Oui, la loi 101 est un échec

Ce texte est une réplique au billet La loi 101 n’est pas un échec de notre chroniqueur Jean-Benoît Nadeau.

J’ai lu avec étonnement la recension que Jean-Benoît Nadeau a faite de mon essai, recension intitulée « La loi 101 n’est pas un échec ». Le titre de mon essai est « Pourquoi la loi 101 est un échec ». Le « pourquoi » est important ; mon livre se veut une démonstration de la mécanique qui a mené à l’échec de la Charte de la langue française. Mais dans son titre, M. Nadeau laisse tomber le « pourquoi » et se cantonne dans l’affirmation, une simple affirmation qui semble relever pour lui de la certitude. Qu’il énonce d’ailleurs en ces mots : « personnellement, j’ai toujours trouvé que la loi 101 n’était pas un échec ». Excellent ! Mais, pour appuyer cette affirmation, encore faut-il une démonstration ! Cette démonstration, M. Nadeau ne la fait pas.

Il écrit qu’il avait « beaucoup hésité » avant de vous parler de mon livre, car il s’agirait « non pas d’un essai », mais d’un « pamphlet catastrophiste ». Le Petit Larousse définit un « pamphlet » comme étant « un écrit satirique, généralement court et violent, dirigé contre quelqu’un, une institution, un groupe ». Quant à « catastrophiste », il est défini comme : « qui est très pessimiste, qui imagine toujours le pire ». Moi qui pensais avoir livré dans cet ouvrage une démonstration documentée, étayée, rationnelle, propre à faire réfléchir; mais non, j’aurais écrit une satire « violente », dirigée contre un groupe (lequel ?) et qui « imagine le pire » ? La qualité de mon « pamphlet » a pourtant été soulignée par de nombreux journalistes, chroniqueurs et intellectuels (la liste ici : fredericlacroix.quebec). 

Qualifier mon essai de « pamphlet » n’est pas sérieux. Voilà une recension qui, à vrai dire, n’est pas sérieuse. 

Ce qui semble beaucoup déranger M. Nadeau dans mon essai, c’est que le portrait de la dynamique linguistique que j’y brosse ne s’accorde pas avec ses convictions personnelles. Il semble avoir beaucoup de mal à admettre la réalité linguistique telle que je la conçois et la présente dans mon essai ; réalité qui est que le rapport de force entre l’anglais et le français au Québec est défavorable au français. Cette « réalité » est tissée à partir de nombreuses études, tendances, analyses que j’utilise pour brosser un portrait cohérent, me semble-t-il, de la situation. Pour contredire mon analyse, il ne suffit pas d’être en désaccord à cause de ses « opinions personnelles », il faut prouver que j’ai tort.

Par exemple, M. Nadeau m’accuse de passer sous silence les succès de la loi 101 alors qu’elle a réussi à faire passer le taux d’immigrants choisissant le français de 15 à 55% (note : c’est la politique d’immigration qui a conduit à cela et non pas la loi 101, comme il en convient aussi). Il faudrait donc voir le verre « à moitié plein ». Je m’explique pourtant au long sur ceci (pages 11-12) en disant que la question ne se conçoit pas en ces termes de verre à moitié plein ou vide ; et qu’elle est plutôt mathématique. Pour le bénéfice des lecteurs, utilisons une analogie (que je dois à Jean-François Lisée) : avant la loi 101, le canot du français était entraîné à grande vitesse sur une rivière et se dirigeait tout droit vers une chute; tout le monde dans le canot était menacé d’y laisser sa peau en tombant dans la chute. Avec la loi 101, nous nous sommes mis à ramer à contre-courant, ce qui a permis de ralentir la vitesse avec laquelle le canot était entraîné vers la chute. A ralentir seulement; car nous n’avons pas réussi à inverser la direction du canot; nous sommes toujours entraînés par le courant, car nous ne ramons pas assez vite pour que le canot ne tombe pas dans la chute éventuellement. Nous n’avons fait que gagner un peu de temps. Pour arriver à ne pas tomber dans la chute, il faudrait ramer suffisamment pour que le canot soit au moins immobile au milieu de la rivière. Cette immobilité du canot correspond à l’objectif premier de la loi 101, qui était d’arrêter l’érosion annoncée du poids démographique des francophones au Québec en incitant une nette majorité d’immigrants allophones à s’intégrer au groupe francophone. Cet objectif est écrit noir sur blanc dans le « Livre Blanc » déposé par Camille Laurin un peu avant le dépôt de son projet de loi en 1977.

Je démontre que cette « nette majorité » devrait être de 90 % pour simplement assurer la stabilité du poids relatif des groupes francophone et anglophone au Québec sur le long terme (toutes autres choses étant égales). A 55 % en 2016, trente-neuf ans après l’adoption de la loi 101, nous sommes très, très loin du 90 %. La loi 101 a certes ralenti la vitesse du canot, mais nous sommes toujours entrainés vers la chute ! Ainsi, le poids des francophones au Québec va continuer de chuter pour tout l’avenir prévisible.

Ce « catastrophisme » est même entériné par Statistique Canada, un organisme fédéral qui n’écrit ordinairement pas de pamphlets, qui prévoit que le poids démographique des francophones aura fondu à 69 % au Québec en 2036. A contrario, le poids démographique des anglophones sera en augmentation. La loi 101 n’atteint donc aucunement son premier objectif. Peut-on affirmer qu’une loi qui n’atteint pas son premier objectif est un succès ? Ou bien même qu’elle est un « non échec » ? La loi 101 nous fournit collectivement un faux sentiment de sécurité linguistique. Le roi est nu et il me semble important que nous en prenions conscience collectivement.

Il est crucial de préciser que la loi 101 qui est en échec est celle qui a été façonnée par les tribunaux fédéraux, dont les jugements, un après l’autre, sont venus démolir des pans entiers, très importants, de la loi 101 originale déposée par Camille Laurin en 1977. Ce sont les tribunaux canadiens qui ont transformé une loi qui aurait pu être un succès en échec. L’intention du législateur, de l’Assemblée nationale du Québec, n’a pas été respectée (voir Éric Poirier, La Charte de la langue française : ce qu’il reste de la loi 101 quarante ans après son adoption, Septentrion, 2016). Il est important de s’en rappeler.

Mais après m’avoir balancé le pot, M. Nadeau me lance cependant quelques fleurs. Il convient que la politique du « libre choix » au cégep et à l’université favorise indûment les institutions anglophones, ce qui signifie que le réseau postsecondaire francophone est sous-financé. Il affirme même que ma démonstration est « impitoyable » (merci !). Il convient aussi avec moi qu’un des problèmes majeurs de la loi 101, c’est qu’elle a été rédigée en vue de l’indépendance du Québec, chose qui n’est pas advenue. Ce qui signifie que le Québec est toujours soumis au bilinguisme compétitif qui est au cœur de la Loi sur les langues officielles, un bilinguisme qui place hypocritement les langues sur un pied d’égalité juridique, tout en ignorant le fait qu’elles sont loin d’avoir le même rapport de force sociologique ; l’anglais étant la langue dominante du pays qui s’appelle le Canada, pays dont le Québec fait toujours partie. La Charte devrait tenir compte de l’échec de l’indépendance et tenter de faire contrepoids au bilinguisme compétitif fédéral.

