Le chemin de Lacroix

Antoine Robitaille, Journal de Montréal, 16 octobre 2020.

Ces dernières années, même si je savais trompeurs les discours rassurants au sujet de l’état de la langue française au Québec, j’aimais espérer qu’ils fussent justes.

J’aimais me bercer d’illusions.

J’ai eu 20 ans en 1988. J’appartiens à cette génération X dont plusieurs membres ont été durablement marqués par les marches et manifestations dont le slogan était «Ne touchez pas à la loi 101».https://tpc.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

J’en ai conservé une certaine idée du Québec pour lequel le français devrait être objet de soin afin qu’elle soit une langue de convergence, un creuset. Le socle d’une nation unique sur ce continent animée d’un «dur désir de durer», pour emprunter l’allitération de Paul Éluard.

Or, ces idées ont du plomb dans l’aile. On dirait qu’elles n’ont pas été transmises. Étaient-elles trop liées à ces autres projets de souveraineté, d’indépendance, lesquels ont échoué? L’émergence de nouveaux moyens de communications, de diffusion culturelle, en a-t-elle sonné le glas?

Prise de conscience

Il reste que ces temps-ci, les aveux sont éloquents et se multiplient.

À Québec, depuis le dépôt de récentes études, on admet dans tous les partis que le français va mal. C’est en passe de devenir un lieu commun. Il n’y a plus vraiment de Jean-Marc Fournier, ce libéral qui, en 2016, incarnait l’optimisme béat au sujet du français.

Même à Ottawa – je le soulignais récemment –, le gouvernement Trudeau, dans son discours du trône, affirmait pour une des premières fois que le français a besoin de protection et de promotion particulière.

Cela semble un euphémisme : TVA Nouvelles révélait mercredi par exemple que «dix des dix-neuf arrondissements de la métropole, ainsi que la Ville-Centre, n’ont pas de certificat de conformité à la Charte de la langue française».

Le ministre responsable de la langue, Simon Jolin-Barrette, le déplorait, déclarant que Montréal devrait pourtant être «le vaisseau amiral de la langue française» au Québec. Voilà qui est bien dit.

Mais comme le soulignait hier le nouveau chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon : au sein de la CAQ, M. Jolin-Barrette semble être un «guerrier solitaire» qui «fait des sorties seul, toujours sur les mêmes thématiques», alors que son gouvernement «fait exactement l’inverse».

Lucidité

Pour retrouver le goût de l’action, de redresser les choses, de régler des problèmes, un exercice de lucidité s’impose.Frédéric Lacroix

Pour plusieurs, ce pourrait bien être la lecture de Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal) du chercheur indépendant Frédéric Lacroix.

Un vrai chemin de Lacroix, cet ouvrage, qui, avec force statistiques, retours historiques documentés, relativise de façon convaincante le succès de cette loi reconnue pour avoir refondé le Québec.

Une loi combattue, malmenée par Ottawa au nom de la symétrie des minorités linguistiques. Loi qui n’est plus l’ombre de ce qu’elle fut lors de son adoption en 1977.

Mais la faute revient aussi aux élites québécoises, qui semblent avoir tourné le dos au combat pour un Québec français en réclamant toujours plus d’anglais. Et en pratiquant un franglais débridé. «Le français est lentement ravalé au rang de langue seconde au Québec», conclut même Lacroix.

Pourquoi la loi 101 est un échec : coup de barre nécessaire!

Étienne-Alexandre Beauregard, 15 octobre 2020.

Frédéric Lacroix, chercheur dont l’expertise sur la question linguistique n’est plus à prouver, publiait plus tôt cette semaine un premier essai aux Éditions du Boréal, intitulé Pourquoi la loi 101 est un échec. Analysant le contexte linguistique québécois du XXIe siècle, il apporte une contribution essentielle au débat en cours sur la place du français, un argumentaire à mettre entre toutes les mains sur les causes et les solutions au déclin avéré de la langue commune au Québec.

Le nouveau contexte linguistique

L’auteur brosse le portrait du contexte linguistique québécois depuis le début des années 2000, lequel encourage inexorablement la minorisation du français. Les deux facteurs clés de cette dynamique sont des seuils d’immigration extrêmement élevés par rapport à la taille de la population ainsi qu’une faible attractivité du français, laquelle favorise massivement le transfert linguistique des allophones vers l’anglais. En découle donc une chute vertigineuse du poids relatif du français comme langue d’usage, tandis que celui de l’anglais demeure stable ou augmente. Ainsi, entre 2001 et 2016, le français comme langue parlée à la maison a chuté de 81% à 78% au Québec. Selon les prédictions de Statistique Canada, il pourrait atteindre 69% aussi tôt qu’en 2036, une baisse de près de 10% en seulement vingt ans.

Comme le souligne Frédéric Lacroix, bien que les anglophones forment moins de 10% de la population québécoise, plus de 50% des transferts linguistiques des allophones se font vers l’anglais, synonyme de la crise de statut que vit présentement le français au Québec.

Au cœur de cette dynamique, la question du statut et du prestige du français au Québec devient cruciale. Comme le souligne Frédéric Lacroix, bien que les anglophones forment moins de 10% de la population québécoise, plus de 50% des transferts linguistiques des allophones se font vers l’anglais, synonyme de la crise de statut que vit présentement le français au Québec. Une langue commune doit savoir s’imposer comme la langue nationale et ainsi attirer la quasi-totalité des transferts linguistiques pour assurer sa vitalité, ce qui n’est présentement pas le cas du français au Québec.

Le nerf de la guerre : la complétude institutionnelle

Pour analyser le portrait linguistique québécois, Frédéric Lacroix se fonde sur le concept de « complétude institutionnelle », qui postule que plus un groupe linguistique dispose d’un réseau institutionnel développé, moins ses membres ont tendance à s’assimiler aux autres groupes linguistiques. Dans le contexte québécois, où deux réseaux institutionnels existent côte à côte, l’un en français et l’autre en anglais, cette lunette s’avère d’une grande utilité.

À la lumière des montants investis dans les deux réseaux parallèles, un constat ressort clairement : les anglophones du Québec bénéficient d’une surcomplétude institutionnelle flagrante. Cette surabondance de services, notamment en santé et en éducation postsecondaire, viole l’esprit de la loi 101 et cause l’anglicisation des allophones et même des francophones. Alors que les établissements de santé anglophones exigent des employés la maîtrise de l’anglais et que les études postsecondaires en anglais mènent majoritairement à travailler dans cette langue, le financement gouvernemental disproportionné de ces institutions constitue une invitation ouverte à l’anglicisation. Il y a tout simplement trop de services par rapport au poids démographique réel des anglophones au Québec, pour qui ces institutions sont maintenues: comment justifier que 45% des emplois en santé à Montréal soient dans le réseau anglophone, alors que la communauté historique anglophone constitue 17% de la population montréalaise?

