L’université d’Ottawa, vitrine du bilinguisme canadien

Frédéric Lacroix, L’aut’Journal, 27 novembre 2020

L’auteur vient de publier Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal)

L’université d’Ottawa/University of Ottawa (UO/UofO) est, comme elle l’écrit elle-même sur sa page ouèbe, la « plus grande université bilingue (anglais-français) au monde ». Située dans la capitale politique du Canada, elle constitue, pour les élites canadiennes, une vitrine des vertus prétendues du bilinguisme et du multiculturalisme canadien.

Les récents évènements autour du « mot en n » (le titre, en anglais, du livre de Pierre Vallières, « Nègres blancs d’Amérique ») prononcé par une professeure de l’UofO a déclenché une tempête qui démontre bien que le multiculturalisme ne mène pas nécessairement au paradis diversitaire. Dans un texte récent, le sociologue Joseph Yvon Thériault, qui fut longtemps professeur à l’UO, écrivait qu’une des missions de l’UO était d’être à la rencontre des civilisations francophones et anglophones et qu’elle se devait, comme les deux corps du Christ, d’être « intégralement anglophone et intégralement francophone ». Est-ce bien le cas? Le bilinguisme canadien, basé sur les droits individuels, qui nous est présenté comme un exemple pour le monde entier, mène-t-il à une égalité de fait entre l’anglais et le français?

Car la crise du « mot en n » a exposé un schisme latent entre le corps professoral anglophone et francophone, les professeurs francophones se portant plutôt à la défense de la liberté d’expression de leur collègue visée par une cabale étudiante et les anglophones se rangeant plutôt dans le camp de l’interdiction absolue de « blesser les sensibilités ». La crise du « mot en n » a agi comme un révélateur de tensions linguistiques latentes sur le campus.

Un rapport  déposé en 2019 par Linda Cardinal, professeure à l’École d’études politiques de l’UO et « chargée de mission à la francophonie » pour le Cabinet du recteur, nous permet d’y voir plus clair pour ce qui est du français à l’UO. Ou peut-être pas. On y apprend qu’il y a depuis des années une baisse de la proportion de « francophones » sur le campus (29,9% en 2018) et une hausse de la proportion « d’anglophones » (70,1%). Ces données sont, disons-le, assez particulières. En effet, elles n’indiquent pas la langue maternelle des étudiants, mais simplement la « langue la plus utilisée » (la définition de cette variable n’étant même pas fournie dans le rapport !). On ne peut donc pas savoir quelle proportion de francophones (langue maternelle) préfère l’anglais; ces données camouflent donc l’assimilation linguistique que subissent les Franco-Ontariens. Le rapport signale cependant ceci : « De fait, il y a une baisse constante d’étudiants inscrits à des programmes en français qui suivent leurs cours en français au 1er cycle, en particulier en gestion, en sciences de la santé et en sciences sociales ».

Le pourcentage global des cours en français offerts à l’UO n’est pas fourni dans le rapport et varie fortement selon les facultés, mais on peut estimer qu’il oscille autour de 75-80 % (avec des minimums bien inférieurs dans certaines facultés). Il est intéressant de constater que le français comme « langue la plus utilisée par les étudiants » décline au fur et à mesure que l’on passe des facultés « légères » (sciences sociales) aux facultés « lourdes » (droit, éducation et médecine) et décline encore à mesure que l’on s’élève dans les cycles supérieurs (où il plafonne à 24,8 %).  A l’UO, les choses sérieuses se font très majoritairement en anglais. De plus en plus.

Notons également que les étudiants en provenance du Québec (qui sont aussi en déclin) représentent probablement environ 30 % des effectifs « francophones ». Bilan ? Les Franco-Ontariens constituent environ 20 % de la population étudiante de l’université d’Ottawa. Un des « corps » domine nettement l’autre. Dire que les Franco-Ontariens furent autrefois nettement majoritaires sur le campus. L’UO, quoique bilingue dès le départ, était alors une institution rattachée à l’Ontario français. C’est de moins en moins le cas. C’est de plus en plus une institution anglophone offrant des cours en français. Ce qui est tout à fait différent.

Les données de projection démolinguistique de Statistique Canada fournies dans le rapport indiquent que le nombre de francophones de 15 à 34 ans en Ontario français baissera de 340 000 en 2011 à 267 000 en 2036; le bassin principal de recrutement de l’UO va donc se tarir progressivement. Les tendances lourdes de la démographie, c’est-à-dire l’assimilation massive des francophones en Ontario, sont en train de rompre l’ancrage de l’UO avec son terreau natal. L’un des « corps » est en train de disparaitre. L’université devra de plus en plus se rabattre sur les étudiants internationaux pour assurer la survie de sa composante francophone.

Tout cela était prévisible. La dernière enquête vraiment sérieuse sur l’état des langues officielles à l’UO date de…. 1971 (voir p. 36). Elle nous apprenait, déjà, des choses troublantes : « Les Franco-Ontariens, en étant déjà bilingues, sont poussés plus que les autres à adopter l’anglais comme principale langue de travail, d’études et de sociabilité… 80 % des étudiants franco-ontariens subiraient une forme d’anglicisation pendant leur passage à l’UO. » Pour les francophones, l’UO est un foyer d’assimilation. Depuis des décennies, l’un des corps dévore l’autre. Les Franco-Ontariens n’ont jamais eu droit à une université de langue française majeure, bien financée, dotée d’une faculté de médecine et de génie. Et cela les condamne à la disparition.

Malgré cela, ce qui permet à cette injustice de se perpétuer est le fait que « le bilinguisme institutionnel devient inattaquable lorsqu’il se présente comme le dépositaire de l’harmonie, de la tolérance, du multiculturalisme, voire même de l’identité canadienne » (p. 67). La collectivité franco-ontarienne se trouve ainsi prise en otage, toute critique du bilinguisme institutionnel étant assimilée à de l’intolérance et du sectarisme.

Il est clair que les institutions bilingues ne mènent pas à une égalité de fait entre les langues et servent plutôt de foyer d’assimilation pour les francophones. Au moment où le bilinguisme institutionnel prend de l’ampleur plus que jamais au Québec, il n’est pas interdit d’apprendre de l’expérience de nos frères Franco-Ontariens.

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