langues officielles fédérale, soit le bilinguisme compétitif. Le réseau postsecondaire de langue française ne pourra pas survivre si on lui impose de compétitionner avec le réseau de langue anglaise, car la compétition se fait à armes très inégales; d’un côté, les étudiants qui veulent étudier en anglais viennent souvent de pays plus riches que ceux qui viennent étudier en français, et de l’autre, les universités anglaises, comme McGill, sont plus riches. Quand on force l’UQAM (28,7 millions de dollars dans sa fondation) à compétitionner avec McGill (1700 millions dans sa fondation), on sait déjà qui va gagner.

Il faut aussi restructurer toute la politique d’immigration du Québec pour se dégager du virage imposé par le fédéral et tenter de revenir à la politique d’immigration historique du Québec, qui était de sélectionner préférentiellement des francophones ou des «francophonisables». Cela signifie que les étudiants qui obtiennent des diplômes de programmes en anglais au Québec ne doivent pas être admissibles au Programme de l’expérience québécoise ou au Programme régulier des travailleurs qualifiés. Si le Québec n’a aucun pouvoir de sélection face à l’immigration temporaire, il pourrait, par contre, selon les termes de l’Entente Canada-Québec, refuser d’accorder des CAQ automatiquement à quiconque est accepté par une institution anglaise. Il pourrait limiter le nombre de CAQ émis pour les programmes en anglais à 10% du total annuel, soit l’équivalent du poids démographique des anglophones.

Il faut aussi se pencher sur ce qui se passe du côté des travailleurs temporaires, dont le nombre augmente exponentiellement depuis des années. Il faudrait, à mon avis, refuser d’émettre des CAQ pour des travailleurs destinés à des entreprises dont la langue de travail est l’anglais (ce qui est très souvent le cas à Montréal). Car il est évident, les mêmes causes produisant les mêmes effets, que des travailleurs temporaires qui travaillent en anglais au Québec iront éventuellement grossir les rangs de la communauté anglophone une fois acceptés comme immigrants permanents.

Bref, même coincé dans le statut «provincial» qui est le sien, le Québec a une certaine marge de manœuvre pour tenter de redresser la situation. Il n’est pas condamné à l’impuissance.

Ce qui semble faire le plus cruellement défaut, c’est la volonté politique de changer les choses.

Mais M. Legault a entre ses mains ce qui est peut-être la dernière chance historique d’infléchir le destin qui est maintenant réservé au Québec français, soit la minorisation, le déclin et l’agonie culturelle.

Soit il saisit cette chance, soit les nationalistes, je dis bien les nationalistes, doivent, de toute urgence, travailler à une alternative politique.

Les cégeps anglais et les étudiants internationaux

André Burelle, Le Devoir, 2 octobre 2021

Le chercheur Frédéric Lacroix vient de publier un nouvel essai intitulé Un libre choix ? Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude. Commentant cet ouvrage dans Le Devoir du 23 septembre, Marco Fortier résume ainsi la thèse de Frédéric Lacroix : le Québec a pu demeurer largement francophone grâce à une série de facteurs, y compris la sélection d’immigrants qui ont une bonne connaissance de la langue française. Mais au cours de la dernière décennie, Ottawa a ouvert les vannes de l’immigration temporaire — sur laquelle le Québec n’a pas de prise — pour attirer des travailleurs dont le pays a bien besoin. La vaste majorité des immigrants arrivent désormais au Canada grâce à des permis temporaires d’études et de travail qui mènent par la suite à une résidence permanente. […] Les universités et les cégeps orientent ainsi une part importante de l’immigration en fonction de leurs propres intérêts […] La solution serait d’exiger que les candidats à la résidence permanente aient suivi un programme d’études en français.

Le consentement du Québec

Je ne conteste pas ce diagnostic de Frédéric Lacroix, comme résumé par Marco Fortier, sauf quand il affirme que l’immigration temporaire est une réalité sur laquelle Québec n’a pas de prise. Dans l’Accord Canada-Québec relatif à l’immigration et à l’admission temporaire des aubains, signé en 1991 et mieux connu sous l’appellation « entente Gagnon-Tremblay–McDougall », il est écrit en toutes lettres, à l’article 22 : « Le consentement du Québec est requis avant l’admission dans la province :

de tout étudiant étranger qui n’est pas choisi dans le cadre d’un programme du gouvernement canadien d’assistance aux pays en voie de développement ;

de tout travailleur temporaire étranger dont l’admission est régie par les exigences du Canada touchant la disponibilité de travailleurs canadiens ;

de tout visiteur étranger venant recevoir des soins médicaux. »

Concrètement, le consentement du Québec est donc requis pour la presque totalité des étudiants étrangers, pour une forte proportion de travailleurs temporaires et pour tout étranger venant recevoir des soins médicaux. Ce consentement obligatoire du Québec date en fait de l’entente Cullen-Couture conclue entre les gouvernements Lévesque et Trudeau en 1978. Et il constitue une forme de veto qui vient limiter le pouvoir d’Ottawa en matière d’immigration temporaire.

Les raisons du Québec de donner ou non son consentement à l’admission de ces visiteurs étrangers sur son territoire ne sont mentionnées nulle part dans l’entente, mais l’un des considérants de l’accord Canada-Québec de 1991 proclame la volonté du gouvernement du Canada et du gouvernement du Québec de conclure une nouvelle entente, inspirée de l’entente Cullen-Couture, pour fournir au Québec de nouveaux moyens de préserver son poids démographique au sein du Canada et d’assurer dans la province une intégration des immigrants respectueuse du caractère distinct de la société québécoise.

Selon cette logique, je vois mal ce qui empêcherait le Québec de s’attaquer, en amont, aux problèmes dénoncés par M. Lacroix en limitant très sérieusement le nombre d’étudiants recrutés à l’étranger pour des programmes d’études non offerts en français ou, en aval, d’exiger des étudiants déjà sur place qu’ils aient suivi « un programme d’études en français » pour être sélectionnés par le Québec en vue d’obtenir le statut de résident permanent, comme le suggère Frédéric Lacroix.