Dans la situation où nous sommes, le statu quo n’en est pas un : ne pas agir pour le français, c’est forcément consentir à une croissance exponentielle de la place de l’anglais au Québec.

Les chiffres sur lesquelles s’appuie Lacroix sont clairs : le bilinguisme institutionnel officieux qui a présentement cours au Québec a créé une tendance lourde de minorisation du français. Dans la situation où nous sommes, le statu quo n’en est pas un : ne pas agir pour le français, c’est forcément consentir à une croissance exponentielle de la place de l’anglais au Québec.

L’échec de la loi 101

La conclusion de l’auteur est sans appel : la Charte de la langue française, qui voulait pérenniser le statut du français au Québec, a échoué dans cet objectif, notamment parce qu’elle a été taillée en pièces par les tribunaux fédéraux depuis 1979. Pour assurer la vitalité du français au Québec, 90% des transferts linguistiques devraient s’effectuer vers le français, ce qui équivaudrait au poids démographique des francophones par rapport à la communauté historique anglophone. Pourtant, ce taux dépasse à peine 50% dans les faits. C’est là qu’un coup de barre est nécessaire pour renverser la tendance et faire du Québec l’État français dont rêvaient Camille Laurin, Guy Rocher et Fernand Dumont en 1977.

Pour assurer la vitalité du français au Québec, 90% des transferts linguistiques devraient s’effectuer vers le français, ce qui équivaudrait au poids démographique des francophones par rapport à la communauté historique anglophone. Pourtant, ce taux dépasse à peine 50% dans les faits.

Frédéric Lacroix appelle donc à assurer la complétude institutionnelle du Québec français, pour donner à la langue le statut et le prestige dont elle a besoin pour s’imposer sur le territoire. Le Québec ayant la mainmise sur les réseaux de la santé et de l’éducation, il a tous les atouts pour procéder à cette réforme nécessaire : appliquer la loi 101 aux institutions collégiales et financer la santé et l’éducation proportionnellement au poids démographique des communautés anglophone et francophone, notamment. Il s’agit là de respecter l’esprit de la loi 101 originale : préserver les droits de la communauté historique anglophone tout en s’assurant que les nouveaux arrivants s’intègrent en français pour maintenir l’équilibre linguistique.

Le temps des actions

Un constat sans appel émane de la lecture de Pourquoi la loi 101 est un échec : il faut des actions fortes dès maintenant pour préserver le statut du français au Québec. En 1977, la loi 101 a pu structurellement changer la dynamique linguistique québécoise en haussant le prestige du français, et ce, en ne craignant pas la coercition lorsque nécessaire. Cependant, les tribunaux ont invalidé des dispositions majeures de la loi du ministre Laurin, notamment celles établissant le français comme seule langue des institutions, de la justice et de l’affichage, fragilisant ainsi le statut du français comme langue commune de tous les Québécois. Si l’on tient vraiment à la place du français au Québec, force est de constater que les mesurettes ne suffisent plus et qu’il faudra réapprendre à affirmer les droits collectifs des Québécois, même au prix de la coercition.

L’ouvrage de Frédéric Lacroix, d’une qualité et d’une clarté exemplaires, constitue un argumentaire indispensable pour tous ceux qui ont le français à cœur au Québec.

L’ouvrage de Frédéric Lacroix, d’une qualité et d’une clarté exemplaires, constitue un argumentaire indispensable pour tous ceux qui ont le français à cœur au Québec. En plaçant la complétude institutionnelle comme base d’analyse de la question linguistique, l’auteur explique à la fois les raisons du déclin du français et l’objectif à atteindre pour en assurer la pérennité. Ce livre doit être mis entre les mains de nos élus et de tous ces leaders d’opinion qui croient encore en une « paix linguistique » qui assurerait l’avenir du français, puisqu’il prouve le contraire, chiffres à l’appui. Pourquoi la loi 101 est un échec est donc un incontournable pour comprendre la situation lingustique en 2020, de même qu’un appel à l’action afin de renverser une tendance massivement défavorable au français comme langue commune du Québec.

Pourquoi la loi 101 est un échec: entretien avec Frédéric Lacroix à propos de son livre événement

Mathieu Bock-Côté, Journal de Montréal, 15 octobre 2020

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix s’est fait connaître depuis quelques années pour ses analyses d’une grande lucidité sur la situation du français au Québec. Il publie ces jours-ci son premier livre, Pourquoi la loi 101 est un échec. Il s’agit d’un véritable événement intellectuel: pour la première fois, vraiment, nous avons un véritable portrait de la situation du français au Québec, délivré du maquillage idéologique qu’on utilise trop souvent pour l’enjoliver.

Mathieu Bock-Côté: Que trouve-t-on dans ce livre?

Frédéric Lacroix: On y trouve une synthèse complète de la situation du français (et de l’anglais) au Québec. Mon ambition, en écrivant ce livre, était de fournir à ceux qui s’intéressent à l’avenir du Québec français un portrait de la situation actuelle et de son évolution probable. Car il est difficile de se faire une tête sur la question linguistique; les informations sont dispersées, contradictoires et souvent inaccessibles. J’ai souhaité écrire un livre qui rassemble l’ensemble des données pertinentes, de façon à permettre à chacun de comprendre ce qui se passe avec le français au Québec. 

Je souhaitais également fournir un état des lieux le plus objectif possible. Pour atteindre ce but, j’ai fait appel au concept de «complétude institutionnelle», bien connu en sociologie, concept qui relie la vitalité d’une langue à l’ampleur du réseau institutionnel qui lui est attaché (hôpitaux, universités, cégeps). Le portrait que je trace est donc chiffré et quantitatif, et s’appuie sur la complétude institutionnelle propre à chaque communauté linguistique, anglophone et francophone, ce qui permet de tirer des conclusions solides. C’est ce qui distingue ce livre, à mon avis, de tous les autres qui ont été écrits sur la question linguistique. Mon livre se veut donc une synthèse exacte, scientifiquement fondée, tout en étant accessible au grand public.


MBC: Quels étaient les objectifs initiaux de la loi 101? Et quels objectifs lui prête-t-on aujourd’hui?

FL: Les objectifs de la Charte de la langue française sont énumérés dans le «livre blanc» publié par Camille Laurin un peu avant le dépôt de son projet de loi. Ces objectifs sont ceux spécifiés par la commission Gendron, une commission d’étude de la question linguistique lancée par le Parti libéral du Québec en réponse à la crise de Saint-Léonard de la fin des années soixante. L’objectif majeur de la loi 101 est «d’orienter les options linguistiques des immigrants», une litote qui signifie que la charte est conçue afin que l’assimilation linguistique des immigrants se fasse principalement vers le français au lieu de l’anglais, à l’avenir (l’assimilation des immigrants se faisait à 85% à l’anglais avant la charte). La charte souhaitait rehausser le statut du français et en faire la «langue commune», c’est-à-dire la langue utilisée lors des échanges entre groupes linguistiques au Québec. La charte venait aussi agir pour améliorer les conditions économiques des francophones et leur donner accès aux emplois bien rémunérés, emplois qui étaient quasiment exclusivement réservés aux anglophones auparavant.

