Quand Ricochet s’aventure dans le débat linguistique

Le site Internet Ricochet vient de prendre position dans le débat linguistique qui secoue le Québec depuis un bout en publiant une lettre ouverte d’un dénommé Étienne Cardin-Trudeau intitulée « De quoi parlons-nous quand nous parlons du déclin du français »?

Ce texte est un mélange d’approximations, de concepts mal digérés, de désinformation et aussi, disons-le, de bon vieux Québec-bashing. Le tout enveloppé dans une belle couche imbuvable de supériorité morale.

Reprenant une stratégie éprouvée, largement utilisée depuis au moins vingt ans pour nier le déclin du français, l’auteur établit une fausse symétrie entre le déclin du français comme langue maternelle et comme langue d’usage (langue parlée le plus souvent à la maison) au Québec et le « déclin » de l’anglais comme langue maternelle au Canada. Il faut noter que cet argument a longtemps été présenté sous la forme suivante : « Oui, le français recule au Québec, mais l’anglais aussi, alors il n’y a pas de problème ». Mais comme l’anglais comme langue d’usage est maintenant en progression au Québec, cet argument a volé en éclats. M. Cardin-Trudeau a donc trouvé un nouvel habit à cette vieille rhétorique en remplaçant « l’anglais au Québec » par « l’anglais hors Québec ». Il faut le faire : la situation de l’anglais au Canada hors Québec est renvoyée dos à dos avec celle du français au Québec! Il fallait oser. M. Cardin-Trudeau l’a fait.

Comme ce « déclin » (fictif en réalité!) de l’anglais au Canada ne provoque aucune vague médiatique hors Québec, l’auteur souligne alors à gros traits que si celui du français au Québec en crée, c’est qu’il s’agirait d’une « bulle médiatique créée artificiellement pour attiser les flammes d’un nationalisme identitaire ». Sous-texte : si les Québécois s’inquiètent de plus en plus du recul du français au Québec, c’est simplement parce qu’ils sont racistes et xénophobes. Soulignons l’utilisation astucieuse d’une métaphore « ardente » pour qualifier le nationalisme québécois. Nous ne sommes pas très loin des fameuses « braises de l’intolérance » de Philippe Couillard. L’enfer est rouge, c’est bien connu.

Comment dire? Avec ce texte, M. Cardin-Trudeau nous fait perdre notre temps. On a envie de s’écrier, exaspéré : « Jusqu’à quand, Étienne Cardin-Trudeau, abuseras-tu de notre patience »? Car comparer la situation de l’anglais hors-Québec avec celle du français au Québec relève de la plus pure mauvaise foi ou de l’aveuglement idéologique. Si le « déclin » de l’anglais au Canada hors Québec n’empêche pas les anglophones de dormir, c’est qu’ils savent pertinemment que les immigrants qui s’installent au Canada hors Québec effectueront des substitutions linguistiques à hauteur d’au moins 99% vers l’anglais[1]. Le plus souvent à la deuxième génération. Le pouvoir d’assimilation de l’anglais hors-Québec est tellement puissant que 41% de la population de langue maternelle française avait effectué une substitution linguistique vers l’anglais en 2011.  Les anglophones peuvent dormir sur leurs deux oreilles. La machine à assimiler canadienne tourne à fond; il leur suffit d’attendre. D’où l’absence de contestation d’une politique d’immigration qui sert admirablement bien les intérêts de la majorité canadienne. Qui est anglophone, faut-il le préciser?

Ce qui n’est malheureusement aucunement le cas au Québec. Au Québec, l’anglais livre une concurrence féroce au français comme langue d’intégration des immigrants. À tel point qu’en 2011, 46% des immigrants allophones avaient effectué une substitution linguistique vers l’anglais au Québec. A tel point, également, que l’assimilation des jeunes francophones à Montréal a doublé entre 2011 et 2016[2]. Les projections de Statistique Canada dont fait état l’auteur n’incluent pas ces données du recensement de 2016. De plus, elles modélisent une hausse des substitutions linguistiques des allophones vers le français dans les années à venir alors même que le rapport de force du français face à l’anglais va s’affaiblir avec l’affaissement du poids démographique des francophones au Québec.

Cette hausse annoncée des substitutions linguistiques vers le français est donc improbable. Surtout quand on sait que ces substitutions linguistiques sont majoritairement le fait d’immigrants les ayant réalisées à l’étranger avant d’arriver au Québec. Et que la nouvelle politique d’immigration de la CAQ a résulté en un net recul de la proportion d’immigrants connaissant le français[3]. Les projections de Statistique Canada sont donc déjà obsolètes. Le recul du français au Québec dans les vingt prochaines années sera probablement encore plus rapide que ce que Statistique Canada nous annonçait en 2017.

Le déclin du français partout au Canada fait maintenant quasi-consensus. Le gouvernement du Québec le reconnait, le gouvernement du Canada le reconnait, Statistique Canada le reconnait, l’Office québécois de la langue française le reconnait. Le recul du français que nous annonçait les démographes et chercheurs (Marc Termote, Patrick Sabourin, Alain Bélanger, Charles Castonguay pour en nommer quelques-uns) depuis longtemps est maintenant là. Il s’agit maintenant d’en tenir compte.

Reconnaitre le déclin du français n’a rien à voir avec la « peur de l’Autre » qu’évoque l’auteur. Ça n’a rien à voir non plus avec la « droite identitaire » ou le « nationalisme ».  C’est un fait scientifiquement démontré par de très nombreuses études. Comme nous dit l’auteur, il n’y a rien « d’inspirant dans le mépris pour l’intelligence des citoyens ». Un mépris dont il fait malheureusement étalage tout au long de son texte.

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