Suggestion de lecture de Michel David au Téléjournal

« Je pense que je vais en envoyer un exemplaire aussi bien à François Legault qu’au ministre Jolin-Barrette. Je pense que les deux devraient lire ça avant de proposer leur projet de loi. Ils se rendraient notamment compte qu’un des principaux responsables du recul du français au Québec, c’est l’État lui-même, qui n’a pas fait ses devoirs et qui devrait les faire. Alors, de la lecture pour Noël ! »

-Michel David

Québec a sa part de responsabilité dans le recul du français

Le premier ministre du Québec, M. François Legault, était invité à la dernière émission des Francs-tireurs la semaine passée. Durant l’entrevue, menée par Benoit Dutrizac, la question linguistique fut abordée brièvement. Ce n’était pas une entrevue de fond sur la question, le segment sur la langue ne dure que deux minutes, mais certaines réponses de M. Legault sont à mon avis révélatrices d’un certain état d’esprit.

Par exemple, après une description de la situation à Ottawa, où à peu près tous les politiciens se sont soudainement mués en ardents défenseurs du français dans la dernière année, M. Dutrizac lance : « Le défenseur du français, ce n’est pas vous en tout cas, avec le collège Dawson. » Ce à quoi M. Legault répond : « Ça, c’est d’autre chose. » Vraiment ?

Dans mon livre Pourquoi la loi 101 est un échec, je me suis longuement penché sur la responsabilité du gouvernement du Québec dans le recul du français au Québec. Quand on analyse la situation, cette responsabilité apparaît comme étant tout à fait majeure. La langue des institutions publiques (cégeps, universités, hôpitaux) joue un rôle névralgique dans la vitalité du français (ou de l’anglais) à Montréal. Or, c’est Québec qui contrôle largement le réseau institutionnel.

Il règne une forme d’aveuglement collectif sur le rôle du gouvernement du Québec dans le recul du français. Ce qui nous paralyse ; l’initiative, l’action doivent, semble-t-il, toujours venir d’ailleurs — d’Ottawa. Comme si le Québec ne pouvait que jouer un rôle passif, un rôle de spectateur. Cette attitude néfaste plonge ses racines loin en arrière.

Celui qui a le mieux expliqué cette psychologie collective est l’écrivain Jean Bouthillette dans son ouvrage Le Canadien français et son double : « C’est cette ambiguïté qui est à la source de l’opportunisme politique de notre “bourgeoisie” traditionnelle, qui fut — et est encore — à la fois nationaliste et “collaboratrice”, son instinct de survie lui commandant à la fois, pour se tenir en selle, de flatter le peuple par des slogans autonomistes et de rassurer l’Anglais en l’assurant de notre docilité. Le dédoublement de la personnalité a conduit tout naturellement au double jeu politique, caractéristique des peuples dominés. »

On fait comme si les milliards de dollars investis dans l’expansion des institutions anglophones (mentionnons le McGill University Health Center au coût de 3,5 milliards de dollars, par exemple) depuis une vingtaine d’années n’avaient aucun impact sur la réalité. Nous semblons convaincus que nos décisions, nos politiques, n’ont pas de véritable emprise sur le réel. Dans notre esprit, on dirait que seul l’Anglais, « notre père nourricier » (pour reprendre les mots de Jean Bouthillette), est en mesure d’agir. Sans lui, nous semblons considérer que nous « ne sommes ni ne pouvons rien ».

Investissements

Et pourtant, pour comprendre pourquoi le français recule à Montréal, il faut compter les sous. Les investissements démesurés de Québec dans le réseau institutionnel anglophone, réseau qui est dimensionné environ au triple de la taille réelle de la communauté anglophone, sont une des raisons majeures du déclin du français à Montréal et dans toute la région métropolitaine.

Ce n’est pas « d’autre chose », M. Legault, l’action du gouvernement du Québec est une cause directe et majeure du recul du français au Québec.

M. Legault affirme aussi que les francophones vont au cégep anglais pour « perfectionner leur anglais ». Il s’agit là d’une vision dépassée. Les jeunes francophones d’aujourd’hui sont infiniment plus bilingues que ne l’étaient ceux de la génération de M. Legault, et pour toutes sortes de raisons (hausse spectaculaire des heures accordées à l’anglais au primaire et au secondaire, univers numérique anglicisant). La majorité de ceux qui s’inscrivent au cégep anglais à Montréal aujourd’hui sont déjà bilingues au moment de s’inscrire. Ils ne vont pas « perfectionner leur anglais », ils vont s’intégrer, au moins symboliquement, à la communauté anglophone, promesse de meilleurs revenus et d’emplois plus prestigieux. Aux frais d’un État dont la langue officielle est le français. Cela est tout de même inouï.

