LE CÉGEP EN FRANÇAIS, SVP, MONSIEUR LEGAULT

Christian Dufour, La Presse, 13 janvier 2020

Si la COVID-19 passera, il n’en va pas de même pour la vulnérabilité du français au Québec. Au vu de glissements en ce qui a trait à la langue de travail, des commerces et de l’interaction avec les institutions publiques, plusieurs en appellent à une réaction vigoureuse des autorités.

On sent une conjoncture favorable, alors que le dossier est piloté par deux jeunes ministres dynamiques, Simon Jolin-Barrette à Québec et Mélanie Joly à Ottawa, qui doivent composer avec le bon vieux défaitisme québécois, le déclin du français semblant impossible à contrer pour certains.

Trois thèmes apparaissent structurants dans ce dossier.

CLAIRE PRÉDOMINANCE DU FRANÇAIS

Le premier est crucial si l’on regarde non pas du côté du passé du Québec, mais bien de son avenir, même s’il peut sembler faiblard à première vue.

Il s’agit de l’importance que, pour la première fois dans une loi, soit affirmée la claire prédominance du français au Québec sans exclusion d’un anglais dont la présence n’est pas obligatoire, le qualificatif « claire » étant ici important.

En effet, qu’on le veuille ou non, l’anglais est présent dans notre société et il le restera, émergeant de multiples façons. L’expérience démontre que la meilleure façon de le contrôler n’est pas de le nier, mais de lui accorder une importance moindre qu’au français.

Faute de cela, parallèlement aux grandes déclarations sur le français seule langue officielle, on sombrera dans les faits dans un bilinguisme où les deux langues seront placées – au mieux – sur un pied d’égalité, le français étant de moins en moins la langue commune des Québécois.

Malgré sa quasi-absence du discours public, il est révélateur que la claire prédominance du français soit déjà appliquée sans problème par de très nombreuses entreprises, la légitimité pour le Québec de l’imposer ayant été reconnue par la Cour suprême en matière d’affichage.

Cette norme devrait être régulièrement martelée par les représentants de l’État québécois, de façon à devenir une évidence pour tous, son application n’ayant pas à être détaillée sauf exception.

REJET DU MULTICULTURALISME

Le Québec devrait profiter également de la révision de sa politique linguistique pour affirmer sans ambages son rejet du multiculturalisme sans limites à la canadienne.

Une raison en est que ce dernier place de plus en plus la majorité francophone sur la défensive en matière linguistique, nouvelle façon de la remettre à sa place. C’est ainsi que certains ont trouvé déplacé, tenant compte de l’importance supposément plus grande du Black Lives Matter, que des Québécois soient choqués par l’absence de français lors des grandes manifestations à Montréal contre le racisme.

Il faut affirmer dans une loi l’existence au Canada d’une société distincte québécoise caractérisée par une majorité francophone vers laquelle les nouveaux arrivants convergent sans abandonner leur culture d’origine.

La claire prédominance du français inhérente à cette société distincte aidera à ce que notre langue passe avant certaines pratiques associées au multiculturalisme à la canadienne. Attendons-nous sans cela à être de plus en plus confrontés au rabaissement du français sous prétexte d’ouverture à la diversité.

CÉGEPS

Ce fut en rétrospective une erreur de ne pas assujettir à la loi 101 ces institutions publiques d’enseignement que sont les cégeps, dont les étudiants sont à un âge décisif pour leur intégration à la vie adulte.

Cette erreur apparaissait tolérable aussi longtemps qu’une majorité des jeunes francophones et allophones choisissaient de poursuivre leurs études collégiales en français. Les derniers chiffres montrent un glissement net en ce domaine, la clientèle des cégeps anglophones étant désormais en majorité non anglophone, 20 % francophone et 38 % allophone (Le Devoir, 21 mars 2020).

