Cégeps anglais : Quand La Presse+ désinforme sciemment

Dans un texte du 12 février 2021, intitulé « En anglais pour le cégep, mais pas pour la vie », le journaliste Antoine Trussart de La Presse+ nous trace un portrait de quelques jeunes francophones qui ont fréquenté le cégep anglais sans que cela ne leur fasse « rejeter leur identité de Québécois francophone ». Au contraire, la fréquentation du cégep anglais leur aurait ouvert des portes et permis de « naviguer entre les deux langues au gré des occasions d’études et d’emploi ». Le cégep anglais ? C’était « win-win », comme on dit.

Il n’y aurait ainsi pas lieu de s’inquiéter de la fréquentation grandissante des cégeps anglais par les francophones (qui sont rendus au quart des effectifs), et même, s’y opposer reviendrait à les priver d’occasions de développement personnel. L’article va même plus loin, en citant une docteure en éducation qui affirme que : « À la rencontre de l’autre, ça permet de confirmer son identité. L’étudiant peut se dire : je suis Québécois francophone, mais maintenant je maîtrise une autre langue. » On peut comprendre que le cégep anglais permettrait donc non seulement de « rencontrer l’autre » (notons cependant que les allophones, les « autres », sont bien plus présents dans les écoles françaises que dans les écoles anglaises), mais de carrément solidifier l’identité et la langue française au Québec. Le cégep anglais aurait donc de nombreuses vertus et serait un facteur d’épanouissement personnel et de renforcement du fait français au Québec !

À la lecture de ce texte, on croit rêver.

Je me suis, moi aussi, laissé bercer par sa douce musique rassurante; ainsi, s’inquiéter de l’effritement de la fréquentation du collégial français, c’est s’inquiéter de maux imaginaires, un peu comme l’hypocondriaque qui trouve toujours une nouvelle raison de penser que sa vie est menacée.

Je me suis pourtant réveillé en sursaut à l’affirmation qu’ « il n’y a pas de recherches qui ont montré que la fréquentation d’un cégep anglophone mène à l’anglicisation ». Cette affirmation, complètement erronée, a déchiré le voile de l’illusion: le portrait de la situation que nous trace cet article relève des songes.

L’essentiel de l’article repose sur une compilation du parcours de 37 francophones ayant étudié au cégep anglais effectuée pour une thèse de doctorat. À partir du cas particulier de 37 personnes, on dresse le portrait des quelque 8 600 francophones qui fréquentent le collégial anglais. Ces 37 personnes représentent 0,4 % des francophones. Cet échantillonnage –  non aléatoire – n’a aucune puissance statistique. L’article a au moins le mérite de l’avouer franchement : « Les anciens cégépiens interviewés par La Presse+ ne constituent pas un échantillon représentatif. » Quelle est l’utilité de nous présenter ces cas particuliers si ce n’est que pour nous berner en nous suggérant qu’ils permettent malgré tout de tirer des conclusions générales ?

Une étude majeure, « Enquête sur les comportements linguistiques des étudiants au collégial », réalisée pour le compte de la CSQ par l’IRFA en 2010, non citée dans l’article, avait interrogé 3 274 étudiants inscrits au cégep dans la région de Montréal. L’échantillonnage de cette étude est quatorze fois supérieur à celui rapporté dans l’article et il était, de plus, aléatoire, ce qui permet de tirer des conclusions statistiquement valables, donc généralisables.

Les résultats démontraient hors de tout doute que la fréquentation des cégeps anglais était étroitement corrélée à l’anglicisation de la langue d’usage publique, de la langue utilisée avec les amis, de la langue de travail et de la langue de consommation culturelle. L’effet est imposant pour les allophones (par exemple, seuls 4,4 % des allophones inscrits au cégep anglais utilisaient principalement le français à la maison comparativement à 35,1 % des allophones inscrits au cégep français) et absolument non négligeable pour les francophones (72,9 % des francophones inscrits au cégep anglais utilisaient principalement le français à la maison comparativement à 99 % de ceux inscrits au cégep français).

Pourquoi avoir omis du portrait présenté les jeunes allophones qui représentent pourtant, à 40 %, le groupe dominant au collégial anglais, devant les jeunes anglophones et francophones, qui ne représentent plus que 35% et 25%, respectivement, des effectifs ?

Une autre étude réalisée par l’OQLF en 2008 avait conclu que langue de travail et langue des études étaient étroitement liées : « La langue des études pertinentes pour leur métier ou profession sont liées à la langue qui sera principalement utilisée au travail » (Virginie Moffet, Nicolas Béland et Robert Delisle, « Langue de travail dans les grandes entreprises du Québec. Quelle place pour le français? », OQLF, 2008, p.96).

Dans mon livre, Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal 2020), je démontre que 90 % des finissants des cégeps anglais de Montréal choisissent de poursuivre leurs études universitaires en anglais. Aux deux années de cégep en anglais au préuniversitaire, il faut donc rajouter trois ou quatre années pour le baccalauréat et, éventuellement, pour ceux qui continuent aux études graduées, deux années pour la maîtrise et environ quatre années au doctorat. En bout de course, cela fait de cinq, six, huit ou douze années de scolarité en anglais. Pour la plupart, l’équivalent, en temps, du temps passé au secondaire en français (et pour d’autres beaucoup plus).

Il est erroné de penser que la fréquentation du cégep anglais constitue, pour l’immense majorité des étudiants, un court stage d’immersion linguistique temporaire. C’est plutôt une immersion de longue durée et, pour la presque totalité des étudiants, une sortie permanente hors du réseau postsecondaire français. Qui mène aussi, très souvent, à choisir de travailler en anglais au Québec.

Il y a un lien clair et indéniable entre la fréquentation du collégial anglais et l’anglicisation. Pour les allophones et les francophones. L’article nous trompe en maquillant quelques exceptions en norme. Toute discussion honnête sur le sujet devrait partir de la réalité et non des songes de quelques-uns.

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