Mais là où j’estime que M. Nadeau dérape, c’est quand il affirme que j’utilise « francophones » comme synonyme de « canadiens-français ». C’est totalement faux. A la page 11, je spécifie bien que le concept de poids démographique se rapporte à la langue maternelle. La langue maternelle est bien sûr celle fournie par Statistique Canada lors des recensements. Je n’utilise aucune catégorie ethnique nulle part dans mon livre, et j’estime que cette catégorisation ne permet pas de comprendre la dynamique linguistique.  Je ne vois pas comment, de bonne foi, on peut en arriver à dire que mes « francophones » sont des « canadiens-français ». Quant à la langue d’usage, il s’agit d’une autre variable tirée des recensements canadiens et définie comme étant la langue « parlée le plus souvent à la maison » (spécifié à la page 58).

Il est vrai qu’à la page 62, j’écris que « depuis 1871, le poids démographique des francophones au Québec n’a jamais été sous 80 % » alors que la question sur la langue maternelle n’a été posée pour la première fois dans les recensements qu’en 1901. Il est vrai que les « francophones » du recensement de 1871 sont ceux qui répondent « française » à la question sur l’origine ethnique. Il s’agit donc, et je l’accorde à M. Nadeau, d’une approximation de l’origine ethnique « française » comme « francophone », approximation qui ne vaut que pour cette date précise. Une approximation, du reste, couramment utilisée en démographie pour les données du dix-neuvième siècle.

Tout ce que M. Nadeau trouve à opposer pour contrer ma démonstration que les cégeps et universités anglophones agissent comme des foyers d’assimilation à Montréal, c’est son « expérience personnelle » et le fait qu’il connaisse des francophones formés en anglais qui enseignent en français. Bien sûr, on peut choisir d’ignorer les études bien faites, rigoureuses, avec échantillonnage statistique aléatoire, comme celle de l’IRFA que je cite dans mon livre, études qui nous permettent de conclure hors de tout doute que les cégeps anglais sont des foyers d’anglicisation pour les allophones (surtout) et les francophones (dans une moindre mesure). Mais M. Nadeau erre en opposant ses anecdotes à des études. Poussons la chose à l’absurde ; si le postsecondaire anglophone n’agit pas en tant que foyer d’anglicisation, alors la disparition des cégeps et universités de langue française à Montréal ne devrait pas avoir d’impact sur la vitalité linguistique du français à Montréal. M. Nadeau, vous êtes d’accord ?

On doit aussi comprendre que si la proportion de francophones baisse dans une région, c’est parce qu’ils quittent cette région, tout simplement ! Alors qu’on appliquait autrefois cette idée à Montréal seulement, M. Nadeau l’étend à toute la région métropolitaine de Montréal. Ainsi, si le français recule à Laval, c’est « aussi parce que les francophones partent pour Granby ou Vaudreuil » (note : le poids des francophones recule aussi à Vaudreuil-Soulanges, oups !). Le français recule aussi au Québec globalement (-3,4 % en 15 ans). Est-ce parce que les francophones partent ? Son explication ne tient pas la route. Et ce que M. Nadeau évite de mentionner, c’est que pendant que le français recule à Laval (-12,4 % de 2001 à 2016 pour la langue d’usage), l’anglais avance (+3,9 %) ! L’anglais avance parce que les substitutions linguistiques des allophones se font vers l’anglais de façon totalement disproportionnée.

Il m’accuse ensuite de tenir un discours « identitaire » et d’avoir du mal à accepter que le Québec devienne « pluriculturel » et affirme même que « ça revient partout » et que je souffre de « frilosité identitaire ». Disons-le : n’arrivant pas à réfuter mes idées de façon convaincante, M. Nadeau en est réduit à m’accuser à mots couverts de « racisme ». Voilà qui est odieux. 

Non, M. Nadeau, des gros mots ne constituent pas une réfutation de mon essai. Il s’agit même d’un aveu d’échec. De votre part.

Un système d’éducation inégalitaire du primaire à l’université

Le 12 février, le Journal de Montréal publiait une deuxième itération de son « Palmarès des cégeps ». Rappelons que la première édition de ce palmarès en mars 2020 avait lancé le bal avec un titre choc : « Les anglos sont meilleurs ». On y classait alors les cégeps en ordre décroissant selon leur taux de diplomation quatre années après le début des études; ce classement mettait en évidence de façon brutale la domination absolue des cégeps anglophones au Québec, qui ont des taux de diplomation supérieurs, bien supérieurs, à ceux des cégeps francophones.

La raison de cette « excellence » est bien sûre toute simple; les cégeps anglais reçoivent un tsunami de demandes d’admission chaque année et peuvent donc se permettre d’exclure tous les étudiants qu’ils jugent trop faibles pour avoir le droit de s’inscrire chez eux. Des étudiants forts à l’entrée font des étudiants forts (avec des cotes R élevées) à la sortie. « L’excellence » des cégeps anglais est donc due à la sélection des meilleurs seulement; le palmarès jetait une lumière sur cette réalité trop souvent ignorée.

Au collégial, le Québec a aussi, comme au secondaire et au primaire, un système scolaire inégalitaire, un système à « deux vitesses », la ségrégation se produisant aussi selon la langue d’enseignement et non seulement selon la nature privée ou non de l’institution. Ce qui est un facteur aggravant au collégial : la ségrégation y est entièrement financée par les fonds publics! Il n’y a même pas l’excuse, comme pour l’école privée au primaire et secondaire, d’une diminution des coûts parce que les parents « assument une partie des frais de scolarité ». Mais, hors l’application de la loi 101 au cégep, cette situation n’est pas près de changer. Cela fait cependant un palmarès ennuyant et prévisible étant donné que les meilleurs, les anglophones, gagneront toujours. Il fallait trouver autre chose.

Une nouvelle méthodologie

La deuxième mouture du palmarès intègre donc une nouvelle méthodologie; on normalise maintenant le taux de diplomation à la sortie selon la moyenne au secondaire des étudiants à l’entrée; on cherche ainsi à éliminer l’effet de la sélection des meilleurs du côté anglophone et à mettre en évidence un « effet cégep », soit une « diplomation » supérieure à celle qui serait attendue en considérant seulement les notes au secondaire, surdiplomation qui serait due à la qualité de l’enseignement, aux mesures de soutien des étudiants, bref, aux efforts et à l’organisation locale du cégep.

Le résultat de cette méthodologie n’est pas inintéressant. Ainsi, les cégeps anglophones prennent une débarque du classement : alors qu’en sciences de la nature, les trois premières places selon le taux de diplomation sont occupées par Dawson, John Abbott et le Champlain Regional College, selon « l’effet cégep », les trois premières places sont prises par le Cégep de Jonquière, Gérald-Godin et Chicoutimi, Dawson dégringolant en 33ième position. Il est particulièrement intéressant de noter que de petits cégeps, et souvent des cégeps situés en région, occupent le haut du palmarès.

Il est à noter, cependant, que la normalisation entre la moyenne des étudiants au secondaire et le taux de diplomation est effectuée à l’aide d’un modèle statistique dont le détail n’est pas donné. On ne peut donc trancher si « l’effet cégep » est bien réel ou bien s’il est le résultat d’un artéfact numérique du modèle statistique utilisé. Il est possible que le classement soit dominé par le « bruit statistique » dû à une grande fluctuation des taux de diplomation à chaque année et à de petites cohortes dans les petits cégeps.

Une étude importante

La journée même de la publication du Palmarès des cégeps, la FEC-CSQ, syndicat regroupant de nombreux professeurs de cégep, publiait de son côté une étude intitulée « Reprendre le chemin de l’égalité des chances », étude qui n’a malheureusement pas eu une grande diffusion médiatique.