C’est le temps ou jamais de réagir en appliquant la loi 101 au niveau collégial. Le ministre Simon Jolin-Barrette est en face de la dernière occasion de corriger une erreur historique dans un domaine de souveraineté exclusive québécoise.

Le ministre Jolin-Barrette, ou plutôt François Legault, faudrait-il dire, ce dernier ayant repris publiquement son ministre qui avait déclaré que l’application de la loi 101 aux cégeps était envisageable.

Réticent de façon compréhensible à toucher à une liberté existante, le premier ministre semble adhérer à une vision qui ne tient plus la route en cette ère d’internet dominée par l’anglais, où le libre choix au niveau collégial permettrait aux francophones d’apprendre l’anglais.

La réalité est que le Québec finance de plus en plus à grande échelle, de façon masochiste, le choix d’une grande partie des allophones et d’une partie croissante des jeunes francophones de s’intégrer à la communauté anglophone, comme le montre Frédéric Lacroix dans un ouvrage au titre malheureusement repoussoir (Pourquoi la loi 101 est un échec).

Un tel changement serait sans doute controversé, mais ce serait surtout le signe que la révision de la politique linguistique n’est pas que cosmétique, le Québec restant capable de s’attaquer à ce qui est véritablement déterminant pour l’avenir du français.

Le français se meurt, un pourcent à la fois

Simon Cordeau, Journal Accès, 8 décembre 2020.

« La situation est catastrophique. » Frédéric Lacroix ne mâche pas ses mots lorsqu’il parle de l’avenir du français au Québec. Et avec raison! Son essai Pourquoi la loi 101 est un échec contient une pléthore de données, de statistiques et de graphiques pour appuyer ses dires.

Tenez-vous-le pour dit : cet ouvrage est touffu, recherché et écrit dans un style académique. Mais si vous cherchez un regard approfondi, détaillé et chiffré sur les tendances linguistiques du Québec et leurs causes, vous serez comblé… et alarmé.

Par exemple, l’auteur y présente une étude de Statistiques Canada, publiée en 2017, qui prévoit que les francophones ne représenteront que 69,0 % de la population du Québec en 2036 : un recul de 9,9 % par rapport à 2011. Mais lorsque l’auteur se met à disséquer ces données, on s’aperçoit qu’il s’agit en fait d’un scénario optimiste, et que la chute pourrait être encore plus rapide et brutale.

« J’ai écrit ce livre pour sensibiliser. C’est un constat, mais aussi un appel à l’action. Il faut faire quelque chose », insiste M. Lacroix.

Une tendance lourde

Si le français a pu se maintenir si longtemps au Québec, c’est dû en grande partie à la surfécondité des francophones (relativement aux anglophones). Lorsque le taux de natalités a ralenti, dans les années 1970, le Québec a adopté la Charte de la langue française (loi 101) pour faire contrepoids.

Mais la loi 101 est insuffisante. « On est au courant de la situation depuis une vingtaine d’années. » Le chercheur donne pour preuve un rapport de Josée Legault, fait à la demande de Jacques Parizeau et déposé en 1996, qui constatait déjà les signes du recul du français. « La dynamique était déjà en place. Ça fait presque 25 ans, et… rien ne s’est passé depuis. Le public a fermé les yeux », déplore M. Lacroix.

Entre 2001 et 2016, le français langue maternelle est passée de 81,4 % à 78,0 %. Il s’agit d’un recul sans précédent de 3,4 % en à peine 15 ans. Sans compter que le poids démographique des francophones n’était jamais passé sous les 80 % depuis que le Canada fait des recensements, en 1871.

Bilinguisme des institutions

L’autre partie du problème, c’est la sous-francisation des allophones. Seulement 55 % d’entre eux choisissent le français comme langue d’intégration.

Au cœur du problème, selon M. Lacroix, se trouve le surfinancement des institutions anglophones, comme les cégeps, les universités et les hôpitaux, au détriment des institutions francophones. Par exemple, 19 % des places d’étude disponibles au collégial et 25,4 % à l’université le sont dans des institutions anglaises, alors que les anglophones ne représentent que 8,1 % de la population.

