De la ségrégation scolaire

Le Mouvement école ensemble définit la ségrégation scolaire comme étant « la séparation des enfants dans des écoles ou des classes différentes, en fonction du revenu de leurs parents et/ou de leurs résultats scolaires ». Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) a fait un portrait accablant de cette ségrégation dans le système d’éducation québécois dans un rapport daté de 2016 (« Remettre le cap sur l’équité »). La conclusion était limpide : « L’école québécoise est la plus inégalitaire au pays ».

Rappelons que 32,3% des enfants fréquentant une école privée ont des parents gagnant 110 000 $ et plus par année alors que seulement 6,3 % de ceux-ci gagnent moins de 30 000 $ par an. En 2011-2012, les écoles privées bénéficiaient de plus de 500 millions de dollars de subventions annuelles de Québec et les dépenses totales par élève dans celles-ci étaient supérieures à celles des écoles publiques. En clair, cela signifie que les fonds publics financent en bonne partie un système qui bénéficie massivement aux plus riches. Comme ces « plus riches » sont aussi surreprésentés dans la classe politique, cela explique l’immobilisme sur ce dossier, malgré quelques belles paroles, depuis des décennies, cette classe politique n’osant pas, dans son ensemble, agir à l’encontre de ses intérêts et en faveur de l’égalité des chances.

Ce qui est fâchant avec les inégalités, c’est que celles-ci ne s’arrêtent pas aux portes des écoles primaires ou secondaires. Cette structuration des inégalités qui prend racine au primaire et au secondaire se déploie ensuite pleinement au collégial et à l’université, ce qui entraine des répercussions dans tout le parcours de vie de ceux qui ont la mauvaise idée de naitre dans une famille moins fortunée. Le coût social global des inégalités n’a jamais, à ma connaissance, été estimé. Il est sûrement, en termes de perte de productivité, d’incidence sur la santé physique et psychologique, en termes de rayonnement culturel, colossal. On sait qu’un salarié à temps plein gagnait en moyenne, en 2015, 46 000 $ avec un diplôme d’étude secondaire, 57 000 $ avec un diplôme d’études collégiales (DEC) et 79 000 $ avec un diplôme universitaire. Les répercussions du décrochage scolaire ou de la non-atteinte du plein potentiel d’une personne se paient donc une vie durant.

Les élèves inscrits au secteur régulier dans les écoles publiques ne sont que 37,3 % à se rendre au cégep alors que ce taux est de 89,2 % pour les élèves inscrits dans un programme sélectif au public et de 91,5 % pour ceux inscrits au privé. Ces taux conditionnent ensuite l’accès aux études universitaires. Un élève ayant suivi un programme sélectif au secondaire a près de six fois plus de chances de faire des études universitaires que ceux inscrits au régulier. Si l’élève est scolarisé au privé, ses chances d’entrer à l’université sont multipliées par neuf.

Il est intéressant de noter que l’attention des chercheurs dans ce domaine a surtout été concentrée sur l’école primaire et secondaire et que nous disposons de peu de données pour ce qui est de la ségrégation et de ses mécanismes au cégep, comme si celle-ci ne s’exerçait pas à ce niveau.

Un livre paru en 2020 – La réussite scolaire dans l’enseignement collégial québécois (PUL) – fournit des informations intéressantes pour comprendre la ségrégation qui règne au collégial en fonction du revenu et, surtout, en fonction de la langue. Ce livre, dont la rédaction a été assurée par Richard Guay (issu du milieu collégial privé) et financé par l’Association des collèges privés, se veut une critique du postulat de la CSE voulant qu’une plus grande mixité sociale augmente la réussite scolaire des plus faibles sans nuire aux performances des plus forts. La méthodologie utilisée dans ce livre a été vertement critiquée par d’autres chercheurs. Ce qui est intéressant dans ce livre, cependant, ce ne sont pas ses conclusions discutables en faveur du statu quo en éducation, mais ses données brutes qui viennent, paradoxalement, jeter un éclairage cru sur la ségrégation au collégial.

On apprend par exemple que le fait d’être inscrit au cégep anglais augmente de 29 % la probabilité (p. 48) d’obtenir le DEC selon la « durée prévue » (deux ans). Le fait d’être inscrit dans un cégep privé augmente cette même probabilité de 55 %! D’autres données regroupent la moyenne au secondaire, le revenu parental (estimé, ce ne sont pas des données directes malheureusement), la langue d’enseignement ainsi que le taux de diplomation en deux ans.

Les étudiants au cégep anglais ont, en moyenne, un revenu parental plus élevé de 7 900 $, une moyenne au secondaire plus élevée (de 1 point) et un taux de diplomation à deux ans plus élevé de 7,5 points comparativement aux étudiants des cégeps français. Ce qui est remarquable, c’est le fait que la domination des cégeps anglais est visible même pour des statistiques valant pour tout le Québec, et même si les cégeps anglais ne regroupent que 19 % de la clientèle globale. On imagine que le décalage entre les deux réseaux dans la région de Montréal doit être vertigineux (les données ne sont pas disponibles, hélas).

Quant aux étudiants des cégeps privés, leur revenu parental est supérieur de 11 900 $, leur moyenne au secondaire plus élevée de 2,8 points et leur taux de diplomation plus élevé de 22,8 points comparativement aux cégeps français publics. Ces données pour les cégeps privés ne sont pas segmentées selon la langue d’enseignement, ce qui mettrait encore plus en évidence, probablement, la domination des cégeps privés anglais sur les cégeps privés français.

Si on résume, on peut affirmer que la ségrégation qui règne au collégial reproduit celle régnant au secondaire avec un système privé dominant le système public d’une part, mais amplifiée par le fait que la langue d’enseignement joue le rôle de vecteur de ségrégation supplémentaire, avec les cégeps anglais dominant les cégeps français sur le plan de la moyenne au secondaire des élèves sélectionnés, du revenu parental et du taux de diplomation. Tout ça, dans le cas du public, assuré entièrement par les fonds publics.

Au primaire, au secondaire et au collégial, le système scolaire québécois est un système de reproduction des inégalités sociales. La CSE écrivait que le système d’éducation était construit de sorte que « les inégalités de traitement observées sont au bénéfice des plus favorisés », que ces inégalités « semblent s’accentuer » en fonction du niveau scolaire, qu’elles sont « inacceptables », « évitables » et que « ne rien faire, c’est prendre parti ».

En refusant la loi 101 au cégep, M. Legault prend donc parti en faveur de la ségrégation scolaire fondée sur la langue d’enseignement.

Niveaux d’immigration, la noyade

Le ministre fédéral unilingue anglophone de l’Immigration, Sean Fraser, publiait, juste à temps pour la Saint-Valentin, le plan d’immigration du gouvernement de Justin Trudeau pour 2022-2024. Ce plan est de hausser, encore une fois, les volumes d’immigration, qui passeront de 184 606 personnes en 2020 à 431 000 nouveaux résidents permanents en 2022 et à 451 000 en 2024.

