Loi 101 au cégep : Roberge se trompe et nous trompe

Frédéric Lacroix, L’aut’Journal, 26 janvier 2022

En entrevue au Journal de Montréal, le 9 janvier dernier, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a affirmé qu’il n’était « pas nécessaire » d’étendre la loi 101 au cégep afin de protéger la langue française au Québec. Alors que la rumeur laissait entendre que M. Roberge serait partisan de la loi 101 au cégep, voilà que celui-ci sort plutôt pour torpiller cette dernière. Comme un ministre ne parle jamais en son propre nom, on comprend qu’il se faisait en fait le porte-parole officieux de M. Legault et visait à clouer le bec aux partisans du cégep français au sein du caucus de la CAQ.

Il vaut la peine de lire l’entrevue de M. Roberge au long afin de prendre la pleine mesure du monde parallèle, quand il est question du français, dans lequel se meut une partie du caucus de la CAQ. M. Roberge en profite en effet pour proférer au moins deux énormités :

1) « La solution, ça se passe au primaire et au secondaire. »

2) « Devant la piètre maîtrise de l’anglais de leurs enfants au sortir du secondaire, plusieurs parents dirigent leur progéniture vers les cégeps anglophones. »

Il est pour le moins surprenant que le ministre puisse affirmer tout bonnement que « la solution se passe au primaire et au secondaire » alors que cette solution, qui a été retenue par Camille Laurin et les concepteurs de la Charte de la langue française, est précisément celle qui est en vigueur depuis 1977 ! Si cette « solution » fonctionnait, on le saurait et tout le débat lancinant sur le cégep français qui dure depuis vingt ans n’aurait pas lieu !

Mais en affirmant que « la solution se passe au primaire et au secondaire », le ministre annonçait-il en fait de nouvelles mesures à l’école pour mieux ancrer les étudiants, francophones et allophones, dans la culture française ? Que nenni ! Il n’y a rien à l’horizon sur ce front et ce, depuis fort longtemps. Il faut en effet remonter à 2008 pour retrouver le dernier plan d’action gouvernemental en faveur du français au primaire et au secondaire.

Quant à l’affirmation que « les enfants ne maitriseraient pas l’anglais au sortir du secondaire », ici, il faut faire une pause pour déplorer une chose : alors que les Québécois sont en réalité un des peuples sinon le peuple non anglophone qui parle le plus et qui maitrise le mieux l’anglais au monde, l’idée de leur absence de maitrise de l’anglais court toujours.

En réalité, il y a eu dans les 15 dernières années une augmentation spectaculaire et sans précédent du niveau de bilinguisme des jeunes Québécois. Les données de Statistique Canada, par exemple, indiquent que le taux de bilinguisme anglais-français des jeunes québécois d’une même cohorte est passé de 28 % à 2006 (ils avaient de 5 à 17 ans) à 66 % en 2016 (ils avaient alors de 15 à 27 ans), soit une augmentation de 100 % en 10 ans. C’est au Québec que l’on retrouvait, et de très loin, la plus importante hausse de bilinguisme par cohorte sur une période de dix ans au Canada. De plus, le taux de bilinguisme au Québec est très étroitement corrélé à la scolarité; 61,3 % francophones détenteurs d’un DEC et 77,6 % des détenteurs d’un baccalauréat sont bilingues au Québec.

De plus, à Montréal, le taux de bilinguisme des francophones atteint 87,2 % chez les détenteurs d’un diplôme universitaire, un taux supérieur à celui des anglophones (84,2 %). Sur l’île de Montréal, les jeunes francophones sont plus bilingues que les jeunes anglophones depuis 2011. Mais jamais n’entend-t-on nos politiciens déplorer la « piètre » maitrise du français par les anglophones. Celle-ci ne semble pas non plus les pousser à vouloir s’inscrire au cégep français…

La rumeur qui continue à circuler sur la « piètre » maitrise de l’anglais des jeunes n’est que le reflet de l’antique sentiment d’infériorité des francophones face aux anglophones, sentiment qui est toujours bien ancré chez nos élites. Il est triste et même dramatique, cependant, que cette « fake news » soit colportée par le ministre de l’Éducation lui-même.

Avec la deuxième partie de son affirmation, à savoir que c’est la supposée « piètre » maitrise de l’anglais qui expliquerait la ruée des francophones et des allophones vers les cégeps anglais, M. Roberge inverse la causalité. Ce n’est pas la « piètre » maitrise de l’anglais qui incite les francophones à s’inscrire au cégep anglais, mais l’inverse. C’est plutôt la maitrise grandissante de l’anglais, et aussi, un ancrage culturel de plus en plus ténu au Québec français, qui oriente certains jeunes vers les cégeps (et universités) anglaises. Les jeunes ne s’inscrivent pas au cégep anglais dans une volonté « instrumentale » (pour apprendre l’anglais), mais dans une volonté intégrative (pour basculer d’un univers culturel de langue française à un univers culturel de langue anglaise). Sinon, en toute logique, on devrait assister depuis 15 ans à une chute des inscriptions dans les cégeps anglais au fur et à mesure que le taux de bilinguisme des jeunes francophones augmentait. Mais c’est l’inverse qui se produit.

Ce qu’une bonne partie de notre élite politique ne semble pas réaliser, c’est que nous avons changé d’époque et que les jeunes baignent aujourd’hui dans un univers culturel numérique qui est fortement anglophone et fortement anglicisant. Le bilinguisme chez les jeunes est maintenant rendu quasi-universel. Ceci contraste avec les générations passées qui, hors de Montréal, avaient généralement peu d’exposition à l’anglais. Certains, comme M. Legault par exemple, qui affirmait en pleine conférence de presse sur le PL96, le 13 mai 2021, qu’il aurait « dû aller au cégep en anglais » parce qu’ainsi il serait « meilleur en anglais », en ont visiblement gardé un sentiment d’infériorité face à cette langue.

En affirmant que les jeunes sont « piètres » en anglais, certains « baby-boomers » font fi de la réalité et projettent leur propre sentiment d’incompétence sur la génération qui monte. Mais la réalité des jeunes d’aujourd’hui n’est plus celle de ceux des années soixante-dix; elle est celle révélée, par exemple, dans un article du Devoir du 30 mars 2021, où des étudiantes d’une école de Québec, scolarisées en français dans la ville de Québec, affirmaient vouloir s’inscrire au cégep anglais parce qu’elles utilisaient déjà cette langue pour communiquer entres elles, consommaient quasi exclusivement de la culture dans cette langue, et voulaient « faire leur vie en anglais ». S’inscrire au cégep anglais aujourd’hui fait souvent partie d’une démarche d’assimilation linguistique et culturelle.

Sur la question linguistique, une bonne partie de la CAQ est dépassée et regarde dans le rétroviseur. Comme si cela nous donnait une bonne idée de ce qui s’en vient droit devant.

Et ce qui arrive vers nous à grands pas, c’est l’assimilation collective. Quand le déni cessera-t-il?