« Franciser » à McGill et Concordia, vraiment?

En réponse à la volonté de la ministre Déry de cesser de subventionner les études en anglais des canadiens hors Québec qui viennent se scolariser à McGill et Concordia et qui anglicisent Montréal, les universités anglaises ont fait une « offre » au gouvernement : en échange de l’abandon de cette mesure, elles offriraient des cours de français, langue seconde, à une partie (40%) de leur clientèle.

Cette « offre », présentée comme une concession « historique », faite de bonne foi de la part des universités anglaise, est un piège.

Elle arrive premièrement beaucoup trop tard pour que l’on puisse présumer de la « bonne foi » de ces institutions. En effet, dans le volume 1 du rapport de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, on peut lire la recommandation suivante : « Nous recommandons aux maisons d’enseignement secondaire et supérieur de langue anglaise du Québec d’accorder une plus grande importance qu’elles ne l’ont fait jusqu’ici à la culture franco-québécoise, afin de préparer leurs étudiants à mieux s’intégrer à la société québécoise. ». Cette recommandation date de … 1972.

Même si l’ajout de quelques cours de français est en soi une mesure intéressante, il est frivole de penser que cela va mener à une quelconque « francisation » (un terme valise imprécis dans ce contexte) dans un milieu aussi anglicisant que McGill ou Concordia. Ces cours vont mener à une certaine connaissance du français, qui est mieux que rien, certes, mais la simple connaissance d’une langue ne mène pas à son usage. L’Office québécois de la langue française, dans une série d’études parues en septembre et qui ont eu fort peu d’écho médiatique, vient de prouver ceci de façon définitive.

Dans ces études, l’on apprend que le fait d’avoir fait son diplôme postsecondaire en anglais multiplie par quatre les probabilités qu’un francophone ou allophone travaille ensuite en anglais au Québec (p.39). Qui plus est, le fait d’avoir fait son diplôme postsecondaire en anglais réduit de façon incroyable la préférence pour le français en tant que langue de travail (de 39,6 points pour les francophones, de 67 points pour les anglophones, et de 52 points pour les allophones) et augmente presque d’autant la préférence pour travailler en anglais. Les diplômés des institutions anglaises préfèrent généralement travailler en anglais même s’ils connaissent le français. Ce résultat est de très grande portée et invalide toutes les analyses fondées sur la seule connaissance du français comme critère d’évaluation de la dynamique linguistique.

Le fait d’avoir fait son diplôme postuniversitaire en anglais affecte également substantiellement la langue d’usage publique, les jeunes francophones diplômés en anglais au cégep ou à l’université utilisant plus l’anglais dans les commerces de proximité (18 fois plus, p. 44) que ceux diplômés en français, et ce, même s’ils ont manifestement une bonne connaissance du français! Et pour les allophones, les études en anglais au postsecondaire font basculer complètement la préférence de langue d’usage publique vers l’anglais.

La langue du diplôme postsecondaire change donc profondément l’univers culturel de référence de l’étudiant et fait de l’anglais la langue première d’une bonne partie de ceux qui effectuent leurs études postsecondaires en anglais. L’anglicisation via celles-ci est profonde.

La « francisation » dont font état les universités anglaises dans leur proposition sera, assumant très hypothétiquement qu’elle soit un succès, simplement le fait d’établir le français comme une langue seconde alors que la langue et la culture première ou de référence pour les étudiants restera-comme le démontre l’OQLF- l’anglais.

Depuis longtemps les opposants à l’extension des clauses scolaires de la loi 101 au postsecondaire affirment que l’inscription dans un cégep anglais n’est qu’une espèce de « bain linguistique » destiné à apprendre l’anglais et que le reste du parcours de vie d’un étudiant se fait en français une fois cette connaissance de l’anglais acquise. C’est parfaitement faux pour une proportion importante des diplômés. L’inscription dans un cégep (ou université) anglaise provoque, de façon durable, une hausse majeure de l’usage de l’anglais dans toutes les sphères de la vie et ce, peu importe la connaissance du français. L’usage domine la connaissance.

Sous-financement des universités françaises: Le mal est profond

Frédéric Lacroix (essayiste) et Marc Chevrier (professeur à l’UQAM)

Le 13 octobre dernier, le gouvernement Legault a annoncé de nouvelles règles pour le financement des universités, en vue, affirme le premier ministre, de rétablir une équité linguistique entre elles. Or, un mois auparavant, le recteur de l’Université de Montréal, M. Daniel Jutras, avait publié dans le Devoir un texte surprenant. Il y affirmait que la formule de financement des universités n’était « pas inéquitable » et ne créait pas une « discrimination arbitraire entre les universités. » Il vaut la peine, croyons-nous, de revenir sur ces affirmations de M. Jutras afin d’éclairer le débat actuel sur le financement des universités.


L’iniquité de financement par étudiant
Dans son texte, M. Jutras écrit, usant d’une périphrase floue, qu’« [o]n entend même quelques voix qui dénoncent le sous-financement chronique et historique de certaines composantes du réseau universitaire québécois ». Le sous-financement dont il est question ici, bien sûr, est le sous-financement des universités de langue française au Québec. Ce sous-financement est-il une pure fiction ?


Aucunement. Si l’iniquité linguistique du financement universitaire a fait du bruit dernièrement, c’est d’abord parce que l’écart de revenu en fonction de la langue s’accroît et que, au vu du recul accéléré du français au Québec, cet écart, qui contribue directement à l’anglicisation par les études supérieures (voir OQLF, « Langue et éducation : enseignement universitaire », 2023), se réconcilie mal avec la volonté d’une nation de faire du français sa langue commune.