Notons que la charte a été combattue vigoureusement par Ottawa dès son adoption par l’Assemblée nationale du Québec. Dès 1979, tout le chapitre III, chapitre qui faisait du français la langue officielle de la justice et du droit, a sauté. Trudeau père a ensuite procédé au rapatriement de la Constitution canadienne, en 1982, pour invalider les dispositions visant la langue d’enseignement dans les écoles primaires et secondaires. Ottawa a livré une véritable guerre juridique contre la charte, chose qui continue encore de nos jours.

Aujourd’hui, le Québec semble avoir abandonné toute prétention de faire du français la langue commune et a sombré à nouveau dans le bilinguisme systématique qui était en place avant la charte. Le Québec semble s’être résigné au service minimum, soit à ce que la charte ne fasse qu’assurer – et pas toujours – la disponibilité de services en français au Québec. Face à Ottawa, Québec a donc complètement capitulé et a adopté, hypocritement, tout en assurant cœur sur la main que le «français est la langue officielle», la Loi sur les langues officielles fédérale, c’est-à-dire est venu assurer à l’anglais au Québec un statut à quasi-égalité avec le français. Dans les faits, le Québec est aujourd’hui, comme avant la loi 101 de 1977, une «province» quasi intégralement bilingue. Il ne faut pas se surprendre, alors, que l’anglais, langue de la majorité canadienne et continentale et langue des nouveaux empires numériques (Google, Facebook, Netflix, etc.), joue maintenant le rôle de langue commune à Montréal et que les immigrants allophones s’assimilent pour moitié au groupe anglophone.


MBC: La loi 101, un échec, vraiment? N’êtes-vous pas trop sévère?

La charte n’a jamais atteint son objectif principal, qui était de faire en sorte que la nette majorité des immigrants s’intègrent au Québec français. Par là, on entend que 90% d’entre eux devraient adopter éventuellement le français comme langue parlée à la maison afin d’assurer la stabilité démographique du groupe francophone au Québec. Or nous n’en sommes qu’à 50% environ et tout indique que le plafond est atteint, c’est-à-dire que les effets de la charte actuelle sont épuisés. De plus, on a noté, lors du recensement de 2016, une nette accélération de l’assimilation des jeunes francophones à Montréal. 

Dans mon livre, je démontre que, depuis 2001, une «nouvelle dynamique linguistique» s’est installée au Québec, dynamique marquée par un recul (historique) du poids des francophones et une augmentation du poids des anglophones, augmentation qui est due principalement à l’assimilation linguistique massive, complètement hors de proportion avec le poids démographique réel des anglophones (qui est de 8,1% seulement), des allophones à l’anglais.

Cela signifie que le français va continuer à régresser dans l’avenir prévisible et que le destin qui nous attend est celui de toutes les minorités francophones en Amérique, c’est-à-dire la minorisation et la disparition. À moins, bien sûr, que des gestes courageux et structurants ne soient posés.


MBC: Est-il trop tard?

FL: Non. Comprendre la mécanique de notre déclin signifie aussi que les clés pour intervenir avec succès nous deviennent accessibles. Ces clés peuvent se résumer ainsi: revenir au «français langue commune», mettre fin au bilinguisme de l’État québécois, mettre en place une politique culturelle adaptée à la réalité numérique de notre époque et, surtout, rehausser massivement le financement des institutions francophones (cégeps, universités et hôpitaux) afin d’assurer au Québec français une «complétude institutionnelle» proportionnelle à son poids démographique.

Pourquoi la loi 101 est un échec

La situation du français au Québec entre rigueur et conviction.

Entretien
avec Frédéric Lacroix

En quoi la Charte de la langue française est-elle un échec? Le mot n’est-il pas trop fort?

Il faut juger la charte eu égard aux objectifs qu’elle visait. En déposant le projet de loi de la Charte de la langue française en 1977, Camille Laurin avait affirmé qu’avec cette loi le Québec serait « maintenant et pour toujours français ». Cette idée a pénétré profondément les esprits. À un point tel que Camille Laurin croyait même que la charte, la fameuse « loi 101 », avait sécurisé les Québécois jusqu’à leur faire penser que leur langue et leur culture pourraient survivre et s’épanouir même s’ils restaient partie intégrante du Canada, ce qui était selon lui une des raisons de la défaite au référendum de 1980. Avec cette loi, les Québécois se sont convaincus qu’ils pouvaient avoir le beurre et l’argent du beurre; profiter du confort canadien, éviter le risque de l’indépendance et conserver la langue française.

Plus de quarante ans après, les données démontrent un recul majeur, catastrophique même, du français au Québec. À titre d’exemple, l’Office québécois de la langue française vient de publier une étude indiquant que 63% des entreprises de Montréal exigent la connaissance de l’anglais, et ce, même quand le poste à pourvoir ne nécessite pas de compétence linguistique particulière en anglais; l’anglais est exigé automatiquement. On se rappellera que l’article 46 de la charte stipule pourtant qu’« il est interdit à un employeur d’exiger pour l’accès à un emploi ou à un poste la connaissance ou un niveau de connaissance spécifique d’une langue autre que la langue officielle, à moins que l’accomplissement de la tâche ne nécessite une telle connaissance ». Les articles de la charte ont de moins en moins d’emprise sur la réalité. D’un côté, la charte nous assure que la langue officielle du Québec est le français; de l’autre, le premier ministre du Québec tient ses conférences de presse en français et en anglais et tous les services gouvernementaux sont disponibles en anglais pour tous. Le gouvernement s’apprête même à investir des dizaines de millions de dollars pour agrandir le collège Dawson, qui est pourtant déjà le plus gros cégep (et un cégep anglophone).

La charte, et toute la symbolique historique qui vient avec, camoufle la réalité du bilinguisme de l’État québécois. Elle nous empêche de prendre conscience de la réalité. Il faut donc oser le dire tout haut: la Charte de la langue française est un échec! Elle n’empêche pas le recul du français et n’empêchera pas la transformation du Québec en gros Nouveau-Brunswick (ou en Louisiane). Avant de prétendre redresser une situation, il faut comprendre ce qui se passe, il faut partir de la réalité.

Vous dites que nous sommes dans une « nouvelle dynamique linguistique ». Quelle est-elle?