Ottawa souhaite admettre 1,33 million de nouveaux immigrants permanents en seulement trois ans. Il s’agit d’une hausse de 80 % par rapport aux seuils d’immigration qui avaient cours avant la prise du pouvoir par le Parti libéral du Canada en 2015. Au prorata de la population, le Canada est déjà l’un des pays occidentaux qui accueillent le plus d’immigrants.

Immigration temporaire

Et ces chiffres ne valent que pour les immigrants permanents, soit ceux qui obtiennent la résidence permanente. Parallèlement à cette hausse constante et soutenue de l’immigration permanente, nous assistons à une hausse vertigineuse de l’immigration temporaire, c’est-à-dire du nombre de personnes accueillies au Canada avec un permis d’études ou de travail temporaire. Le nombre de travailleurs étrangers détenteurs d’un permis de travail temporaire est passé de 66 600 en 2000 à 429 000 en 2018, soit une augmentation de 544 % en 18 ans. Ces travailleurs temporaires obtiennent de plus en plus, à terme, leur résidence permanente (à hauteur de 50 %). L’immigration « temporaire » est donc souvent de l’immigration permanente déguisée. À ces travailleurs temporaires il faut ajouter les étudiants étrangers, dont le nombre augmente exponentiellement ; en 2020, nous en étions à 530 540 étudiants étrangers au Canada. Si on combine ces deux catégories temporaires, il y avait, au 1er janvier 2020, 1,3 million d’immigrants temporaires au Canada.

Pour estimer le volume global et l’incidence de la migration, il faut additionner les permanents aux temporaires. Aux 431 000 immigrants permanents en 2022 il faut donc ajouter environ 1,3 million d’immigrants temporaires, ce qui donne le chiffre de 1,73 million d’immigrants pour 2022, soit environ 4,7 % de la population totale du Canada.

Conséquences pour le Québec

L’arrivée d’un aussi grand nombre d’immigrants en si peu de temps a plusieurs conséquences néfastes pour le Québec. L’immigration est d’abord la cause directe du recul accéléré du français auquel on assiste depuis 15 ans. Mais elle a aussi pour effet d’exacerber la crise du logement, la hausse du volume d’immigration étant directement responsable de la hausse débridée du prix de l’immobilier au Canada. La crise du logement, bien sûr, frappe d’abord les plus pauvres, ce qui inclut souvent les nouveaux arrivants.

Mais cela ne semble pas émouvoir outre mesure le Parti libéral.

En faisant de l’immigration temporaire la voie d’accès royale vers la résidence permanente depuis 2014, Ottawa a modifié unilatéralement le système d’immigration et a dépouillé le Québec d’une bonne partie de ses pouvoirs en immigration. Pourquoi ? Parce que le Québec n’a aucun pouvoir de sélection sur l’immigration temporaire, de plus en plus importante numériquement parlant, et qui relève strictement d’Ottawa. Le pouvoir de sélection des immigrants a ainsi glissé, indirectement, de Québec vers Ottawa.

À cela, il faut ajouter la discrimination exercée par Ottawa contre les immigrants francophones qui souhaitent s’installer au Québec ou y étudier en français. Le ministère fédéral de l’Immigration sabote activement, de façon volontaire ou non, les efforts du Québec pour attirer des francophones.

Un piège parfait

Les premiers chiffres publiés du recensement 2021 indiquent que le poids relatif du Québec au Canada a baissé pour un 11e recensement d’affilée, passant de 28,9 % en 1966 en 23 % en 2021. Avec la hausse des seuils, la baisse de ce poids va s’accélérer. Pour le contrecarrer, Québec devrait accepter environ 103 730 immigrants permanents par année à partir de 2024, soit plus du double des seuils actuels, seuils qui sont déjà en train de conduire à l’effondrement du français dans toute la grande région de Montréal.

Pour le Québec français, la question de l’immigration est donc un piège parfait ; pile, il perd ; face, le Canada gagne. L’avenir réservé au Québec dans le Canada, c’est la noyade démographique.

En 2017, Statistique Canada a publié une étude de projections démolinguistiques, qui annonçait un effondrement du poids démographique des francophones au Québec à l’horizon de 2036. La proportion de francophones au Québec passerait, selon ces projections, de 78,9 % en 2011 à 69 % en 2036, une chute de 9,9 points. Il s’agit d’un effondrement sans précédent dans toute l’histoire du Québec.

Cette projection de 69 % était calculée avec un scénario « immigration forte » qui correspondait, grosso modo, à 350 000 immigrants permanents par année au Canada. Or, la hausse des niveaux d’immigration à 451 000 signifie que le chiffre de 69 %, loin d’être un « plancher », est maintenant un « plafond » ; la proportion réelle des francophones au Québec en 2036 sera très certainement en dessous de ce chiffre.

Cela sera vrai même si le Québec ne hausse pas son seuil d’immigrants permanents actuel de 50 000 par année (note : le Québec n’a pas ce pouvoir et doit suivre les seuils fédéraux selon l’Entente Canada-Québec). Pourquoi ? Parce que le Québec n’a aucun contrôle sur la migration interprovinciale. Le solde de cette migration est devenu positif en 2020 pour la première fois depuis 1961. Il est probable que l’anglicisation accélérée de la grande région de Montréal fait que de nombreux Canadiens peuvent maintenant y vivre en anglais comme s’ils étaient à Toronto, et ce, à moindre coût. À Montréal, le fait français ressemble de plus en plus à un résidu historique appelé à se dissoudre dans le grand tout canadien. Le projet de loi 96, qui évite soigneusement toute mesure structurante, ne changera rien à cet état de fait.

Le portrait global qui se dégage est celui-ci : si Ottawa avait un plan méthodique, systématique, afin de liquider une fois pour toutes le Québec français, ce plan ressemblerait probablement à ce que l’on voit se dérouler sous nos yeux.

Il va falloir que le gouvernement du Québec se réveille. Et vite.

La noyade

Le ministre fédéral unilingue anglophone de l’immigration, Sean Fraser, publiait, juste à temps pour la St-Valentin, le plan d’immigration du gouvernement de Justin Trudeau pour 2022-2024. Ce plan est de hausser, encore une fois, les volumes d’immigration, qui passeront de 184 606 personnes en 2020 à 431 000 nouveaux résidents permanents en 2022 et 451 000 en 2024.

Ottawa souhaite admettre 1,33 million de nouveaux immigrants permanents en seulement trois ans. Il s’agit d’une hausse de 80% par rapport aux seuils d’immigration qui avaient cours avant la prise du pouvoir par le Parti libéral du Canada en 2015. Au prorata de la population, le Canada est déjà l’un des pays occidentaux qui accueille le plus d’immigrants.