« Les ressources qui sont investies de façon massive à Montréal, non seulement elles anglicisent les allophones, mais il faut que tu les prennes ailleurs. »

15 ans pour agir

Aujourd’hui, la situation est critique. La tendance est lourde, et changer sa trajectoire est de plus en plus difficile. « Si on avait fait quelque chose il y a 20 ans, peut-être qu’on ne serait pas dans cette situation. Mais comme on a tellement tardé, il faut prendre des mesures costaudes, faire des choses qu’on ne veut pas faire. »

Il donne l’exemple des cégeps, qu’on pourrait soumettre à la loi 101. Cette mesure fait controverse depuis longtemps, et Simon Jolin-Barrette, ministre responsable de la Langue française, y avait ouvert la porte… avant que François Legault ne la referme immédiatement. « Mais, selon moi, même cette mesure serait insuffisante. »

Bref, plus on attend, plus les francophones perdront en poids démographique, mais aussi politique et économique. « Et 15 ans, c’est généreux même. »

Un tabou tenace

Robert Laplante, L’Action nationale, décembre 2020

Notre langue n’a pas besoin d’Ottawa. Nous n’avons pas besoin de la protection des saboteurs des pouvoirs de l’Assemblée nationale. Nous n’avons rien à faire de leur Cour suprême et encore moins de leur charte conçue pour saper nos choix démocratiques. Nous avons besoin que l’État canadian dégage !

Il faut vraiment sombrer dans la médiocrité des plus éculés vaudevilles pour accorder quelque crédit que ce soit aux simagrées mises en scène pour tenter de réchapper les bévues de deux bigotes qui ont oublié qu’elles n’échangeaient pas autour de la machine à café. Il faut se laisser aller à de puissants élans d’aveuglement volontaire pour penser que l’État canadian renoncera à son mythe de refondation pour accommoder une minorité encombrante. Il ne sortira de tout ce navrant spectacle qu’un autre attirail d’hypocrisie, une amanchure de cosmétique débile : il fallait les entendre pérorer pour se draper dans les mille nuances de drabe pour savoir si le Québec en déclin relève de l’évidence, de la fatalité ou d’une défaillance de la protection d’Ottawa. Il sait pourtant si bien nous protéger de nous-mêmes. Que lui faudra-t-il donc inventer pour continuer de nous couper l’oxygène en pesant de toute sa condescendance.

La recette est éprouvée et il y a encore trop de Québécois pour se convaincre de participer au banquet quand on leur sert du réchauffé, quand on leur dit que le Canada les aime et que les Mélanie Joly de ce monde travaillent au salut de notre langue en faisant les commissions du Liberal Party à la veille des élections. Qu’ils dégagent ces bonimenteurs à gages !

Il faut sortir des « temples de paroles ». Ceux et celles qui se prétendent sérieux en nourrissant des attentes à l’endroit de la Loi des langues officielles ne parlent jamais du réel. Les principes, les droits, les bonnes intentions, so what ? Il faut parler des milliards. Qu’on cesse de pinailler sur le relâchement linguistique pour mieux se convaincre que quelque part le « déclin » s’explique par une quelconque misère consentie. La domination linguistique n’est pas une affaire d’orthographe et de formules d’accueil.

Ottawa mène la guerre au français devant les tribunaux, dans ses charges idéologiques, c’est vrai. Mais les bonnes âmes font tout pour ne pas voir que la concurrence des modèles d’intégration des immigrants, que la domination institutionnelle et l’inégalité de traitement des priorités de développement en tout genre se font d’abord et surtout à coup de milliards. Si déclin il y a, le Québec le finance à même ses impôts. Ceux qu’il verse à Ottawa et qu’il laisse sous le contrôle d’une majorité qui ne cesse de le refouler aux rôles accessoires qu’il veut lui voir jouer. Et à même ceux qu’il confie à son propre gouvernement national qui n’a ni le courage ni la clairvoyance de s’arracher à la logique d’apartheid sur laquelle est construite l’architecture institutionnelle qui assure la suprématie active de l’anglais.