Le recteur Jutras parvient à nier ce sous-financement par une méthode simple : confondant la partie avec le tout, il sélectionne une des variables seulement du portefeuille de financement global des universités (les fonds de fonctionnement provenant de Québec), et ignore les autres sources de revenus des universités (fonds d’immobilisation du Québec, fonds fédéraux, droits de scolarité, dons du privé et des fondations, etc.). Ce qui lui permet de claironner qu’il n’y aurait « pas d’iniquité ».


Par exemple, si l’on regarde la subvention de fonctionnement provenant de Québec, les universités anglaises disposaient (en 2017-2018) de 5 040 $/EETP (étudiant équivalent temps plein), alors que leurs homologues françaises obtenaient 5 002 $/EETP, soit des sommes quasiment égales. Si l’on considère exclusivement cette source de revenus, il n’y aurait donc pas de discrimination en fonction de la langue. Cependant, considérons d’autres éléments. Pour les fonds provenant d’Ottawa, par exemple, ces montants sont de 2 663 $/EETP pour les anglophones et de 1 430 $/EETP pour les francophones (soit une différence de 86,2 %). Quant aux droits de scolarité, la même année, les établissements anglais touchaient 438,9 millions de dollars, soit 45,2 % du total des universités québécoises. Il en va de même pour les dons privés, les ventes de produits et services, les revenus de fondation, et même pour les fonds d’immobilisation versés par le Québec (les universités anglaises touchaient par exemple des montants 56 % plus élevés que ceux qui sont investis dans les universités de langue française en 2019-2020).


Si l’on tient compte de toutes les sources de financement, il appert que les universités anglaises disposaient de 16 095 $/EETP et que les francophones, de seulement 12 507 $/EETP, soit une différence de 3 588 $ par étudiant ou de 29 % (voir Lacroix dans L’Action nationale, avril et septembre 2021, « Québec préfère les universités anglaises » et « Au Québec, les universités anglaises sont favorisées »). Précisons que l’économiste Pierre Fortin est arrivé à des résultats comparables et a démontré que même l’Université de Montréal était sous-financée (par étudiant, en moyenne pour l’année 2018-2019) de 46 % relativement à McGill et de 20 % relativement à Concordia (« Riches universités anglophones », L’Actualité 5 avril 2023); de même, le groupe de Pier-André Bouchard St-Amant à l’ÉNAP a calculé que l’Université de Montréal était sous-financée, en dollars constants de 2000, de 74 % comparativement à McGill (voir figure 1a, « L’UQAM a-t-elle sa juste part ? », La Presse, 18 avril 2023).


Le texte de M. Jutras daté du 13 septembre 2023 est d’autant plus remarquable qu’il nie catégoriquement, au nom de la plus grande université de langue française au Québec, le sous-financement qui frappe pourtant son institution de plein fouet.


Mais pourquoi faut-il considérer toutes les sources de financement afin de brosser un portrait global de l’équité de financement ? Il y a deux raisons à cela. Premièrement, le flux monétaire global détermine l’ensemble des ressources qui sont mises à la disposition des étudiants afin de faciliter les conditions d’études et d’assurer leur succès. Deuxièmement, les fonds « autres » (autres que le fonds de fonctionnement de Québec), servent de levier comptable pour monter des projets d’expansion immobilière, ce qui, à son tour, entraîne une hausse de la clientèle et donc des sommes récoltées par le fonds de financement ou les droits de scolarité.


L’affaire du don d’une bonne partie de l’ancien hôpital Royal Victoria à McGill afin d’accélérer l’expansion de cette université sur les plus beaux terrains du centre-ville de Montréal est éclairante ; Québec a choisi McGill, car elle seule, apparemment, avait les reins financiers assez solides pour exploiter le site (cet argument fut invoqué avant que nous apprenions que Québec allait donner 620 millions de dollars en plus des bâtiments et des terrains pour rénover le site…). Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que McGill engrange des sommes faramineuses d’Ottawa et des étudiants internationaux, grâce auxquelles elle planifie des montages financiers pour ensuite récolter des sommes supplémentaires en fonds d’immobilisation, de fonctionnement et en frais de scolarité. Les « autres sources » de financement agissent donc comme un lubrifiant pour la roue vertueuse des hausses de clientèles et du financement en fonction de l’effectif, roue qui tourne de plus en plus vite pour les universités enseignant en anglais (voilà aussi la raison pour laquelle les HEC, composante de l’Université de Montréal, sont en train de s’angliciser rapidement).


Devant une telle perspective d’ensemble, il est indéniable que les étudiants qui choisissent d’étudier en anglais au Québec sont beaucoup mieux financés que ceux qui optent pour les études en français.


La complétude institutionnelle
Si le sous-financement net en fonction de la langue, par étudiant, est de l’ordre de 29 % au Québec, l’histoire ne s’arrête pas là.


Pour réellement peser sur la dynamique linguistique et faire en sorte que les universités anglaises cessent d’agir comme des foyers d’anglicisation, il faut que le français ait un poids, au niveau universitaire, proportionné au poids démographique relatif des francophones au Québec. C’est-à-dire qu’il est nécessaire, en plus de rétablir l’égalité de financement par étudiant, de viser la « complétude institutionnelle » (voir p. 53, « Pourquoi la loi 101 est un échec », Boréal, 2020). L’atteinte de cette complétude impliquerait que la proportion du financement global accordé aux anglophones soit égale à leur poids démographique (soit environ 10 %). Comme cette part de financement tourne actuellement plutôt autour de 30 %, nous sommes très loin du compte. Les universités anglaises touchaient en 2017-2018 38,3 % des fonds provenant d’Ottawa, soit 4,7 fois leur poids démographique au Québec. S’agissant des droits de scolarité, la même année, les établissements anglais touchaient 438,9 millions de dollars, ce qui représente 5,6 fois leur poids démographique.