Le courage politique

Il suffirait à nos gouvernants d’avoir le courage politique de poser pareil geste. Car, comme le souligne à juste titre M. Lacroix, c’est sur l’échiquier québécois que les universités et les cégeps, sous-financés et en mal de clientèles payantes, orientent une part importante de l’immigration temporaire en fonction de leurs propres intérêts. Et il en va de même des entreprises, pour qui le recrutement des travailleurs dont elles ont besoin devrait obéir, selon elles, aux seules lois aveugles du marché.

Le Québec ne cesse de réclamer de nouveaux pouvoirs en matière d’immigration. Peut-être devrait-il se servir des pouvoirs qu’il possède déjà pour faire contrepoids à ses propres groupes de pression et faire valoir les droits légitimes du français au sein d’un continent où l’anglais règne en maître et impose de plus en plus son empire à l’échelle de la planète.

À ceux et celles qui désirent connaître plus en profondeur l’entente Gagnon-Tremblay–McDougall, je conseille la lecture en ligne du bulletin de recherche publié sur le sujet par la Bibliothèque du Parlement canadien.

Les cégeps dans l’angle mort de l’anglicisation à Montréal

Marco Fortier, Le Devoir, 23 septembre 2021

L’explosion du nombre d’étudiants étrangers qui ne maîtrisent pas le français menace l’équilibre linguistique à Montréal. Dans un nouvel essai à paraître le 7 octobre, que Le Devoir a obtenu, le chercheur Frédéric Lacroix braque les projecteurs sur ce qu’il considère comme un angle mort du projet de loi 96 : le recrutement massif de futurs citoyens du Québec par la porte d’entrée de l’enseignement en anglais.

L’arrivée de milliers d’étudiants internationaux est en train de changer le visage de Montréal, qui risque de devenir une « cité-État anglophone » si Québec ne réagit pas, affirme Frédéric Lacroix. Il livre ce plaidoyer dans l’ouvrage Un libre choix ? Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude, édité par le Mouvement Québec français.

Pour l’auteur, il ne fait aucun doute que le « bonjour / hi » extrêmement répandu dans les commerces du centre-ville est dû en bonne partie au recrutement de milliers d’étudiants étrangers n’ayant aucune maîtrise du français. Ces jeunes étudient, travaillent et consomment en anglais. Ce n’est pas de cette façon qu’ils deviendront des citoyens à l’aise avec la langue nationale, estime l’auteur.

« On socialise ces nouveaux arrivants en anglais. On les intègre au Québec anglophone, après on les accepte comme immigrants permanents et on prétend les franciser en leur offrant un cours. Cette stratégie-là est démentielle à mes yeux. Au mieux, ils auront des connaissances en français, mais ils n’auront pas l’usage du français », affirme l’auteur au Devoir.

Son ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec, publié en 2020,a remporté le prix du président de l’Assemblée nationale remis à l’essai politique de l’année. Frédéric Lacroix espère que son nouveau livre aura autant de retentissement dans la classe politique, tandis que le projet de loi 96 visant à renforcer le français est étudié en commission parlementaire.

L’auteur ne remet aucunement en question le droit de la communauté anglophone du Québec à l’éducation, aux soins de santé et à une série d’autres services dans sa langue. La fréquentation des universités et des cégeps de langue anglaise dépasse toutefois largement le poids de la minorité anglaise à cause de l’engouement des francophones et des allophones pour l’enseignement supérieur dans la langue de Shakespeare.

Cela augure mal pour l’avenir des cégeps francophones, malgré la hausse de près de 22 000 étudiants dans le réseau prévue d’ici 2029, estime Frédéric Lacroix. Il croit que le gel de l’effectif des cégeps anglais au niveau de 2019, décrété par Québec, est insuffisant : les anglophones sont déjà minoritaires dans les cégeps anglais de Montréal, où ils forment environ 40 % de l’effectif. Les allophones (38 %) et les étudiants ayant le français comme langue maternelle (21 %) continueront de peupler massivement les cégeps anglais de l’île, au détriment des établissements francophones.

« Facteur majeur d’anglicisation »

Le libre choix de la langue d’enseignement au collégial est un « facteur majeur d’anglicisation de Montréal », dénonce l’auteur. Il est convaincu que le gouvernement Legault doit étendre la loi 101 au réseau collégial, y compris aux collèges privés non subventionnés, qui rappellent les fameuses « écoles passerelles » permettant d’accéder à l’éducation en anglais au primaire et au secondaire.

Des collèges privés non subventionnés profitent largement de cette « marchandisation de l’éducation ». Radio-Canada et Le Devoir ont documenté comment ces collèges remplissent leurs classes de jeunes venus de l’Inde en offrant à gros prix de courtes formations en anglais, qui mènent à un permis de travail, puis à la résidence permanente pour les étudiants et leur famille. Ces collèges vendent d’abord et avant tout l’accès au Canada, fait valoir Frédéric Lacroix.

Le Québec a pu demeurer largement francophone grâce à une série de facteurs, y compris la sélection d’immigrants familiers avec la langue française, rappelle l’auteur. Or, Ottawa a ouvert les vannes de l’immigration temporaire — sur laquelle le Québec n’a pas de prise — au cours de la dernière décennie pour attirer des travailleurs dont le pays a bien besoin : la vaste majorité des immigrants arrivent désormais au Canada par des permis temporaires d’études et de travail, qui mènent par la suite à une résidence permanente.

Le recrutement massif d’étudiants étrangers fait partie de la stratégie d’immigration du gouvernement fédéral. L’objectif était de doubler le nombre d’étudiants venus d’autres pays entre les années 2014 et 2022.

Cette immigration temporaire de travailleurs et d’étudiants était autrefois marginale. Elle est devenue la principale porte d’entrée au pays, et c’est majoritairement en anglais que cela se passe, même au Québec,déplore Frédéric Lacroix.

