LITTÉRATURE: Speak ce que tu veux!

Sylvain Campeau, 3 décembre 2020

Le déclin du français à Montréal et, conséquemment, au Québec, est un thème qui revient constamment depuis des lustres. Au-delà des impressions et des intuitions malheureuses, dont il faudrait demander la source à Emmanuella Lambropoulos, le présent livre y va de son constat déprimant et il le fait avec force chiffres et démonstrations fondées. Mais une solution existe tout de même, un bouquet de solutions diverses pour être plus précis, car le recul du français n’a rien d’inéluctable.

Les chiffres sont têtus et il vaut la peine d’y revenir. La proportion de francophones au Québec est passé sous la barre de 80% il y a peu. Et ce n’est pas fini car les études démographiques tendent à prouver que ce chiffre en viendra à baisser jusqu’à atteindre 69% en 2036. Cela seul semblerait bien nous permettre d’agréer au jugement de l’auteur du livre Pourquoi la loi 101 est un échec, Frédéric Lacroix. La loi 101 n’a pas été la panacée que l’on croyait. Elle n’a pas constitué la barrière infrangible que l’on espérait.

Loi 101 et maintenant

Frédéric Lacroix nous remet en mémoire quelques faits oubliés. La loi 101 ne constituait à l’époque qu’un des éléments pour assurer la survie du français au Québec à long terme. Elle formait une prémisse que devait compléter l’indépendance de la province. D’autres gestes aussi, sans doute, devaient contribuer à en renforcer l’effet. La suite est connue. Cela ne se passa pas ainsi et des coups de boutoir du gouvernement fédéral, des contestations et des atermoiements de gouvernements provinciaux successifs, ont présidé à des effritements importants qui ont miné son action.

Toute la démonstration de l’auteur s’appuie, après un bref rappel historique de ce qui peut bien mener à l’adoption de cette loi-phare du gouvernement péquiste, sur un concept fondamental qui est celui de la complétude institutionnelle. La notion se résume ainsi: plus une communauté minoritaire possède un fort réseau d’institutions, moins elle est à même d’être sensible à une assimilation puisque sont maintenues grâce à celui-ci des relations interpersonnelles fortes. C’est l’argument qui a d’ailleurs prévalu dans le cas de la fermeture contestée de l’Hôpital Montfort en Ontario.

Or, la communauté anglophone de Montréal et donc, du Québec, serait en réalité en état de surcomplétude institutionnelle tant le réseau dont elle bénéficie vient à surpasser son poids démographique réel. Cette force est telle qu’il en résulte une situation de bilinguisme effectif au Québec, que l’auteur qualifie de soustractif puisqu’un équilibre n’existe pas réellement entre l’anglais et le français au Québec.

L’état de bilinguisme patent du Montréal actuel serait, en fait, une simple étape avant une situation d’unilinguisme à anticiper sur le long terme. La connaissance du français que peuvent avoir anglophones et allophones, si elle est bien réelle, n’est que poudre aux yeux car son usage véritable est, lui, en déclin.

Mesurer le recul

Pour prouver cet état des choses, l’auteur se livre à des études passablement exhaustives des inscriptions dans le réseau de la formation collégiale et universitaire. Il en découle de façon assez affirmée que la décision de maintenir le libre choix à ces niveaux d’études contribue à une montée d’un bilinguisme progressif qui, dans notre état de minoritaires, participe d’un effritement du français.

Il réussit à prouver que le réseau anglophone est soutenu financièrement au-delà de ce que la masse critique des anglophones peut représenter au Québec et que ce sont là des sommes qui correspondent du coup à un sous-financement du réseau francophone. En un mot comme en cent, il s’avérerait donc que l’on est en train de commanditer notre propre disparition. 

Frédéric Lacroix s’efforce, dans cet essai, de tout passer au peigne fin. Passent sous son scalpel décapant : la situation qui prévaut dans les cégeps et les universités, le déséquilibre consenti et institué entre institutions universitaires anglophone et francophone, la contribution active du fédéral à cet état de fait, le redoublement des structures qu’entraîne l’obligation ressentie de maintenir un réseau de santé anglophone, le poids accru du réseau anglophone dans la centralisation en centres intégrés de santé et de services sociaux, tel que préconisée par la réforme Barrette, une façon de penser la situation linguistique sous le mode du bilinguisme individuel, menant à une version asymétrique de celui-ci, une immigration insuffisamment axée sur les arrivants francotropes, déjà partiellement francisés ou plus susceptibles de l’être.

Conclusions évidentes

À lire cet essai, il est facile de passer soi-même aux conclusions évidentes, aux actions nécessaires pour stopper une désagrégation qui ne sera inévitable que si on refuse de la voir. On peut se demander ce qui adviendra, dans l’immédiat de ce constat. Aura-t-il des suites? Provoquera-t-il des actions?

Que fera donc notre premier ministre canadien qui s’est ému de la fragilité d’une des langues officielles du Canada, lui dont le français parfois hésitant est à lui seul une preuve à ajouter au réquisitoire de Frédéric Lacroix? Que proposera à Québec le fougueux ministre responsable de la langue française qui semble tester ad infinitum la force de conviction de son entourage, alors que son premier ministre a déjà fermé la porte à une extension des prérogatives de la loi 101 au réseau collégial?

Chose certaine, les uns comme les autres pourraient certainement se faire meilleure tête en lisant cet essai!

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