Dans celle-ci, on apprend que : 1) il y a 25 127 filles (57,2% des effectifs) de plus que de garçons (42,8%) inscrites au collégial. 2) Depuis 20 ans, seulement 56% des garçons accèdent au collégial comparativement à 75% des filles. 3) Que pour le secondaire régulier public, le taux d’accès au cégep est de 37% seulement alors qu’il est de 94% pour les élèves issus des programmes d’éducation internationale (PEI) des écoles privées. 4) Le taux d’obtention du DEC stagne à 65% depuis 20 ans malgré de nombreux « plans de réussite » au collégial 5) Que le nombre de postes de cadres au collégial augmente depuis 10 ans alors que le nombre de professeurs stagne 6) Que l’écart de diplomation universitaire entre une fille dont les deux parents sont universitaires comparativement à un homme dont les parents ne sont pas issus du milieu universitaire est de 94% versus 4%!

Ces données sont consternantes.

Les écarts d’accès au collégial entre garçons et filles s’accroissent depuis 40 ans. Alors que l’écart était presque insignifiant en 1975 (39,7% chez les garçons et 39,3% chez les filles, un décalage de 0,4 points), cet écart avait monté à 18,6 points en 2015 (75,3% chez les filles et 56,7% chez les garçons). Oui, il est vrai que l’accès au collégial est passé de 39,7% à 56,7% chez les garçons entre 1975 et 2015, une amélioration de 17 points. Mais pendant ce temps, les filles gagnaient 36 points, soit le double. Pourquoi cet hallucinant décalage entre les sexes?

Rappelons qu’en 2008, Jacques Parizeau, dans une lettre ouverte intitulée « Le gâchis scolaire », s’était publiquement inquiété du faible taux de diplomation au secondaire des garçons francophones au Québec alors qu’après cinq ans, leur taux de diplomation était inférieur de moitié à celui des garçons anglophones. Ces observations de Monsieur avaient été accueillies avec une volée de bois vert. Treize ans plus tard, a-t-on maintenant le droit de s’inquiéter du sort réservé aux garçons dans notre système scolaire? Sans faire de cette inquiétude pour un sexe une indifférence pour l’autre? Pour reprendre les mots de Parizeau : Que s’est-il passé? Qu’est-ce qui se passe?

Un réseau collégial à deux vitesses

Le Palmarès des cégeps dévoilait l’hiver passée l’existence d’un réseau collégial à deux vitesses; une vitesse, lente, pour le collégial français et une autre, le turbo, pour le collégial anglais. On s’en doutait bien, mais cette révélation avait néanmoins semé l’étonnement et la désolation.

Cette étude de la CSQ en rajoute une couche et révèle crûment que la segmentation (on pourrait aussi dire la ségrégation socio-économique) au secondaire est profonde et dramatique; le décalage des taux d’accès au cégep en fonction du type d’école (privée ou non) et de l’inscription dans des programmes particuliers payants ou non est immense. L’école à trois vitesses au secondaire mène au collégial à deux vitesses (car ce sont les étudiants du privé et des programmes particuliers du public, donc les étudiants provenant de milieux aisés, qui s’inscrivent en surnombre dans les cégeps anglais). Le collégial anglais mène ensuite à l’université en anglais, un autre réseau réservé à l’élite socio-économique.

Au Québec, tout le réseau scolaire, du primaire à l’université, est structuré de façon inégalitaire. Le revenu des parents conditionne l’accès aux bonnes écoles. A contrario, les enfants issus de milieux pauvres sont cantonnés au public régulier, qui est devenu avec le temps une véritable voie de garage. Au public régulier, à cause des coupures massives en éducation dans les vingt dernières années, les enfants à besoins particuliers ne peuvent, malgré le dévouement du personnel débordé, obtenir de services et d’aide de façon conséquente. Si votre enfant a des besoins particuliers et que vous n’avez pas les moyens de payer 100$/heure pour les services d’une orthophoniste, tant pis pour votre enfant! Il sera vraisemblablement un futur décrocheur.

Pas étonnant que « de plus en plus de Québécois soient coincés dans l’ascenseur social » comme le titrait Le Devoir récemment. L’article rappelait que « la probabilité qu’un enfant accède à un meilleur niveau de vie que celui de ses parents a diminué ». On ne devrait pas s’étonner de cela : tout notre système scolaire, le système le plus « inéquitable au Canada », selon le Conseil supérieur de l’éducation, est en réalité un système de reproduction des inégalités socio-économiques. Et cela empire année après année. Les élites qui profitent du système-et qui sont souvent les élites politiques- ne voient aucun intérêt à changer ce système qui les avantage. Voilà la véritable raison pourquoi le débat sur le financement de l’école privée et le débat sur la loi 101 au collégial ont toujours tourné court.

Peu après la sortie du Palmarès des cégeps, la ministre de l’enseignement supérieur Danielle McCann annonçait vouloir faire augmenter la diplomation au collégial affirmant que « tout était sur la table ». Du même souffle, elle disait que « des changements à la formation générale ne sont pas exclus », ce qui est généralement un code pour dire que l’on va baisser les exigences en formation générale pour faire monter le taux de diplomation. Une très mauvaise idée.

Les maux du collégial originent de deux sources : 1) la sélection des meilleurs par les cégeps anglais et 2) la profonde inégalité des chances au primaire et au secondaire. Une stratégie de « gestion des méfaits » qui ignore la structuration socio-économique à l’origine du problème va donner exactement les mêmes résultats qu’elle donne depuis vingt ans, c’est-à-dire rien. A moins bien, sûr, de niveler par le bas et de simplement accorder le diplôme à plus de monde! A noter qu’un nivellement par le bas va probablement amplifier la fuite vers le privé des étudiants provenant des milieux privilégiés.

Pour régler les maux du système d’éducation, il faudra s’attaquer à la ségrégation socio-économique de tout le système scolaire et offrir à chaque enfant une véritable égalité des chances. Cela ne peut se faire sans mieux financer l’éducation au primaire et au secondaire et sans, aussi, remettre en question le financement public de l’école privée et le financement public du collégial anglophone. Sans réforme en profondeur, les inégalités vont continuer à s’accroitre; les récents événements aux États-Unis nous ont clairement montré ce qui nous attend si nous laissons les choses aller. Est-ce là que nous voulons aller collectivement?

Cégeps anglais : Quand La Presse+ désinforme sciemment

Dans un texte du 12 février 2021, intitulé « En anglais pour le cégep, mais pas pour la vie », le journaliste Antoine Trussart de La Presse+ nous trace un portrait de quelques jeunes francophones qui ont fréquenté le cégep anglais sans que cela ne leur fasse « rejeter leur identité de Québécois francophone ». Au contraire, la fréquentation du cégep anglais leur aurait ouvert des portes et permis de « naviguer entre les deux langues au gré des occasions d’études et d’emploi ». Le cégep anglais ? C’était « win-win », comme on dit.

Il n’y aurait ainsi pas lieu de s’inquiéter de la fréquentation grandissante des cégeps anglais par les francophones (qui sont rendus au quart des effectifs), et même, s’y opposer reviendrait à les priver d’occasions de développement personnel. L’article va même plus loin, en citant une docteure en éducation qui affirme que : « À la rencontre de l’autre, ça permet de confirmer son identité. L’étudiant peut se dire : je suis Québécois francophone, mais maintenant je maîtrise une autre langue. » On peut comprendre que le cégep anglais permettrait donc non seulement de « rencontrer l’autre » (notons cependant que les allophones, les « autres », sont bien plus présents dans les écoles françaises que dans les écoles anglaises), mais de carrément solidifier l’identité et la langue française au Québec. Le cégep anglais aurait donc de nombreuses vertus et serait un facteur d’épanouissement personnel et de renforcement du fait français au Québec !

À la lecture de ce texte, on croit rêver.