Le statut du français au Québec est taillé en pièce par un dispositif institutionnel dualisé. C’est l’État du Québec lui-même qui déclasse le français. Il est le plus gros employeur exigeant le bilinguisme dans les services de santé à Montréal. Il soutient scandaleusement les réseaux de l’éducation dans des proportions qui n’ont rien à voir avec le poids démographique des anglophones. Les discours sur la minorité ne sont que cosmétiques : la vérité c’est que l’architecture des institutions anglaises conforte les anglicisés dans leur identité et dans leur conduite d’avant-poste d’une majorité qui ne lui consentira jamais que des accommodements le moins dérangeants possible.

Cela a été dit et redit : le surfinancement du réseau de la santé, la construction d’un mégahopital pour consacrer les privilèges de McGill en condamnant le CHUM a réduire sa taille et ses moyens. En plus de livrer le CUSM à la plus abjecte corruption, la dualisation reconduite par cette décision lâche continue de servir de paravent pour ne pas avoir à affirmer une chose pourtant facile à comprendre : un système de santé cohérent aurait exigé que McGill fonctionne dans le cadre institutionnel national. Never under french rules ! disaient les orangistes. Et c’est encore vrai.

Sait-on même combien d’argent y engloutit le Canada pour en accélérer la croissance et en consolider l’emprise ? Et l’on devra faire semblant que l’extension de la loi 101 aux entreprises à charte fédérale y changera quelque chose ? Et l’on nous fera du sentiment sur les défis de l’accueil en français de trois immigrés sénégalais à Winnipeg ? Tout pour détourner le regard sur l’enjeu principal : faire tomber Montréal. Le faire avec une politique fédérale qui renouvellera la propagande d’aménagement de la résignation béate.

Le McGill ghetto s’est agrandi, il forme une enclave conquérante avec Concordia et Dawson pour installer près de cinquante mille étudiants étrangers qui imposent l’anglais rue Sainte-Catherine et dans une part croissante du centre-ville. Le Canada s’y déploie sans vergogne et jusque dans les manifestations et l’activisme multiculturel. Ce n’est pas le déclin du français dont il s’agit, c’est de l’expansion de l’arrogance civilisatrice du plus meilleur pays du monde. Ce qui se construit là, c’est la version post-moderne d’une vieille obsession du développement séparé. Le centre-ville de Montréal, le Canada le rêve depuis toujours : une succursale torontoise piquée de latin atmosphere.

Cette version sophistiquée de la nouvelle rhodésie doit une large part de sa croissance à la pleutrerie de l’État du Québec qui surfinance ces institutions au mépris de l’intérêt national et au détriment des institutions françaises qui se laissent manger la laine sur le dos comme dans le bon vieux temps. Les recteurs de l’UQAM se lamentent depuis toujours, les cégeps français perdent des inscriptions, les gestionnaires de la marchandisation de l’enseignement supérieur ne trouvent rien de mieux que de pousser un bilinguisme servile plutôt que de se battre pour renverser la vraie discrimination systémique. Les faux combats leur fournissent de si confortables arènes.

Il faut déchirer les voiles de la fausse pudeur. C’est à l’argent qu’il faut s’en prendre. À l’argent qu’Ottawa dirige vers cette structure d’apartheid. À l’argent que le Québec abandonne pour ne pas faire justice et servir sa majorité légitime en plus de son intérêt national. Dès qu’on touchera à l’argent et à sa répartition, le Canada ne tardera pas à cesser de faire l’hypocrite et il frappera à visière levée.