Et ces chiffres ne valent que pour les immigrants permanents, soit ceux qui obtiennent la résidence permanente. Parallèlement à cette hausse constante et soutenue de l’immigration permanente, nous assistons en parallèle à une hausse vertigineuse de l’immigration temporaire, c’est-à-dire du nombre de personnes accueillies au Canada avec un permis d’études ou de travail temporaire. Le nombre de travailleurs étrangers détenteurs d’un permis de travail temporaire est passé de 66 600 en 2000 à 429 000 en 2018, soit une augmentation de 544% en 18 ans. Ces travailleurs temporaires obtiennent de plus en plus, éventuellement, leur résidence permanente (à hauteur de 50%). L’immigration « temporaire » est donc souvent de l’immigration permanente déguisée. A ces travailleurs temporaires, il faut rajouter les étudiants internationaux, dont le nombre augmente exponentiellement; en 2020, nous en étions à 530 540 étudiants internationaux au Canada. Au 1er janvier 2020, en combinant ces deux catégories temporaires, il y avait 1,3 million d’immigrants temporaires au Canada.

Pour estimer le volume global et l’impact de la migration, il faut additionner les permanents aux temporaires. En plus de 431 000 immigrants permanents en 2022, il faut donc rajouter environ 1,3 million d’immigrants temporaires, ce qui donne le chiffre de 1,73 million d’immigrants pour 2022, soit environ 4,7% de la population totale du Canada.

L’arrivée d’un aussi grand nombre d’immigrants en si peu de temps a plusieurs conséquences néfastes pour le Québec. L’immigration est d’abord la cause directe du recul accéléré du français auquel on assiste depuis 15 ans. Mais elle a aussi pour effet d’exacerber la crise du logement, la hausse du volume d’immigration étant directement responsable de la hausse débridée des prix de l’immobilier au Canada. La crise du logement, bien sûr, frappe d’abord les plus pauvres, ce qui inclut souvent les nouveaux arrivants. Mais cela ne semble pas émouvoir outre mesure le Parti libéral.

En faisant de l’immigration temporaire la voie d’accès royale vers la résidence permanente depuis 2014, Ottawa a modifié unilatéralement le système d’immigration et a dépouillé le Québec d’une bonne partie de ses pouvoirs en immigration. Pourquoi? Parce que le Québec n’a aucun pouvoir de sélection sur l’immigration temporaire, de plus en plus importante numériquement parlant, et qui relève strictement d’Ottawa. Le pouvoir de sélection des immigrants a ainsi glissé, indirectement, de Québec vers Ottawa.

A ceci, il faut rajouter la discrimination exercée par Ottawa contre les immigrants francophones souhaitant s’installer ou étudier en français au Québec. Le ministère fédéral de l’immigration sabote activement, de façon volontaire ou non, les efforts du Québec pour attirer des francophones.

Les premiers chiffres publiés du recensement 2021 indiquent que le poids relatif du Québec au Canada a baissé pour un 11 ième recensement consécutif, passant de 28,9% en 1966 en 23% en 2021. Avec la hausse des seuils, la baisse de ce poids va s’accélérer. Pour le contrecarrer, Québec devrait accepter environ 103 730 immigrants permanents par année à partir de 2024, soit plus du double des seuils actuels, seuils qui sont déjà en train de conduire à l’effondrement du français dans toute la région métropolitaine de Montréal. Pour le Québec français, la question de l’immigration est donc un piège parfait; pile il perd et face le Canada gagne. L’avenir réservé au Québec dans le Canada, c’est la noyade démographique.

Statistique Canada a publié en 2017 une étude de projections démolinguistiques qui annonçait un effondrement du poids démographique des francophones au Québec à l’horizon 2036. La proportion de francophones au Québec passerait, selon ces projections, de 78,9% en 2011 à 69% en 2036, une chute de 9,9 points. Il s’agit d’un effondrement sans précédent dans toute l’histoire du Québec.

Cette projection de 69% était calculée avec un scénario « immigration forte » qui correspondait, grosso modo, à 350 000 immigrants permanents par année au Canada. Or, la hausse des niveaux d’immigration à 451 000 signifie que le 69%, loin d’être un chiffre « plancher », est maintenant un chiffre « plafond »; la proportion réelle des francophones au Québec en 2036 sera très certainement en bas de ce chiffre.

Ceci sera vrai même si le Québec ne hausse pas son seuil d’immigrants permanents actuel de 50 000 par année (note : le Québec n’a pas ce pouvoir et doit suivre les seuils fédéraux selon l’Entente Canada-Québec). Pourquoi? Parce que le Québec n’a aucun contrôle sur la migration interprovinciale. Le solde de cette migration est devenu positif en 2020 pour la première fois depuis 1961. Il est probable que l’anglicisation accélérée de la région métropolitaine fait en sorte que de nombreux canadiens peuvent maintenant vivre en anglais à Montréal comme s’ils étaient à Toronto et ce, à moindre coût. A Montréal, le fait français ressemble de plus en plus à un résidu historique appelé à se dissoudre dans le grand tout canadien. Le projet de loi 96, qui évite soigneusement toute mesure structurante, ne changera rien à cet état de fait.

Le portrait global qui se dégage est celui-ci : si Ottawa avait un plan méthodique, systématique, afin de liquider une fois pour toutes le Québec français, ce plan ressemblerait probablement à ce que l’on voit se dérouler sous nos yeux.

Il va falloir que le gouvernement du Québec se réveille. Et vite.

Remplacer le « principe de personnalité » par le « principe de territorialité »

Notes d’allocution lors de mon passage devant le comité des langues officielles à Ottawa

Préambule

Depuis une quinzaine d’années, une dynamique linguistique inédite s’est mise en place au Québec. Depuis 1871, le poids démographique des francophones au Québec n’était jamais descendu sous les 80 %. Il est maintenant de 78 %, après avoir chuté de 3,4 points en quinze ans: un record. Il baisse aussi du côté de la langue parlée à la maison, presque aussi rapidement. Les projections démolinguistiques effectuées par Statistique Canada indiquent que le poids relatif du groupe francophone va continuer à baisser pour tout l’avenir prévisible1.

Pour arrêter la chute du français au Québec, il faudra faire des changements fondamentaux dans la Loi sur les Langues officielles.
 

La Loi sur les langues officielles

La Loi sur les langues officielles (LLO) a été adoptée de 1969. Son objet est :

a) « d’assurer le respect du français et de l’anglais à titre de langues officielles du Canada, leur égalité de statut »

et

b) d’appuyer le développement des minorités francophones et anglophones et, d’une façon générale, de favoriser, au sein de la société canadienne, la progression vers l’égalité de statut et d’usage du français et de l’anglais2.
 

Le principe de personnalité

La LLO a déclaré l’anglais et le français comme langues officielles et a mis ces deux langues sur un pied d’égalité strictement juridique, sans, cependant, tenir compte de la réalité sociologique de l’anglais et du français au Canada. Une réalité qui est fondée, en réalité, sur un rapport de force démographique. Ce rapport de force fait en sorte que l’anglais est la langue dominante partout au Canada, même au Québec. Le Livre I du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme indiquait que, selon le recensement de 1961, l’anglais assimilait presque neuf fois plus, relativement, que le français au Canada. L’anglais avait donc, déjà, une vitalité bien supérieure à celle du français3. La LLO, adoptée par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, n’a pas tenu compte de cette réalité élémentaire.