On peut évaluer que la somme manquante totale due aux universités de langue française pour atteindre la complétude institutionnelle était, pour l’année de référence 2017-2018, de 1 466 millions de dollars. Ce qui équivalait alors à 20,1 % de tous les revenus des universités au Québec.


À l’injustice « microscopique » qui frappe les étudiants au niveau individuel s’ajoute donc l’injustice « macroscopique » d’une sous-complétude institutionnelle pour les universités de langue française. Pour arriver à l’équité réelle, il faut agir sur ces deux niveaux. De ce point de vue, la Révolution tranquille, qui devait mettre le Québec français au niveau de la communauté anglaise en éducation, est un échec sur ces deux plans.


Les mesures annoncées le 13 octobre par Québec ne constituent qu’un premier pas, timide, dans le rétablissement d’une équité véritable. Mais s’arrêter en chemin ne ferait que cautionner le déclassement qui guette les universités françaises au Québec.

De quoi la hausse des frais de scolarité pour les canadiens non-résidents est-elle le nom?

La révision de la grille tarifaire universitaire annoncée par la ministre de l’Enseignement supérieur Pascale Déry le 13 octobre, doublant les frais pour les canadiens non-résidents qui viennent étudier en anglais au Québec, a fourni un prétexte au Canada anglais pour une virulente campagne -une autre- de francophobie visant le Québec.

On ne compte plus le nombre de textes nous accusant de « fermeture sur le monde », de « racisme », « d’intolérance », de « vandalisme », de « déclarer la guerre aux anglophones », de vouloir « tuer » McGill, d’encourager la « médiocrité », sans oublier, bien sûr, tous les « avertissements » à l’effet qu’une telle politique va entrainer un cataclysme économique, un effondrement intellectuel et, finalement, la ruine totale du Québec. The Gazette a même caricaturé la ministre (qui est de confession juive) en « louve des SS » ce qui constitue, à n’en pas douter, une attaque haineuse.

N’importe quel observateur avec un peu de recul ne peut qu’être étonné d’une réaction aussi acerbe, malveillante, calomnieuse, virulente, hystérique, envers ce qui constitue une mesure banale qui aurait dû être prise il y a longtemps. L’intention de la mesure est fort simple : que les contribuables québécois arrêtent de financer les études en anglais des canadiens hors Québec qui viennent profiter chez nous des frais de scolarité les plus bas au Canada. Les Québécois n’ont pas à payer les études universitaires des étudiants qui ne sont pas québécois. Actuellement, ces étudiants (provenant surtout de l’Ontario) nous coûtent la bagatelle de 200 millions par année! Le système universitaire anglophone du Québec, dans les faits, agit comme partie intégrante du système universitaire du Canada anglais. Financée par les francophones. Comme « diner de cons », on a rarement vu mieux (pour l’Ontario).

La politique de bas frais de scolarité visait, à l’origine, à favoriser la diplomation universitaire des francophones au Québec qui était, rappelons-le, la plus faible au pays au début de la Révolution tranquille. Si cette politique a effectivement permis une hausse importante de la diplomation, son application aux universités anglaises comme françaises a entrainé une hausse de la diplomation également chez les anglophones de sorte que l’écart de diplomation entre anglophones et francophones n’a jamais été fermé. Aujourd’hui, les francophones au Québec sont toujours 40% moins nombreux que les anglophones à détenir un diplôme universitaire.

Cette politique a aussi longtemps été appliquée aux anglophones peu importe leur provenance ce qui a conduit à un important effet pervers, les anglophones d’autres provinces venant au Québec profiter d’une éducation universitaire à prix cassés (et financée en grande partie par le Québec). Si les frais de scolarité ont été finalement rajustés à la hausse pour atteindre la « moyenne canadienne » en 1998, cette hausse n’a nullement stoppé le flux de canadiens non-résidents se dirigeant vers McGill, Concordia et Bishop’s, qui viennent aussi profiter, en plus de la manne de Québec, du relativement bas coût de la vie chez nous.

Il était plus que temps qu’une politique soit mise en place pour que les canadiens non-résidents viennent étudier chez nous à coût nul pour les contribuables québécois. Les 200 millions par année économisé pourra donc être investi pour tenter de fermer l’écart (enfin!) de diplomation des francophones.

Ceux qui s’opposent à cette mesure (et ils sont nombreux malheureusement dans les médias québécois), partiellement ou entièrement, avec des arguments sophistiqués ou non, nous enjoignent donc, tout simplement, à continuer à être les cons du grand diner universitaire canadien. Leur position est à mon avis indéfendable. Surtout alors que les provinces hors Québec (sauf le Nouveau-Brunswick) privent presque intégralement les minorités francophones d’une éducation supérieure en français.

Cette réaction du Canada anglais est à mon avis très révélatrice de la véritable nature de la relation Canada-Québec; une relation de domination, de contrôle et de mépris. La moindre mesure visant, comme ici, à nous sortir d’une posture de dominé, est combattue avec la dernière des énergies par le Canada anglais (et par une cinquième colonne chez nous), qui panique à l’idée de perdre le contrôle du Québec. Il ne faudrait surtout pas que nous prenions goût à la liberté.

De plus, il faut prendre conscience que le Canada anglais considère McGill, Condordia et Bishop’s comme SES universités, comme partie intégrante du système d’éducation canadien de langue anglaise. Le mythe de la « minorité anglophone », mythe qui a seulement été créé afin de nous berner avec une Loi sur les langues officielles instituant une « minorité anglophone » au Québec mise sur un pied d’égalité aux « minorités francophones » dans les autres provinces, vole en éclats.