Les allophones, les enfants de la loi 101, scolarisés en français, tournent massivement le dos au réseau de langue française au moment de s’inscrire au collégial. La majorité des étudiants inscrits au cégep anglais sont maintenant des allophones (40 %), tandis que les anglophones ne forment que 35 % des effectifs environ. Neuf étudiants sur dix inscrits au cégep anglais poursuivent ensuite leurs études à McGill ou à Concordia. On comprend ainsi pourquoi, dans le projet de loi 66, deux projets d’expansion majeurs ont été financés : l’agrandissement de Dawson (50 millions de dollars au moins) et l’agrandissement de McGill (au moins 700 millions de dollars, auxquels il faut ajouter la valeur du don du Royal Victoria). Cela est logique : McGill aura besoin de plus de place pour accueillir le surcroît d’étudiants qui sortiront de Dawson à l’avenir.

Le réseau collégial anglophone anglicise une bonne partie des allophones que la loi 101 cherchait pourtant à franciser. L’État québécois défait au niveau collégial (et universitaire) ce qu’il tente de faire aux niveaux primaire et secondaire. Comme incohérence, c’est dur à battre.

Ce que fait le Québec, c’est financer, à très grande échelle, le choix qui est fait de s’assimiler à la communauté anglophone par une grande partie des allophones et une part croissante des jeunes francophones.

À la fin de l’entrevue, M. Legault convient pourtant que « ça commence à exagérer », qu’une proportion trop importante de francophones et d’allophones se scolarise en anglais au collégial. Il reconnaît donc que le problème existe. Mine de rien, c’est la première fois qu’un premier ministre du Québec reconnaît que quelque chose ne tourne pas rond au collégial.

Encore un effort et nous admettrons enfin, collectivement, que nous sommes aussi largement responsables du déclin du français à Montréal, que ce n’est pas « d’autre chose ». Nous ne sommes pas rien et nous pouvons agir. Nous n’avons pas besoin d’attendre Ottawa pour redresser le statut du français au Québec.

Le français se meurt, un pourcent à la fois

Simon Cordeau, Journal Accès, 8 décembre 2020.

« La situation est catastrophique. » Frédéric Lacroix ne mâche pas ses mots lorsqu’il parle de l’avenir du français au Québec. Et avec raison! Son essai Pourquoi la loi 101 est un échec contient une pléthore de données, de statistiques et de graphiques pour appuyer ses dires.

Tenez-vous-le pour dit : cet ouvrage est touffu, recherché et écrit dans un style académique. Mais si vous cherchez un regard approfondi, détaillé et chiffré sur les tendances linguistiques du Québec et leurs causes, vous serez comblé… et alarmé.

Par exemple, l’auteur y présente une étude de Statistiques Canada, publiée en 2017, qui prévoit que les francophones ne représenteront que 69,0 % de la population du Québec en 2036 : un recul de 9,9 % par rapport à 2011. Mais lorsque l’auteur se met à disséquer ces données, on s’aperçoit qu’il s’agit en fait d’un scénario optimiste, et que la chute pourrait être encore plus rapide et brutale.

« J’ai écrit ce livre pour sensibiliser. C’est un constat, mais aussi un appel à l’action. Il faut faire quelque chose », insiste M. Lacroix.

Une tendance lourde

Si le français a pu se maintenir si longtemps au Québec, c’est dû en grande partie à la surfécondité des francophones (relativement aux anglophones). Lorsque le taux de natalités a ralenti, dans les années 1970, le Québec a adopté la Charte de la langue française (loi 101) pour faire contrepoids.

Mais la loi 101 est insuffisante. « On est au courant de la situation depuis une vingtaine d’années. » Le chercheur donne pour preuve un rapport de Josée Legault, fait à la demande de Jacques Parizeau et déposé en 1996, qui constatait déjà les signes du recul du français. « La dynamique était déjà en place. Ça fait presque 25 ans, et… rien ne s’est passé depuis. Le public a fermé les yeux », déplore M. Lacroix.

Entre 2001 et 2016, le français langue maternelle est passée de 81,4 % à 78,0 %. Il s’agit d’un recul sans précédent de 3,4 % en à peine 15 ans. Sans compter que le poids démographique des francophones n’était jamais passé sous les 80 % depuis que le Canada fait des recensements, en 1871.

Bilinguisme des institutions

L’autre partie du problème, c’est la sous-francisation des allophones. Seulement 55 % d’entre eux choisissent le français comme langue d’intégration.

Au cœur du problème, selon M. Lacroix, se trouve le surfinancement des institutions anglophones, comme les cégeps, les universités et les hôpitaux, au détriment des institutions francophones. Par exemple, 19 % des places d’étude disponibles au collégial et 25,4 % à l’université le sont dans des institutions anglaises, alors que les anglophones ne représentent que 8,1 % de la population.