Une hausse fulgurante

« Quand on regarde les chiffres, c’est vraiment renversant. Il y a eu une croissance exponentielle du nombre d’étudiants internationaux et de l’immigration temporaire. En moins de 10 ans, on est passés d’une situation où ce n’était pas sur l’écran radar à un facteur majeur d’anglicisation », dit-il.

Le nombre d’immigrants temporaires au Canada a été multiplié par sept entre 2000 et 2018, pour atteindre 429 300 personnes. En 2019, le Québec a accueilli 158 965 immigrants temporaires (et 40 565 permanents).

La courbe du nombre d’étudiants étrangers suit la même tendance. En 2019, il y avait 73 505 étudiants étrangers de niveau postsecondaire au Québec, la majorité pouvant s’exprimer en anglais. Plus de 70 % d’entre eux (63 050) étaient inscrits sur l’île de Montréal. La hausse a été fulgurante au collégial, où leur nombre a plus que triplé en cinq ans (de 6285, en 2014, à 22 805 en 2019). Ce bond de 16 520 étudiants équivaut à deux fois l’effectif du collège Dawson.

Les universités et les cégeps orientent ainsi une part importante de l’immigration en fonction de leurs propres intérêts, souligne Frédéric Lacroix. La solution serait d’exiger que les candidats à la résidence permanente aient suivi un programme d’études en français.

«Un dernier soubresaut»? Au Québec, une vaste réforme pour assurer la survie du français

Jérôme Blanchet-Gravel, Sputniknews,

Le gouvernement Legault vient de dévoiler un important projet visant à renforcer la principale loi protégeant le français au Québec. Une décision susceptible d’influencer le résultat de la prochaine élection fédérale. Mesure cosmétique ou projet d’envergure? Sputnik fait le point avec deux spécialistes de la question linguistique.

La langue française enfin sauvée au Québec? Rien n’est moins sûr, mais le gouvernement Legault entend, à l’en croire, plus que jamais contribuer à sa survie. Pour ce faire, il vient de déposer un projet de loi très attendu visant à renforcer la Charte de la langue française, communément appelée loi 101 dans la Belle Province.

«Le français au Québec va toujours être menacé. Chaque génération a la responsabilité d’assurer sa survie. […] Cette loi, quand elle va être adoptée, va être l’action la plus forte pour protéger notre langue depuis l’adoption de la loi 101 en 1977», a déclaré le Premier ministre, François Legault, sur sa page Facebook.

Ministre de la Justice et ministre responsable de la Langue française, politicien remarqué pour son ardent nationalisme, Simon Jolin-Barrette pilote ce projet qui comporte une quarantaine de mesures.

Reconquista linguistique: des dizaines de nouvelles mesures

Parmi les plus importantes dispositions figurent la création d’un ministère de la Langue française, l’inscription dans la Constitution canadienne de la «reconnaissance de la nation ainsi que du français comme seule langue officielle et commune du Québec», ainsi que la création d’un poste de commissaire au français. Le gouvernement Legault compte aussi limiter le nombre d’admissions d’étudiants francophones dans les établissements anglophones de niveau préuniversitaire (les cégeps, acronyme de «collèges d’enseignement général et professionnel»).

​Lauréat du prix du livre politique de l’Assemblée nationale du Québec pour son livre Pourquoi la loi 101 est un échec (éd. Boréal), Frédéric Lacroix se réjouit de voir Québec agir, mais reste sceptique quant aux résultats. À notre micro, il confie que cette réforme est déjà pour lui «très en deçà des attentes»:

«Le point fort du projet, c’est que, enfin, on fait quelque chose. Les attentes étaient très élevées et ont monté passablement dans les derniers mois, peut-être au-delà de ce que le gouvernement Legault est prêt à livrer. […] C’est un projet majeur, mais c’est certain qu’il ne mettra pas un frein à la minorisation des francophones au Québec», souligne le chercheur indépendant.

Claude Simard, linguiste et professeur retraité de la faculté des sciences de l’éducation de l’université Laval, à Québec, n’est pas plus optimiste:

«Ces mesures juridico-bureaucratiques vont peut-être rassurer les francophones, mais elles ne changeront pas du tout leurs attitudes socio-linguistiques, qui se caractérisent depuis les années 1990 par une tendance à inférioriser leur langue et à survaloriser l’anglais. Un dernier soubresaut donc», tranche l’auteur de nombreux livres et articles sur l’état du français au Québec.

Dans son récent ouvrage, Frédéric Lacroix souligne que le poids des francophones au Québec n’était jamais descendu sous les 80% depuis 1871, alors qu’il se retrouve à 78% aujourd’hui. Dans seize ans, les francophones devraient former 69% de la population selon les projections de l’auteur. La tendance des immigrés à choisir l’anglais et non le français est également un enjeu bien documenté depuis plusieurs années. Le Québec étant une province située en Amérique du Nord, l’anglais y exerce un important pouvoir d’attraction auprès des immigrés allophones. Une réalité surtout reflétée dans la métropole de Montréal. Comme le soulignait Claude Simard dans la revue Argument, 40% des étudiants allophones choisissent de poursuivre leurs études postsecondaires dans un établissement préuniversitaire de langue anglaise.

Le français toujours en déclin

Dans ce contexte, Frédéric Lacroix ne voit pas comment les dispositions évoquées pourraient freiner l’avancée de la langue de Shakespeare. Surtout que le gouvernement Legault vient d’annoncer qu’il reverrait à la baisse l’importance de la connaissance du français dans la sélection des nouveaux arrivants.

«Ça nécessite des objectifs démo-linguistiques beaucoup plus clairs et ambitieux, surtout dans un contexte où le Québec ne dispose pas des pleins pouvoirs. […] Je reconnais l’effort de “débilinguisation” de l’État québécois et de l’administration. En revanche, il faudrait que le gouvernement Legault prêche par l’exemple. Durant la pandémie, tous ses points de presse se sont terminés en anglais», dénonce l’auteur.