Les anglophones du Québec se considèrent comme « minorité » seulement lorsque vient de temps d’adopter une posture victimaire. Sinon, comme les évènements actuels le démontrent fort bien, ils sont partie intégrante de la majorité anglophone qui contrôle le Canada.

L’anglicisation de Laval : spécial cégep

J’ai publié récemment un texte intitulé « L’anglicisation de Laval », texte qui faisait le tour de certains indicateurs démolinguistiques issus des recensements canadiens. J’y démontrais que le recul du français-et l’avancée de l’anglais- était proprement spectaculaire à Laval depuis une vingtaine d’années.

Un lecteur qui est également professeur au collège Montmorency à Laval et qui souhaite rester anonyme m’envoie ce témoignage sur la situation du français dans son cégep. Comme souvent, ce genre de témoignage, branché directement sur le terrain, donne une vision qu’un tableau statistique peine à fournir. On peut y constater que les données statistiques issus des recensements sont probablement bien en retard sur la réalité et que l’état de déliquescence du français à Laval est probablement beaucoup plus avancé que plusieurs ne veulent l’admettre ou que ne le reflètent les indicateurs linguistiques.

A Laval, le français est une langue en chute libre sur le plan symbolique, au point où les jeunes francophones, socialisés dans un univers numérique anglophone et dans une « province » qui dévalorise implicitement et presque ouvertement sa seule langue officielle, subissent déjà, à 17-18 ans, une érosion de leur vocabulaire de base dans cette langue alors qu’ils trouvent facilement les mots en anglais. Disons-le : à Laval, chez les jeunes, l’assimilation collective à l’anglais est en marche.

Quant aux allophones, leur intégration à la « majorité francophone » est, disons, de plus en plus sujet à caution. A lire ce texte, l’on comprend que le gouvernement Legault a probablement une vingtaine d’années de retard dans sa lecture de la dynamique linguistique.

Au cégep Montmorency

« Au collège Montmorency où j’enseigne, le français est dans un sale état.
Oubliez l’intégration d’anglicismes au sein de discussions ou de travaux en français : il y a belle lurette que la régression du français a largement dépassé la simple notion de vocabulaire emprunté de l’anglais.

Aujourd’hui, on fait passer pour des « anglicismes » des termes qu’on refuse simplement de traduire adéquatement. Ainsi, dans certains travaux étudiants, on peut lire des phrases comme : « C’est à ce moment que le policier a pris son « gun » » ou encore « Elle marchait tout bonnement sur le « sidewalk ». On ne parle pas ici d’anglicismes comme « timing » ou « brainstorm », qui seraient déjà plus faciles à accepter en raison de traductions plus ou moins évidentes. On parle de termes ayant des équivalents français directs, mais pour certains, qui en oublient leur vocabulaire français, le terme en anglais leur vient naturellement et ils n’essaient même pas de le retraduire vers le français.

Une aliénation linguistique

Remarquez le processus d’aliénation linguistique : une personne francophone, qui a grandi en français toute sa vie, finit par oublier des termes de vocabulaires aussi simples que « fusil » et « trottoir », mais les identifient très facilement en anglais. Déjà, on peut repérer un problème majeur, mais c’est pire que cela : la personne en vient à ne même plus tenter une traduction en français pour réappliquer le vocabulaire qu’elle a pourtant toujours su. Lorsque questionnés sur ces mots anglais intégrés au sein d’une phrase en français, certains étudiants se défendent candidement : « Mais monsieur, c’est ok, j’ai mis des guillemets! » ou encore « Mais monsieur, vous avez compris ce que je voulais dire! »

Lorsque réprimandés pour ces erreurs linguistiques (rappelons une évidence que plusieurs aimeraient ignorer : le collège Montmorency est un cégep francophone où la langue d’usage est le français et où les travaux sont réalisés en français), les étudiants ne se gênent pas pour émettre de profonds soupirs d’insatisfaction et de découragement, ni de rappeler à voix haute, devant toute la classe, que « ça serait tellement plus simple en anglais! »

Ce type de réflexion est répandu, et pas que chez les étudiants immigrants : plusieurs jeunes francophones y adhèrent.

On aura beau leur offrir tous les outils du monde pour les aider en français, rien n’y fait : pour les étudiants, le français est ringard, difficile et inutile. L’indifférence et l’insouciance triomphent, quand ce n’est pas directement du dédain ou du mépris. Ils assument avec une étrange fierté de mal écrire en français et de ne pas le maitriser. Avisés qu’ils peuvent perdre jusqu’à 10% de leur note pour les fautes de français, nombreux sont ceux à préférer cette pénalité qu’à prendre 5-10 minutes pour corriger leur texte.

Dans un des cours donnés par un collègue, les étudiants avaient à élaborer une mise en scène à partir d’un court texte. En groupe, les étudiants ont demandé s’ils pouvaient traduire eux-mêmes le texte en anglais pour faciliter l’exercice. Vous avez bien lu : ils rejettent un texte en français, qu’ils comprennent clairement (puisqu’ils arrivent à le traduire), et préfèrent alourdir la tâche en effectuant une traduction vers l’anglais plutôt que de traiter le texte en français, tel qu’il est.

Dans les discussions orales, même son de cloche : les étudiants se parlent fièrement en anglais dans les corridors ou même en classe. Et avant qu’on ne réitère le sempiternel faux argument qui cherche à minimiser ce phénomène sous prétexte que « mais c’est bien qu’ils pratiquent leur anglais », mettons les choses au clair : ce n’est pas de la « pratique ». Ces conversations sont légion et n’ont rien d’un exercice formateur ou pédagogique. Exemple de conversation entendue à la cafétéria : « And then I was like, you know, oh my god! I can’t believe you just said that, you bitch! No way! That girl needs to chill out big time… »


Je peux vous garantir que ce ne sont pas des formulations apprises dans un cours d’anglais. Et il ne s’agit pas d’un moment d’imitation ou de parodie d’un extrait de film ou autre mise en scène : il s’agit d’une conversation du quotidien entre amies, qui était à 100% en anglais.