« Les ressources qui sont investies de façon massive à Montréal, non seulement elles anglicisent les allophones, mais il faut que tu les prennes ailleurs. »

15 ans pour agir

Aujourd’hui, la situation est critique. La tendance est lourde, et changer sa trajectoire est de plus en plus difficile. « Si on avait fait quelque chose il y a 20 ans, peut-être qu’on ne serait pas dans cette situation. Mais comme on a tellement tardé, il faut prendre des mesures costaudes, faire des choses qu’on ne veut pas faire. »

Il donne l’exemple des cégeps, qu’on pourrait soumettre à la loi 101. Cette mesure fait controverse depuis longtemps, et Simon Jolin-Barrette, ministre responsable de la Langue française, y avait ouvert la porte… avant que François Legault ne la referme immédiatement. « Mais, selon moi, même cette mesure serait insuffisante. »

Bref, plus on attend, plus les francophones perdront en poids démographique, mais aussi politique et économique. « Et 15 ans, c’est généreux même. »

Un tabou tenace

Robert Laplante, L’Action nationale, décembre 2020

Notre langue n’a pas besoin d’Ottawa. Nous n’avons pas besoin de la protection des saboteurs des pouvoirs de l’Assemblée nationale. Nous n’avons rien à faire de leur Cour suprême et encore moins de leur charte conçue pour saper nos choix démocratiques. Nous avons besoin que l’État canadian dégage !

Il faut vraiment sombrer dans la médiocrité des plus éculés vaudevilles pour accorder quelque crédit que ce soit aux simagrées mises en scène pour tenter de réchapper les bévues de deux bigotes qui ont oublié qu’elles n’échangeaient pas autour de la machine à café. Il faut se laisser aller à de puissants élans d’aveuglement volontaire pour penser que l’État canadian renoncera à son mythe de refondation pour accommoder une minorité encombrante. Il ne sortira de tout ce navrant spectacle qu’un autre attirail d’hypocrisie, une amanchure de cosmétique débile : il fallait les entendre pérorer pour se draper dans les mille nuances de drabe pour savoir si le Québec en déclin relève de l’évidence, de la fatalité ou d’une défaillance de la protection d’Ottawa. Il sait pourtant si bien nous protéger de nous-mêmes. Que lui faudra-t-il donc inventer pour continuer de nous couper l’oxygène en pesant de toute sa condescendance.

La recette est éprouvée et il y a encore trop de Québécois pour se convaincre de participer au banquet quand on leur sert du réchauffé, quand on leur dit que le Canada les aime et que les Mélanie Joly de ce monde travaillent au salut de notre langue en faisant les commissions du Liberal Party à la veille des élections. Qu’ils dégagent ces bonimenteurs à gages !

Il faut sortir des « temples de paroles ». Ceux et celles qui se prétendent sérieux en nourrissant des attentes à l’endroit de la Loi des langues officielles ne parlent jamais du réel. Les principes, les droits, les bonnes intentions, so what ? Il faut parler des milliards. Qu’on cesse de pinailler sur le relâchement linguistique pour mieux se convaincre que quelque part le « déclin » s’explique par une quelconque misère consentie. La domination linguistique n’est pas une affaire d’orthographe et de formules d’accueil.

Ottawa mène la guerre au français devant les tribunaux, dans ses charges idéologiques, c’est vrai. Mais les bonnes âmes font tout pour ne pas voir que la concurrence des modèles d’intégration des immigrants, que la domination institutionnelle et l’inégalité de traitement des priorités de développement en tout genre se font d’abord et surtout à coup de milliards. Si déclin il y a, le Québec le finance à même ses impôts. Ceux qu’il verse à Ottawa et qu’il laisse sous le contrôle d’une majorité qui ne cesse de le refouler aux rôles accessoires qu’il veut lui voir jouer. Et à même ceux qu’il confie à son propre gouvernement national qui n’a ni le courage ni la clairvoyance de s’arracher à la logique d’apartheid sur laquelle est construite l’architecture institutionnelle qui assure la suprématie active de l’anglais.

Le statut du français au Québec est taillé en pièce par un dispositif institutionnel dualisé. C’est l’État du Québec lui-même qui déclasse le français. Il est le plus gros employeur exigeant le bilinguisme dans les services de santé à Montréal. Il soutient scandaleusement les réseaux de l’éducation dans des proportions qui n’ont rien à voir avec le poids démographique des anglophones. Les discours sur la minorité ne sont que cosmétiques : la vérité c’est que l’architecture des institutions anglaises conforte les anglicisés dans leur identité et dans leur conduite d’avant-poste d’une majorité qui ne lui consentira jamais que des accommodements le moins dérangeants possible.