Comme Claude Simard, Frédéric Lacroix déplore que la réforme apparaisse surtout comme un «exercice juridique». À ses yeux, le texte devrait d’abord avant tout avoir des «visées culturelles».

Élection fédérale: les politiciens devront se mouiller

«Le gouvernement se montre fier et courageux pour préserver le français au Québec. Mais une langue qui a besoin d’autant de cataplasmes réglementaires a des allures de langue moribonde», laisse tomber Claude Simard, qui rappelle que certaines mesures risquent de soulever d’importantes querelles politiques et juridiques.

Bus de transport scolaire au Canada

Le dépôt du projet de loi pourrait avoir de grandes incidences sur la prochaine campagne électorale fédérale, car il forcera les partis fédéraux à se positionner sur un sujet épineux. Une campagne qui pourrait être déclenchée incessamment. Le Québec ayant un poids électoral considérable dans la fédération (23% de tous les sièges à Ottawa), le fait d’appuyer ou non la réforme de la Charte française pourrait faire perdre ou gagner beaucoup d’appuis aux formations dans la course. Qu’en dira le Premier ministre Justin Trudeau, le chef du Parti libéral du Canada?

Le Prix du livre politique remis à Frédéric Lacroix

Article original

L’Assemblée nationale a remis son Prix du livre politique 2021, prix accompagné d’une bourse de 5 000$. Le grand lauréat, Frédéric Lacroix, a été couronné lors d’une cérémonie virtuelle présidée par le vice-président, M. Marc Picard. Deux bourses de 1 500$ ont également été remises aux autres finalistes.

Frédéric Lacroix a été récompensé pour son essai politique Pourquoi la loi 101 est un échec, publié aux Éditions du Boréal, une œuvre où il réfléchit à la place de la langue française dans le Québec d’aujourd’hui. Selon lui, « la situation du français à Montréal et dans ses couronnes est catastrophique ». Il dénonce dans son ouvrage la présence toujours plus discrète de la langue française et de la culture québécoise, le français étant de plus en plus une langue seconde, qui est parlée, oui, mais seulement quand on l’exige, la langue première, le véhicule de culture, étant l’anglais.

Les deux autres finalistes étaient Patrice Groulx pour François-Xavier Garneau (Éditions du Boréal) et Hugues Théorêt pour La peur rouge : Histoire de l’anticommunisme au Québec, 1917-1960 (Septentrion).

Marc Picard a tenu à féliciter les écrivains s’étant lancés dans la rédaction politique : « Une nouvelle édition des Prix du livre politique vient de se terminer. Nous avons pu constater que la recherche sur la politique au Québec se porte bien. Tant les auteurs que les diplômés honorés ont à cœur de poursuivre l’avancement de nos connaissances sur la société québécoise. Les finalistes se démarquent par la qualité de leurs écrits, mais aussi par l’originalité de leurs recherches. Mes collègues parlementaires se joignent à moi pour féliciter les lauréats et les finalistes de l’édition 2021. Leur réflexion sur la politique québécoise nous enrichit toutes et tous collectivement, et je les en remercie ».

Loi 101: effets pervers redoutés au collégial


Daphnée Dion-Viens et Charles Lecavalier, Le Journal de Québec, 14 mai 2021

Un chercheur pense que le contingentement des cégeps anglophones sera inefficace et inéquitable

Le contingentement des cégeps anglophones est une mesure inefficace et inéquitable, déplore le chercheur Frédéric Lacroix, qui prédit que la réforme de la Charte de la langue française les rendra encore plus séduisants.

« C’est une mesure inéquitable […] On vient dire qu’il n’y a qu’une minorité qui a droit à cette formation d’élite », indique M. Lacroix en entrevue avec le Journal. Il plaide pour une application pure et simple de la loi 101 au cégep.https://ed652881b759996262868a671d81c027.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Le gouvernement Legault trouve cette avenue « extrémiste » : pour endiguer le flot des élèves francophones et allophones vers les collèges anglophones, il gèlera plutôt le nombre d’étudiants admis dans les cégeps anglos au niveau de 2019-2020.

Puis, la croissance du réseau anglophone ne pourra excéder 8,7 % de la hausse totale des nouvelles places dans l’ensemble du réseau collégial.

Pour le chercheur Lacroix, auteur de Pourquoi la loi 101 est un échec, cette politique risque plutôt d’exacerber le problème.

Par effet de rareté, le diplôme anglais aura plus de valeur, et la bataille pour avoir une place dans ces écoles de choix sera d’autant plus dure. Les vainqueurs « seront la minorité avec la meilleure note », note M. Lacroix.

Un plaster

Avec cette mesure, le gouvernement vient mettre un plaster sur le problème d’érosion des effectifs des cégeps francophones, mais ne règle pas le problème qualitatif.

Il cite l’agrandissement du Collège Dawson. « Dawson va donc se retrouver avec des installations princières et un nombre limité d’étudiants, ce qui rehaussera encore plus son attractivité », dit-il.

Par ailleurs, le gel de places dans le réseau collégial anglophone dans ce projet de loi ne s’appliquera pas aux collèges privés non subventionnés.

Or la région de Montréal connaît une « explosion des inscriptions » d’étudiants étrangers qui se concentrent de plus en plus dans ces établissements « dont la langue d’enseignement est l’anglais », selon un rapport publié par l’Institut de recherche en économie contemporaine de Montréal (IREC) à la fin avril.

Recrutement à l’étranger

Au cabinet du ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, on affirme toutefois que les étudiants étrangers « ne font pas vraiment partie du problème » linguistique à Montréal.

Or il est possible d’obtenir un permis de travail d’une durée de trois ans après deux années d’études au Québec, ce que font valoir certains collèges privés pour recruter davantage d’étudiants étrangers.

Le Regroupement pour le cégep français déplore que les collèges privés non subventionnés soient exemptés du gel de places dans le réseau anglophone, ce qui représente un « trou noir » inquiétant.