Cette « nouvelle dynamique linguistique », c’est celle qui a émergé depuis une quinzaine d’années et qui peut être résumée ainsi: le français recule alors que l’anglais avance. Depuis 1871, le poids démographique des francophones au Québec n’était jamais descendu en bas de 80%. Il est maintenant de 78%, après avoir chuté de 3,4 points en quinze ans: un record. Il baisse aussi du côté de la langue parlée à la maison, et presque aussi rapidement. Le poids démographique des anglophones, quant à lui, est quasi stable du côté de la langue maternelle et augmente du côté de la langue parlée à la maison. Nous sommes donc dans une situation inédite historiquement.

Qu’est-ce qui explique la hausse de l’anglais et la chute du français? L’augmentation des volumes d’immigration depuis 2003, certes, mais aussi, et surtout, la force renversante de l’anglais comme langue d’intégration des immigrants au Québec. Alors que les anglophones comptent pour seulement 8,1% de la population, ils intègrent presque la moitié des immigrants allophones qui s’établissent chez nous. Le rapport de force entre l’anglais et le français, pour ce qui est de l’intégration des immigrants, est de dix pour un en faveur de l’anglais! C’est considérable. Mais en réalité, cela a toujours été ainsi. Cette « nouvelle dynamique linguistique » n’est donc pas nouvelle. Néanmoins, elle était camouflée par l’exode hors Québec des anglophones et des allophones anglicisés, ainsi que par l’important taux de natalité des francophones (qui n’existe plus). La fin de ces deux facteurs a mis à nu le rapport de force défavorable au français au Québec. Cela s’est manifesté de façon incontestable dans les quinze dernières années. Le roi est nu!

Chacune et chacun – en politique, dans les affaires, dans les médias, dans les arts, dans la société civile – y va de son avis sur la question linguistique au Québec. Ces opinions ou analyses résistent-elles à l’épreuve des faits?

La question linguistique est complexe et beaucoup de facteurs affectent la vitalité d’une langue. Il est difficile de se faire une tête sur la question, car la documentation est éparse, chaque étude ne présente qu’une petite partie de la réalité, etc. Aucune synthèse de bonne qualité n’est accessible. Il est très difficile de se faire une idée claire de la situation sans investir un temps considérable à fouiller la documentation. Mon souhait en écrivant ce livre était d’offrir au grand public une synthèse, la plus complète et la plus scientifique possible, de cette importante question. Pour que chacun puisse avoir une idée de ce qu’il en est réellement. Et puisse avoir une opinion fondée sur les faits.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur le concept de « complétude institutionnelle »?

Le concept de « complétude institutionnelle » est une façon objective d’analyser les rapports de force entre les langues en fonction du réseau institutionnel propre à chaque communauté linguistique. On doit ce concept au sociologue Raymond Breton. L’essentiel de cette idée peut se résumer ainsi: plus une communauté possède un réseau d’institutions développé, moins ses membres auront tendance à s’assimiler aux groupes environnants. Dans mon livre, j’étends la portée de ce concept et je l’utilise pour quantifier les rapports de force entre les groupes linguistiques au Québec, dégageant ainsi mon analyse d’un regard purement subjectif et fondé sur une simple « opinion ». Le concept de « complétude institutionnelle » n’a jamais, à ma connaissance, été appliqué directement à l’analyse de la situation linguistique au Québec.

La situation du français au Québec est-elle liée au statut politique du Québec?

Cela me semble évident. Le statut du français au Québec est intimement lié à notre statut politique. Qui est celui d’une province, soit d’un demi-État. La dynamique linguistique au Québec est déterminée non pas par les frontières « provinciales », mais par les frontières du pays auquel le Québec province appartient, soit le Canada. Au Canada, le français est une langue minoritaire et qui recule à chaque recensement. L’anglais est une langue majoritaire et assimilatrice. Un des problèmes majeurs de la Charte de la langue française est qu’elle a été rédigée comme si le Québec était déjà indépendant. C’était là vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. L’indépendance n’est pas advenue. La charte devrait en prendre acte et tenter de compenser, en particulier, les effets délétères que la politique linguistique fédérale, la Loi sur les langues officielles, a au Québec.

Il faut donc prendre acte de l’échec de l’indépendance et refondre la politique linguistique en conséquence. Il faut que la politique linguistique du Québec vise à redresser le statut du français avec les moyens dont nous disposons actuellement. Car la situation est urgente. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre une éventuelle indépendance. Il faut agir tout de suite.

Québec dit non au cégep bilingue

Marco Fortier, Le Devoir, 29 août 2020

Le gouvernement Legault ferme la porte au projet de cégep bilingue à Vaudreuil-Dorion. Québec vient d’entreprendre une vaste révision de l’offre de service dans tous les cégeps du Grand Montréal. Selon ce que Le Devoir a appris, l’équilibre entre les établissements anglophones et francophones fait partie de la réflexion du gouvernement.

Dans une lettre transmise le 23 juin aux trois cégeps partenaires du projet de campus bilingue, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) indique qu’il ne peut « fournir de réponse favorable pour le moment ».

Nos sources indiquent que le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est sensible aux inquiétudes des groupes qui craignent l’anglicisation du Québec par l’enseignement supérieur. Le ministre a lancé une consultation pour prendre le pouls du milieu des cégeps, qui s’inquiète de la force d’attraction des collèges anglophones dans l’île de Montréal.

Le ministre prépare un plan d’action pour renforcer la Charte de la langue française, mais il est trop tôt pour déterminer si l’enseignement supérieur fera partie de sa stratégie, indique-t-on.

Le MEES, en tout cas, a entrepris de réviser les « devis scolaires » (le nombre de places et de ressources offertes en fonction de la demande) de tous les cégeps de la grande région de Montréal, ainsi que ceux de Valleyfield et de Saint-Hyacinthe.

« L’ensemble des places disponibles ainsi que la répartition de celles-ci font partie des travaux qui ont lieu conjointement avec le réseau. […] Les places qui pourraient être accordées à un nouveau centre d’études [notamment proposé à Vaudreuil-Dorion] font également partie de ces travaux », confirme le MEES.

« À la lumière de ces travaux, un projet révisé pourra être considéré », ajoute le ministère.

Urgence de construire

La Fédération des cégeps est d’accord avec cette vaste révision qui permettra « d’avoir une vue d’ensemble » du financement et des programmes à accorder à chaque établissement. « Il est normal de faire cet exercice global, mais ce qui nous inquiète, c’est la rapidité [ou non] de cet exercice-là », dit Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération.

« On voit la croissance démographique dans la grande région de Montréal, y compris à Vaudreuil-Dorion. Les écoles primaires et secondaires de Montréal manquent d’espace. Il faut s’assurer de répondre dès maintenant aux besoins d’espace dans les cégeps aussi. C’est long d’avoir des constructions », ajoute-t-il.