Cela a été dit et redit : le surfinancement du réseau de la santé, la construction d’un mégahopital pour consacrer les privilèges de McGill en condamnant le CHUM a réduire sa taille et ses moyens. En plus de livrer le CUSM à la plus abjecte corruption, la dualisation reconduite par cette décision lâche continue de servir de paravent pour ne pas avoir à affirmer une chose pourtant facile à comprendre : un système de santé cohérent aurait exigé que McGill fonctionne dans le cadre institutionnel national. Never under french rules ! disaient les orangistes. Et c’est encore vrai.

Sait-on même combien d’argent y engloutit le Canada pour en accélérer la croissance et en consolider l’emprise ? Et l’on devra faire semblant que l’extension de la loi 101 aux entreprises à charte fédérale y changera quelque chose ? Et l’on nous fera du sentiment sur les défis de l’accueil en français de trois immigrés sénégalais à Winnipeg ? Tout pour détourner le regard sur l’enjeu principal : faire tomber Montréal. Le faire avec une politique fédérale qui renouvellera la propagande d’aménagement de la résignation béate.

Le McGill ghetto s’est agrandi, il forme une enclave conquérante avec Concordia et Dawson pour installer près de cinquante mille étudiants étrangers qui imposent l’anglais rue Sainte-Catherine et dans une part croissante du centre-ville. Le Canada s’y déploie sans vergogne et jusque dans les manifestations et l’activisme multiculturel. Ce n’est pas le déclin du français dont il s’agit, c’est de l’expansion de l’arrogance civilisatrice du plus meilleur pays du monde. Ce qui se construit là, c’est la version post-moderne d’une vieille obsession du développement séparé. Le centre-ville de Montréal, le Canada le rêve depuis toujours : une succursale torontoise piquée de latin atmosphere.

Cette version sophistiquée de la nouvelle rhodésie doit une large part de sa croissance à la pleutrerie de l’État du Québec qui surfinance ces institutions au mépris de l’intérêt national et au détriment des institutions françaises qui se laissent manger la laine sur le dos comme dans le bon vieux temps. Les recteurs de l’UQAM se lamentent depuis toujours, les cégeps français perdent des inscriptions, les gestionnaires de la marchandisation de l’enseignement supérieur ne trouvent rien de mieux que de pousser un bilinguisme servile plutôt que de se battre pour renverser la vraie discrimination systémique. Les faux combats leur fournissent de si confortables arènes.

Il faut déchirer les voiles de la fausse pudeur. C’est à l’argent qu’il faut s’en prendre. À l’argent qu’Ottawa dirige vers cette structure d’apartheid. À l’argent que le Québec abandonne pour ne pas faire justice et servir sa majorité légitime en plus de son intérêt national. Dès qu’on touchera à l’argent et à sa répartition, le Canada ne tardera pas à cesser de faire l’hypocrite et il frappera à visière levée.

Les bonimenteurs médiatiques ne se donnent jamais la peine de compter l’argent. Ils ne lisent guère non plus. L’ouvrage de Frédéric Lacroix Pourquoi la loi 101 est un échec, rend totalement caduque et pusillanime la discussion sur la protection canadian du français. On pourrait en tirer mille exemples. On en rajoutera un seul que Lacroix a pourtant solidement documenté dans de nombreux articles, renforçant au passage les constats réalisés aussi par Marc Chevrier : le monde universitaire est le royaume de l’inégalité systémique, de la marginalisation de l’enseignement supérieur en français. On en jugera par ces faits têtus :

  • Le gouvernement du Québec accorde aux universités anglaises 772 382 millions de dollars. Elles reçoivent 21 % du budget consacré aux universités. Cela représente plus de trois fois le poids démographique des anglophones du Québec.
  • Ottawa en rajoute 364 231,7 millions, leur octroyant ainsi 38,4 % de ce qu’il consacre à l’ensemble des universités. C’est six fois le poids démographique.
  • Au total, les contributions de toutes natures (Québec, Ottawa, dons, fondations et subventions ad hoc, etc.) valent à la rhodésie savante deux milliards deux cent douze millions six cent cinquante-quatre mille cinq cents dollars (2 212 654 500 $), soit 30 % du total québécois.

