Un système d’éducation inégalitaire du primaire à l’université

Le 12 février, le Journal de Montréal publiait une deuxième itération de son « Palmarès des cégeps ». Rappelons que la première édition de ce palmarès en mars 2020 avait lancé le bal avec un titre choc : « Les anglos sont meilleurs ». On y classait alors les cégeps en ordre décroissant selon leur taux de diplomation quatre années après le début des études; ce classement mettait en évidence de façon brutale la domination absolue des cégeps anglophones au Québec, qui ont des taux de diplomation supérieurs, bien supérieurs, à ceux des cégeps francophones.

La raison de cette « excellence » est bien sûre toute simple; les cégeps anglais reçoivent un tsunami de demandes d’admission chaque année et peuvent donc se permettre d’exclure tous les étudiants qu’ils jugent trop faibles pour avoir le droit de s’inscrire chez eux. Des étudiants forts à l’entrée font des étudiants forts (avec des cotes R élevées) à la sortie. « L’excellence » des cégeps anglais est donc due à la sélection des meilleurs seulement; le palmarès jetait une lumière sur cette réalité trop souvent ignorée.

Au collégial, le Québec a aussi, comme au secondaire et au primaire, un système scolaire inégalitaire, un système à « deux vitesses », la ségrégation se produisant aussi selon la langue d’enseignement et non seulement selon la nature privée ou non de l’institution. Ce qui est un facteur aggravant au collégial : la ségrégation y est entièrement financée par les fonds publics! Il n’y a même pas l’excuse, comme pour l’école privée au primaire et secondaire, d’une diminution des coûts parce que les parents « assument une partie des frais de scolarité ». Mais, hors l’application de la loi 101 au cégep, cette situation n’est pas près de changer. Cela fait cependant un palmarès ennuyant et prévisible étant donné que les meilleurs, les anglophones, gagneront toujours. Il fallait trouver autre chose.

Une nouvelle méthodologie

La deuxième mouture du palmarès intègre donc une nouvelle méthodologie; on normalise maintenant le taux de diplomation à la sortie selon la moyenne au secondaire des étudiants à l’entrée; on cherche ainsi à éliminer l’effet de la sélection des meilleurs du côté anglophone et à mettre en évidence un « effet cégep », soit une « diplomation » supérieure à celle qui serait attendue en considérant seulement les notes au secondaire, surdiplomation qui serait due à la qualité de l’enseignement, aux mesures de soutien des étudiants, bref, aux efforts et à l’organisation locale du cégep.

Le résultat de cette méthodologie n’est pas inintéressant. Ainsi, les cégeps anglophones prennent une débarque du classement : alors qu’en sciences de la nature, les trois premières places selon le taux de diplomation sont occupées par Dawson, John Abbott et le Champlain Regional College, selon « l’effet cégep », les trois premières places sont prises par le Cégep de Jonquière, Gérald-Godin et Chicoutimi, Dawson dégringolant en 33ième position. Il est particulièrement intéressant de noter que de petits cégeps, et souvent des cégeps situés en région, occupent le haut du palmarès.

Il est à noter, cependant, que la normalisation entre la moyenne des étudiants au secondaire et le taux de diplomation est effectuée à l’aide d’un modèle statistique dont le détail n’est pas donné. On ne peut donc trancher si « l’effet cégep » est bien réel ou bien s’il est le résultat d’un artéfact numérique du modèle statistique utilisé. Il est possible que le classement soit dominé par le « bruit statistique » dû à une grande fluctuation des taux de diplomation à chaque année et à de petites cohortes dans les petits cégeps.

Une étude importante

La journée même de la publication du Palmarès des cégeps, la FEC-CSQ, syndicat regroupant de nombreux professeurs de cégep, publiait de son côté une étude intitulée « Reprendre le chemin de l’égalité des chances », étude qui n’a malheureusement pas eu une grande diffusion médiatique.

Dans celle-ci, on apprend que : 1) il y a 25 127 filles (57,2% des effectifs) de plus que de garçons (42,8%) inscrites au collégial. 2) Depuis 20 ans, seulement 56% des garçons accèdent au collégial comparativement à 75% des filles. 3) Que pour le secondaire régulier public, le taux d’accès au cégep est de 37% seulement alors qu’il est de 94% pour les élèves issus des programmes d’éducation internationale (PEI) des écoles privées. 4) Le taux d’obtention du DEC stagne à 65% depuis 20 ans malgré de nombreux « plans de réussite » au collégial 5) Que le nombre de postes de cadres au collégial augmente depuis 10 ans alors que le nombre de professeurs stagne 6) Que l’écart de diplomation universitaire entre une fille dont les deux parents sont universitaires comparativement à un homme dont les parents ne sont pas issus du milieu universitaire est de 94% versus 4%!

Ces données sont consternantes.

Les écarts d’accès au collégial entre garçons et filles s’accroissent depuis 40 ans. Alors que l’écart était presque insignifiant en 1975 (39,7% chez les garçons et 39,3% chez les filles, un décalage de 0,4 points), cet écart avait monté à 18,6 points en 2015 (75,3% chez les filles et 56,7% chez les garçons). Oui, il est vrai que l’accès au collégial est passé de 39,7% à 56,7% chez les garçons entre 1975 et 2015, une amélioration de 17 points. Mais pendant ce temps, les filles gagnaient 36 points, soit le double. Pourquoi cet hallucinant décalage entre les sexes?