Au Québec, les anglophones assimilent environ la moitié des immigrants allophones alors qu’ils ne représentent que 8,1% de la population selon le recensement de 2016. Ce qui signifie que, à proportion égale, le groupe anglophone a un pouvoir d’assimilation dix fois supérieur au groupe francophone au Québec.

Il ne règne donc pas, comme veut nous le faire croire la Loi sur les langues officielles, une situation de bilinguisme égalitaire au Québec. C’est plutôt une situation de bilinguisme inégalitaire (ou compétitif) qui prévaut. Dans un tel contexte, où les droits individuels dominent les droits collectifs, les langues sont en compétition comme vecteurs d’assimilation.

Dans la LLO, la langue est conçue comme le résultat d’un choix, d’une préférence d’un individu: c’est le principe de personnalité. Celui-ci était, et est toujours, bien sûr, une proposition insensée: la langue n’est pas une caractéristique individuelle, c’est un moyen d’échange avec les autres; elle est par définition collective.

Rappelons que la Charte de la langue française est basée, en partie, sur le principe de territorialité qui veut que sur un territoire donné, une seule langue serve de langue de convergence ou de langue commune. Il existe un conflit entre les approches fédérale et québécoise en matière d’aménagement linguistique.

Il est connu qu’une situation de bilinguisme compétitif entre langues possédant des statuts inégaux comme celle que subit le Québec est instable et entraîne le plus souvent la disparition de la langue possédant le statut le plus faible.

Le « principe de personnalité » doit être abandonné si on souhaite réellement atteindre à l’égalité réelle entre le français et l’anglais. La LLO devrait considérer et reconnaitre que le Québec est une province de langue française.

Cela aurait de nombreuse conséquences pratiques. Par exemple, un immigrant souhaitant obtenir la résidence permanente au Québec devrait démontrer sa connaissance du français (et non du français ou de l’anglais). Les fonctionnaires fédéraux au Québec devraient être tenus de travailler en français. La loi 101 devrait s’appliquer aux domaines de juridiction fédérale au Québec.
 

La double majorité ou la double minorité

Par un jeu de symétrie, la LLO institue une « double majorité » au Canada; les anglophones seraient majoritaires hors Québec tandis que les francophones seraient majoritaires au Québec. Cette double majorité est effective seulement si on considère que la dynamique linguistique est déterminée par les frontières provinciales. Or, ceci est faux; la dynamique linguistique est déterminée par le pays auquel appartient le Québec, c’est-à-dire le Canada.

La LLO s’attelle donc au développement de la minorité anglophone du Québec. Or, cette « minorité » n’est pas une minorité mais est en réalité partie intégrante de la majorité canadienne et en possède tous les attributs, dont la vitalité linguistique.

Il faut que la LLO abandonne le concept de double majorité.

Cela signifie abandonner les subventions visant à l’épanouissement de l’anglais au Québec, par exemple, les fonds attribués à l’Entente Canada-Québec relative à l’enseignement dans la langue de la minorité et à l’enseignement des langues secondes, fonds qui viennent rehausser le statut et la vitalité de l’anglais au Québec4.
 

Autres recommandations

La discrimination exercée contre les immigrants francophones par le ministère de l’immigration fédéral nuit aux efforts du Québec pour attirer des immigrants francophones ou francotropes qui s’intègreront bien au Québec français5. Le pouvoir de sélection de l’immigration temporaire (ce qui inclut les étudiants internationaux) devrait être transférée au Québec.

Les subventions versées par le fédéral aux universités du Québec défavorisent fortement les universités de langue française. Presque 40% des fonds versés par Ottawa au Québec sont attribués aux universités de langue anglaise6. Environ le tiers des fonds fédéraux est attribué à la seule McGill University. Dans l’attribution des fonds fédéraux, il existe une discrimination systémique exercée contre les universités de langue française. L’attribution des fonds fondés sur des critères de soi-disant « excellence » récompense les gagnants passés et pénalise les perdants passés. Ou, pour le dire autrement, récompense les universités qui sont déjà les plus riches, comme McGill. Des critères alternatifs, comme des critères relatifs à la langue d’enseignement doivent être introduits dans les programmes de subventions fédéraux afin d’attribuer une juste part aux universités de langue française (90%).
 

1 Projections linguistiques pour le Canada 2011 à 2036, Statistique Canada, En ligne : https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-657-x/89-657-x2017001-fra.pdf

2 Loi sur les langues officielles, Gouvernement du Canada, En ligne : https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/o-3.01/page-1.html#h-374947

3 P.26, https://www.bibliotheque.assnat.qc.ca/DepotNumerique_v2/AffichageFichier…

4 Ministère de l’Enseignement supérieur, Québec, http://www.education.gouv.qc.ca/references/tx-solrtyperecherchepublicati…

5 « Ottawa refuse de plus en plus d’étudiants francophones, surtout venus d’Afrique », le Devoir, 19 novembre 2021, https://www.ledevoir.com/societe/education/648552/etudiants-etrangers-ot…

6 P. 160, Pourquoi la loi 101 est un échec, Boréal, 2020.

Loi 101 au cégep : Roberge se trompe et nous trompe

Frédéric Lacroix, L’aut’Journal, 26 janvier 2022

En entrevue au Journal de Montréal, le 9 janvier dernier, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a affirmé qu’il n’était « pas nécessaire » d’étendre la loi 101 au cégep afin de protéger la langue française au Québec. Alors que la rumeur laissait entendre que M. Roberge serait partisan de la loi 101 au cégep, voilà que celui-ci sort plutôt pour torpiller cette dernière. Comme un ministre ne parle jamais en son propre nom, on comprend qu’il se faisait en fait le porte-parole officieux de M. Legault et visait à clouer le bec aux partisans du cégep français au sein du caucus de la CAQ.

Il vaut la peine de lire l’entrevue de M. Roberge au long afin de prendre la pleine mesure du monde parallèle, quand il est question du français, dans lequel se meut une partie du caucus de la CAQ. M. Roberge en profite en effet pour proférer au moins deux énormités :

1) « La solution, ça se passe au primaire et au secondaire. »

2) « Devant la piètre maîtrise de l’anglais de leurs enfants au sortir du secondaire, plusieurs parents dirigent leur progéniture vers les cégeps anglophones. »

Il est pour le moins surprenant que le ministre puisse affirmer tout bonnement que « la solution se passe au primaire et au secondaire » alors que cette solution, qui a été retenue par Camille Laurin et les concepteurs de la Charte de la langue française, est précisément celle qui est en vigueur depuis 1977 ! Si cette « solution » fonctionnait, on le saurait et tout le débat lancinant sur le cégep français qui dure depuis vingt ans n’aurait pas lieu !