Les chiffres sont encore difficiles à trouver pour établir précisément la hauteur du surfinancement des cégeps anglophones qui servent de machines à assimiler. Quelques centaines de millions ? Des vétilles ! On ne s’en fera pas pour les cinquante millions voués à l’agrandissement de Dawson. Pour les barguines du Cégep de Gaspé et son partenariat d’affaires avec l’industrie de la commercialisation du passeport. Et l’on se gaussera de la générosité du don du Royal Victoria à McGill. Cela consolera des misères de l’orthographe et du délabrement du parler bouche molle…

Quand on entreprendra de défaire les injustices incrustées dans le système de financement, dans les logiques tordues de la justification des privilèges et dans le consentement à la minorisation, les débats sur le bonjour/hi vont changer de ton. D’ici là, on laissera les clowns tristes faire des pitreries pour tenter de maquiller l’obscénité. Les carrières au rabais viennent en supplément aux francophones de service, dans les salles de presse comme dans les parlements.

Quand la disparité des moyens sera examinée autrement qu’avec des généralités sur l’asymétrie des minorités telle qu’Ottawa l’a mise en scène, les choses sérieuses pourront être abordées. On serait en droit de s’attendre à ce que le ministre Jolin-Barette se conduise en homme sérieux. Que le gouvernement Legault se tienne à la hauteur de sa réputation comptable. On peut toujours rêver.

Le tabou est tenace en effet. Seule l’indépendance donnera au Québec les moyens d’une politique linguistique capable de composer avec les pressions de la démographie du continent. Cela restera toujours exigeant. Mais nous pourrons le faire en plein contrôle de nos moyens. Et sans avoir à subir la morgue canadian et le désolant spectacle des amuseurs résignés du consentement à la minorisation.

LITTÉRATURE: Speak ce que tu veux!

Sylvain Campeau, 3 décembre 2020

Le déclin du français à Montréal et, conséquemment, au Québec, est un thème qui revient constamment depuis des lustres. Au-delà des impressions et des intuitions malheureuses, dont il faudrait demander la source à Emmanuella Lambropoulos, le présent livre y va de son constat déprimant et il le fait avec force chiffres et démonstrations fondées. Mais une solution existe tout de même, un bouquet de solutions diverses pour être plus précis, car le recul du français n’a rien d’inéluctable.

Les chiffres sont têtus et il vaut la peine d’y revenir. La proportion de francophones au Québec est passé sous la barre de 80% il y a peu. Et ce n’est pas fini car les études démographiques tendent à prouver que ce chiffre en viendra à baisser jusqu’à atteindre 69% en 2036. Cela seul semblerait bien nous permettre d’agréer au jugement de l’auteur du livre Pourquoi la loi 101 est un échec, Frédéric Lacroix. La loi 101 n’a pas été la panacée que l’on croyait. Elle n’a pas constitué la barrière infrangible que l’on espérait.

Loi 101 et maintenant

Frédéric Lacroix nous remet en mémoire quelques faits oubliés. La loi 101 ne constituait à l’époque qu’un des éléments pour assurer la survie du français au Québec à long terme. Elle formait une prémisse que devait compléter l’indépendance de la province. D’autres gestes aussi, sans doute, devaient contribuer à en renforcer l’effet. La suite est connue. Cela ne se passa pas ainsi et des coups de boutoir du gouvernement fédéral, des contestations et des atermoiements de gouvernements provinciaux successifs, ont présidé à des effritements importants qui ont miné son action.

Toute la démonstration de l’auteur s’appuie, après un bref rappel historique de ce qui peut bien mener à l’adoption de cette loi-phare du gouvernement péquiste, sur un concept fondamental qui est celui de la complétude institutionnelle. La notion se résume ainsi: plus une communauté minoritaire possède un fort réseau d’institutions, moins elle est à même d’être sensible à une assimilation puisque sont maintenues grâce à celui-ci des relations interpersonnelles fortes. C’est l’argument qui a d’ailleurs prévalu dans le cas de la fermeture contestée de l’Hôpital Montfort en Ontario.

Or, la communauté anglophone de Montréal et donc, du Québec, serait en réalité en état de surcomplétude institutionnelle tant le réseau dont elle bénéficie vient à surpasser son poids démographique réel. Cette force est telle qu’il en résulte une situation de bilinguisme effectif au Québec, que l’auteur qualifie de soustractif puisqu’un équilibre n’existe pas réellement entre l’anglais et le français au Québec.

L’état de bilinguisme patent du Montréal actuel serait, en fait, une simple étape avant une situation d’unilinguisme à anticiper sur le long terme. La connaissance du français que peuvent avoir anglophones et allophones, si elle est bien réelle, n’est que poudre aux yeux car son usage véritable est, lui, en déclin.

Mesurer le recul

Pour prouver cet état des choses, l’auteur se livre à des études passablement exhaustives des inscriptions dans le réseau de la formation collégiale et universitaire. Il en découle de façon assez affirmée que la décision de maintenir le libre choix à ces niveaux d’études contribue à une montée d’un bilinguisme progressif qui, dans notre état de minoritaires, participe d’un effritement du français.

