Monde ordinaire cherche leaders politiques

Pierre Dubuc, l’Aut’journal, 26 février 2021

Dans son livre Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal), notre chroniqueur Frédéric Lacroix décrit bien le parcours de la nouvelle élite anglophile québécoise : des cours d’anglais intensif à l’école primaire, l’école secondaire privée ou des projets particuliers en anglais à l’école publique, puis la fréquentation du cégep anglais et de l’université anglaise. Le tout culmine, tout naturellement, par l’utilisation de l’anglais au travail et à la maison avec, sans surprise, l’assimilation croissante de francophones à la minorité anglophone, comme le documente notre chroniqueur Charles Castonguay dans son récent ouvrage Le français en chute libre (MQF). 

Les défaitistes excuseront cette capitulation par l’importance de l’anglais en Amérique du Nord et la mondialisation. Les résignés invoqueront les deux défaites référendaires, le rapatriement de la Constitution, la Charte des droits et les arrêts de la Cour suprême contre la loi 101 pour justifier cette abdication.

Deux tabous

Une approche plus réaliste ciblera, comme facteur explicatif souvent laissé dans l’ombre de ce recul historique, le poids économique et politique de la communauté anglophone de Montréal avec son réseau extrêmement développé d’institutions (hôpitaux, écoles primaires et secondaires, cégeps, universités, etc.). Frédéric Lacroix parle de complétude institutionnelle, un concept qui explique que les membres d’une minorité possédant un tel réseau d’institutions ont moins tendance à s’assimiler aux groupes environnants. Dans le cas du Québec, c’est même le contraire. Les institutions de la minorité anglophone cannibalisent les institutions francophones. Dawson domine les cégeps francophones, McGill et Concordia déclassent l’Université de Montréal et l’UQAM.

Grâce aux travaux de Charles et Frédéric et de la campagne du Mouvement Québec français (MQF), on assiste à une certaine prise de conscience du recul du français à Montréal et au Québec. Quelques chroniqueurs, principalement dans les médias de Québecor, se rallient à la nécessité d’étendre les dispositions de la loi 101 au cégep. Rien de tel à La Presse, à Radio-Canada et au Devoir (mis à part Michel David). Quant à la fin des subventions publiques aux écoles privées, le sujet demeure tabou.

Du côté des partis politiques, les deux questions sont hors programme. La CAQ ferme non seulement la porte à l’extension de la loi 101 au cégep, mais approuve des budgets pour l’agrandissement de Dawson et McGill ! Les libéraux se tiennent cois. Le Parti Québécois avait donné son accord, à l’époque de Pierre Curzi, à l’application de la loi 101 au cégep et avait voté à son congrès de 2005 la fin des subventions publiques aux écoles privées. Mais le parti a retraité depuis sur les deux sujets. Québec Solidaire s’est timidement mouillé sur le financement des écoles privées lors de la dernière campagne électorale, mais ne remet pas en question la fréquentation des cégeps anglophones par les allophones et les francophones.

En fait, si les grands médias et les partis politiques évitent d’aborder ces deux tabous, c’est tout simplement parce qu’ils représentent les intérêts de cette élite qui envoie ses enfants à l’école privée et au cégep anglais.

La fracture

Le monde ordinaire – comme on disait dans les années 1970 – n’a pas voix au chapitre. La grande majorité de la population, qui envoie ses enfants à l’école publique et au cégep français, défraie à même ses impôts l’ascension et l’anglicisation de cette élite. Les gens des régions paient pour les institutions anglophones de Montréal. Bien que les anglophones de souche ne représentent que 8 % de la population du Québec, les cégeps anglais accueillent près de 20 % des effectifs étudiants et les universités anglaises engrangent près du tiers des revenus globaux accordés aux universités.

Pendant ce temps, le réseau scolaire francophone se dégrade à vitesse grand V. Les écoles publiques sont écrémées par les écoles privées, les cégeps français par les cégeps anglais, les universités françaises par les universités anglaises. Le réseau des écoles primaires et secondaires est devenu le plus inégalitaire au Canada, selon le Conseil supérieur de l’éducation.

Une telle fracture entre l’élite et le monde ordinaire ne s’était pas vue depuis la fin des années 1950. À la différence qu’à cette époque, l’élite était anglophone. Les fractures sociale et nationale se superposaient. La démocratisation de l’éducation a alors accompagné et favorisé un large mouvement d’émancipation sociale et nationale, qui a produit des hommes et des femmes politiques de qualité dans lesquels le peuple se reconnaissait parce qu’ils défendaient leurs intérêts sociaux et nationaux. Aujourd’hui, nous sommes revenus aux petits politicailleurs de l’époque de Duplessis. Et, signe des temps, il s’en trouve pour les glorifier, ceux d’hier et d’aujourd’hui !

L’État, notre seul outil collectif

Quand il a présenté la loi 101, le Dr Laurin l’a associé à un projet de reconquête économique, dans lequel l’État jouait un rôle central. Depuis, malheureusement, nos dirigeants politiques ont progressivement succombé à l’idéologie néolibérale et aux pressions des milieux d’affaires. Après avoir fait main basse sur les plus beaux fleurons étatiques et siphonné les fonds publics, les chevaliers de la soi-disant « garde montante » ont cédé et cèdent toujours leurs entreprises à des intérêts étrangers. C’est même devenu un « projet d’affaires ». On lance une « start-up » dans le seul objectif d’être racheté par une multinationale étrangère.

Le recul du français est indissociable du recul économique des francophones au Québec. Cependant, il manque un Frédéric Lacroix pour en produire l’analyse approfondie. Encore plus exigeante, en cette époque de mondialisation, sera la tâche d’élaborer un programme économique national qui ira au-delà du « panier bleu » de Legault.

De toute évidence, au cœur de ce projet économique se trouvera l’État, notre seul outil collectif comme l’écrivait René Lévesque dans Option Québec. Encore là, il s’en trouve pour jeter rapidement la serviette en plaidant l’impossibilité pour l’État à l’époque de la mondialisation de réglementer les activités des multinationales sur notre territoire, encore moins de les concurrencer. D’autres soutiennent que l’État est trop centralisé, trop tentaculaire, trop omniprésent et proposent, en s’inspirant de Proudhon, une vaste décentralisation.

Personne ne s’oppose à rapprocher les institutions de la population. Mais il ne faudrait pas procéder comme si le Québec était déjà indépendant. Tout projet économique viable ne peut s’élaborer sans le rapatriement des pouvoirs économiques détenus par Ottawa. Tout projet politique sérieux ne peut se réaliser sans un État central fort, ne serait-ce que pour contrer les projets de partition du territoire auquel ne manqueront pas de souscrire les anglophones de Montréal, d’autant plus si, à la faveur d’une décentralisation étatique, on leur en donne les clefs.

Aujourd’hui, comme hier, tout projet politique émancipateur digne de ce nom, tant au plan social que national, passe par la formation d’une direction politique exprimant la volonté populaire, c’est-à-dire du monde ordinaire. Aujourd’hui, comme dans les années 1960, l’éducation et la langue sont deux questions-clefs. Aussi, l’émergence d’une telle direction politique issue du peuple passe obligatoirement par une rupture radicale avec l’élite actuelle et la ligne de démarcation est la fin des subventions publiques aux écoles privées et l’extension des dispositions de la loi 101 aux cégeps. Faudrait y voir rapidement, avant que ne se présente un Trump québécois.

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