Le besoin d’un cégep à Vaudreuil-Dorion ne fait aucun doute, rappelle la Fédération. La région connaît un véritable boum démographique. Le nombre de jeunes de 15 à 19 ans augmentera de 17 % d’ici 2026. Un hôpital de 2200 employés est dans les plans — le réseau de la santé invite déjà les cégeps à se préparer à former ces milliers d’employés.

Le projet de campus bilingue à Vaudreuil-Dorion est porté par deux cégeps francophones (Valleyfield et Gérald-Godin) et par le cégep anglais John-Abbott. Le Devoir a révélé en mars dernier que ce « centre d’études collégiales » accueillerait environ 1000 étudiants. Aucun diplôme ne serait bilingue. Onze programmes seraient en français et quatre en anglais.

 Les écoles primaires et secondaires de Montréal manquent d’espace. Il faut s’assurer de répondre dès maintenant aux besoins d’espace dans les cégeps aussi. C’est long d’avoir des constructions.— Bernard Tremblay

Les trois cégeps anglais de l’île de Montréal (John-Abbott, Dawson et Vanier) débordent littéralement, tandis que les établissements français ont encore de la place dans leurs locaux. Fait à noter, les anglophones sont désormais minoritaires au sein des cégeps anglais — aux dernières nouvelles, ils représentaient 41,5 % de l’effectif. L’explosion de la fréquentation des cégeps de langue anglaise est due aux allophones et aux francophones.

Un recul salutaire

Maxime Laporte, président du Mouvement Québec français (MQF), se réjouit du pas de recul pris par le gouvernement Legault sur la question des cégeps bilingues. « Enfin, un peu de bon sens ! » dit-il au Devoir.

« On sent une volonté, du moins une reconnaissance du problème, comme on le voit dans l’opinion publique », ajoute-t-il. Pour ce défenseur de la langue française, l’enseignement supérieur est « le plus grand vecteur d’anglicisation au Québec, assurément dans la région de Montréal ».

Le MQF estime que la seule façon de freiner l’attrait des collèges anglais est d’appliquer la loi 101 dans les cégeps. Le lent déclin des cégeps français se poursuivra si on n’oblige pas les francophones à étudier au collégial dans leur langue, croit Maxime Laporte. Aucun parti à l’Assemblée nationale ne soutient cette position.

La Fédération des cégeps s’oppose catégoriquement à l’idée d’élargir la loi 101 au collégial. Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération, est convaincu que le gouvernement ne prendra pas cette voie, qui serait fort probablement contestée devant les tribunaux, selon lui.

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix déplore que les prévisions démographiques du MEES passent sous silence l’attrait indéniable des établissements anglophones. C’est pour cela que le ministère a erré dans le passé avec ses prévisions qui anticipaient une baisse d’effectif dans les cégeps anglais.

« Le modèle de prévisions d’effectifs au collégial du MEES fait partie de l’armature du déni de ce qui se passe au collégial ; c’est essentiellement un dispositif destiné à empêcher la prise de conscience de l’effondrement en cours des inscriptions relatives dans les cégeps français, chose qui est le résultat de la dynamique linguistique, variable qui est soigneusement ignorée par le modèle du MEES », écrit-il dans une déclaration transmise au Devoir.

Entretien avec Frédéric Lacroix sur la situation du français

Mathieu Bock-Côté, Le Journal de Montréal, 18 août 2020

Le rapport de l’OQLF qui vient de paraître sur la langue de travail a suscité un petit tremblement de terre dans notre vie publique. Pour le comprendre et le décrypter, je me suis entretenu avec le chercheur indépendant Frédéric Lacroix.

*** 

Mathieu Bock-Côté: L’étude récemment parue de l’OQLF trace un portrait que plusieurs disent effarant de la situation du français dans le monde du travail au Québec. Pourtant, pendant des années, le discours médiatique dominant se voulait fondamentalement rassurant sur l’état du français. Comment expliquer ce réveil brutal? Est-ce que certains signaux auraient dû nous alerter depuis longtemps?

Frédéric Lacroix: Rappelons d’abord quelques constats généraux dressés par cette étude. D’abord que, lors d’une embauche, 40% des entreprises au Québec et 63% de celles de Montréal exigent la connaissance de l’anglais, et ce, même quand le poste à pourvoir ne nécessite pas de compétence linguistique particulière; l’anglais est exigé par défaut, par une sorte d’automatisme. Qui plus est, le quart des municipalités exigent l’anglais de leur personnel au Québec, et cette proportion atteint la moitié à Montréal. Ces données, désastreuses pour le français, semblent avoir provoqué une sorte d’électrochoc. Le premier ministre lui-même juge qu’une telle exigence démesurée d’anglais par les entreprises et les municipalités «n’est pas acceptable». C’est le moins qu’on puisse dire. 

Nous semblons assister à un réveil collectif sur cette question. Un réveil collectif qui est d’autant plus brutal qu’il se produit très tardivement, à minuit moins cinq, alors que tout est presque consommé! Mais un réveil tout de même, que l’on n’espérait plus et qu’il faut saluer. 

Car on sait depuis le milieu des années 90 (au moins!) que les choses ne tournent pas rond pour la langue française au Québec et que la Charte de la langue française n’atteint pas les buts que ses concepteurs lui avaient fixés en 1977. Rappelons-le, une des intentions des concepteurs de la Charte était de faire du Québec un état «aussi français que l’Ontario est anglais». Eh bien, c’est raté, et de beaucoup: pendant que le Québec s’enfonce dans un bilinguisme qui sera à terme fatal au fait français, la domination de l’anglais en Ontario est plus assurée que jamais. Les effectifs des Franco-ontariens sont gangrénés par une assimilation galopante et par la montée, chez ceux qui parlent encore français, d’un bilinguisme «soustractif», c’est-à-dire que la maîtrise du français se perd graduellement dû à sa trop faible utilisation dans la vie quotidienne; notons que plus de 41% des francophones de l’Ontario (langue maternelle) sont «plus à l’aise en anglais qu’en français». Le sort qui nous attend au Québec, du moins dans la grande région de Montréal, est celui des Franco-ontariens. Et pas dans un avenir lointain, dans vingt ans tout au plus. 