Autre phénomène en hausse : les interventions d’étudiants en classe qui incorporent de plus en plus d’anglais, avec des mots fourre-tout aussi issus de l’anglais.

Exemple de question reçue : « Monsieur, selon vous, ce serait qui le… I mean… ce serait qui le best director ever? » Et tout cela sans compter les innombrables intégrations de termes en anglais tout simplement plaqués dans une phrase, sans ajustement, sans conjugaison, sans réappropriation.

Exemple entendu le matin : « Bof rien de spécial, j’ai spread mes toasts avec du beurre de peanuts. » On acceptera évidemment sans trop de reproche les anglicismes « toasts » et « peanuts », mais les verbes repris de l’anglais tels quels ont la cote : oubliez les verbes anglais conjugués pour la syntaxe française (j’ai callé un taxi / on a switché les rôles), désormais, le verbe anglais conserve sa forme intacte, et on n’essaie même plus de lui donner une apparence francisée.

Inversion du rapport langue première/langue seconde

Il n’y a pas si longtemps, les professeurs fournissaient un effort de francisation de textes issus de l’anglais pour les présenter en français aux étudiants, histoire de faciliter la compréhension et parce qu’on ne pouvait jamais présumer du bilinguisme des étudiants. Cette tendance est désormais inversée : plusieurs préfèrent étudier des textes ou des films en anglais plutôt que de lire, écouter ou réfléchir en français.

La culture américaine triomphe
Les ramifications de ce déclin du français sont très nombreuses, mais il y a fort à parier que l’hégémonie culturelle américaine, combinée à une dévalorisation du français au sein de nos propres institutions, contribuent colossalement à la perdition du français chez les étudiants.

Pour la plupart d’entre eux, ils ne consomment que de la culture anglophone : films, téléséries, musique, médias sociaux, balados, youtube… tout est en anglais. À Montmorency, les étudiants qui consomment de la culture québécoise sont l’exception et non la règle.

L’élastique linguistique va sauter
Le déclin du français m’apparait alors comme un élastique avec deux forces qui tirent chacune de leur côté : d’un côté, la dévalorisation générale du français, et de l’autre, une admiration sans réserve de l’anglais. A mon avis, la rupture de l’élastique linguistique est donc imminente. »

La formation professionnelle au secondaire : un trou béant dans les clauses scolaires de la loi 101

Introduction

Le diplômes d’études professionnelles (DEP) est une sanction attestant que l’élève a complétée, au niveau secondaire, un programme d’études professionnelles menant à un métier ou une profession. La formation professionnelle est intégrée dans l’offre des « Centres de services scolaires ».

Étrangement, les clauses scolaires actuelles de la Charte de la langue française ne s’appliquent ni à la formation professionnelle (FP), ni à la formation aux adultes. La Charte se borne essentiellement à indiquer que « l’enseignement se donne en français dans les classes maternelles, dans les écoles primaires et secondaires sous réserve des exceptions prévues à la présente section »[1].

Une commission scolaire francophone peut donc donner de la formation professionnelle en anglais, puisque ce type de service éducatif n’est pas attaché de manière spécifique, dans la Charte de la langue française ou dans la Loi sur l’instruction publique, à la vocation linguistique d’un centre de service scolaire. Et un centre de service anglophone peut admettre tous les adultes, sans suivre les critères d’admissibilité appliqués aux enfants. Ces cours sont « ouverts à tous, indépendamment de la langue d’instruction des parents » comme le publicise la « Table interordres provinciale du secteur anglophone »[2].

Les clauses scolaires de la loi 101 ne sont donc pas rattachées à l’obtention du diplôme d’études secondaires (le DES) mais, indirectement, via la Loi sur l’instruction publique (LIP), à l’âge de la « majorité » de l’élève, âge qui est fixé à 16 ans par la LIP.[3]

Quelles sont les conséquences de fixer ainsi l’âge de la « majorité » à seize ans dans la LIP?

Des données ont été obtenues sur la langue maternelle et la langue d’enseignement à la FP dans le réseau scolaire secondaire public anglophone et francophone pour la période 2002-2022.

Centre de services scolaires de langue française

La figure 1 présente la proportion d’étudiants francophones, anglophones et allophones (« autre »), langue maternelle, inscrits à la FP dans les Centres de services scolaires de langue française au cours de la période 2002-2021

A la figure 1, l’on constate qu’il y a une augmentation graduelle de la proportion d’allophones inscrits à la FP en français au cours des 20 dernières années, celle-ci passant de 4,63% en 2002 à 15,07% en 2021, soit une augmentation d’un facteur 3,25. La proportion d’anglophones est passé de 0,5% à 1,1% durant la même période et la proportion de francophones, de 94,9% à 83,8%.

Comme les Centres de services scolaires francophones offrent également de la FP en anglais, la figure 2 présente les données pour la proportion de francophones, anglophones et allophones inscrits dans des programmes en anglais dans ceux-ci.


L’on constate, à la figure 2, une grande variabilité dans les données. La raison en est le très petit nombre de personnes inscrites dans des formations en anglais dans les Centres de services scolaires francophones. Le tableau 1 présente les chiffres absolus pour l’effectif étudiant en fonction de la langue maternelle et de la langue d’enseignement pour les Centres de services scolaires francophones pour l’année 2021.