Mais en affirmant que « la solution se passe au primaire et au secondaire », le ministre annonçait-il en fait de nouvelles mesures à l’école pour mieux ancrer les étudiants, francophones et allophones, dans la culture française ? Que nenni ! Il n’y a rien à l’horizon sur ce front et ce, depuis fort longtemps. Il faut en effet remonter à 2008 pour retrouver le dernier plan d’action gouvernemental en faveur du français au primaire et au secondaire.

Quant à l’affirmation que « les enfants ne maitriseraient pas l’anglais au sortir du secondaire », ici, il faut faire une pause pour déplorer une chose : alors que les Québécois sont en réalité un des peuples sinon le peuple non anglophone qui parle le plus et qui maitrise le mieux l’anglais au monde, l’idée de leur absence de maitrise de l’anglais court toujours.

En réalité, il y a eu dans les 15 dernières années une augmentation spectaculaire et sans précédent du niveau de bilinguisme des jeunes Québécois. Les données de Statistique Canada, par exemple, indiquent que le taux de bilinguisme anglais-français des jeunes québécois d’une même cohorte est passé de 28 % à 2006 (ils avaient de 5 à 17 ans) à 66 % en 2016 (ils avaient alors de 15 à 27 ans), soit une augmentation de 100 % en 10 ans. C’est au Québec que l’on retrouvait, et de très loin, la plus importante hausse de bilinguisme par cohorte sur une période de dix ans au Canada. De plus, le taux de bilinguisme au Québec est très étroitement corrélé à la scolarité; 61,3 % francophones détenteurs d’un DEC et 77,6 % des détenteurs d’un baccalauréat sont bilingues au Québec.

De plus, à Montréal, le taux de bilinguisme des francophones atteint 87,2 % chez les détenteurs d’un diplôme universitaire, un taux supérieur à celui des anglophones (84,2 %). Sur l’île de Montréal, les jeunes francophones sont plus bilingues que les jeunes anglophones depuis 2011. Mais jamais n’entend-t-on nos politiciens déplorer la « piètre » maitrise du français par les anglophones. Celle-ci ne semble pas non plus les pousser à vouloir s’inscrire au cégep français…

La rumeur qui continue à circuler sur la « piètre » maitrise de l’anglais des jeunes n’est que le reflet de l’antique sentiment d’infériorité des francophones face aux anglophones, sentiment qui est toujours bien ancré chez nos élites. Il est triste et même dramatique, cependant, que cette « fake news » soit colportée par le ministre de l’Éducation lui-même.

Avec la deuxième partie de son affirmation, à savoir que c’est la supposée « piètre » maitrise de l’anglais qui expliquerait la ruée des francophones et des allophones vers les cégeps anglais, M. Roberge inverse la causalité. Ce n’est pas la « piètre » maitrise de l’anglais qui incite les francophones à s’inscrire au cégep anglais, mais l’inverse. C’est plutôt la maitrise grandissante de l’anglais, et aussi, un ancrage culturel de plus en plus ténu au Québec français, qui oriente certains jeunes vers les cégeps (et universités) anglaises. Les jeunes ne s’inscrivent pas au cégep anglais dans une volonté « instrumentale » (pour apprendre l’anglais), mais dans une volonté intégrative (pour basculer d’un univers culturel de langue française à un univers culturel de langue anglaise). Sinon, en toute logique, on devrait assister depuis 15 ans à une chute des inscriptions dans les cégeps anglais au fur et à mesure que le taux de bilinguisme des jeunes francophones augmentait. Mais c’est l’inverse qui se produit.

Ce qu’une bonne partie de notre élite politique ne semble pas réaliser, c’est que nous avons changé d’époque et que les jeunes baignent aujourd’hui dans un univers culturel numérique qui est fortement anglophone et fortement anglicisant. Le bilinguisme chez les jeunes est maintenant rendu quasi-universel. Ceci contraste avec les générations passées qui, hors de Montréal, avaient généralement peu d’exposition à l’anglais. Certains, comme M. Legault par exemple, qui affirmait en pleine conférence de presse sur le PL96, le 13 mai 2021, qu’il aurait « dû aller au cégep en anglais » parce qu’ainsi il serait « meilleur en anglais », en ont visiblement gardé un sentiment d’infériorité face à cette langue.

En affirmant que les jeunes sont « piètres » en anglais, certains « baby-boomers » font fi de la réalité et projettent leur propre sentiment d’incompétence sur la génération qui monte. Mais la réalité des jeunes d’aujourd’hui n’est plus celle de ceux des années soixante-dix; elle est celle révélée, par exemple, dans un article du Devoir du 30 mars 2021, où des étudiantes d’une école de Québec, scolarisées en français dans la ville de Québec, affirmaient vouloir s’inscrire au cégep anglais parce qu’elles utilisaient déjà cette langue pour communiquer entres elles, consommaient quasi exclusivement de la culture dans cette langue, et voulaient « faire leur vie en anglais ». S’inscrire au cégep anglais aujourd’hui fait souvent partie d’une démarche d’assimilation linguistique et culturelle.

Sur la question linguistique, une bonne partie de la CAQ est dépassée et regarde dans le rétroviseur. Comme si cela nous donnait une bonne idée de ce qui s’en vient droit devant.

Et ce qui arrive vers nous à grands pas, c’est l’assimilation collective. Quand le déni cessera-t-il?

Projet de loi numéro 96. Timoré et insatisfaisant

Quels objectifs ce projet de loi poursuit-il ?

La première question à se poser, à mon avis, pour dégager une appréciation globale du projet de loi 96 (PL96), est celle de l’objectif ou des objectifs que poursuit ce projet de loi. Comme M. Simon Jolin-Barrette s’est lui-même placé sous le signe de l’héritage de Camille Laurin et de la « loi 101 » ou « Charte de la langue française » (« Charte ») en préparant son PL96, il semble légitime de faire un détour du côté de la Charte afin de prendre la mesure des objectifs et des ambitions du PL961. Quels étaient donc les objectifs de la Charte de la langue française de 1977 ?

Salaire des recteurs: une impuissance volontaire

Chaque année, juste à temps pour Noël, Le Journal de Québec nous fait part des émoluments dont les universités ont gratifié leur plus haut dirigeant au cours de l’année. On peut ainsi constater que le cadeau placé en dessous du sapin pour ceux-ci est un peu plus gros chaque année.  

Ainsi, la rectrice de McGill University, Suzanne Fortier, a obtenu plus de 860 000 $ cette année. Au sommet du palmarès trône McGill, en deuxième place arrive l’Université de Montréal (442 961 $), et ensuite Concordia (426 129 $), l’Université Laval (339 351 $), Sherbrooke (333 843 $) et, à la toute fin, l’UQAM (235 000 $). Rappelons que le salaire médian d’un professeur à temps plein tourne autour de 130 000 $ (Statistique Canada). 

Une augmentation de 300 %

La dernière étude sur le salaire des cadres dans les universités faisait état du fait que la masse salariale de ceux-ci avait augmenté de 300 % entre 1997 et 2009 (Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université FQPPU, 2013), soit 11 fois le taux d’inflation durant la même période. 