Je me suis, moi aussi, laissé bercer par sa douce musique rassurante; ainsi, s’inquiéter de l’effritement de la fréquentation du collégial français, c’est s’inquiéter de maux imaginaires, un peu comme l’hypocondriaque qui trouve toujours une nouvelle raison de penser que sa vie est menacée.

Je me suis pourtant réveillé en sursaut à l’affirmation qu’ « il n’y a pas de recherches qui ont montré que la fréquentation d’un cégep anglophone mène à l’anglicisation ». Cette affirmation, complètement erronée, a déchiré le voile de l’illusion: le portrait de la situation que nous trace cet article relève des songes.

L’essentiel de l’article repose sur une compilation du parcours de 37 francophones ayant étudié au cégep anglais effectuée pour une thèse de doctorat. À partir du cas particulier de 37 personnes, on dresse le portrait des quelque 8 600 francophones qui fréquentent le collégial anglais. Ces 37 personnes représentent 0,4 % des francophones. Cet échantillonnage –  non aléatoire – n’a aucune puissance statistique. L’article a au moins le mérite de l’avouer franchement : « Les anciens cégépiens interviewés par La Presse+ ne constituent pas un échantillon représentatif. » Quelle est l’utilité de nous présenter ces cas particuliers si ce n’est que pour nous berner en nous suggérant qu’ils permettent malgré tout de tirer des conclusions générales ?

Une étude majeure, « Enquête sur les comportements linguistiques des étudiants au collégial », réalisée pour le compte de la CSQ par l’IRFA en 2010, non citée dans l’article, avait interrogé 3 274 étudiants inscrits au cégep dans la région de Montréal. L’échantillonnage de cette étude est quatorze fois supérieur à celui rapporté dans l’article et il était, de plus, aléatoire, ce qui permet de tirer des conclusions statistiquement valables, donc généralisables.

Les résultats démontraient hors de tout doute que la fréquentation des cégeps anglais était étroitement corrélée à l’anglicisation de la langue d’usage publique, de la langue utilisée avec les amis, de la langue de travail et de la langue de consommation culturelle. L’effet est imposant pour les allophones (par exemple, seuls 4,4 % des allophones inscrits au cégep anglais utilisaient principalement le français à la maison comparativement à 35,1 % des allophones inscrits au cégep français) et absolument non négligeable pour les francophones (72,9 % des francophones inscrits au cégep anglais utilisaient principalement le français à la maison comparativement à 99 % de ceux inscrits au cégep français).

Pourquoi avoir omis du portrait présenté les jeunes allophones qui représentent pourtant, à 40 %, le groupe dominant au collégial anglais, devant les jeunes anglophones et francophones, qui ne représentent plus que 35% et 25%, respectivement, des effectifs ?

Une autre étude réalisée par l’OQLF en 2008 avait conclu que langue de travail et langue des études étaient étroitement liées : « La langue des études pertinentes pour leur métier ou profession sont liées à la langue qui sera principalement utilisée au travail » (Virginie Moffet, Nicolas Béland et Robert Delisle, « Langue de travail dans les grandes entreprises du Québec. Quelle place pour le français? », OQLF, 2008, p.96).

Dans mon livre, Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal 2020), je démontre que 90 % des finissants des cégeps anglais de Montréal choisissent de poursuivre leurs études universitaires en anglais. Aux deux années de cégep en anglais au préuniversitaire, il faut donc rajouter trois ou quatre années pour le baccalauréat et, éventuellement, pour ceux qui continuent aux études graduées, deux années pour la maîtrise et environ quatre années au doctorat. En bout de course, cela fait de cinq, six, huit ou douze années de scolarité en anglais. Pour la plupart, l’équivalent, en temps, du temps passé au secondaire en français (et pour d’autres beaucoup plus).

Il est erroné de penser que la fréquentation du cégep anglais constitue, pour l’immense majorité des étudiants, un court stage d’immersion linguistique temporaire. C’est plutôt une immersion de longue durée et, pour la presque totalité des étudiants, une sortie permanente hors du réseau postsecondaire français. Qui mène aussi, très souvent, à choisir de travailler en anglais au Québec.

Il y a un lien clair et indéniable entre la fréquentation du collégial anglais et l’anglicisation. Pour les allophones et les francophones. L’article nous trompe en maquillant quelques exceptions en norme. Toute discussion honnête sur le sujet devrait partir de la réalité et non des songes de quelques-uns.

100 millions pour Dawson College! Entretien avec Frédéric Lacroix

L’agrandissement du cégep Dawson coûtera finalement 100 millions de dollars. Comment interpréter cette décision de financement encore plus massivement qu’on ne le croyait ce cégep anglophone, qui confirme son statut de plus gros cégep au Québec? J’en ai parlé avec le chercheur indépendant Frédéric Lacroix.

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Mathieu Bock-Côté: Radio-Canada nous apprenait il y a quelques jours que l’agrandissement du Collège Dawson coûtera finalement 100 millions de dollars. Que vous inspire cette nouvelle?

Frédéric Lacroix: Un reportage-choc de Radio-Canada nous révélait le 28 janvier dernier que Dawson College, cégep dont l’agrandissement a été priorisé par la CAQ dans le cadre de la loi 66 adoptée en décembre dernier, était en train de planifier une expansion majeure; alors que le coût était censé être chiffré à 50 millions de dollars, nous apprenons que l’agrandissement coûtera plutôt «plus de 100 millions de dollars». Une somme très importante donc.https://189e45b74ae75551a7c5ea1e1ffd5b9d.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Qu’une telle somme soit investie pour agrandir ce qui constitue déjà le plus gros cégep au Québec, alors que les besoins sont criants ailleurs, dépasse l’entendement. Manifestement, Dawson constitue, aux yeux du gouvernement du Québec, le joyau du réseau collégial québécois.

On apprend aussi dans le même reportage que la direction de Dawson travaille avec le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) pour faire augmenter son «devis», c’est-à-dire faire augmenter les effectifs étudiants autorisés. Ce devis devrait passer de 7075 étudiants temps plein (excluant la formation continue) à 7800 étudiants temps plein. La direction de Dawson évoquait même la possibilité de se rendre à 8580 étudiants, en profitant d’un mécanisme d’exception qui permet d’excéder le devis de 10% sans pénalités financières. En évoquant cette augmentation d’effectifs ouvertement, la nouvelle directrice de Dawson s’est mis les pieds dans les plats et nous a confirmé ce que plusieurs soupçonnaient, malgré le déni de l’ancien directeur («Dawson rectifie le tir. Il n’y aura pas de hausse du nombre d’étudiants», JdeM, 12 juin 2020); le but réel de l’agrandissement est d’augmenter la clientèle. Au détriment des cégeps francophones qui subissent une érosion de leurs effectifs à Montréal.

Au cours d’une entrevue plus tard dans la même journée, la ministre Danielle McCann a tenté de remettre le couvercle sur la marmite en affirmant qu’il n’y aurait pas d’augmentation de devis pour Dawson, malgré l’agrandissement prévu.

S’il n’y a pas d’augmentation d’effectifs, pourquoi payer pour un agrandissement? La direction de Dawson affirme être «tassée» et manquer d’espace depuis longtemps. Mais du même souffle, on apprend que Dawson accueille environ 7900 étudiants temps plein et plus depuis de nombreuses années (8285 étudiants temps plein et temps partiel en 2018). Peut-être que l’espace ne manquerait pas si Dawson respectait son devis actuel? Il tombe sous le sens qu’il n’y aurait nul besoin de procéder à un agrandissement de 100 millions de dollars pour accueillir 725 étudiants de plus si Dawson respectait son devis et accueillait 7075 étudiants au lieu de 7900 (soit 825 étudiants de moins!).