La Fédération des cégeps est aussi préoccupée par la situation. Les collèges privés non subventionnés qui accueillent un nombre croissant d’étudiants étrangers dans des programmes anglophones ont « aussi un impact sur l’équation dans la région de Montréal », affirme son président-directeur général, Bernard Tremblay.

«Une crise linguistique qui ne dit pas son nom»: entretien avec Frédéric Lacroix

Mathieu Bock-Côté, Le Journal de Montréal, 26 avril 2021

Les travaux de Frédéric Lacroix ont complètement renouvelé notre compréhension de la question linguistique au Québec. Je l’ai interviewé pour avoir son analyse de l’évolution actuelle du débat entourant le cégep français.

Mathieu Bock-Côté: Est-ce que la question linguistique est de retour au Québec?

Frédéric Lacroix: L’année qui vient de s’écouler nous a apporté bien des bouleversements, dont celui, qui est tout à fait inattendu, d’une large prise de conscience du déclin du français au Québec. Contre toute attente, une bonne partie de l’opinion publique est redevenue sensible à la question linguistique. Huit Québécois sur dix (un record!) estiment que «la langue française a besoin d’être protégée au Québec» (sondage Léger, 29 mars 2021). L’inquiétude sur le sort fait au français au Québec et au Canada est en train de monter.https://1b8bd8e1d0d2262e74aa6539ddc56f2c.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html


Mathieu Bock-Côté: Peut-on dire que la question du cégep français vient enfin de se trouver une place dans le débat public?

Frédéric Lacroix: Encore plus étonnant, la réalisation qu’il se passe quelque chose de grave et d’urgent dans la dynamique linguistique au collégial a percé dans la conscience collective québécoise, et elle se répercute maintenant dans la classe politique.

Chose inouïe, tous les partis politiques québécois s’entendent maintenant pour dire qu’il faut poser des gestes pour éviter le naufrage des cégeps français de la région de Montréal. La CAQ a lancé l’idée du contingentement des places au cégep anglais (la sévérité du contingentement n’est pas spécifiée). Le PLQ se dit d’accord pour contingenter les places au cégep anglais au niveau de 2019 (chose que je n’aurais jamais pensé voir de ma vie!). QS aussi. Après 20 ans de déchirement sur cette question, le Parti québécois a voté en fin de semaine dernière, à hauteur de 94%, en faveur de l’extension des clauses scolaires de la Charte de la langue française au niveau collégial (la «loi 101 au cégep»).

Cette idée de la loi 101 au cégep s’est d’ailleurs propagée dans la dernière année avec une vigueur surprenante. Parmi ceux qui sont favorables, incluons: Joseph Facal (qui a changé d’idée récemment), Antoine Robitaille, Elsie Lefebvre, Mathieu Bock-Côté (mais vous y étiez favorable depuis longtemps!), Guy Rocher, Étienne-Alexandre Beauregard (très actif chez les jeunes caquistes), Denise Bombardier, Emmanuelle Latraverse, Carl Vallée (conseiller québécois pour Stephen Harper), Christian Dufour, Gilles Duceppe.

L’idée de la loi 101 au cégep coalise maintenant des souverainistes et des fédéralistes, des gens que tout sépare, mais qui en sont venus à la conclusion que le temps de cette mesure était venu, qu’on «était rendus là», comme l’a dit Gilles Duceppe en entrevue à QUB radio. Un sondage Léger (novembre 2020) indique que 47% des répondants sont en faveur de la loi 101 au cégep, alors que 45% sont contre. Il est tout à fait étonnant que l’appui à cette mesure soit légèrement supérieur à l’opposition à celle-ci, alors que la loi 101 au cégep a été démonisée à qui mieux mieux sur toutes les tribunes pendant 20 ans.

Il semble que les professeurs de cégeps français soient aussi en train de se réveiller [1]. La semaine passée, par exemple, plus de 200 professeurs du Cégep de Sainte-Foy à Québec ont signé une lettre pour dénoncer les 100 millions de dollars investis par la CAQ pour agrandir Dawson College et «fragiliser notre langue» [2]. Les professeurs de Rimouski, La Pocatière, Bois-de-Boulogne, Maisonneuve, Brébeuf, ont aussi récemment voté des motions semblables dans leurs instances syndicales.

Rappelons-nous qu’il y a un an encore, la question de la langue au cégep n’était sur l’écran radar de — presque — personne.

Quel revirement spectaculaire, tout de même!

Ce vent qui souffle de plus en plus fort en faveur du cégep français est en train de semer la panique chez ceux — toujours les mêmes — qui défendent l’indéfendable statu quo.  


Mathieu Bock-Côté: La Presse vient toutefois d’entrer en croisade contre le cégep français. Que pensez-vous de l’argumentaire mobilisé par la nouvelle éditorialiste en cheffe, Stéphanie Grammond? Témoigne-t-il d’une bonne compréhension du dossier?

C’est ainsi que la nouvelle éditorialiste de La Presse, Stéphanie Grammond, signe le 24 avril un texte s’opposant à l’idée du cégep français. Ce texte est un pot-pourri des clichés habituels sur le sujet. Il vaut la peine de le décortiquer, car ce texte ne sera sûrement pas le dernier du genre.

Elle se réjouit d’abord de voir que le PQ est «isolé dans son coin» avec l’idée de la loi 101 au cégep. Mentionnons que le PQ a adopté cette idée — après 20 ans de déchirements — lors de son congrès national du 18 avril 2021, soit il y a six jours seulement! Comment dire…https://1b8bd8e1d0d2262e74aa6539ddc56f2c.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Mme Grammond enfonce ensuite une porte ouverte et nous sort tous les clichés éculés sur le bilinguisme (l’anglais serait l’espéranto du XXIe siècle, le bilinguisme est une richesse à cultiver, plus les jeunes maîtriseront de langues, plus ils seront outillés pour l’avenir, etc. [3]).