Cette augmentation débridée serait due, selon la FQPPU, à une « bureaucratisation croissante des universités » et à un «laisser-aller» de la part de la conférence des recteurs (anciennement CREPUQ, maintenant BCI). Les salaires des recteurs des universités anglophones sont ceux qui augmentent le plus vite. Il y a donc un «laisser-aller» généralisé dans tout le réseau universitaire (à part du côté de l’université du Québec, dont les salaires sont plafonnés par le gouvernement) et celui-ci est particulièrement intense du côté anglophone. 

Cette gabegie, faut-il pourtant le souligner, est soutenue et permise par les fonds publics, dont dépendent grandement les universités. Les recteurs ne sont pas des présidents de banques; la majorité des fonds dont ils disposent proviennent des contribuables. 

Désorganisation de l’enseignement supérieur

Face à cela, la semaine passée, la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, s’est dite «impuissante». Ne nous y trompons pas; cette «impuissance» est le reflet du laisser-aller gouvernemental face aux universités et de la désorganisation du secteur de l’enseignement supérieur, que le Québec s’entête à considérer comme un «libre marché» à financer à coups de milliards de dollars au gré des projets de chacun, sans plan ni vision d’ensemble. https://fbe6e8834a53e0ffcbd23d1333ef5990.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Et de surcroit, un «libre marché» où la concurrence sévit aussi en fonction de la langue d’enseignement, un jeu inégalitaire où les universités anglophones sont favorisées par l’argent d’Ottawa, des étudiants internationaux, de la philanthropie privée et, aussi, il faut le dire, par un certain parti pris de Québec en faveur des anglophones, le don du Royal Victoria à McGill et l’agrandissement de Dawson constituant les démonstrations les plus récentes, et choquantes, de ce système à deux vitesses. 

En 2013, par suite du «Printemps Érable», le rapport préparé par Lise Bissonnette et John R. Porter (« L’université québécoise: Préserver les fondements, engager des refondations ») affirmait que (p.50) : « Les deux vitesses se sont instaurées, sans qu’on fasse d’histoire, le long des lignes linguistiques les plus classiques qui soient au Québec. Vitesse de croisière pour les uns, ralenti pour les autres.» Et aussi (p.13): «Tout s’est passé depuis près de cinquante ans comme si l’État s’estimait étranger à la conception et à l’architecture d’un système que ses discours en forme de mantra disent pourtant essentiel au développement de la société qu’il gouverne» (p.13). Voilà qui résume tout. 

Les salaires démesurés des recteurs ne sont que le reflet du désordre et du laxisme de Québec en enseignement supérieur. «L’impuissance» de la ministre est, en fait, sélective, choisie et volontaire. Cela doit cesser. 

Frédéric Lacroix, Chercheur indépendant, chroniqueur et essayiste

Étudiants étrangers: Ceux qui veulent étudier en français victimes de discrimination?

On apprenait dernièrement qu’Ottawa refusait en très grand nombre (35 642 refus en moins de 2 ans), pour des motifs nébuleux, les étudiants africains qui se destinent à des études en français au Québec. Mais, en même temps, Ottawa accepte des dizaines de milliers d’Indiens qui viennent étudier en anglais au Québec. Les taux d’acceptation des étudiants originaires du même pays d’Afrique sont beaucoup plus élevés s’ils postulent dans un programme d’études en anglais hors-Québec que s’ils postulent dans un programme d’études en français au Québec.  

Ceux qui veulent venir étudier en français au Québec sont clairement victimes de discrimination de la part du gouvernement canadien. Les tentatives d’assigner le blâme pour cet état de fait à un logiciel utilisé pour regrouper les données par les fonctionnaires fédéraux sont pitoyables. Car, en dernière analyse, les « biais » manifestés par le logiciel sont le résultat fidèle de la programmation qui en est faite.  

Depuis 2014, Ottawa a complètement changé le système d’immigration et utilise maintenant les institutions d’enseignement supérieur (cégeps et universités) comme levier pour attirer des immigrants au Canada. Une bonne partie des étudiants internationaux convertissent donc maintenant leur statut d’immigrant de « temporaire » à « permanent » après la fin de leurs études. Pour ce faire, au Québec, Ottawa utilise en priorité les institutions d’enseignement de langue anglaise. Ce qui a pour effet de faire reculer à très grande échelle le français au Québec. 

Don du Royal Victoria à McGill

Face à cela, le projet de loi 96 de la CAQ, qui ne touche pas à l’immigration et qui ne fait presque rien en enseignement supérieur, rate la coche. Pire, en donnant le Royal Victoria à McGill, le gouvernement de la CAQ collabore avec Ottawa en permettant à la discrimination exercée par le fédéral contre les francophones de se déployer encore plus. Il faut en effet comprendre que si seule McGill a les moyens financiers de reprendre le Royal Vic, c’est peut-être parce qu’Ottawa, entre autres, prive les institutions de langue française depuis des années de la présence de très lucratifs étudiants internationaux? 

Le comportement du gouvernement du Québec qui, d’un côté, fait de grands discours sur la « fierté » et qui, de l’autre, consolide l’hégémonie anglaise en santé et en éducation supérieure à Montréal, nous ramène directement à une observation que l’on doit à l’écrivain Jean Bouthillette: « C’est dire que le dédoublement de la personnalité, en même temps qu’il attisait en nous le refus de l’Anglais, nous amenait non moins inconsciemment à le considérer comme un père nourricier sans lequel nous ne sommes ni ne pouvons rien; à fuir instinctivement un système qui nous dépouille jusqu’à l’âme tout en le considérant comme nôtre. Le refus se double donc d’un secret consentement à l’Anglais. C’est cette ambiguïté qui est à la source de l’opportunisme politique de notre « bourgeoisie » traditionnelle, qui fut-et est encore-à la 

fois nationaliste et « collaboratrice », son instinct de survie lui commandant à la fois, pour se tenir en selle, de flatter le peuple par des slogans autonomistes et de rassurer l’Anglais en l’assurant de notre docilité. Le dédoublement de la personnalité a conduit tout naturellement au double jeu politique, caractéristique des peuples dominés. »  

Ces mots, écrits il y a plus de 50 ans, n’ont pas pris une ride. Comme si la Révolution tranquille et la Charte de la langue française n’avaient eu aucun effet psychologique profond. Une bonne partie de notre élite politique fait toujours dans le « double jeu » et est aujourd’hui, comme avant, toujours profondément « colonisée ». 

Frédéric Lacroix, Chercheur indépendant, chroniqueur et essayiste

Que faudrait-il faire pour sauver le français au Québec?

En entrevue après le dépôt du projet de loi 96, le ministre Jolin-Barrette a clamé que son projet de loi allait permettre de « renverser » la tendance au recul du français au Québec et conduire à une hausse des substitutions linguistiques effectuées par les allophones vers le français de 55% (actuellement) à 90%. Ces deux affirmations, bien sûr, n’ont qu’un rapport ténu, évanescent et même inexistant avec la réalité.