Tableau 1 : Langue maternelle des étudiants selon la fréquentation de l’enseignement en français ou en anglais dans les Centres de services scolaires francophones en 2021

Langue maternelleEnseignement en françaisEnseignement en anglais
Français98 99762
Anglais1 349168
Autre17 803139
Total118 149369

L’on constate au tableau 1 que l’enseignement en anglais capture 0,31% des effectifs inscrits dans les centres de services scolaires francophones à la grandeur du Québec. Dans les Centres de services scolaires francophones, la formation en anglais est très peu populaire.

Commissions scolaires de langue anglaise

La figure 3 présente la proportion d’étudiants francophones, anglophones et allophones (« autre ») inscrits à la FP dans les Commissions scolaires de langue anglaise au cours de la période 2002-2021.

L’on constate que la langue maternelle des étudiants inscrits à la FP a connu un renversement majeur au tournant de 2013, passant d’une faible majorité d’anglophones à une majorité d’allophones (63,4% en 2021) et ceci, à la grandeur du Québec. Le nombre d’allophones inscrits à la FP en anglais dans les Commissions scolaires anglophones a quadruplé depuis 2022, passant de 2 380 personnes en 2002 à 9 654 personnes en 2021. Depuis 20 ans, 131 842 allophones ont été formés en anglais dans les Commissions scolaires anglophones, ce qui équivaut à 57,8% de l’effectif total. Les anglophones ne représentent que 34,6% du total des élèves formés durant la même période.

En 2021, les allophones inscrits à la FP étaient 2,2 fois plus nombreux que les anglophones (4 476 personnes). Les francophones sont également, en nombre absolu, un peu plus nombreux à fréquenter la FP en anglais, passant de 819 personnes en 2002 à 1093 personnes en 2021.

La figure 4 présente les mêmes données que la figure 3, mais en termes de chiffres absolus.

L’on peut constater que les allophones sont nettement majoritaires dans la FP dans les Commissions scolaires anglophones.

Il faut souligner que la FP en français est aussi offerte, symétriquement à la FP en anglais dans les Centres de services scolaires francophones, dans les Commissions scolaires anglophones. Le nombre d’anglophones inscrits à ces formations est si faible que les données tombent à zéro après 2006. Pour les francophones et allophones, le nombre d’inscriptions ne dépasse pas quelques dizaines de personnes et tombe à zéro après 2016.

Le tableau 2 présente les chiffres absolus pour le l’effectif étudiant en fonction de la langue maternelle et de la langue d’enseignement pour les Commissions scolaires anglophones pour l’année 2021.

Tableau 2 : Langue maternelle des étudiants selon la fréquentation de l’enseignement en français ou en anglais dans les Centres de services scolaires anglophones en 2021

Langue maternelleEnseignement en françaisEnseignement en anglais
Français01 093
Anglais04 476
Autre09 654
Total015 223

L’on constate au tableau 1 que l’enseignement en anglais capture 100% des effectifs inscrits dans les Commissions scolaires anglophones à la grandeur du Québec. La FP en anglais capture 11,7% des effectifs totaux inscrits dans un programme de formation professionnelle au Québec.

Soulignons que pour le Québec au complet, 96,2% des anglophones sont inscrits à la FP en anglais, 98,8% des francophones sont inscrits en français, mais 64,5% seulement des allophones sont inscrits à la FP en français (35,5% sont inscrits en anglais).

Montréal

La figure 5 montre la proportion d’allophones constituant la clientèle des programmes de FP à la Commission scolaire English Montreal.

L’on peut constater que, depuis 20 ans, la proportion de la clientèle constituée d’allophones oscille entre 60 et 90% du total. Sur cette période, cela représente 84 938 personnes.

Conclusion

La FP n’est pas, d’abord et avant tout, au service de la communauté anglophone. Le Régime pédagogique de la formation professionnelle est complètement muet pour ce qui s’agit de la langue, à part en ce qui concerne la qualité de la langue (langue qui n’est même pas spécifiée!)[4].

Ce flou, ce trou béant dans les clauses scolaires de la Charte de la langue français fait en sorte que la FP dans les centres de services scolaires est devenue un important conduit pour l’anglicisation des allophones. En 20 ans, 135 637 allophones ont été formés en anglais en FP dans les Centres de services scolaires du Québec. Cela correspond à 37,4% de tous les allophones formés en FP durant cette période.

Partout où il s’applique dans le système d’éducation, le libre-choix de la langue d’enseignement produit des effets délétères sur la vitalité du français. La FP en est une autre illustration saisissante.


[1] Art. 72, https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/lc/c-11

[2] https://www.inforoutefpt.org/ministere_docs/adminInfo/Guide_formation_professionnelle_anglais.pdf

[3] Art. 12, https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/rc/i-13.3,%20r.%2010

[3] Art. 28, https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/rc/i-13.3,%20r.%2010

« Le Frérisme et ses réseaux : l’enquête » de Florence Bergeaud-Blackler : livre essentiel

La question de l’islamisme et de sa gestion par les démocraties libérales occidentales agite nos sociétés depuis un bon moment. Cependant, force est de constater que pendant que nous débattons et nous déchirons à ce sujet, l’islamisme avance à bas bruit.

Pour le comprendre, la lecture du livre « Le Frérisme et ses réseaux : l’enquête » s’impose. Florence Bergeaud-Blackler est une anthropologue et chercheure au CNRS (France) qui a publié chez Odile Jacob (2023), ce livre portant sur cette mouvance islamiste présente en France, en Europe et, plus largement, en Occident. C’est un livre qui lui a valu des éloges de certains et des menaces de mort de d’autres, au point où l’auteure a été placée sous protection policière.