Il réussit à prouver que le réseau anglophone est soutenu financièrement au-delà de ce que la masse critique des anglophones peut représenter au Québec et que ce sont là des sommes qui correspondent du coup à un sous-financement du réseau francophone. En un mot comme en cent, il s’avérerait donc que l’on est en train de commanditer notre propre disparition. 

Frédéric Lacroix s’efforce, dans cet essai, de tout passer au peigne fin. Passent sous son scalpel décapant : la situation qui prévaut dans les cégeps et les universités, le déséquilibre consenti et institué entre institutions universitaires anglophone et francophone, la contribution active du fédéral à cet état de fait, le redoublement des structures qu’entraîne l’obligation ressentie de maintenir un réseau de santé anglophone, le poids accru du réseau anglophone dans la centralisation en centres intégrés de santé et de services sociaux, tel que préconisée par la réforme Barrette, une façon de penser la situation linguistique sous le mode du bilinguisme individuel, menant à une version asymétrique de celui-ci, une immigration insuffisamment axée sur les arrivants francotropes, déjà partiellement francisés ou plus susceptibles de l’être.

Conclusions évidentes

À lire cet essai, il est facile de passer soi-même aux conclusions évidentes, aux actions nécessaires pour stopper une désagrégation qui ne sera inévitable que si on refuse de la voir. On peut se demander ce qui adviendra, dans l’immédiat de ce constat. Aura-t-il des suites? Provoquera-t-il des actions?

Que fera donc notre premier ministre canadien qui s’est ému de la fragilité d’une des langues officielles du Canada, lui dont le français parfois hésitant est à lui seul une preuve à ajouter au réquisitoire de Frédéric Lacroix? Que proposera à Québec le fougueux ministre responsable de la langue française qui semble tester ad infinitum la force de conviction de son entourage, alors que son premier ministre a déjà fermé la porte à une extension des prérogatives de la loi 101 au réseau collégial?

Chose certaine, les uns comme les autres pourraient certainement se faire meilleure tête en lisant cet essai!

L’université d’Ottawa, vitrine du bilinguisme canadien

Frédéric Lacroix, L’aut’Journal, 27 novembre 2020

L’auteur vient de publier Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal)

L’université d’Ottawa/University of Ottawa (UO/UofO) est, comme elle l’écrit elle-même sur sa page ouèbe, la « plus grande université bilingue (anglais-français) au monde ». Située dans la capitale politique du Canada, elle constitue, pour les élites canadiennes, une vitrine des vertus prétendues du bilinguisme et du multiculturalisme canadien.

Les récents évènements autour du « mot en n » (le titre, en anglais, du livre de Pierre Vallières, « Nègres blancs d’Amérique ») prononcé par une professeure de l’UofO a déclenché une tempête qui démontre bien que le multiculturalisme ne mène pas nécessairement au paradis diversitaire. Dans un texte récent, le sociologue Joseph Yvon Thériault, qui fut longtemps professeur à l’UO, écrivait qu’une des missions de l’UO était d’être à la rencontre des civilisations francophones et anglophones et qu’elle se devait, comme les deux corps du Christ, d’être « intégralement anglophone et intégralement francophone ». Est-ce bien le cas? Le bilinguisme canadien, basé sur les droits individuels, qui nous est présenté comme un exemple pour le monde entier, mène-t-il à une égalité de fait entre l’anglais et le français?

Car la crise du « mot en n » a exposé un schisme latent entre le corps professoral anglophone et francophone, les professeurs francophones se portant plutôt à la défense de la liberté d’expression de leur collègue visée par une cabale étudiante et les anglophones se rangeant plutôt dans le camp de l’interdiction absolue de « blesser les sensibilités ». La crise du « mot en n » a agi comme un révélateur de tensions linguistiques latentes sur le campus.

Un rapport  déposé en 2019 par Linda Cardinal, professeure à l’École d’études politiques de l’UO et « chargée de mission à la francophonie » pour le Cabinet du recteur, nous permet d’y voir plus clair pour ce qui est du français à l’UO. Ou peut-être pas. On y apprend qu’il y a depuis des années une baisse de la proportion de « francophones » sur le campus (29,9% en 2018) et une hausse de la proportion « d’anglophones » (70,1%). Ces données sont, disons-le, assez particulières. En effet, elles n’indiquent pas la langue maternelle des étudiants, mais simplement la « langue la plus utilisée » (la définition de cette variable n’étant même pas fournie dans le rapport !). On ne peut donc pas savoir quelle proportion de francophones (langue maternelle) préfère l’anglais; ces données camouflent donc l’assimilation linguistique que subissent les Franco-Ontariens. Le rapport signale cependant ceci : « De fait, il y a une baisse constante d’étudiants inscrits à des programmes en français qui suivent leurs cours en français au 1er cycle, en particulier en gestion, en sciences de la santé et en sciences sociales ».