Les bonimenteurs médiatiques ne se donnent jamais la peine de compter l’argent. Ils ne lisent guère non plus. L’ouvrage de Frédéric Lacroix Pourquoi la loi 101 est un échec, rend totalement caduque et pusillanime la discussion sur la protection canadian du français. On pourrait en tirer mille exemples. On en rajoutera un seul que Lacroix a pourtant solidement documenté dans de nombreux articles, renforçant au passage les constats réalisés aussi par Marc Chevrier : le monde universitaire est le royaume de l’inégalité systémique, de la marginalisation de l’enseignement supérieur en français. On en jugera par ces faits têtus :

  • Le gouvernement du Québec accorde aux universités anglaises 772 382 millions de dollars. Elles reçoivent 21 % du budget consacré aux universités. Cela représente plus de trois fois le poids démographique des anglophones du Québec.
  • Ottawa en rajoute 364 231,7 millions, leur octroyant ainsi 38,4 % de ce qu’il consacre à l’ensemble des universités. C’est six fois le poids démographique.
  • Au total, les contributions de toutes natures (Québec, Ottawa, dons, fondations et subventions ad hoc, etc.) valent à la rhodésie savante deux milliards deux cent douze millions six cent cinquante-quatre mille cinq cents dollars (2 212 654 500 $), soit 30 % du total québécois.

Les chiffres sont encore difficiles à trouver pour établir précisément la hauteur du surfinancement des cégeps anglophones qui servent de machines à assimiler. Quelques centaines de millions ? Des vétilles ! On ne s’en fera pas pour les cinquante millions voués à l’agrandissement de Dawson. Pour les barguines du Cégep de Gaspé et son partenariat d’affaires avec l’industrie de la commercialisation du passeport. Et l’on se gaussera de la générosité du don du Royal Victoria à McGill. Cela consolera des misères de l’orthographe et du délabrement du parler bouche molle…

Quand on entreprendra de défaire les injustices incrustées dans le système de financement, dans les logiques tordues de la justification des privilèges et dans le consentement à la minorisation, les débats sur le bonjour/hi vont changer de ton. D’ici là, on laissera les clowns tristes faire des pitreries pour tenter de maquiller l’obscénité. Les carrières au rabais viennent en supplément aux francophones de service, dans les salles de presse comme dans les parlements.

Quand la disparité des moyens sera examinée autrement qu’avec des généralités sur l’asymétrie des minorités telle qu’Ottawa l’a mise en scène, les choses sérieuses pourront être abordées. On serait en droit de s’attendre à ce que le ministre Jolin-Barette se conduise en homme sérieux. Que le gouvernement Legault se tienne à la hauteur de sa réputation comptable. On peut toujours rêver.

Le tabou est tenace en effet. Seule l’indépendance donnera au Québec les moyens d’une politique linguistique capable de composer avec les pressions de la démographie du continent. Cela restera toujours exigeant. Mais nous pourrons le faire en plein contrôle de nos moyens. Et sans avoir à subir la morgue canadian et le désolant spectacle des amuseurs résignés du consentement à la minorisation.

LITTÉRATURE: Speak ce que tu veux!

Sylvain Campeau, 3 décembre 2020

Le déclin du français à Montréal et, conséquemment, au Québec, est un thème qui revient constamment depuis des lustres. Au-delà des impressions et des intuitions malheureuses, dont il faudrait demander la source à Emmanuella Lambropoulos, le présent livre y va de son constat déprimant et il le fait avec force chiffres et démonstrations fondées. Mais une solution existe tout de même, un bouquet de solutions diverses pour être plus précis, car le recul du français n’a rien d’inéluctable.

Les chiffres sont têtus et il vaut la peine d’y revenir. La proportion de francophones au Québec est passé sous la barre de 80% il y a peu. Et ce n’est pas fini car les études démographiques tendent à prouver que ce chiffre en viendra à baisser jusqu’à atteindre 69% en 2036. Cela seul semblerait bien nous permettre d’agréer au jugement de l’auteur du livre Pourquoi la loi 101 est un échec, Frédéric Lacroix. La loi 101 n’a pas été la panacée que l’on croyait. Elle n’a pas constitué la barrière infrangible que l’on espérait.