Il y a de nombreuses places d’études inoccupées dans les cégeps français, institutions qui subissent à Montréal, depuis des années, une érosion de leur clientèle au profit des cégeps anglophones. On pourrait donc accueillir ces 725 étudiants dans le réseau français et ce, à coût supplémentaire nul. Pris globalement, cet agrandissement de Dawson n’est donc absolument pas nécessaire. Au fond, ce que le gouvernement du Québec souhaite, c’est d’éviter à 725 élèves de devoir se scolariser en français au collégial. Pour cela, il est prêt à débourser de l’argent. Beaucoup d’argent.

Mathieu Bock-Côté: Quelles sont les conséquences concrètes de ces investissements pour la qualité de la formation collégiale?

Frédéric Lacroix: Dawson dépasse son devis de plus de 10% depuis 2011 (12% en 2011, 13% en 2012, etc.). Or, la règle du MEES spécifie que le dépassement peut être de «10% sous certaines conditions». Dawson enfreint donc cette règle du MEES depuis une décennie. Sans, semble-t-il, que le MEES n’intervienne. À la noblesse, ses privilèges?

Le bâtiment de six étages prévu dans le projet d’agrandissement doit regrouper des techniques dans le domaine de la santé et accueillir de nouveaux programmes en santé, comme par exemple, «Medical Ultrasound Technology». Dawson veut mettre sur pied l’équivalent du Michener Institute de Toronto, un centre de formation ultramoderne en santé. Les étudiants de Dawson auront accès à des conditions d’études, des programmes, des technologies, sans équivalents ailleurs au Québec. On ne trouve ou ne trouvera nul rival à ce futur centre dans le réseau collégial de langue française au Québec.

Les conditions offertes à un étudiant qui choisit de se scolariser en anglais au collégial seront supérieures aux conditions offertes à ceux qui se scolarisent en français. Le gouvernement voudrait lancer le message que le français est déclassé à Montréal, qu’un diplôme collégial en français est un diplôme de second rang, qu’il n’agirait pas autrement. Cela est tout de même ahurissant.

Ces programmes techniques, donnés en anglais, préparent les étudiants à travailler en anglais à Montréal. Or, le français comme langue de travail recule à Montréal. Cela est plus qu’une malheureuse coïncidence; le gouvernement du Québec lui-même finance massivement le recul du français au Québec.https://189e45b74ae75551a7c5ea1e1ffd5b9d.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Dans le dossier de l’agrandissement de Dawson, on assiste à un festival d’incohérences. Le MEES n’a manifestement aucune vision claire du développement du réseau collégial pris dans son ensemble et de l’arrimage à faire entre le développement de ce réseau et la vitalité du français au Québec et à Montréal. Et pour ajouter l’insulte à l’injure, la direction de Dawson nous a menti sur les fins visées par l’agrandissement.

Ce projet de Dawson est une sérieuse épine au pied du gouvernement de François Legault qui, d’un côté, aime se poser en défenseur du français et qui, de l’autre, travaille à miner le statut du français dans la métropole de par ses investissements gargantuesques dans le postsecondaire anglophone (rappelons le projet de faire don du Royal Victoria à McGill, un projet qui ira sûrement chercher dans le milliard de dollars). Qu’est-ce qui pousse François Legault à aller de l’avant avec des projets conçus par le PLQ de Philippe Couillard pour favoriser sa base électorale? Pourquoi la CAQ choisit-elle de prolonger l’ère libérale, du moins en ce qui a trait à la façon de concevoir et de financer le postsecondaire? Mystère.

En entrevue pour la dernière des Francs-tireurs avec Benoit Dutrizac en décembre dernière, François Legault a affirmé que pour ce qui était de la fréquentation du collégial anglophone par les francophones et les allophones, «ça commençait à exagérer». À l’heure où la moitié des places au préuniversitaire à Montréal sont maintenant dans les cégeps anglais et où les étudiants terminant un DEC s’inscrivent ensuite à 90% à McGill et à Concordia, c’est le moins qu’on puisse dire.https://189e45b74ae75551a7c5ea1e1ffd5b9d.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Dans une chronique surréaliste au 98,5 FM, l’ex-vice première ministre du Québec Nathalie Normandeau a affirmé le 29 janvier qu’il n’y avait aucun lien à faire entre la fréquentation grandissante des cégeps anglais et le recul du français à Montréal. Rappelons qu’une très importante étude réalisée par l’IRFA en 2010 avait prouvé noir sur blanc que les cégeps anglais étaient des foyers d’anglicisation pour les francophones et les allophones. Sans doute Mme Normandeau n’a-t-elle jamais eu le temps de la lire et de se mettre à jour sur ce sujet, ce qui ne semble nullement l’empêcher de nous dispenser ses «opinions».

Mais il faut inverser, toujours inverser; si la fréquentation du cégep anglais n’a pas d’incidence sur le français, alors l’inverse est aussi vrai. En suivant cette logique, on peut affirmer que l’abolition des cégeps anglais et la fréquentation du collégial français par les anglophones n’aurait pas non plus d’incidence sur l’anglais à Montréal. Mme Normandeau, vous êtes d’accord? Logiquement vous n’avez pas le choix de l’être.

Mathieu Bock-Côté: Ce discours n’est-il pas en complète rupture avec la réalité?

Frédéric Lacroix: Il faut comprendre que ce discours complètement décalé de la réalité est celui qui est servi aux francophones. En anglais, l’on dit autre chose. La journée d’avant, par exemple, The Gazette livrait en éditorial un vibrant plaidoyer sur l’importance des institutions d’enseignement anglophones, insistant sur l’importance vitale des institutions d’enseignement de la maternelle à l’université «A strong English-language education system, from kindergarten to university, is essential to the vitality of Quebec’s English-speaking community». The Gazette écrivait aussi que ces institutions fournissent des emplois en anglais aux anglophones et aident à préserver l’identité de la communauté. Ce dont The Gazette fait état ici, c’est de la «complétude institutionnelle» nécessaire à la préservation de l’identité linguistique d’un groupe. Il s’agit là du même prisme d’analyse que j’ai utilisé dans mon livrePourquoi la loi 101 est un échec. Je constate avec satisfaction que The Gazette est d’accord à 100% avec moi sur l’importance vitale de la complétude institutionnelle pour une communauté linguistique. Encore un pas et The Gazette admettra, comme je l’ai démontré dans mon livre, que le réseau collégial et universitaire, de même que le réseau de la santé anglophone, est dimensionné environ au triple du poids démographique de la communauté anglophone. Ce sont les francophones qui, au Québec, sont privés en partie du réseau institutionnel «de la maternelle à l’université» nécessaire à leur vitalité, ce qui force des dizaines de milliers de francophones et d’anglophones à travailler en anglais à Montréal.

Mathieu Bock-Côté: Quelles solutions sont actuellement envisagées par le gouvernement pour contrer cette tendance?

Frédéric Lacroix: Mais tout en convenant que «ça exagérait», François Legault a aussi écarté brutalement, suite à la conférence de presse de son ministre responsable de la Charte de la langue française tenue en novembre dernier, Simon Jolin-Barrette, l’extension des clauses scolaires de la charte au niveau collégial, soit la fameuse «loi 101 au collégial». M. Legault ne veut pas cesser de financer, avec les fonds publics, le choix que font une grande proportion d’allophones et aussi beaucoup de francophones de s’angliciser ou de s’assimiler à la communauté anglophone à partir du collégial. Fort bien. Quelles autres solutions reste-t-il? Il reste deux mesures potentielles: 1) des mesures incitatives et 2) une forme de contingentement des places au collégial anglais. Examinons-les (on trouve un examen plus complet de ces mesures ici).