On sait que ça va mal pour le français au Québec depuis tellement longtemps qu’il y a deux décennies, soit presque une génération, le gouvernement du PQ, sous la pression de sa base, avait lancé la «Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec», aussi appelée la Commission Larose (du nom de son président, le syndicaliste Gérald Larose) afin «d’identifier et d’analyser les principaux facteurs qui influencent la situation et l’avenir de la langue française au Québec, de dégager les perspectives et les priorités d’action pertinentes, de procéder à l’examen des articles de la Charte de la langue française mis en cause et, enfin, de présenter des recommandations visant à assurer l’usage, le rayonnement et la qualité de la langue française au Québec.» Malheureusement, la Commission Larose avait été mandatée par Lucien Bouchard en réalité non pas pour nous éclairer sur la situation, mais pour mettre le couvercle sur la marmite linguistique au PQ et permettre au statu quo de perdurer. C’est, du moins, seulement ainsi qu’on peut comprendre pourquoi la Commission refusa, d’emblée, de tracer un portrait de la situation linguistique à partir d’indicateurs démographiques ou sociolinguistiques (langue maternelle, langue d’usage, substitutions linguistiques, etc.). Toute mesure structurante (la question de l’affichage ou de la loi 101 au cégep par exemple) avait aussi été écartée en partant. Dans un passage qui préfigure la novlangue «woke» d’aujourd’hui, la Commission affirma: «examiner la situation et l’avenir du français au Québec uniquement par la lorgnette des indicateurs démolinguistiques, et en particulier des transferts linguistiques […], confinerait la société québécoise à mettre sous le boisseau sa volonté de construire un projet civique ouvert sur le monde et à demeurer frileuse pour le restant de ses jours.» 

Pourquoi revenir sur cela? Parce que ce rappel illustre deux choses: premièrement, que la situation problématique du français au Québec est connue depuis très longtemps; deuxièmement, que nos élites – toutes nos élites, celles du PQ comme celles du PLQ –, qui jouent les surpris aujourd’hui, ont tout fait pour nier et enterrer le problème depuis vingt ans. On entend souvent blâmer les «15 ans de pouvoir du PLQ» pour la situation actuelle. Et il est vrai que le PLQ a été, durant toutes ces années, un gouvernement antinational qui a tout fait pour affaiblir et déstructurer le Québec français. Mais c’est oublier que le PQ a sciemment choisi de ne pas agir alors qu’il en avait les moyens et la possibilité. Et pour cela, sa responsabilité historique, qui risque d’être tragique, est importante. Mentionnons toutefois que le PQ a bien présenté un projet de loi sur la langue en 2013-2014, projet modeste cependant, qui n’était pas à la hauteur des enjeux. Ce projet a toutefois dû être abandonné faute d’appui de la CAQ… 

À force de déni, la situation est maintenant devenue catastrophique. Ce qui aurait pu être redressé avec quelques tours de vis bien placés il y a vingt ans nécessite maintenant un remède de cheval. À cet égard, il est loin d’être sûr que notre élite, qui a fermé les yeux pendant des décennies, soit vraiment prête à faire ce qu’il faudrait pour redresser la situation. Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est peut-être très motivé, mais je doute que le reste du caucus de la CAQ, celui qui a voté contre le projet de loi 14 du PQ en 2014, le soit tout autant. J’ai l’impression qu’on va nous proposer en 2020 le plan d’action qui aurait encore peut-être fonctionné en 1999. On verra… 

MBC: On nous dit souvent que l’anglais s’impose à cause de la mondialisation. Mais dans cette étude, il semble plutôt que l’anglais s’impose comme langue de communication interne dans les entreprises. Est-ce bien le cas?

FL: C’est bien ce qui est intéressant avec cette étude. Pour la première fois, à ma connaissance, on demande la raison pour laquelle l’anglais est exigé pour le poste. Pour les communications internes, externes, à l’oral ou à l’écrit ou pour l’utilisation de machinerie. Et tadam! L’on apprend qu’à Montréal, quand l’anglais est exigé, 41,4% du temps, ce sont pour des raisons de «communication orale à l’interne». Le chiffre équivalent hors Montréal étant de 14,7%. Donc, on demande la connaissance de l’anglais, en gros, parce que la langue de travail à l’interne, au moins en partie, est l’anglais. 

Personne ne propose, comme certains esprits chagrins le répètent systématiquement, d’éliminer l’usage de l’anglais au travail; mais il faut que cet usage de l’anglais soit fait, très majoritairement, pour les communications à l’externe et à l’international. Que l’anglais serve de langue d’échange à l’international, personne n’est contre; ça en prend une. Mais que l’anglais serve de langue d’échange à l’interne de façon aussi étendue, c’est cela qui pose problème. Car cela signifie, simplement, que le rôle que le français joue au travail se réduit. Qu’il est donc destiné au déclassement. Il faut viser à séparer les sphères d’usage des langues au travail: que le français serve à l’interne et que l’anglais serve, pour certains travailleurs (et pourquoi pas d’autres langues également?), à l’externe. 

Rappelons quelques faits: les anglophones comptent pour 8,1% de la population du Québec et pour 17,4% de la population de Montréal. L’exigence de connaissance de l’anglais pour fins de communication orale interne est donc de 2,4 fois le poids démographique des anglophones à Montréal. Ce n’est pas rien. 

Ce qui ressort également de l’étude, c’est que les entreprises de 25 à 49 employés, non «soumises à la Charte», c’est-à-dire échappant aux articles du chapitre V de la Charte imposant la mise sur pied de programmes de francisation afin de faire du français la «langue normale et habituelle du travail», exigent la connaissance de l’anglais pour les échanges oraux à l’interne seulement un tout petit peu moins souvent que les entreprises de 50 employés ou plus (23,8% comparativement à 26,2% pour l’ensemble du Québec), qui sont, elles, «soumises à la Charte». Même si l’on peut penser que les plus grosses entreprises ont plus de contacts à l’international, ce qui peut justifier une utilisation accrue de l’anglais, les deux chiffres se ressemblent tellement qu’il faut comprendre que les articles du chapitre V de la Charte semblent être largement inefficaces pour franciser en profondeur la langue de travail dans les entreprises de 50 employés et plus. Du moins, ces articles ne semblent pas avoir l’effet magique que certains semblent leur prêter. Penser régler le problème de la langue de travail simplement en étendant vers le bas, pour inclure au chapitre V de la Charte les entreprises de 25 employés et plus, par exemple, est une illusion. Soyons clairs: je ne suis pas contre, mais à elle seule, cette mesure sera totalement insuffisante. https://35b3fc15a013ea30baf96dc5d8afb7d7.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

MBC: On cherche souvent à nous rassurer en disant que la connaissance du français est généralisée au Québec. Mais comment concilier cette connaissance quasi généralisée du français avec l’exigence systématique de la connaissance de l’anglais au travail (surtout à Montréal)? Comme indicateur, est-ce que la connaissance du français peut vraiment se substituer au critère de la langue d’usage? Et même, de la langue maternelle?

FL: En effet. L’on touche là à un point essentiel et généralement assez mal compris. On nous rebat les oreilles depuis des années avec la statistique affirmant que 94,5% de la population du Québec pourrait «s’exprimer en français1» et que, donc, le français aurait en quelque sorte triomphé au Québec! On comprend mal comment raccorder cette connaissance généralisée du français avec l’exigence généralisée de l’anglais pour les communications internes. Soit cette connaissance du français n’est pas aussi généralisée qu’on veut bien le penser, soit une bonne partie de ceux qui «connaissent le français» refuse de l’utiliser au travail, soit un mélange des deux. 