Loi 101 et maintenant

Frédéric Lacroix nous remet en mémoire quelques faits oubliés. La loi 101 ne constituait à l’époque qu’un des éléments pour assurer la survie du français au Québec à long terme. Elle formait une prémisse que devait compléter l’indépendance de la province. D’autres gestes aussi, sans doute, devaient contribuer à en renforcer l’effet. La suite est connue. Cela ne se passa pas ainsi et des coups de boutoir du gouvernement fédéral, des contestations et des atermoiements de gouvernements provinciaux successifs, ont présidé à des effritements importants qui ont miné son action.

Toute la démonstration de l’auteur s’appuie, après un bref rappel historique de ce qui peut bien mener à l’adoption de cette loi-phare du gouvernement péquiste, sur un concept fondamental qui est celui de la complétude institutionnelle. La notion se résume ainsi: plus une communauté minoritaire possède un fort réseau d’institutions, moins elle est à même d’être sensible à une assimilation puisque sont maintenues grâce à celui-ci des relations interpersonnelles fortes. C’est l’argument qui a d’ailleurs prévalu dans le cas de la fermeture contestée de l’Hôpital Montfort en Ontario.

Or, la communauté anglophone de Montréal et donc, du Québec, serait en réalité en état de surcomplétude institutionnelle tant le réseau dont elle bénéficie vient à surpasser son poids démographique réel. Cette force est telle qu’il en résulte une situation de bilinguisme effectif au Québec, que l’auteur qualifie de soustractif puisqu’un équilibre n’existe pas réellement entre l’anglais et le français au Québec.

L’état de bilinguisme patent du Montréal actuel serait, en fait, une simple étape avant une situation d’unilinguisme à anticiper sur le long terme. La connaissance du français que peuvent avoir anglophones et allophones, si elle est bien réelle, n’est que poudre aux yeux car son usage véritable est, lui, en déclin.

Mesurer le recul

Pour prouver cet état des choses, l’auteur se livre à des études passablement exhaustives des inscriptions dans le réseau de la formation collégiale et universitaire. Il en découle de façon assez affirmée que la décision de maintenir le libre choix à ces niveaux d’études contribue à une montée d’un bilinguisme progressif qui, dans notre état de minoritaires, participe d’un effritement du français.

Il réussit à prouver que le réseau anglophone est soutenu financièrement au-delà de ce que la masse critique des anglophones peut représenter au Québec et que ce sont là des sommes qui correspondent du coup à un sous-financement du réseau francophone. En un mot comme en cent, il s’avérerait donc que l’on est en train de commanditer notre propre disparition. 

Frédéric Lacroix s’efforce, dans cet essai, de tout passer au peigne fin. Passent sous son scalpel décapant : la situation qui prévaut dans les cégeps et les universités, le déséquilibre consenti et institué entre institutions universitaires anglophone et francophone, la contribution active du fédéral à cet état de fait, le redoublement des structures qu’entraîne l’obligation ressentie de maintenir un réseau de santé anglophone, le poids accru du réseau anglophone dans la centralisation en centres intégrés de santé et de services sociaux, tel que préconisée par la réforme Barrette, une façon de penser la situation linguistique sous le mode du bilinguisme individuel, menant à une version asymétrique de celui-ci, une immigration insuffisamment axée sur les arrivants francotropes, déjà partiellement francisés ou plus susceptibles de l’être.

Conclusions évidentes

À lire cet essai, il est facile de passer soi-même aux conclusions évidentes, aux actions nécessaires pour stopper une désagrégation qui ne sera inévitable que si on refuse de la voir. On peut se demander ce qui adviendra, dans l’immédiat de ce constat. Aura-t-il des suites? Provoquera-t-il des actions?