Les mesures incitatives

Ce qui conduit les étudiants à s’inscrire massivement au cégep anglais, c’est la «dynamique linguistique», c’est la plus grande valeur accordée au diplôme collégial anglophone au Québec comparativement au diplôme francophone. C’est le statut supérieur de l’anglais relativement au français au Québec qui est en train d’éroder l’attractivité des cégeps français. Et l’attractivité supérieure des cégeps anglais est financée et soutenue par le gouvernement du Québec lui-même (et aussi par Ottawa), comme le démontre éloquemment le projet d’expansion de Dawson. Ainsi, la seule mesure incitative susceptible de fonctionner serait de carrément payer les étudiants pour qu’ils choisissent de se scolariser en français au collégial, ce qui serait humiliant et ne contribuerait nullement à rehausser le prestige du français.

Les mesures incitatives sont vouées à l’échec. Camille Laurin écrivait déjà en 1977 «Les francophones, comme leur langue, sont dominés et menacés dans leur existence; les correctifs qui reposent uniquement sur la bonne foi, la bonne volonté sont impuissants à enrayer le danger» (p.21, Pourquoi la loi 101 est un échec). Ceci est encore vrai aujourd’hui.

Le contingentement

Le gouvernement pourrait aussi décider de limiter le nombre de places offertes dans les cégeps anglais avec une forme de contingentement (via une application stricte des devis par exemple). Cette idée semble à première vue être une solution «pragmatique» comme les aime François Legault. Mais le diable se cache dans les détails. Loin d’être une solution simple, le contingentement pourrait se révéler un cauchemar de relations publiques pour la CAQ, un peu comme les fameux «tests linguistiques» pour avoir accès à l’école anglaise de la loi 22 (l’ancêtre de la loi 101). Rappelons que ces «tests linguistiques» censés réserver l’école anglaise aux enfants ayant déjà une connaissance de l’anglais s’étaient révélés être une fausse bonne idée et avaient mené à la division des fratries, à la tricherie et à la falsification des résultats pour essayer d’obtenir une place. Pourquoi? Parce que la scolarisation en anglais avait un prestige supérieur à la scolarisation en français; ceux qui réussissaient à obtenir une place en anglais étaient avantagés. La seule solution équitable était d’imposer à tout le monde (sauf aux anglophones) le même «handicap», soit la scolarisation en français. On en est donc venu à formuler les clauses scolaires de la charte en 1977, une solution basée sur la fréquentation scolaire des parents, donc, en gros, l’appartenance à une «communauté anglophone» ou non. Ce fut une solution équitable qui préservait du même coup les droits des anglophones. Au collégial, nous sommes face à la même situation: celle qui prévalait au primaire et au secondaire avant la Charte de la langue française de 1977. La solution proposée par le gouvernement du Québec pour éviter l’effondrement du réseau collégial francophone à Montréal doit être du même type que celle retenue pour le primaire et le secondaire, c’est-à-dire équitable et transparente.

Mathieu Bock-Côté: Dawson ne devient-il pas, à travers tout cela, le cégep d’une élite qui se désaffilie du Québec français, ou marque son refus d’y lier son destin?

Frédéric Lacroix: Rappelons que le problème au collégial est de deux ordres: il est à la fois quantitatif et qualitatif. La fréquentation des cégeps français est en baisse (absolue et relative) et la qualité des étudiants qui s’inscrivent au collégial français est aussi en baisse. L’énorme volume de demandes d’admission dans les cégeps anglais (Dawson reçoit 11 500 demandes d’admission par année par exemple et refuse environ 6000 étudiants) fait en sorte que les cégeps anglais sélectionnent seulement les meilleurs étudiants, ceux qui ont la meilleure moyenne générale au secondaire. En sciences de la nature, par exemple, il faut avoir 85% et plus au secondaire pour pouvoir entrer à Dawson. Le collégial anglais est donc un réseau réservé à l’élite académique. Cette élite académique est majoritairement issue des écoles privées de Montréal et des écoles à programmes particuliers, donc les étudiants qui s’inscrivent au collégial anglais proviennent majoritairement de milieux socioéconomiquement favorisés (note: cela explique pourquoi une partie de notre élite n’appuie pas la loi 101 au cégep; ce sont les enfants de cette élite qui bénéficient du système inéquitable actuel au détriment des plus pauvres). Régler le problème quantitatif avec un contingentement ne réglera en rien le problème qualitatif; au contraire, il va l’exacerber. La sélection pour entrer à Dawson sera encore plus drastique; les cégeps anglais seront réservés à une «super élite»; le diplôme anglophone au collégial va gagner encore plus en valeur; on se bousculera encore plus pour y entrer. Le contingentement revient à sélectionner les élèves sur une base inéquitable, soit la moyenne générale au secondaire qui, en définitive, est étroitement corrélée au milieu socio-économique d’où provient l’élève. Pour le dire plus brutalement, le contingentement se fera, grosso modo, selon le revenu des parents. Il s’agit donc d’une mesure inéquitable. Il est prévisible qu’elle n’aura pas un large appui populaire.

De plus, pour avoir un impact sur la vitalité du français à Montréal, le contingentement devrait être très sévère. De simplement geler les places au niveau actuel signifierait que l’on concède au collégial anglais la moitié des places au préuniversitaire sur l’île de Montréal. Cela signifie que le français va continuer à reculer à grande vitesse dans toute la région de Montréal. Cette forme de contingentement serait donc inutile en plus d’être inéquitable et politiquement coûteuse. Pour être effectif et donner vraiment de l’oxygène au Québec français, un contingentement devrait viser à couper au moins de moitié les places dans les cégeps anglais (les anglophones représentent seulement 35% des élèves au collégial anglais). Un contingentement aussi fort pousserait sérieusement à la hausse la valeur du diplôme anglais, tel que discuté plus haut.

De plus, il faut se demander si nous considérons que les anglophones ont le droit de s’inscrire au collégial anglais. Actuellement, ce droit n’existe pas. Il y a des indications à l’effet que certains anglophones qui ont des moyennes académiques plus faibles au secondaire sont refusés dans le réseau anglais, car ils n’arrivent pas à compétitionner avec des francophones et allophones plus forts. Un contingentement sévère voudrait donc dire que de nombreux anglophones seraient forcés de s’inscrire dans des cégeps français suite à un refus par les cégeps anglais. Toute forme de contingentement devra donc incorporer des clauses pour prioriser les «ayants droit».

Politiquement, un contingentement qui vise réellement à rehausser la vitalité du français à Montréal sera donc une mesure inéquitable et aura un faible appui populaire. C’est une fausse bonne idée et une solution qui manque de pragmatisme et d’équité.

Pour régler la question de la langue au cégep, il n’existe qu’une seule solution. Nous la connaissons tous.

LOI 101 : DES OBJECTIFS LOIN D’ÊTRE ATTEINTS

En réponse au texte de Mario Polèse et Pierre Fortin, « Réforme de la loi 101 : si seulement il y avait des solutions faciles », publié le 11 janvier.

Frédéric Lacroix, La Presse, 14 janvier 2020

Je suis l’auteur d’un essai (Pourquoi la loi 101 est un échec) sur la question linguistique paru chez Boréal en octobre 2020. Un essai dont la lecture a été recommandée, à ma grande joie, par de nombreux journalistes et chroniqueurs bien connus (Louis Cornellier, Robert Dutrisac et Michel David du Devoir, Joseph Facal, Mathieu Bock-Côté et Antoine Robitaille du Journal de Montréal).