Faut-il rappeler que le taux de bilinguisme des jeunes Québécois est l’un des plus élevés au monde et qu’il augmente recensement après recensement? Que ce n’est pas pour apprendre l’anglais que les jeunes souhaitent s’inscrire au cégep anglais — car ils le parlent souvent déjà à la fin du secondaire —, mais c’est parce que ces jeunes veulent de plus en plus s’intégrer symboliquement dans l’univers anglophone et que le cégep en constitue la porte d’entrée? Un récent article du Devoir était éclairant à ce sujet: trois adolescentes de Québec, interrogées pour expliquer pourquoi elles désiraient poursuivre leurs études en anglais au collégial, avouaient candidement qu’elles communiquaient déjà entre elles en anglais, consommaient quasi exclusivement de la culture anglo-américaine, et voulaient faire leurs études universitaires — et le reste de leur vie — en anglais [4].

J’ai récemment analysé les dernières données de recensement portant sur le bilinguisme [5]. Les résultats sont saisissants. Ainsi, de 2006 à 2016, le taux de bilinguisme des 14 à 17 ans a augmenté de 11,2 points. C’est du jamais-vu depuis que ces données sont collectées. Pourquoi cette hausse foudroyante? L’extension de la place de l’anglais à l’école primaire et au secondaire dans les 15 dernières années (anglais en première année, anglais intensif, immersion anglaise au secondaire, etc.), combinée à l’effet de l’univers numérique anglo-dominant (Netflix, YouTube, etc.), fait partie des éléments de réponse. Chez les jeunes, l’anglais est omniprésent. Ils vivent une immersion anglaise permanente.

Mais voici qui est encore plus intéressant: le taux de bilinguisme au Québec est étroitement corrélé au niveau d’études. Chez les universitaires de langue maternelle française, le taux de bilinguisme est de 73% pour le Québec au complet et de presque 90% à Montréal. Surprise: même les études en français conduisent au bilinguisme quasi généralisé! 

Le meilleur moyen d’augmenter la connaissance de l’anglais chez les Franco-Québécois est d’augmenter la durée de leur scolarisation. C’est la durée de la scolarisation en soi qui tend à augmenter le bilinguisme, pour la simple raison que les étudiants continuent d’apprendre et de perfectionner leur anglais tout au long de leurs études (en français!). Ce qui limite le bilinguisme au Québec, ce n’est pas le manque d’accès au cégep anglais, c’est le décrochage scolaire!

Maintenir le «libre marché» bilingue au collégial n’est pas le moyen le plus rationnel ni le plus efficace de favoriser le bilinguisme au Québec. Il est démontré, hors de tout doute, que les cégeps anglais servent actuellement de foyers d’assimilation linguistique pour les francophones et surtout, pour les allophones [6]. Loin de favoriser l’essor du bilinguisme, les cégeps anglais imposent de plus en plus l’anglais comme langue commune à Montréal. Les cégeps anglais favorisent ainsi l’unilinguisme anglais.

Pour réellement «cultiver la richesse du bilinguisme» pour le plus grand nombre possible, la politique à conduire est de valoriser les études. En français.

Le premier argument de Mme Grammond contre la loi 101 au cégep et que celle-ci «viderait d’un coup sec les cégeps anglais» et que les anglophones se retrouveraient «ghettoïsés» dans leurs cégeps, ce qui ne serait pas «fameux pour le vivre-ensemble»! 

Première remarque: je suis heureux de constater que Mme Grammond reconnaît ainsi — obliquement — que les cégeps anglais ont été détournés de leur mission première, soit celle de servir la communauté anglophone, et qu’ils sont maintenant occupés, à 65%, par des non-anglophones.  

Deuxième remarque: si je comprends bien, nous devrions financer l’assimilation des jeunes allophones et francophones à la communauté anglophone pour que les jeunes anglophones se sentent pour ainsi dire «moins seuls». Comme argument, c’est assez surréaliste merci. La «langue commune» au Québec, Mme Grammond, c’est l’anglais? 

Je ne suis au courant de rien qui empêcherait les anglophones d’aller étudier dans les cégeps français. Il est tout de même curieux que les anglophones ne représentent qu’un minuscule 1,3% des effectifs des cégeps français de Montréal, alors qu’inversement, les francophones représentent 20,7% de la clientèle des cégeps anglais de cette même ville [7]. Le «vivre-ensemble» est actuellement à sens unique.

Mme Grammond cite ensuite quelques chiffres pour l’ensemble du Québec sur la proportion de francophones inscrits dans un cégep anglais pour affirmer que «tout va bien». Mais la proportion de francophones inscrits au cégep anglais est en augmentation constante depuis 20 ans. Elle atteignait 6,8% en 2018. Cela équivaut à 8200 étudiants, soit 2500 étudiants de plus qu’en 2000. Il s’agit tout de même d’une augmentation de 44% en moins de 20 ans. 8000 étudiants, c’est loin d’être un chiffre négligeable; c’est l’équivalent des effectifs à la formation régulière de Dawson (le plus gros cégep au Québec), par exemple. Et sur 10 ans, ça fait 80 000 étudiants. Sur 20 ans, 160 000 étudiants. L’équivalent d’une petite ville.https://1b8bd8e1d0d2262e74aa6539ddc56f2c.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Mme Grammond affirme ensuite qu’il y a six fois plus d’allophones et d’anglophones qui se sont inscrits au cégep français que de francophones au cégep anglais dans la dernière décennie. La hausse du nombre d’anglophones inscrits au cégep français sur cette période est minuscule (344 étudiants, selon ses propres chiffres). Dans mon livre Pourquoi la loi 101 est un échec, j’ai démontré que la hausse des inscriptions des allophones au cégep français était entièrement due à la hausse des allophones francotropes (allophones d’ex-colonies françaises et souvent déjà francisés à l’étranger avant l’installation au Québec) parmi la population d’âge collégial [8]. Ainsi, 85% des allophones francotropes s’inscrivent au cégep français, tandis que 90% des allophones anglotropes s’inscrivent au cégep anglais. Ces proportions sont stables depuis 30 ans. Que signifient-elles? Que c’est la politique d’immigration du Québec, en favorisant la venue d’allophones francotropes, qui conduit à la hausse des inscriptions d’allophones au cégep français. La scolarisation en français au primaire et au secondaire a relativement peu d’impact, car sa durée est insuffisante chez les immigrants qui n’arrivent pas en bas âge (seuls 15% des immigrants arrivent en âge scolaire).

