Pourquoi la loi 101 est un échec : coup de barre nécessaire!

Étienne-Alexandre Beauregard, 15 octobre 2020.

Frédéric Lacroix, chercheur dont l’expertise sur la question linguistique n’est plus à prouver, publiait plus tôt cette semaine un premier essai aux Éditions du Boréal, intitulé Pourquoi la loi 101 est un échec. Analysant le contexte linguistique québécois du XXIe siècle, il apporte une contribution essentielle au débat en cours sur la place du français, un argumentaire à mettre entre toutes les mains sur les causes et les solutions au déclin avéré de la langue commune au Québec.

Le nouveau contexte linguistique

L’auteur brosse le portrait du contexte linguistique québécois depuis le début des années 2000, lequel encourage inexorablement la minorisation du français. Les deux facteurs clés de cette dynamique sont des seuils d’immigration extrêmement élevés par rapport à la taille de la population ainsi qu’une faible attractivité du français, laquelle favorise massivement le transfert linguistique des allophones vers l’anglais. En découle donc une chute vertigineuse du poids relatif du français comme langue d’usage, tandis que celui de l’anglais demeure stable ou augmente. Ainsi, entre 2001 et 2016, le français comme langue parlée à la maison a chuté de 81% à 78% au Québec. Selon les prédictions de Statistique Canada, il pourrait atteindre 69% aussi tôt qu’en 2036, une baisse de près de 10% en seulement vingt ans.

Comme le souligne Frédéric Lacroix, bien que les anglophones forment moins de 10% de la population québécoise, plus de 50% des transferts linguistiques des allophones se font vers l’anglais, synonyme de la crise de statut que vit présentement le français au Québec.

Au cœur de cette dynamique, la question du statut et du prestige du français au Québec devient cruciale. Comme le souligne Frédéric Lacroix, bien que les anglophones forment moins de 10% de la population québécoise, plus de 50% des transferts linguistiques des allophones se font vers l’anglais, synonyme de la crise de statut que vit présentement le français au Québec. Une langue commune doit savoir s’imposer comme la langue nationale et ainsi attirer la quasi-totalité des transferts linguistiques pour assurer sa vitalité, ce qui n’est présentement pas le cas du français au Québec.

Le nerf de la guerre : la complétude institutionnelle

Pour analyser le portrait linguistique québécois, Frédéric Lacroix se fonde sur le concept de « complétude institutionnelle », qui postule que plus un groupe linguistique dispose d’un réseau institutionnel développé, moins ses membres ont tendance à s’assimiler aux autres groupes linguistiques. Dans le contexte québécois, où deux réseaux institutionnels existent côte à côte, l’un en français et l’autre en anglais, cette lunette s’avère d’une grande utilité.

À la lumière des montants investis dans les deux réseaux parallèles, un constat ressort clairement : les anglophones du Québec bénéficient d’une surcomplétude institutionnelle flagrante. Cette surabondance de services, notamment en santé et en éducation postsecondaire, viole l’esprit de la loi 101 et cause l’anglicisation des allophones et même des francophones. Alors que les établissements de santé anglophones exigent des employés la maîtrise de l’anglais et que les études postsecondaires en anglais mènent majoritairement à travailler dans cette langue, le financement gouvernemental disproportionné de ces institutions constitue une invitation ouverte à l’anglicisation. Il y a tout simplement trop de services par rapport au poids démographique réel des anglophones au Québec, pour qui ces institutions sont maintenues: comment justifier que 45% des emplois en santé à Montréal soient dans le réseau anglophone, alors que la communauté historique anglophone constitue 17% de la population montréalaise?

Dans la situation où nous sommes, le statu quo n’en est pas un : ne pas agir pour le français, c’est forcément consentir à une croissance exponentielle de la place de l’anglais au Québec.

Les chiffres sur lesquelles s’appuie Lacroix sont clairs : le bilinguisme institutionnel officieux qui a présentement cours au Québec a créé une tendance lourde de minorisation du français. Dans la situation où nous sommes, le statu quo n’en est pas un : ne pas agir pour le français, c’est forcément consentir à une croissance exponentielle de la place de l’anglais au Québec.

L’échec de la loi 101

La conclusion de l’auteur est sans appel : la Charte de la langue française, qui voulait pérenniser le statut du français au Québec, a échoué dans cet objectif, notamment parce qu’elle a été taillée en pièces par les tribunaux fédéraux depuis 1979. Pour assurer la vitalité du français au Québec, 90% des transferts linguistiques devraient s’effectuer vers le français, ce qui équivaudrait au poids démographique des francophones par rapport à la communauté historique anglophone. Pourtant, ce taux dépasse à peine 50% dans les faits. C’est là qu’un coup de barre est nécessaire pour renverser la tendance et faire du Québec l’État français dont rêvaient Camille Laurin, Guy Rocher et Fernand Dumont en 1977.

Pour assurer la vitalité du français au Québec, 90% des transferts linguistiques devraient s’effectuer vers le français, ce qui équivaudrait au poids démographique des francophones par rapport à la communauté historique anglophone. Pourtant, ce taux dépasse à peine 50% dans les faits.

Frédéric Lacroix appelle donc à assurer la complétude institutionnelle du Québec français, pour donner à la langue le statut et le prestige dont elle a besoin pour s’imposer sur le territoire. Le Québec ayant la mainmise sur les réseaux de la santé et de l’éducation, il a tous les atouts pour procéder à cette réforme nécessaire : appliquer la loi 101 aux institutions collégiales et financer la santé et l’éducation proportionnellement au poids démographique des communautés anglophone et francophone, notamment. Il s’agit là de respecter l’esprit de la loi 101 originale : préserver les droits de la communauté historique anglophone tout en s’assurant que les nouveaux arrivants s’intègrent en français pour maintenir l’équilibre linguistique.

Le temps des actions

Un constat sans appel émane de la lecture de Pourquoi la loi 101 est un échec : il faut des actions fortes dès maintenant pour préserver le statut du français au Québec. En 1977, la loi 101 a pu structurellement changer la dynamique linguistique québécoise en haussant le prestige du français, et ce, en ne craignant pas la coercition lorsque nécessaire. Cependant, les tribunaux ont invalidé des dispositions majeures de la loi du ministre Laurin, notamment celles établissant le français comme seule langue des institutions, de la justice et de l’affichage, fragilisant ainsi le statut du français comme langue commune de tous les Québécois. Si l’on tient vraiment à la place du français au Québec, force est de constater que les mesurettes ne suffisent plus et qu’il faudra réapprendre à affirmer les droits collectifs des Québécois, même au prix de la coercition.

L’ouvrage de Frédéric Lacroix, d’une qualité et d’une clarté exemplaires, constitue un argumentaire indispensable pour tous ceux qui ont le français à cœur au Québec.

L’ouvrage de Frédéric Lacroix, d’une qualité et d’une clarté exemplaires, constitue un argumentaire indispensable pour tous ceux qui ont le français à cœur au Québec. En plaçant la complétude institutionnelle comme base d’analyse de la question linguistique, l’auteur explique à la fois les raisons du déclin du français et l’objectif à atteindre pour en assurer la pérennité. Ce livre doit être mis entre les mains de nos élus et de tous ces leaders d’opinion qui croient encore en une « paix linguistique » qui assurerait l’avenir du français, puisqu’il prouve le contraire, chiffres à l’appui. Pourquoi la loi 101 est un échec est donc un incontournable pour comprendre la situation lingustique en 2020, de même qu’un appel à l’action afin de renverser une tendance massivement défavorable au français comme langue commune du Québec.

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