Dans le cadre d’un colloque de l’Institut de recherche sur le Québec (IRQ), on m’a invité à présenter une conférence portant sur ce qu’il faudrait faire pour « sauver » le français au Québec. N’ayant pas la prétention de pouvoir répondre de façon totale à cette question, j’ai néanmoins accepté de brosser un tableau impressionniste des gestes qu’il faudrait poser pour être à la hauteur des circonstances historiques auxquelles nous faisons face.

Soulignons d’entrée de jeu que le recul du français au Québec est causé par des facteurs structurels fondamentaux : 1) la fin, il y a plus de 50 ans, de la surfécondité historique des francophones, fécondité qui est maintenant en-dessous du seuil de remplacement des générations, 2) le recul du « tamisage migratoire », c’est-à-dire du départ en surnombre, hors-Québec, des anglophones et des allophones anglicisés (fin des années 90) et 3) la très nette insuffisance des substitutions linguistiques que font les allophones vers le français. Le recul n’est donc pas conjoncturel et passager, il est structurel.

A ces trois facteurs majeurs, connus depuis longtemps, il faut maintenant en rajouter un quatrième : l’assimilation croissante des francophones à Montréal, dont le taux net a doublé entre 2001 et 2016. Ce que la conjonction de ces quatre facteurs signifie, c’est que le Québec français se trouve dans une crise totalement inédite à l’échelle historique; une crise profonde et existentielle. Si le Québec en a traversé plusieurs durant son histoire mouvementée, il a toujours pu compter sur sa surfécondité exceptionnelle pour pouvoir durer. Les stratégies défensives, de survivance, de repli, étaient alors probablement les plus rationnelles et les plus efficaces; le temps travaillait en notre faveur. Mais le principal moteur historique qui propulsait le Québec français, la surfécondité, est maintenant éteint. Le temps travaille maintenant contre nous. Les stratégies défensives, les seules qui soient profondément inscrites dans la psyché québécoise, sont maintenant frappées de stérilité. Pour survivre, il faudra impérativement que le Québec passe à l’offensive.

Une offensive qui devra avoir lieu sur plusieurs fronts à la fois. Pour arrêter et renverser le recul du français au Québec, il faudrait s’attaquer à chaque ressort ou mécanisme de ce recul. Ceux-ci sont : 1) un volume d’immigration excessif, 2) de faibles capacités d’intégration, 3) une cassure culturelle entre les « vieux » et les « jeunes » et 4) une faible fécondité.
 

  1. L’immigration.

La question des seuils ou du volume d’immigration est incontournable. La vitalité d’une langue, c’est-à-dira sa capacité à conserver ses locuteurs ou à en recruter de nouveaux, tient à la fréquence des interactions qu’elle impose dans un endroit donné. Toute dilution de la proportion des locuteurs dans cet endroit, telle que celle causée par une présence accrue de locuteurs d’une langue tierce due à l’immigration, risque donc d’entrainer une baisse de la fréquence d’interaction et une baisse de la vitalité de cette langue. Ceci est particulièrement vrai dans une situation de bilinguisme compétitif telle qu’elle se présente dans la région de Montréal où le français a un statut et un prestige inférieur à celui de l’anglais. Toute immigration en excès de la « capacité d’intégration » entraine donc à la baisse la vitalité du français.

Or, quelle est cette « capacité d’intégration » du français au Québec? Aussi incroyable que cela puisse paraitre, nous n’en avons absolument aucune idée. Toute la politique d’immigration du Québec, pour ce qui est des seuils, est fondée sur l’arbitraire. Aucune étude n’a jamais cherché à déterminer, de manière rigoureuse, combien d’immigrants le Québec pouvait accepter sans remettre en cause son caractère français. Le chiffre de 50 000, qui constitue la cible actuelle du gouvernement, a été sorti, comme un lapin lors d’un tour de magie, d’un chapeau. Ou plutôt : il est le résultat de « consultations » où des lobbyistes de l’industrie de l’immigration et des chambres de commerce sont venus expliquer au gouvernement qu’il devait accepter plus d’immigrants, toujours plus, afin de maximiser les profits (à court terme) de certains secteurs de l’industrie (privée). Au diable le bien commun, le fait français et la capacité d’intégration.

Bref, dans le débat sur l’immigration, la question des seuils est centrale. Quel est le nombre approprié d’immigrants que le Québec français peut accueillir? On ne le sait pas. On sait seulement que le nombre actuel, qui entraine l’anglicisation de toute la région de Montréal, est tout à fait excessif. Dans l’état actuel des choses, il faut donc couper. Et de beaucoup.
 

  1. L’intégration

La « capacité d’intégration » se réfère à la contrainte exercée par une langue pour générer des interactions dans un endroit donné. Cette capacité d’intégration sera élevée dans un lieu où règne la « loi du sol » c’est-à-dire si une seule langue sert de « langue commune » et de langue des institutions. Ceci est loin d’être le cas au Québec, surtout dans la région de Montréal, où règne plutôt le « bilinguisme compétitif », c’est-à-dire la compétition entre deux langues d’intégration.

Dans la région de Montréal, la capacité d’intégration du Québec français est faible. Elle est même inférieure à celle du Québec anglais. Pourquoi? Parce que l’anglais règne en maitre dans le secteur privé et dans une large partie du réseau institutionnel (hôpitaux, cégeps, universités). Il est donc impératif, si l’on souhaite augmenter la capacité d’intégration, d’augmenter la part relative occupée par le réseau institutionnel de langue française.

En clair, cela signifie qu’il faut restreindre le plus possible le bilinguisme de l’État québécois (ce qui est l’axe principal de l’actuel projet de loi 96), imposer la loi 101 au cégep (incluant les collèges privés) et au premier cycle universitaire, revoir les politiques de financement de la recherche pour favoriser la recherche en français, etc. Un Québec indépendant, débarrassé de la toxique Loi sur les langues officielles d’Ottawa, serait bien sûr un atout incontestable pour augmenter notre capacité d’intégration.
 

  1. La culture

Les dernières données dont nous disposons (OQLF 2016) indiquent qu’un effondrement de la consommation culturelle en langue française est en cours chez les jeunes francophones. Ceux-ci « consomment » beaucoup moins de chansons, films, séries, etc. en français comparé à leurs ainés. Le profil de consommation culturel des jeunes est de plus en plus anglo-américain. Cela ne manquera pas d’avoir des conséquences titanesques à l’avenir.

L’acculturation est en effet la première étape dans la voie menant à l’assimilation linguistique. Pour redresser la barre, il faudra absolument diminuer la place énorme accordée à l’anglais à l’école primaire et secondaire, offrir le choix entre plusieurs « langues secondes », valoriser la culture québécoise à l’école (et partout), rendre notre culture accessible sur les plateformes numériques, etc.
 