Rappelons qu’en 2008, Jacques Parizeau, dans une lettre ouverte intitulée « Le gâchis scolaire », s’était publiquement inquiété du faible taux de diplomation au secondaire des garçons francophones au Québec alors qu’après cinq ans, leur taux de diplomation était inférieur de moitié à celui des garçons anglophones. Ces observations de Monsieur avaient été accueillies avec une volée de bois vert. Treize ans plus tard, a-t-on maintenant le droit de s’inquiéter du sort réservé aux garçons dans notre système scolaire? Sans faire de cette inquiétude pour un sexe une indifférence pour l’autre? Pour reprendre les mots de Parizeau : Que s’est-il passé? Qu’est-ce qui se passe?

Un réseau collégial à deux vitesses

Le Palmarès des cégeps dévoilait l’hiver passée l’existence d’un réseau collégial à deux vitesses; une vitesse, lente, pour le collégial français et une autre, le turbo, pour le collégial anglais. On s’en doutait bien, mais cette révélation avait néanmoins semé l’étonnement et la désolation.

Cette étude de la CSQ en rajoute une couche et révèle crûment que la segmentation (on pourrait aussi dire la ségrégation socio-économique) au secondaire est profonde et dramatique; le décalage des taux d’accès au cégep en fonction du type d’école (privée ou non) et de l’inscription dans des programmes particuliers payants ou non est immense. L’école à trois vitesses au secondaire mène au collégial à deux vitesses (car ce sont les étudiants du privé et des programmes particuliers du public, donc les étudiants provenant de milieux aisés, qui s’inscrivent en surnombre dans les cégeps anglais). Le collégial anglais mène ensuite à l’université en anglais, un autre réseau réservé à l’élite socio-économique.

Au Québec, tout le réseau scolaire, du primaire à l’université, est structuré de façon inégalitaire. Le revenu des parents conditionne l’accès aux bonnes écoles. A contrario, les enfants issus de milieux pauvres sont cantonnés au public régulier, qui est devenu avec le temps une véritable voie de garage. Au public régulier, à cause des coupures massives en éducation dans les vingt dernières années, les enfants à besoins particuliers ne peuvent, malgré le dévouement du personnel débordé, obtenir de services et d’aide de façon conséquente. Si votre enfant a des besoins particuliers et que vous n’avez pas les moyens de payer 100$/heure pour les services d’une orthophoniste, tant pis pour votre enfant! Il sera vraisemblablement un futur décrocheur.

Pas étonnant que « de plus en plus de Québécois soient coincés dans l’ascenseur social » comme le titrait Le Devoir récemment. L’article rappelait que « la probabilité qu’un enfant accède à un meilleur niveau de vie que celui de ses parents a diminué ». On ne devrait pas s’étonner de cela : tout notre système scolaire, le système le plus « inéquitable au Canada », selon le Conseil supérieur de l’éducation, est en réalité un système de reproduction des inégalités socio-économiques. Et cela empire année après année. Les élites qui profitent du système-et qui sont souvent les élites politiques- ne voient aucun intérêt à changer ce système qui les avantage. Voilà la véritable raison pourquoi le débat sur le financement de l’école privée et le débat sur la loi 101 au collégial ont toujours tourné court.

Peu après la sortie du Palmarès des cégeps, la ministre de l’enseignement supérieur Danielle McCann annonçait vouloir faire augmenter la diplomation au collégial affirmant que « tout était sur la table ». Du même souffle, elle disait que « des changements à la formation générale ne sont pas exclus », ce qui est généralement un code pour dire que l’on va baisser les exigences en formation générale pour faire monter le taux de diplomation. Une très mauvaise idée.

Les maux du collégial originent de deux sources : 1) la sélection des meilleurs par les cégeps anglais et 2) la profonde inégalité des chances au primaire et au secondaire. Une stratégie de « gestion des méfaits » qui ignore la structuration socio-économique à l’origine du problème va donner exactement les mêmes résultats qu’elle donne depuis vingt ans, c’est-à-dire rien. A moins bien, sûr, de niveler par le bas et de simplement accorder le diplôme à plus de monde! A noter qu’un nivellement par le bas va probablement amplifier la fuite vers le privé des étudiants provenant des milieux privilégiés.

Pour régler les maux du système d’éducation, il faudra s’attaquer à la ségrégation socio-économique de tout le système scolaire et offrir à chaque enfant une véritable égalité des chances. Cela ne peut se faire sans mieux financer l’éducation au primaire et au secondaire et sans, aussi, remettre en question le financement public de l’école privée et le financement public du collégial anglophone. Sans réforme en profondeur, les inégalités vont continuer à s’accroitre; les récents événements aux États-Unis nous ont clairement montré ce qui nous attend si nous laissons les choses aller. Est-ce là que nous voulons aller collectivement?

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