Le pourcentage global des cours en français offerts à l’UO n’est pas fourni dans le rapport et varie fortement selon les facultés, mais on peut estimer qu’il oscille autour de 75-80 % (avec des minimums bien inférieurs dans certaines facultés). Il est intéressant de constater que le français comme « langue la plus utilisée par les étudiants » décline au fur et à mesure que l’on passe des facultés « légères » (sciences sociales) aux facultés « lourdes » (droit, éducation et médecine) et décline encore à mesure que l’on s’élève dans les cycles supérieurs (où il plafonne à 24,8 %).  A l’UO, les choses sérieuses se font très majoritairement en anglais. De plus en plus.

Notons également que les étudiants en provenance du Québec (qui sont aussi en déclin) représentent probablement environ 30 % des effectifs « francophones ». Bilan ? Les Franco-Ontariens constituent environ 20 % de la population étudiante de l’université d’Ottawa. Un des « corps » domine nettement l’autre. Dire que les Franco-Ontariens furent autrefois nettement majoritaires sur le campus. L’UO, quoique bilingue dès le départ, était alors une institution rattachée à l’Ontario français. C’est de moins en moins le cas. C’est de plus en plus une institution anglophone offrant des cours en français. Ce qui est tout à fait différent.

Les données de projection démolinguistique de Statistique Canada fournies dans le rapport indiquent que le nombre de francophones de 15 à 34 ans en Ontario français baissera de 340 000 en 2011 à 267 000 en 2036; le bassin principal de recrutement de l’UO va donc se tarir progressivement. Les tendances lourdes de la démographie, c’est-à-dire l’assimilation massive des francophones en Ontario, sont en train de rompre l’ancrage de l’UO avec son terreau natal. L’un des « corps » est en train de disparaitre. L’université devra de plus en plus se rabattre sur les étudiants internationaux pour assurer la survie de sa composante francophone.

Tout cela était prévisible. La dernière enquête vraiment sérieuse sur l’état des langues officielles à l’UO date de…. 1971 (voir p. 36). Elle nous apprenait, déjà, des choses troublantes : « Les Franco-Ontariens, en étant déjà bilingues, sont poussés plus que les autres à adopter l’anglais comme principale langue de travail, d’études et de sociabilité… 80 % des étudiants franco-ontariens subiraient une forme d’anglicisation pendant leur passage à l’UO. » Pour les francophones, l’UO est un foyer d’assimilation. Depuis des décennies, l’un des corps dévore l’autre. Les Franco-Ontariens n’ont jamais eu droit à une université de langue française majeure, bien financée, dotée d’une faculté de médecine et de génie. Et cela les condamne à la disparition.

Malgré cela, ce qui permet à cette injustice de se perpétuer est le fait que « le bilinguisme institutionnel devient inattaquable lorsqu’il se présente comme le dépositaire de l’harmonie, de la tolérance, du multiculturalisme, voire même de l’identité canadienne » (p. 67). La collectivité franco-ontarienne se trouve ainsi prise en otage, toute critique du bilinguisme institutionnel étant assimilée à de l’intolérance et du sectarisme.

Il est clair que les institutions bilingues ne mènent pas à une égalité de fait entre les langues et servent plutôt de foyer d’assimilation pour les francophones. Au moment où le bilinguisme institutionnel prend de l’ampleur plus que jamais au Québec, il n’est pas interdit d’apprendre de l’expérience de nos frères Franco-Ontariens.

Français au Québec: «Comment pouvons-nous être stupides au point de financer notre propre disparition linguistique?»

Jérôme Blanchet-Gravel, Sputnik, 20 novembre 2020

Le déclin du français, mythe ou réalité criante au Québec? Le débat est reparti de plus belle dans la Belle Province. Selon Frédéric Lacroix, auteur d’un livre sur ce sujet brûlant, et Sabrina Mercier-Ullhorn, instigatrice d’une pétition pour la protection du français à Montréal, il n’est pas encore trop tard pour renverser la vapeur. Entrevue.

«Bonjour/Hi», c’est ainsi que de plus en plus de commerçants accueillent leurs clients à Montréal. Alors qu’il est toujours plus concurrencé par l’anglais, le français revient régulièrement au centre du débat au Québec, où il est la seule langue officielle.

Le 13 novembre dernier, Emmanuella Lambropoulos, députée libérale fédérale, a soulevé l’indignation d’une grande partie de la classe politique et de chroniqueurs en mettant en doute le déclin du français dans la Belle Province. Après avoir vu ses propos condamnés par des membres de son propre parti et de partis d’opposition, la députée de la formation du Premier ministre Trudeau a été forcée de démissionner du comité sur les langues officielles.