Que fera donc notre premier ministre canadien qui s’est ému de la fragilité d’une des langues officielles du Canada, lui dont le français parfois hésitant est à lui seul une preuve à ajouter au réquisitoire de Frédéric Lacroix? Que proposera à Québec le fougueux ministre responsable de la langue française qui semble tester ad infinitum la force de conviction de son entourage, alors que son premier ministre a déjà fermé la porte à une extension des prérogatives de la loi 101 au réseau collégial?

Chose certaine, les uns comme les autres pourraient certainement se faire meilleure tête en lisant cet essai!

Français au Québec: «Comment pouvons-nous être stupides au point de financer notre propre disparition linguistique?»

Jérôme Blanchet-Gravel, Sputnik, 20 novembre 2020

Le déclin du français, mythe ou réalité criante au Québec? Le débat est reparti de plus belle dans la Belle Province. Selon Frédéric Lacroix, auteur d’un livre sur ce sujet brûlant, et Sabrina Mercier-Ullhorn, instigatrice d’une pétition pour la protection du français à Montréal, il n’est pas encore trop tard pour renverser la vapeur. Entrevue.

«Bonjour/Hi», c’est ainsi que de plus en plus de commerçants accueillent leurs clients à Montréal. Alors qu’il est toujours plus concurrencé par l’anglais, le français revient régulièrement au centre du débat au Québec, où il est la seule langue officielle.

Le 13 novembre dernier, Emmanuella Lambropoulos, députée libérale fédérale, a soulevé l’indignation d’une grande partie de la classe politique et de chroniqueurs en mettant en doute le déclin du français dans la Belle Province. Après avoir vu ses propos condamnés par des membres de son propre parti et de partis d’opposition, la députée de la formation du Premier ministre Trudeau a été forcée de démissionner du comité sur les langues officielles.

«Je ne veux pas appeler ça un mythe, je vais donner le bénéfice du doute, mais on entend que la langue française est en déclin au Québec. J’ai besoin de le voir pour le croire», avait-elle déclaré dans le cadre d’une réunion virtuelle du Comité permanent des langues officielles.

Un doute impardonnable dans une fédération censée valoriser les deux langues?

Le poids des francophones en constante diminution

Dans tous les cas, dans un récent ouvrage qui connaît un succès de librairie, le chercheur indépendant Frédéric Lacroix souligne que le poids des francophones au Québec n’était jamais descendu sous les 80% depuis 1871, alors qu’il se retrouve à 78% aujourd’hui. Dans seize ans, les francophones devraient former 69% de la population selon les projections de l’auteur, qui explique en entrevue avec Sputnik que «le système d’éducation est l’une des principales sources d’anglicisation» au Québec. Intitulé Pourquoi la Loi 101 est un échec (Éd. du Boréal), le livre expose les lacunes de la Charte de la langue française, cette loi provinciale toujours considérée comme la principale garante de la survie du français.

«Dans cet ouvrage, j’ai surtout voulu pointer la responsabilité du gouvernement du Québec dans le recul du français. C’est quelque chose dont on ne parlait à peu près jamais. C’est une sorte de sujet tabou, alors on se contentait d’accuser le gouvernement fédéral. Mais le fait est que le Québec finance lui-même son réseau d’éducation anglophone dans des proportions faramineuses, et ce, au détriment de la valorisation du français», observe le chercheur à notre micro.

Si le réseau d’éducation anglophone est excessivement soutenu financièrement par l’État québécois, le réseau de la santé anglophone l’est tout autant, estime Frédéric Lacroix, pour qui cette «formule de financement» mène au déclassement des institutions francophones et par le fait même, à leur perte de prestige social. Les francophones se trouveraient donc à investir de plus en plus les institutions anglophones pour gravir les échelons de la société.