Ce livre est réellement une enquête qui permet de relier entre eux des éléments en apparence disparates, éléments qui inondent notre actualité depuis des années (la question du voile islamique, les prières dans les écoles, le concept « d’islamophobie », la lutte frénétique faite à la laïcité comme mécanisme de gestion de la pluralité religieuse, etc.), et nous permet de comprendre qu’un système était à l’œuvre. Ce « système d’action » comme l’auteure le définit, c’est le « Frérisme », mouvement doté d’une vision du monde, d’une identité collective, et, surtout, d’un plan. La force du livre est de faire clairement ressortir à la fois la vision du monde (via l’exposition des courants idéologiques structurant le Frérisme), l’identité collective (musulmane en premier, identité marquée par la norme hallal ou « licite » à laquelle se rattache la question du voile) et le plan (l’établissement du Califat mondialisé). Si le Frérisme est très bien implanté en Europe et en France, il est aussi très actif au Canada, mais passe quasiment sous le radar chez nous.

En Islam, le Califat est ce qui rassemble « l’Umma », la communauté des croyants. Le Califat est tout à la fois structure civile et religieuse et ne connait pas la séparation des pouvoirs entre le temporel et le spirituel. La Confrérie des Frères musulmans, fondée par Hassan El-Banna, est née en Égypte en 1928 en réaction à l’abolition du Califat ottoman et la fondation d’une république laïque par Mustafa Kamal Atatürk en 1924 dans un élan de modernisation de la Turquie. La confrérie des Frères musulmans est donc née il y a plus d’un siècle en réaction directe à la laïcité. Ce fait permet de saisir pourquoi, dans l’univers Frériste, la laïcité est une ennemie à combattre et à abattre par tous les moyens. L’auteure établit la nuance entre la Confrérie des Frères musulmans, très secrète et dont le nombre de membres assermentés en France est inconnu (quelques milliers à quelques dizaines de milliers) et le « Frérisme », c’est-à-dire la mouvance islamiste beaucoup plus large influencée par les idées de la Confrérie.

Rétablir le Califat, l’État islamique mondialisé, est au cœur de la vision du monde Frériste et est son but explicite. Chassés d’Égypte par Nasser (qu’ils voulaient renverser), ils se sont installés en Europe et en Occident qui est devenue leur base principale d’opération. Qarâdâwi, l’un des idéologues de la Confrérie, estime ainsi que « l’Occident est devenu le lieu le plus sûr, le plus protégé et le mieux équipé à partir duquel les Frères peuvent déployer le mouvement islamique dans le monde. Il ne faut pas tuer la monture qui va soutenir la conquête du monde, il faut l’apprivoiser, la maîtriser » (p.103). Opérant dans des pays non musulmans, laïques et qui ne voient généralement pas d’un bon œil les théocrates que sont les Frères, voilà pourquoi le Frérisme utilise la ruse, la duplicité afin de travailler à l’accomplissement du « plan de Dieu » (p.106) : « Toute sa doctrine est pensée à partir de la représentation d’un environnement hostile et puissant, elle privilégie un mode opératoire qui peut être résumé en un mot : la ruse. Une confrontation directe serait fatale à l’unité même du mouvement qui est son obsession. Il emploie donc la force de ses ennemis contre eux-mêmes, utilise certains de ses adversaires contre d’autres, et ne refuse pas une alliance provisoire avec ses ennemis si les chances de victoire à long terme sont plus grandes que les pertes. » Ruse, secret, duplicité, mensonge sur leurs buts réels sont les tactiques de base de la mouvance.

Le Frérisme utilise une stratégie « d’entrisme », c’est-à-dire qu’il infiltre les associations, les syndicats et les partis politiques afin d’exercer une influence directe ou indirecte et afin de progressivement orienter les actions d’un secteur vers ses buts.

Dans l’idéologie Frériste, l’islam est de nature « totalisante » (p.46) : « L’islam est une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie. C’est à la fois un État et une patrie, ou encore une nation et un gouvernement. C’est également une morale et une force, ou encore le pardon et la justice. C’est également une culture et un ensemble de lois, ou encore une science et une magistrature. » Quelle place reste-t-il pour la démocratie libérale dans cette vision du monde? Précisément aucune. Comme l’écrit l’auteure (p.85): « Le système mawdudien [l’une des influences idéologiques majeures du Frérisme] abolit l’idée de culture. Il ne peut y avoir qu’une culture, universelle, et elle est islamique ». Voilà qui est clair.

Quel sont les liens entre cette enquête visant la France et notre situation? Ils sont nombreux à mon avis car la même atmosphère intellectuelle et un système d’action identique à celui décrit par l’auteure semble être à l’oeuvre chez nous.

Comment lutter contre le Frérisme? Selon Mme Bergeaud-Blackler, la loi 21 est très insuffisante à cet égard. Que faudrait-il faire? « Il faut d’abord les prendre au sérieux et cesser de les sous-estimer. Il faut aussi soutenir les apostats et prohiber strictement, par exemple, le hijab chez les fillettes (car l’on sait que plus le voilement est imposé tôt et plus il est difficile pour les victimes de s’en défaire) ». Il faut aussi, évidemment, faire tomber l’exception qui permet aux religions de tenir des discours haineux en toute impunité au Canada, protégées qu’elles sont par une exception au Code criminel.

Vaste programme dont nous sommes encore très loin. La lecture de ce livre est un premier pas sur ce chemin.

Comment l’inclusion est arrivée au coeur des valeurs d’Hydro-Québec

Hydro-Québec, un monopole étatique, a donc décidé de prendre position sur le micro débat de l’heure, soit la « théorie du genre » en affirmant que « l’inclusion est au cœur de nos valeurs ».