«Je ne veux pas appeler ça un mythe, je vais donner le bénéfice du doute, mais on entend que la langue française est en déclin au Québec. J’ai besoin de le voir pour le croire», avait-elle déclaré dans le cadre d’une réunion virtuelle du Comité permanent des langues officielles.

Un doute impardonnable dans une fédération censée valoriser les deux langues?

Le poids des francophones en constante diminution

Dans tous les cas, dans un récent ouvrage qui connaît un succès de librairie, le chercheur indépendant Frédéric Lacroix souligne que le poids des francophones au Québec n’était jamais descendu sous les 80% depuis 1871, alors qu’il se retrouve à 78% aujourd’hui. Dans seize ans, les francophones devraient former 69% de la population selon les projections de l’auteur, qui explique en entrevue avec Sputnik que «le système d’éducation est l’une des principales sources d’anglicisation» au Québec. Intitulé Pourquoi la Loi 101 est un échec (Éd. du Boréal), le livre expose les lacunes de la Charte de la langue française, cette loi provinciale toujours considérée comme la principale garante de la survie du français.

«Dans cet ouvrage, j’ai surtout voulu pointer la responsabilité du gouvernement du Québec dans le recul du français. C’est quelque chose dont on ne parlait à peu près jamais. C’est une sorte de sujet tabou, alors on se contentait d’accuser le gouvernement fédéral. Mais le fait est que le Québec finance lui-même son réseau d’éducation anglophone dans des proportions faramineuses, et ce, au détriment de la valorisation du français», observe le chercheur à notre micro.

Si le réseau d’éducation anglophone est excessivement soutenu financièrement par l’État québécois, le réseau de la santé anglophone l’est tout autant, estime Frédéric Lacroix, pour qui cette «formule de financement» mène au déclassement des institutions francophones et par le fait même, à leur perte de prestige social. Les francophones se trouveraient donc à investir de plus en plus les institutions anglophones pour gravir les échelons de la société.

«Comment pouvons-nous être stupides au point de financer notre propre disparition linguistique?», s’interroge l’auteur, avant d’ajouter que «la responsabilité du Québec dans le déclin du français est peut-être aussi grande sinon plus que celle d’Ottawa».

Co-instigatrice d’une pétition en faveur de la protection du français à Montréal, Sabrina Mercier-Ullhorn considère aussi que l’avancée de l’anglais engendre une certaine iniquité entre les anglophones et les francophones:

«Depuis mon arrivée à Montréal il y a dix ans, j’ai vu le français reculer en temps réel. Pour cette raison, j’ai eu envie de lancer un débat sur la responsabilité de la Ville. […] Valérie Plante et les maires précédents de Montréal n’ont rien fait pour le français. […] Sa protection devrait être aussi un enjeu de justice sociale, surtout considérant que les immigrants francophones ont des taux de chômage plus élevés que les immigrants anglophones», souligne Sabrina Mercier-Ullhorn.

Intitulée «Accent Montréal», la pétition propose la création d’un Conseil montréalais de la langue française, dont la mission serait évidemment de promouvoir le français, mais aussi d’étudier des questions telles que «l’exode des francophones» vers d’autres régions.

La protection du français, un «enjeu de justice sociale»

La pétition ayant recueilli jusqu’à présent presque 17.000 signatures, Sabrina Mercier-Ullhorn se dit satisfaite de l’engouement suscité:

«La pétition a fait beaucoup parler dans les médias et même à l’Assemblée nationale par la voix de formations comme Québec solidaire et le Parti québécois. Mes collègues et moi constatons une bonne réception […] L’important est surtout de se battre pour que ce en quoi nous croyons continue de vivre. Si on s’écrase, le déclin va advenir plus rapidement et arriver par défaut. […] Tant que je serai vivante, je vais me battre pour la langue française», insiste-t-elle.

S’il décrit une situation alarmante, Frédéric Lacroix demeure pourtant optimiste pour l’avenir. Il se réjouit de voir le français recommencer à faire couler beaucoup d’encre. En revanche, il estime qu’il faudra «casser des œufs» pour redresser la barre: «Pour protéger le français, il va falloir déplaire à des intérêts puissants. […] Le Premier ministre québécois, François Legault, ne s’intéresse pas vraiment à la question, mais on sent qu’il y a un intérêt pour elle dans son parti [la Coalition Avenir Québec, ndlr], au point où ça pourrait mener à l’éclatement de la coalition.» 

«Malgré tout, je suis très encouragé par ce qui se produit actuellement. Je n’ai jamais vu le vent être aussi favorable au français», conclut le chercheur.