Or, dans un curieux texte publié par La Presse le 11 janvier (« Réforme de la loi 101 : si seulement il y avait des solutions faciles »), Mario Polèse et Pierre Fortin, sans mentionner mon nom, énoncent que « prétendre que la loi 101 est un échec est une absurdité, dans la même lignée que les énoncés de Donald Trump ». Vraiment ?

Il est difficile de ne pas voir dans cette affirmation, qui reprend le titre de mon essai, une attaque gratuite et, disons-le, tout à fait grotesque envers moi. MM. Polèse et Fortin, qui s’intéressent à la question linguistique, ne pouvaient pas ignorer l’existence de mon livre ; ils ont choisi de trumpiser non seulement le discours qu’il défend, mais moi-même, ce qui est une façon de me disqualifier moralement, de me diaboliser, de tenter de m’exclure du débat public.

Ce bas procédé est tout à fait indigne de deux professeurs « émérites ».

Du reste, il est évident que les deux professeurs n’ont pas lu cet essai, qu’ils diabolisent avec autant de légèreté. Ainsi, leur texte ne contient-il aucune réfutation de fonds contre les idées avancées dans mon essai.

S’ils l’avaient lu, ils sauraient que l’affirmation que « la loi 101 est un échec » n’est aucunement lancée à la légère. On peut juger que la loi 101 est un échec en mesurant l’atteinte des objectifs que visait le législateur, objectifs qui sont explicités dans le Livre blanc déposé par Camille Laurin en 1977.

Les objectifs majeurs étaient :

1) d’arrêter l’érosion annoncée du poids démographique des francophones au Québec ;

2) d’inciter une nette majorité des immigrants allophones à s’intégrer au groupe francophone ;

3) d’améliorer le statut socio-économique du français de façon à déloger l’anglais comme « langue des affaires » au Québec.

La loi 101 est venue, c’est vrai, améliorer le solde des substitutions linguistiques que les immigrants effectuent vers le français (de 10 à 55 %) et a aussi amélioré le statut socio-économique du français.

Ces améliorations, cependant, sont de trop faible ampleur pour empêcher la minorisation des francophones au Québec (le poids des francophones a ainsi chuté de 3,4 % de 2001 à 2016, ce qui est la plus importante chute jamais mesurée).

Pour simplement assurer la stabilité du groupe francophone, il faudrait que les substitutions linguistiques des immigrants allophones soient dirigées à 90 % vers le français. Nous sommes très, très loin du compte ; la chute du poids des francophones va continuer pour tout l’avenir prévisible.

Statistique Canada, un organisme fédéral que l’on ne peut probablement pas accuser de « trumpisme », prévoit que le poids démographique des francophones sera autour de 69 % au Québec en 2036. A contrario, le poids démographique des anglophones sera en augmentation. La loi 101 n’atteint aucunement son premier objectif.

Enfin, il est important de préciser que la loi 101 qui est en échec est celle qui a été façonnée par les tribunaux fédéraux, dont les jugements, un après l’autre, sont venus démolir des pans entiers, et très importants, de la loi 101 originale déposée par Camille Laurin.

Ainsi, la loi 101 actuelle a peu à voir avec celle adoptée par l’Assemblée nationale le 26 août 1977. On peut donc penser que cet échec de la loi 101 est consubstantiel à la vision individualiste des droits linguistiques qui a été imposée par les tribunaux canadiens, vision qui est l’antithèse des idées portées par la loi 101 originale, qui était largement basée sur les droits collectifs.

LE CÉGEP EN FRANÇAIS, SVP, MONSIEUR LEGAULT

Christian Dufour, La Presse, 13 janvier 2020

Si la COVID-19 passera, il n’en va pas de même pour la vulnérabilité du français au Québec. Au vu de glissements en ce qui a trait à la langue de travail, des commerces et de l’interaction avec les institutions publiques, plusieurs en appellent à une réaction vigoureuse des autorités.

On sent une conjoncture favorable, alors que le dossier est piloté par deux jeunes ministres dynamiques, Simon Jolin-Barrette à Québec et Mélanie Joly à Ottawa, qui doivent composer avec le bon vieux défaitisme québécois, le déclin du français semblant impossible à contrer pour certains.

Trois thèmes apparaissent structurants dans ce dossier.

CLAIRE PRÉDOMINANCE DU FRANÇAIS

Le premier est crucial si l’on regarde non pas du côté du passé du Québec, mais bien de son avenir, même s’il peut sembler faiblard à première vue.

Il s’agit de l’importance que, pour la première fois dans une loi, soit affirmée la claire prédominance du français au Québec sans exclusion d’un anglais dont la présence n’est pas obligatoire, le qualificatif « claire » étant ici important.

En effet, qu’on le veuille ou non, l’anglais est présent dans notre société et il le restera, émergeant de multiples façons. L’expérience démontre que la meilleure façon de le contrôler n’est pas de le nier, mais de lui accorder une importance moindre qu’au français.

Faute de cela, parallèlement aux grandes déclarations sur le français seule langue officielle, on sombrera dans les faits dans un bilinguisme où les deux langues seront placées – au mieux – sur un pied d’égalité, le français étant de moins en moins la langue commune des Québécois.

Malgré sa quasi-absence du discours public, il est révélateur que la claire prédominance du français soit déjà appliquée sans problème par de très nombreuses entreprises, la légitimité pour le Québec de l’imposer ayant été reconnue par la Cour suprême en matière d’affichage.

Cette norme devrait être régulièrement martelée par les représentants de l’État québécois, de façon à devenir une évidence pour tous, son application n’ayant pas à être détaillée sauf exception.

REJET DU MULTICULTURALISME

Le Québec devrait profiter également de la révision de sa politique linguistique pour affirmer sans ambages son rejet du multiculturalisme sans limites à la canadienne.

Une raison en est que ce dernier place de plus en plus la majorité francophone sur la défensive en matière linguistique, nouvelle façon de la remettre à sa place. C’est ainsi que certains ont trouvé déplacé, tenant compte de l’importance supposément plus grande du Black Lives Matter, que des Québécois soient choqués par l’absence de français lors des grandes manifestations à Montréal contre le racisme.

Il faut affirmer dans une loi l’existence au Canada d’une société distincte québécoise caractérisée par une majorité francophone vers laquelle les nouveaux arrivants convergent sans abandonner leur culture d’origine.

La claire prédominance du français inhérente à cette société distincte aidera à ce que notre langue passe avant certaines pratiques associées au multiculturalisme à la canadienne. Attendons-nous sans cela à être de plus en plus confrontés au rabaissement du français sous prétexte d’ouverture à la diversité.

CÉGEPS

Ce fut en rétrospective une erreur de ne pas assujettir à la loi 101 ces institutions publiques d’enseignement que sont les cégeps, dont les étudiants sont à un âge décisif pour leur intégration à la vie adulte.

Cette erreur apparaissait tolérable aussi longtemps qu’une majorité des jeunes francophones et allophones choisissaient de poursuivre leurs études collégiales en français. Les derniers chiffres montrent un glissement net en ce domaine, la clientèle des cégeps anglophones étant désormais en majorité non anglophone, 20 % francophone et 38 % allophone (Le Devoir, 21 mars 2020).

C’est le temps ou jamais de réagir en appliquant la loi 101 au niveau collégial. Le ministre Simon Jolin-Barrette est en face de la dernière occasion de corriger une erreur historique dans un domaine de souveraineté exclusive québécoise.

Le ministre Jolin-Barrette, ou plutôt François Legault, faudrait-il dire, ce dernier ayant repris publiquement son ministre qui avait déclaré que l’application de la loi 101 aux cégeps était envisageable.

Réticent de façon compréhensible à toucher à une liberté existante, le premier ministre semble adhérer à une vision qui ne tient plus la route en cette ère d’internet dominée par l’anglais, où le libre choix au niveau collégial permettrait aux francophones d’apprendre l’anglais.