Il faut savoir, premièrement, que ce chiffre provient d’une déclaration faite par le répondant lors du recensement; ce n’est en aucun cas le résultat d’une vérification objective de la connaissance du français. Il est amusant de savoir que Statistique Canada a déjà testé une question un peu plus rigoureuse, demandant «Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation assez longue sur divers sujets?» au lieu de simplement «Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation?» Le simple ajout de «assez longue sur divers sujets» avait fait s’effondrer le nombre de Québécois non francophones se disant capables de «s’exprimer en français» d’un bon huitième. Statistique Canada s’est empressé de revenir à l’ancienne question. La «connaissance du français» est donc un indicateur mou, peu robuste et qui sert plus, à mon avis, à nous berner qu’à nous éclairer. 

Il est crucial de distinguer entre la «connaissance d’une langue» et son «usage», deux concepts qui ne sont pas du tout des synonymes. Ce qui est primordial, c’est l’usage qui est fait d’une langue et non simplement sa connaissance. C’est l’usage qui détermine la vitalité d’une langue, c’est-à-dire son rayonnement et son état de santé. Par exemple, la connaissance du latin était assez répandue au Québec dans les années cinquante, du moins parmi les classes éduquées. Mais qui connaît encore le latin aujourd’hui? La connaissance du latin ne voulait pas dire qu’il était utilisé abondamment et qu’il avait une vitalité élevée. C’est la même chose avec le français en Ontario: sa connaissance est beaucoup plus répandue que son usage, à tel point que la langue se perd chez un grand nombre de francophones, à défaut d’usage. 

L’étude qui vient de sortir (appelons-la «OQLF 2020») trace un portrait lié aux exigences de la connaissance de l’anglais au travail. C’est un côté de la médaille seulement. Il faut compléter ce portrait avec des données sur l’usage des langues au travail. L’OQLF a justement produit une telle étude sur l’usage des langues au travail en 2017. Les résultats sont tout à fait saisissants. On y apprenait, par exemple, que l’usage du français au travail est étroitement lié à la langue parlée à la maison. Ainsi:    

  • Les anglophones travaillent très peu en français (seulement 4,3% l’utilisent exclusivement et 6% généralement!). L’utilisation du français par les anglophones est dix fois plus faible que celle qu’en font les francophones.    
  • Les allophones utilisent moitié moins le français au travail comparativement aux francophones (24,9% exclusivement et 13,2% généralement).       

L’usage du français au travail est directement relié à la proportion de francophones présents, et, donc, le français est utilisé surtout par les francophones, quand ils le peuvent, au travail. 

Le portrait pour Montréal est particulièrement désastreux. 

À Montréal, le français comme langue de travail se porte très mal, même chez les francophones (25,3% l’utilisent exclusivement sur l’île de Montréal comparativement à 55,4% hors de la RMR de Montréal):    

  • La faiblesse du français comme langue de travail s’étend à la RMR de Montréal (45,1% des francophones utilisent le français exclusivement).    
  • A contrario, l’usage du français ne varie pas significativement selon le lieu de travail pour les anglophones. Il reste faible autant sur l’île de Montréal que dans la RMR de Montréal et dans les autres régions du Québec.       

Dans les offres d’embauche, on exige donc la connaissance de l’anglais de façon démesurée parce que les anglophones et une bonne partie des allophones travaillent en anglais. 

Le français est loin d’être la «langue normale et habituelle de travail» ou la «langue commune» au travail. L’étude de l’OQLF 2017 corrobore très bien l’étude OQLF 2020. Les anglophones imposent leur langue au travail de façon totalement démesurée. Aux francophones et aux allophones. Comme dans les années soixante. Comme avant la Charte. 

MBC: Dans quelle langue travaille la jeune génération? Et comment expliquer sa relative indifférence au fait de travailler en anglais ou en français?

FL: La même étude citée plus haut (OQLF 2017) nous apprenait que, chez les francophones, l’usage du français au travail est directement corrélé à l’âge:    

  • Les jeunes de 18-34 ans utilisent beaucoup moins le français au travail que les 55 ans et plus (37,4% exclusivement, 32,8% généralement contre 55,7% exclusivement et 31,5% généralement).    
  • Le phénomène est particulièrement marqué à Montréal. Seuls 20,4% et 22,6% des francophones de 18-34 ans utilisent le français exclusivement et généralement au travail, soit une minorité des francophones présents sur l’île.       

Ceci nous indique que le recul du français comme langue de travail va s’accélérer au fur et à mesure que les cohortes issues du baby-boom vont prendre leur retraite. 

Quant à la «relative indifférence des jeunes», nous ne savons pas de façon certaine, je crois, si l’utilisation beaucoup plus grande de l’anglais au travail par les plus jeunes relève de l’indifférence, des emplois occupés par ces jeunes (informatique par exemple comparativement à des emplois gouvernementaux pour les plus vieux) ou d’un rapport de pouvoir qui leur serait défavorable sur le marché du travail. L’on sait cependant que les plus jeunes se sont fait marteler l’extrême importance de l’anglais à l’école, bien plus qu’on ne l’avait fait pour les générations précédentes. Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle de l’école dans cette affaire. Notons, par exemple, que depuis une quinzaine d’années, on a introduit l’anglais en première année du primaire et qu’on a aussi mis en place de l’anglais intensif en sixième année du primaire (5 mois d’anglais exclusif à temps plein qui clôt tout le cycle du primaire). Ce faisant, est-on allé trop loin dans la valorisation de l’anglais, au point de fragiliser les bases mêmes de l’identité linguistique francophone des jeunes? Assiste-t-on à la naissance d’une «identité bilingue» chez les francophones à Montréal, comme chez les francophones hors Québec qui basculent dans le bilinguisme soustractif? Plusieurs indices laissent penser que oui. 

MBC: Est-ce que le bilinguisme est aussi payant qu’on le dit?

FL: Un article synthèse sur ce sujet a récemment été publié par un professeur de l’Université d’Ottawa, Gilles Grenier2. La conclusion générale qui s’en dégage est que l’usage des langues au travail est asymétrique, reflétant un rapport de force défavorable pour le français au Québec. Selon Grenier, l’anglais exerce à Montréal un pouvoir d’attraction près de trois fois supérieur à celui que l’on devrait attendre étant donné le poids démographique des anglophones. 