Manque de chance, les changements récents à la grille de sélection des immigrants effectués par la CAQ ont conduit à une diminution de la proportion de francotropes parmi les immigrants qui s’installent au Québec, soit à une chute de huit points dans les cinq dernières années [9]. Ceci signifie que la proportion d’allophones inscrits au cégep français risque de repartir à la baisse dans l’avenir.

Il faut aussi réaliser que la forme de «contingentement» proposée par le PLQ existe déjà. Ce contingentement se fait actuellement «par le béton», c’est-à-dire que les cégeps anglais sont saturés depuis longtemps et ne peuvent admettre plus d’étudiants avec l’espace physique dont ils disposent (d’où les projets d’expansion de Dawson, par exemple). En raison du volume exorbitant de demandes que reçoit Dawson chaque année (environ 11 500), on peut parier que ce contingentement par le béton est aussi responsable en partie de la hausse des inscriptions des allophones dans les cégeps français. Un choix qui se fait par dépit, faute d’avoir les notes requises pour entrer à Dawson, Vanier, John Abbott, etc. [10] On peut parier également que la faible hausse du nombre d’anglophones inscrits au cégep français est due au fait que plusieurs de ceux-ci ont été recalés, car trop faibles, par les cégeps anglais.

À la fin de son texte, Mme Grammond reconnaît toutefois que l’écrémage des meilleurs étudiants par les cégeps anglais, une sorte de collégial à deux vitesses, pose problème.

Je suis d’accord sur ce point. Nous reproduisons au collégial, sur une base linguistique, la ségrégation socio-économique déjà présente au secondaire avec les écoles privées et les écoles publiques. En assurant, toutefois, 100% de financement public à cette forme de ségrégation au collégial. Au moins, pour l’école privée, il y a l’excuse que les parents paient une partie de la note, ce qui n’est pas le cas au collégial.

Ne nous y trompons pas: tout contingentement, qu’il soit léger ou sévère, est une fausse bonne idée qui ne sera pas acceptée socialement [11]. La seule solution équitable, pérenne et transparente à ce problème est connue. C’est la même solution à laquelle le gouvernement du Québec en est arrivé, après maints tâtonnements de 1969 à 1977: les clauses scolaires de la loi 101. 


Mathieu Bock-Côté: Croyez-vous que le Québec imposera finalement la loi 101 au cégep?

Frédéric Lacroix: Je crois que la loi 101 sera éventuellement étendue au niveau collégial et que cela n’est plus qu’une question de temps. 

Car nous sommes plongés à nouveau, comme dans les années 60, dans une crise linguistique. Le récent jugement sur la loi 21, qui vient amalgamer religion et langue, vient approfondir et accélérer cette crise latente. Les prochaines années risquent d’être mouvementées.

La question qui se pose vraiment, je crois, est celle-ci: François Legault fera-t-il un Jean-Jacques Bertrand de lui-même en proposant une mesure impopulaire et inefficace (le contingentement) pour régler la question du collégial, ou aura-t-il le courage d’aller tout de suite à la solution qui va s’imposer éventuellement, avec ou sans lui, de toute façon?     


  • [1] «Déclin du français: le cégep, le nerf de la guerre», Regroupement pour le cégep français, Journal de Montréal, 1er avril 2021  
  • [2] «100 millions pour fragiliser sa langue», Le Soleil, 20 avril 2021  
  • [3] Il ne manque à ce florilège qu’«un bilingue en vaut deux», cliché qui avait cours dans les années 50 
  • [4] «Le fort attrait du cégep in English», Le Devoir, 30 mars 2021  
  • [5] Voir: Frédéric Lacroix, «Le français au Québec: une langue infantile» 
  • [6] Voir: «Enquête sur les comportements linguistiques des étudiants du collégial», IRFA, 2010  
  • [7] Voir p.86, Pourquoi la loi 101 est un échec, Boréal, 2020 
  • [8] Op. cit. p.88, figure 10  
  • [9] Anne-Michèle Meggs, «Immigration et plan d’action sur la langue», L’Aut’Journal, 17 mars 2021  
  • [10] Voir par exemple ici.  
  • [11] J’en ai discuté ici.  

Monde ordinaire cherche leaders politiques

Pierre Dubuc, l’Aut’journal, 26 février 2021

Dans son livre Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal), notre chroniqueur Frédéric Lacroix décrit bien le parcours de la nouvelle élite anglophile québécoise : des cours d’anglais intensif à l’école primaire, l’école secondaire privée ou des projets particuliers en anglais à l’école publique, puis la fréquentation du cégep anglais et de l’université anglaise. Le tout culmine, tout naturellement, par l’utilisation de l’anglais au travail et à la maison avec, sans surprise, l’assimilation croissante de francophones à la minorité anglophone, comme le documente notre chroniqueur Charles Castonguay dans son récent ouvrage Le français en chute libre (MQF). 

Les défaitistes excuseront cette capitulation par l’importance de l’anglais en Amérique du Nord et la mondialisation. Les résignés invoqueront les deux défaites référendaires, le rapatriement de la Constitution, la Charte des droits et les arrêts de la Cour suprême contre la loi 101 pour justifier cette abdication.

Deux tabous

Une approche plus réaliste ciblera, comme facteur explicatif souvent laissé dans l’ombre de ce recul historique, le poids économique et politique de la communauté anglophone de Montréal avec son réseau extrêmement développé d’institutions (hôpitaux, écoles primaires et secondaires, cégeps, universités, etc.). Frédéric Lacroix parle de complétude institutionnelle, un concept qui explique que les membres d’une minorité possédant un tel réseau d’institutions ont moins tendance à s’assimiler aux groupes environnants. Dans le cas du Québec, c’est même le contraire. Les institutions de la minorité anglophone cannibalisent les institutions francophones. Dawson domine les cégeps francophones, McGill et Concordia déclassent l’Université de Montréal et l’UQAM.