La réalité est que le Québec finance de plus en plus à grande échelle, de façon masochiste, le choix d’une grande partie des allophones et d’une partie croissante des jeunes francophones de s’intégrer à la communauté anglophone, comme le montre Frédéric Lacroix dans un ouvrage au titre malheureusement repoussoir (Pourquoi la loi 101 est un échec).

Un tel changement serait sans doute controversé, mais ce serait surtout le signe que la révision de la politique linguistique n’est pas que cosmétique, le Québec restant capable de s’attaquer à ce qui est véritablement déterminant pour l’avenir du français.

Ottawa verse des millions pour des programmes d’enseignement en anglais au Québec

Le gouvernement fédéral a versé 2,4 millions de dollars pour l’agrandissement en 2015 du Cégep Champlain St. Lawrence, un établissement anglophone de Québec fréquenté à plus de 80 % par des élèves francophones. Ottawa a aussi investi des centaines de milliers de dollars dans le développement de cours à distance en anglais par le Collège de Rosemont, un cégep francophone de Montréal.

Selon ce que Le Devoir a appris, le gouvernement canadien a participé au financement d’une série d’autres programmes bilingues ou en anglais dans des établissements francophones du Québec. Ces investissements fédéraux sont rendus possibles par une entente Canada-Québec établie depuis 50 ans, qui permet au gouvernement fédéral de soutenir l’enseignement dans la « langue de la minorité » et l’enseignement des langues secondes.

Le Mouvement Québec français (MQF) a obtenu, grâce à la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics, le détail des investissements fédéraux au Québec depuis une décennie en vertu de cette entente Canada-Québec. Le MQF dénonce ces contributions fédérales à « l’anglicisation » du Québec, faites néanmoins en fonction des priorités établies par le ministère de l’Enseignement supérieur du Québec.

« Le gouvernement Legault, qui se dit nationaliste, doit intervenir pour limiter la croissance de l’enseignement postsecondaire en anglais, entre autres avec l’appui d’Ottawa », dit Maxime Laporte, président du MQF.

Le ministère du Patrimoine canadien rappelle que, loin d’empiéter sur les compétences du Québec en matière d’éducation, il finance des projets déterminés par le gouvernement québécois. En vertu de l’Entente Canada-Québec relative à l’enseignement dans la langue de la minorité et à l’enseignement des langues secondes, ces projets appuyés par Ottawa sont financés à parts égales par Québec.

« L’éducation relève de la compétence des provinces et des territoires et il revient au Québec de planifier, de déterminer les objectifs, de définir les contenus et de fixer les priorités », indique Donald Savoie, porte-parole du Patrimoine canadien.

Ottawa investit cette année au Québec 42 millions de dollars pour l’enseignement de l’anglais « langue de la minorité » et 18,4 millions pour l’enseignement de l’anglais langue seconde. Le gouvernement fédéral consacreaussi 4,4 millions à l’enseignement du français à des anglophones ou à des allophones du Québec.

Les francophones visés

Le financement des établissements anglophones représente un sujet hautement controversé, notamment depuis que le gouvernement Legault a accéléré le projet d’agrandissement du Collège Dawson (50 millions de dollars) et de l’Université McGill (700 millions).

Le gouvernement libéral de Philippe Couillard avait approuvé en 2015 l’agrandissement d’un autre collège anglophone, le Cégep Champlain St. Lawrence, à Québec, dont la vaste majorité des étudiants est de langue française. Ottawa a payé la moitié de la facture de 5 millions pour les travaux, en vertu de l’entente Canada-Québec sur l’enseignement de la langue de la minorité.

Plus de 86 % des étudiants du Cégep Champlain St. Lawrence (815 sur 947) avaient le français pour langue maternelle en 2018, selon le chercheur indépendant Frédéric Lacroix. Il a obtenu ces chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur. À peine 94 élèves de ce collège anglophone de Québec étaient de langue maternelle anglaise en 2018. La cinquantaine d’autres étudiants de l’établissement était allophone.

« Il est légitime de soutenir l’enseignement dans la langue des communautés minoritaires, dit Frédéric Lacroix, auteur de l’essai Pourquoi la loi 101 est un échec et chroniqueur à L’aut’journal. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes : en agrandissant le Cégep Champlain St. Lawrence, on ne soutient pas une communauté minoritaire, on contribue à l’anglicisation des francophones. »

Le ministère de l’Enseignement supérieur rappelle que l’agrandissement du Cégep Champlain St. Lawrence « correspondait bien à un besoin identifié par le ministère : le projet visait la résorption […] d’un déficit d’espace de 1000 mètres carrés […] principalement dans les catégories des activités étudiantes et du centre médiatique ».

D’autres programmes en anglais

Les documents obtenus par le Mouvement Québec français révèlent qu’au moins 1,5 million de dollars venus d’Ottawa ont aussi soutenu depuis 10 ans la mise en place de programmes en anglais au Collège de Rosemont, dans le cadre de l’initiative Cégep à distance. Ce cégep francophone de Montréal est chargé par le ministère de l’Enseignement supérieur d’offrir une plateforme de cours à distance (y compris en anglais) pour tout le réseau collégial québécois.

Les cours collégiaux à distance en anglais ont connu une croissance importante dans la dernière décennie : le nombre d’étudiants est passé de 169 à 877 entre les années 2011-2012 et 2019-2020, indique Jean-François Lapierre, responsable des communications de Cégep à distance. Le nombre d’étudiants dans les programmes francophones à distance a baissé durant la même période, passant de 17 149 à 15 442.

Contrairement aux collèges privés, qui offrent des cours en anglais à des étudiants étrangers, Cégep à distance vise les élèves québécois, explique Jean-François Lapierre. L’effectif est formé principalement de cégépiens ou de travailleurs adultes (anglophones ou francophones) qui cherchent à compléter leur formation pour obtenir un diplôme ou pour réussir un cours préalable à des études universitaires.

Les cégeps ont le droit d’offrir des cours dans la langue seconde. Ils doivent cependant « maintenir l’offre de ces cours dans la langue d’enseignement définie par la politique linguistique de l’établissement », précise Bryan Saint-Louis, porte-parole du ministère de l’Enseignement supérieur.

Les documents obtenus par le Mouvement Québec français détaillent l’appui financier d’Ottawa à une série d’autres programmes bilingues ou dans la « langue de la minorité » (l’anglais) mis en place par une dizaine d’établissements francophones. La Fédération des cégeps a aussi reçu l’aide du fédéral pour stimuler la création de programmes en anglais.

PROGRAMMES BILINGUES

L’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec et le Cégep de Limoilou ont créé des programmes bilingues pour former des travailleurs plusà l’aise en anglais.

Le Campus Notre-Dame-de-Foy a créé des programmes en anglais pour répondre aux besoins du marché dans le domaine de la mode et en éducation à l’enfance.

Le Cégep Marie-Victorin a développé un programme à distance en anglais pour les Autochtones, des formations en anglais pour aider les immigrants à obtenir un emploi, ainsi qu’une attestation d’études collégiales en gestion des services de garde en anglais.

Le Cégep de Chicoutimi a mis sur pied un cours en ligne bilingue en technique et outils de gestion de projets.

Le Collège d’Alma a créé des capsules en anglais destinées aux étudiants en soins infirmiers.

Le Collège O’Sullivan de Québec a développé un DEC bilingue en techniques de l’informatique.

L’Institut maritime de Rimouski a mis en place des cours à distance en anglais.

L’Université de Sherbrooke offre un baccalauréat en enseignement professionnel en anglais, une traduction du programme français.