Pour les francophones, travailler en anglais rapporte davantage aujourd’hui que de travailler uniquement en français. Il est toujours plus payant aujourd’hui pour les francophones de travailler majoritairement en anglais qu’en français au Québec: la prime au bilinguisme est en effet asymétrique en fonction de l’usage des langues au travail; ceux qui travaillent 75% du temps en anglais et seulement 25% du temps en français sont ceux qui gagnent le plus. Pour les anglophones, travailler principalement en français ne rapporte rien de plus comparativement à travailler uniquement en anglais. Pour eux, la prime au bilinguisme va à ceux qui utilisent le français moins fréquemment (25% du temps et moins). Pour les immigrants, travailler exclusivement en anglais dans la région montréalaise est plus payant que de travailler seulement en français. 

Le portrait qui se dégage de l’usage des langues au travail est encore plus accablant, à mon avis, que celui que l’on peut dresser à partir des exigences de connaissance des langues pour l’embauche. 

MBC: La question du cégep revient en boucle dans l’actualité. Est-ce que le choix de la langue au moment du cégep et de l’université a une influence ensuite sur la langue de travail?

A mon avis, les jeunes sont bien conscients de la valeur supérieure de l’anglais sur le marché du travail. C’est cela qui explique pourquoi il y a un tel afflux massif de demandes pour étudier en anglais au cégep et à l’université (rappelons que Dawson College reçoit 11 500 demandes d’admission par année et à un taux d’acceptation – par manque de places – de seulement 30%). 

Il est aussi établi que la langue des études professionnelles (pas la langue de scolarisation au primaire et au secondaire) est un important déterminant de l’utilisation de cette langue au travail. C’est un cercle vicieux: l’anglais est plus payant que le français comme langue de travail, ce qui stimule une forte demande pour des études en anglais. Ensuite, ceux qui étudient en anglais travaillent en anglais, ce qui vient renforcer la demande pour les études en anglais. Etc. Et la roue tourne. 

L’étude de l’OQLF 2017 indique que:    

  • 76% de ceux qui ont étudié en français travaillent plus de 90% du temps dans cette langue comparativement à seulement 18,5% de ceux qui ont étudié en anglais.    
  • Les francophones ayant étudié en anglais utilisent trois fois moins le français exclusivement au travail comparativement à ceux ayant étudié en français (15,2% contre 46,9%).    
  • Les allophones ayant étudié en anglais utilisent le français exclusivement presque huit fois moins comparativement à ceux ayant étudié en français (4,1% contre 31,9%).       

Le message est clair: si on veut prétendre franciser la langue de travail, il faut briser ce cercle vicieux. On ne pourra pas le faire en resserrant seulement les articles de loi de la Charte régissant la langue de travail. Il faut s’attaquer aux deux côtés de l’équation à la fois pour avoir une chance de réussir. Il faudra donc impérativement se pencher sur la langue des études. Au cégep et aussi à l’université. 

C’est très simple en réalité: toute réforme de la Charte qui ne s’attaque pas à la langue des études sera vouée à l’échec. 

MBC: Devant ce désastre, que faire? Si vous aviez l’oreille de Simon Jolin-Barette, quelles mesures «réalistes» lui conseilleriez-vous?

FL: Je dirais d’abord au ministre que le temps du Québec français est maintenant compté. Il est essentiel que les mesures proposées fassent mouche et soient vraiment structurantes. Nous ne pouvons attendre deux autres décennies, nous n’avons plus de temps. 

Je lui dirais que pour appliquer les bons remèdes, il faut d’abord poser un diagnostic adéquat de la situation. Est-ce que cela a été fait? Quel est le diagnostic du ministre et de son équipe? On n’a pas entendu filtrer grand-chose sur ce sujet. 

Je dirais aussi que celui-ci, qui est avocat de profession, doit mettre ses lunettes de sociolinguiste ou de démographe. Il ne s’agit plus de resserrer seulement tel ou tel article de loi ou de faire une lecture étroitement juridique de la question linguistique, il s’agit de repartir de presque zéro pour établir une Charte de la langue française qui tienne compte de l’évolution du monde depuis 1977. Par exemple, il faut tenir compte de l’importance beaucoup plus grande des études supérieures aujourd’hui comparativement à cette époque (à l’époque, la majorité de la population n’allait pas aux études supérieures, aujourd’hui le diplôme d’études collégiales est la norme). Aussi de l’omniprésence de l’anglais dû aux Google, Amazon, Facebook, Instagram, TikTok, etc., omniprésence qui fait en sorte que les jeunes sont en immersion constante dans la culture anglo-américaine. Omniprésence que l’on doit tenter de contrebalancer d’une façon ou d’une autre. Par exemple, en valorisant plus la langue française et la culture québécoise à l’école. 

Il faut que la Charte de la langue française soit en interaction avec la politique d’immigration et avec le système d’éducation. La question de la langue est une compétence «transversale» et touche toutes les sphères de l’action gouvernementale. 

Notons à cet égard que les choses se présentent assez mal: avec le refus de la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration de baisser les seuils d’immigration, alors que nous sommes pourtant en pleine pandémie, et, surtout, son refus de rendre obligatoire la francisation des immigrants, malgré le rapport accablant du Vérificateur général du Québec de 2017 qui concluait que la francisation des immigrants était un «fiasco», on peut se demander si la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration ne vient pas annihiler en amont toute mesure que le ministre responsable de la Langue française pourra bien prendre en aval. 

Pour ce qui est de mesures spécifiques, le Mouvement Québec Français, qui réfléchit à cette question depuis longtemps, en propose un ensemble qui me paraît intéressant. Voilà qui pourrait inspirer le ministre. 

Et si le ministre responsable de la Langue française propose vraiment des mesures structurantes sur la langue, eh bien, la tempête d’injures et de calomnies à laquelle il a fait face avec le projet de loi 21 sur la laïcité aura l’air bien modérée face à l’ouragan qui s’abattra alors sur lui. Il doit s’attendre à une opposition extrêmement vigoureuse, versant même dans le délire, n’hésitant pas à le traîner dans la boue pour tenter de faire échouer le projet. Car toucher à la langue, c’est remettre en cause, directement, les rapports de pouvoir. 

Rappelons que Camille Laurin a régulièrement été traité de «nazi» par la presse anglophone. Camille Laurin n’a jamais cédé à l’intimidation des puissants; et sans lui, le Québec français serait déjà un gros Nouveau-Brunswick. 

Le ministre aura l’appui, s’il fait preuve de courage, de tous ceux qui souhaitent «la suite du monde» pour le Québec français. Et qui sont plus nombreux que certains pensent. Car ils disposent rarement de tribunes médiatiques ou de la puissance de l’argent. 

Pour que le Québec vive, il faut maintenant faire preuve d’audace. Car le statu quo, loin de nous assurer le confort et la sécurité, est une lente et certaine condamnation à mort.   

  1. Michel C. Auger dans son livre «25 mythes à déboulonner en politique québécoise», Éditions La Presse, 2018   
  2. Gilles Grenier, «Quebec’s language policy and economic globalization», Language Problems and Language Planning, 43:2, 2019, pp 179-197