Hydro a même spécifié, adoptant une posture victimaire tout à fait surprenante : « Vous êtes plusieurs à tenter de réduire le mandat d’Hydro-Québec à la simple production d’électricité afin de finalement nous faire taire sur cette question. Ceci démontre une méconnaissance du rôle d’une société d’État comme Hydro-Québec. Notre rôle social est aussi présent et veut dire que nous jouons un rôle de leader en ce qui a trait à de nombreuses pratiques en tant qu’employeur. Le fait que vous semblez heurté par notre prise de position en faveur de l’inclusion démontre l’importance pour nous de le faire. Si vous voulez nous encourager à continuer dans cette voie, alors continuez à tenter de nous réduire au silence sur cette question. »

Tous ceux qui pensaient que la mission d’Hydro était de produire de l’électricité au meilleur coût possible pour développer l’économie et l’État du Québec en sont quittes pour revoir leur copie. La mission d’Hydro est maintenant, aussi, d’être un « social justice warrior ».

Ce faisant, Hydro ne fait que se joindre à la longue lignée des entreprises privées saisies par une frénésie de « équité, diversité et inclusion » (EDI). Hydro, par exemple, a maintenant une bureaucratie EDI à l’instar des grandes entreprises américaines (comme le fabricant d’armements Northrop Grumman, par exemple).

Le « wokisme », malgré les sparages de M.Legault sur le « racisme systémique », est donc en train de se déployer à pleine vapeur au cœur de ce joyau québécois issu de la Révolution tranquille.

On me chuchote même d’Hydro en est à embaucher des unilingues anglais afin de rencontrer ses quotas de recrutement de personnes issues de la « diversité » (50% des embauches en 2026, voir p. 44 ici). Hydro, fondée pour donner aux francophones un début de contrôle sur leur économie lors de la Révolution tranquille, a donc fait un 360 degrés et est rendu à favoriser l’embauche d’anglophones (le nombre précis n’est pas connu malheureusement) afin de s’ouvrir à la soi-disant diversité. Voilà qui fait fendre le cerveau.

Pour comprendre comment « l’inclusion » en est venue à dominer Hydro, un lecteur m’envoie ce texte particulièrement éclairant que j’ai choisi de publier ici :

« Les animateurs de réseau sociaux de HQ affirment qu’ils se basent sur le fait que l’inclusion est une des valeurs de HQ. Ils ont raison. En plus d’avoir désorganisé HQ, embauché ces prétentieux animateurs des réseaux sociaux et ceux du nouveau bureau EDI, le leg de Mme Brochu est d’avoir « changé » les valeurs de HQ. Dès son arrivée, elle a changé unilatéralement les valeurs de HQ pour ses valeurs (p.5 du plan stratégique 2022-2026 | https://www.hydroquebec.com/data/documents-donnees/pdf/plan-strategique.pdf?v=2022-03-25) : 

  • Bien commun : d’abord et avant tout aux gens et à la collectivité.  
  • Inclusion : une force fédératrice et un modèle d’ouverture.  
  • Courage : Croire en ses idéaux et passer à l’action.  
  • Innovation : Effectuer des changements positifs, jour après jour. 

 Celles que M. Martel avait énoncées à la suite d’une consultation exhaustive des employés ne faisaient plus l’affaire (p.3 du plan stratégique 2016-2020| https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3581931?docref=fpgE9YNGRgKx71k0gKStfQFierté)

  • Innovation et audace 
  • Performance 
  • Respect 
  • Intégrité et authenticité 
  • Esprit d’équipe 

Le monde avait changé. Six années, c’est long dans le monde des valeurs changeantes. 

Heureusement, elle est partie, mais malheureusement, son legs est bien implanté. On procède d’ailleurs en ce moment à l’autoidentification des employés, car comme on sait, il est bien important d’identifier les membres des communautés racisés et de la diversité sexuelle… »

Voilà, je crois qui relativise l’aura de Sophie Brochu, qui avait grandi beaucoup en s’opposant ouvertement aux plans délirants de M. Fitzgibbon concernant l’énergie du Québec.

Alors que Pierre Trudeau, ministre de la justice en 1967, déposait une loi décriminalisant l’homosexualité en affirmant que « l’état n’a rien à voir dans les chambres à coucher de la nation », il semble que nous en sommes rendus à l’inverse.

Nous avançons par en arrière.

A propos de la domination hautaine de McGill

« Malgré les ajustements apportés à la formule de financement des universités pour tenir compte de l’apport des étudiants étrangers, le chercheur Frédéric Lacroix a calculé qu’en 2020-2021, les universités anglophones avaient pu compter sur un financement totalisant 16 095 $ par équivalent d’un étudiant à temps complet par rapport à 12 507 $ pour les établissements francophones. Le résultat est que l’écart entre les ressources sur lesquelles deux réseaux peuvent compter continue de s’accroître, venant ainsi ajouter à l’attractivité naturelle de l’anglais. »

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/798652/chronique-complainte-universite-mcgill

Entrevue avec Florence Bergeaud-Blackler

J’ai réalisé une entrevue avec l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, auteure de l’excellent « Le Frérisme et ses réseaux: l’enquête » (Odile Jacob, 2023), livre qui lui a valu des éloges de certains, un Prix de la revue des deux mondes pour la « qualité d’un ouvrage fouillé et érudit portant sur le mouvement frériste » et, également, il faut le dire, des menaces de mort de d’autres, au point où Mme Bergeaud-Blackler a été placée sous protection policière.

Ce livre décortique la mouvance « Frériste » qui est, comme le démontre l’auteure, un système d’action visant au renversement des démocraties libérales et à l’établissement du califat mondialisé. Un livre à lire absolument si vous vous intéressez à l’islamisme.

Pour écouter l’entrevue, c’est ici (46 min).

Bonne écoute!