  1. La fécondité

La politique familiale du Québec (CPE, congés parentaux) a déjà permis au Québec d’augmenter légèrement son indice synthétique de fécondité. Il faudrait maintenant aller plus loin et mettre en place une politique nataliste explicite. Il est temps d’aborder cet enjeu. Cette politique devrait avoir pour but de tenter de combler l’écart important qui existe entre le nombre d’enfants moyens désirés par les femmes (2,0) et celui qu’elles ont réellement (environ 1,6).
 

Conclusion

L’actuel projet de loi 96 proposé par le gouvernement s’attaque, et bien faiblement, à un seul des quatre mécanismes de recul du français, soit le bilinguisme de l’état québécois. Il tente de restreindre celui-ci aux seuls « ayants-droits », soit à ceux qui ont accès à l’école anglaise publique selon les termes de la Charte de la langue française. Cette intention est louable, mais il reste à voir comment cela pourra se faire en réalité alors que le bilinguisme anglais-français est en train de s’universaliser chez les jeunes québécois et que ceux-ci, qui n’ont nullement connus les luttes linguistiques des années 60 et 70, sont souvent ravis de « pratiquer » leur anglais en toutes circonstances. Pour vraiment restreindre l’offre de services en anglais, il faudrait procéder comme le gouvernement fédéral et la territorialiser.

Il est clair cependant, que l’actuel projet de loi ne va nullement renverser le déclin du français au Québec. Il en faudra beaucoup plus.

L’anglais en débat au Québec. Mythes et cadrages. : Un livre majeur

Virginie Hébert publie ces jours-ci, aux Presses de l’Université Laval, un essai tiré de sa thèse de doctorat intitulé L’anglais en débat au Québec. Mythes et cadrages.

Disons-le d’emblée : alors que l’on s’imaginait que tout avait été dit sur la question linguistique, Virginie Hébert nous arrive avec un ouvrage qui couvre un angle totalement inédit de la question, soit les « cadres » et les « mythes » utilisés dans le débat sur l’enseignement de l’anglais, langue seconde, au Québec.

L’enseignement de l’anglais est en effet le terrain d’une chaude lutte entre les tenants du cadre « nationalisant », pour qui l’enseignement précoce ou intensif de l’anglais serait une menace pour le français et les tenants du cadre « globalisant » pour qui l’anglais serait un « outil » qui donne accès à « l’ouverture sur le monde ». Dans cet essai, Virginie Hébert se livre à une analyse minutieuse et exhaustive des divers « cadres » et mythes utilisés pour propulser et légitimer l’un ou l’autre discours.

Les vingt dernières années ont été dominées par un discours voulant que plus d’anglais, c’est bien, et que plus c’est tôt, mieux c’est. À entendre certains, l’anglais n’aurait que des vertus : « ouverture sur le monde », « modernité », etc. A contrario, le français nous condamnerait à la « fermeture », au « repli » et nous isolerait. Sentant le vent, Jean Charest a habilement annoncé la « mesure » d’anglais intensif obligatoire en mars 2011. Tous les francophones du Québec, avait-il annoncé, devront dorénavant obligatoirement faire de « l’anglais intensif » à l’école. La mesure consistait en cinq mois d’anglais « exclusif » (toutes les autres matières étant supprimées) lors de la sixième ou la cinquième année du primaire.

Si quelques voix dissidentes s’étaient élevées à l’époque pour dénoncer cette mesure jugée excessive qui venait sérieusement fragiliser le statut du français à l’école primaire, ces voix avaient été noyées par le discours célébrant « l’ouverture sur le monde ».

Au cours des vingt dernières années, le cadre « globalisant » est en effet devenu hégémonique dans le discours public, ce qui a mené à la mise en place de l’anglais en première année du primaire, de l’anglais intensif et des programmes « d’immersion anglaise » dans diverses écoles secondaires. Ces changements majeurs sont venus fragiliser le français comme langue « première » comme langue de « référence culturelle » chez les jeunes générations, au point où Statistique Canada a noté, en 2019, que les jeunes Québécois démontraient un attrait de plus en plus fort vers l’anglais et une volonté d’utiliser celui-ci dans « la vie quotidienne ». C’est ainsi que, insensiblement, un peuple bascule dans l’assimilation collective.

L’immense mérite de L’anglais en débat au Québec est de non seulement démontrer comment les cadres ont été utilisés dans ce débat récent afin de l’orienter, mais de remonter le temps pour nous faire comprendre que le mythe de l’anglais « langue universelle » est aussi vieux que l’Empire britannique lui-même (dont le Canada a depuis pris le relai à l’interne selon l’essayiste Marc Chevrier).

L’idée de l’anglais « langue universelle » émerge en effet au début du dix-neuvième siècle, alors que la Grande-Bretagne cherchait à consolider sa domination mondiale. Il est particulièrement fascinant d’apprendre que l’Inde a servi de terrain d’essai pour le développement de politiques linguistiques appliquées par après dans tout l’Empire britannique. L’East India Company, par exemple, qui avait besoin d’administrateurs locaux, sélectionnait alors un nombre limité d’élèves brillants pour recevoir une éducation en anglais (p. 24). L’anglais devint ainsi un instrument de formation des élites, un instrument de mobilité sociale ascendante; la demande pour de l’éducation en anglais en Inde ne cessera donc de croitre à partir de ce moment. Le parallèle historique que l’on peut faire entre la situation coloniale indienne de 1835 et celle du Québec de 2021 est éclairant; au Québec, le postsecondaire de langue anglaise est aussi utilisé comme instrument de formation des élites, un instrument de mobilité sociale ascendante et la demande pour de la formation en anglais au postsecondaire ne cesse également de croitre. Le Québec se trouve donc, avec le « libre-choix » de la langue au cégep, à appliquer des politiques coloniales britanniques datant du début du dix-neuvième siècle.

On trouve ce genre de perles tout au long de cet essai, passant de l’Empire britannique, de l’anglais utilisé comme langue de construction européenne au mépris de la diversité linguistique du Vieux continent, au rapport Bouchard-Taylor qui faisait, en 2007, de l’anglais la langue de « l’ouverture sur le monde » (p. 136). Le rapport Bouchard-Taylor estimait même qu’un défaut d’apprentissage de l’anglais par le « groupe majoritaire » allait conduire à un « repli identitaire » et à un « avenir sans horizon » (p. 137).

Quatorze ans après ce rapport, alors que 82% des anglophones, 53% des allophones et 19% des francophones refusent de reconnaitre le français comme langue officielle du Québec (Angus Reid), et au moment où les appels à la partition de Montréal, territoire « non-cédé » et ville « bilingue », c’est-à-dire anglaise, trouvent un écho politique grandissant, on voit à quel point Messieurs Bouchard et Taylor se sont fourvoyés en se laissant hypnotiser par le cadre « globalisant ». Ceux qui souffrent de « repli identitaire » au Québec, ce ne sont pas les francophones, bien au contraire.

Bref, cet essai de Virginie Hébert arrive à point nommé et nous permet de poser un regard neuf sur l’un des plus vieux débats à agiter le Québec depuis la Conquête anglaise. Il s’agit à mon avis d’un livre majeur.