Grâce aux travaux de Charles et Frédéric et de la campagne du Mouvement Québec français (MQF), on assiste à une certaine prise de conscience du recul du français à Montréal et au Québec. Quelques chroniqueurs, principalement dans les médias de Québecor, se rallient à la nécessité d’étendre les dispositions de la loi 101 au cégep. Rien de tel à La Presse, à Radio-Canada et au Devoir (mis à part Michel David). Quant à la fin des subventions publiques aux écoles privées, le sujet demeure tabou.

Du côté des partis politiques, les deux questions sont hors programme. La CAQ ferme non seulement la porte à l’extension de la loi 101 au cégep, mais approuve des budgets pour l’agrandissement de Dawson et McGill ! Les libéraux se tiennent cois. Le Parti Québécois avait donné son accord, à l’époque de Pierre Curzi, à l’application de la loi 101 au cégep et avait voté à son congrès de 2005 la fin des subventions publiques aux écoles privées. Mais le parti a retraité depuis sur les deux sujets. Québec Solidaire s’est timidement mouillé sur le financement des écoles privées lors de la dernière campagne électorale, mais ne remet pas en question la fréquentation des cégeps anglophones par les allophones et les francophones.

En fait, si les grands médias et les partis politiques évitent d’aborder ces deux tabous, c’est tout simplement parce qu’ils représentent les intérêts de cette élite qui envoie ses enfants à l’école privée et au cégep anglais.

La fracture

Le monde ordinaire – comme on disait dans les années 1970 – n’a pas voix au chapitre. La grande majorité de la population, qui envoie ses enfants à l’école publique et au cégep français, défraie à même ses impôts l’ascension et l’anglicisation de cette élite. Les gens des régions paient pour les institutions anglophones de Montréal. Bien que les anglophones de souche ne représentent que 8 % de la population du Québec, les cégeps anglais accueillent près de 20 % des effectifs étudiants et les universités anglaises engrangent près du tiers des revenus globaux accordés aux universités.

Pendant ce temps, le réseau scolaire francophone se dégrade à vitesse grand V. Les écoles publiques sont écrémées par les écoles privées, les cégeps français par les cégeps anglais, les universités françaises par les universités anglaises. Le réseau des écoles primaires et secondaires est devenu le plus inégalitaire au Canada, selon le Conseil supérieur de l’éducation.

Une telle fracture entre l’élite et le monde ordinaire ne s’était pas vue depuis la fin des années 1950. À la différence qu’à cette époque, l’élite était anglophone. Les fractures sociale et nationale se superposaient. La démocratisation de l’éducation a alors accompagné et favorisé un large mouvement d’émancipation sociale et nationale, qui a produit des hommes et des femmes politiques de qualité dans lesquels le peuple se reconnaissait parce qu’ils défendaient leurs intérêts sociaux et nationaux. Aujourd’hui, nous sommes revenus aux petits politicailleurs de l’époque de Duplessis. Et, signe des temps, il s’en trouve pour les glorifier, ceux d’hier et d’aujourd’hui !

L’État, notre seul outil collectif

Quand il a présenté la loi 101, le Dr Laurin l’a associé à un projet de reconquête économique, dans lequel l’État jouait un rôle central. Depuis, malheureusement, nos dirigeants politiques ont progressivement succombé à l’idéologie néolibérale et aux pressions des milieux d’affaires. Après avoir fait main basse sur les plus beaux fleurons étatiques et siphonné les fonds publics, les chevaliers de la soi-disant « garde montante » ont cédé et cèdent toujours leurs entreprises à des intérêts étrangers. C’est même devenu un « projet d’affaires ». On lance une « start-up » dans le seul objectif d’être racheté par une multinationale étrangère.

Le recul du français est indissociable du recul économique des francophones au Québec. Cependant, il manque un Frédéric Lacroix pour en produire l’analyse approfondie. Encore plus exigeante, en cette époque de mondialisation, sera la tâche d’élaborer un programme économique national qui ira au-delà du « panier bleu » de Legault.

De toute évidence, au cœur de ce projet économique se trouvera l’État, notre seul outil collectif comme l’écrivait René Lévesque dans Option Québec. Encore là, il s’en trouve pour jeter rapidement la serviette en plaidant l’impossibilité pour l’État à l’époque de la mondialisation de réglementer les activités des multinationales sur notre territoire, encore moins de les concurrencer. D’autres soutiennent que l’État est trop centralisé, trop tentaculaire, trop omniprésent et proposent, en s’inspirant de Proudhon, une vaste décentralisation.

Personne ne s’oppose à rapprocher les institutions de la population. Mais il ne faudrait pas procéder comme si le Québec était déjà indépendant. Tout projet économique viable ne peut s’élaborer sans le rapatriement des pouvoirs économiques détenus par Ottawa. Tout projet politique sérieux ne peut se réaliser sans un État central fort, ne serait-ce que pour contrer les projets de partition du territoire auquel ne manqueront pas de souscrire les anglophones de Montréal, d’autant plus si, à la faveur d’une décentralisation étatique, on leur en donne les clefs.

Aujourd’hui, comme hier, tout projet politique émancipateur digne de ce nom, tant au plan social que national, passe par la formation d’une direction politique exprimant la volonté populaire, c’est-à-dire du monde ordinaire. Aujourd’hui, comme dans les années 1960, l’éducation et la langue sont deux questions-clefs. Aussi, l’émergence d’une telle direction politique issue du peuple passe obligatoirement par une rupture radicale avec l’élite actuelle et la ligne de démarcation est la fin des subventions publiques aux écoles privées et l’extension des dispositions de la loi 101 aux cégeps. Faudrait y voir rapidement, avant que ne se présente un Trump québécois.