«Comment pouvons-nous être stupides au point de financer notre propre disparition linguistique?», s’interroge l’auteur, avant d’ajouter que «la responsabilité du Québec dans le déclin du français est peut-être aussi grande sinon plus que celle d’Ottawa».

Co-instigatrice d’une pétition en faveur de la protection du français à Montréal, Sabrina Mercier-Ullhorn considère aussi que l’avancée de l’anglais engendre une certaine iniquité entre les anglophones et les francophones:

«Depuis mon arrivée à Montréal il y a dix ans, j’ai vu le français reculer en temps réel. Pour cette raison, j’ai eu envie de lancer un débat sur la responsabilité de la Ville. […] Valérie Plante et les maires précédents de Montréal n’ont rien fait pour le français. […] Sa protection devrait être aussi un enjeu de justice sociale, surtout considérant que les immigrants francophones ont des taux de chômage plus élevés que les immigrants anglophones», souligne Sabrina Mercier-Ullhorn.

Intitulée «Accent Montréal», la pétition propose la création d’un Conseil montréalais de la langue française, dont la mission serait évidemment de promouvoir le français, mais aussi d’étudier des questions telles que «l’exode des francophones» vers d’autres régions.

La protection du français, un «enjeu de justice sociale»

La pétition ayant recueilli jusqu’à présent presque 17.000 signatures, Sabrina Mercier-Ullhorn se dit satisfaite de l’engouement suscité:

«La pétition a fait beaucoup parler dans les médias et même à l’Assemblée nationale par la voix de formations comme Québec solidaire et le Parti québécois. Mes collègues et moi constatons une bonne réception […] L’important est surtout de se battre pour que ce en quoi nous croyons continue de vivre. Si on s’écrase, le déclin va advenir plus rapidement et arriver par défaut. […] Tant que je serai vivante, je vais me battre pour la langue française», insiste-t-elle.

S’il décrit une situation alarmante, Frédéric Lacroix demeure pourtant optimiste pour l’avenir. Il se réjouit de voir le français recommencer à faire couler beaucoup d’encre. En revanche, il estime qu’il faudra «casser des œufs» pour redresser la barre: «Pour protéger le français, il va falloir déplaire à des intérêts puissants. […] Le Premier ministre québécois, François Legault, ne s’intéresse pas vraiment à la question, mais on sent qu’il y a un intérêt pour elle dans son parti [la Coalition Avenir Québec, ndlr], au point où ça pourrait mener à l’éclatement de la coalition.» 

«Malgré tout, je suis très encouragé par ce qui se produit actuellement. Je n’ai jamais vu le vent être aussi favorable au français», conclut le chercheur.

«Français à Montréal: le temps de la colère»: grand entretien avec Frédéric Lacroix

Mathieu Bock-Côté, Journal de Montréal, 16 novembre 2020

Frédéric Lacroix se passe désormais de présentation. Ce chercheur indépendant s’est imposé comme une référence incontestée lorsqu’il est question d’analyser la situation du français au Québec. Son livre Pourquoi la loi 101 est un échec, paru il y a quelques semaines aux Éditions du Boréal, a été considéré à juste titre comme un événement intellectuel. Je l’ai interviewé à propos de la grande enquête parue dans Le Journal sur la situation du français.

  • Écoutez Frédéric Lacroix sur QUB radio:

https://omny.fm/shows/politiquement-incorrect/le-gouvernement-du-qu-bec-est-responsable-de-langl/embed

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Mathieu Bock-Côté: Le Journal de Montréal a publié ces derniers jours une grande enquête sur la situation du français. Je devine que vous n’êtes pas surpris des résultats. Mais considérez-vous que cette dynamique d’anglicisation s’accélère?

Frédéric Lacroix: Surpris? Non. Lors d’un entretien avec vous, en janvier dernier, j’ai qualifié la situation du français à Montréal et dans ses couronnes de «catastrophique», terme qui semblait alors un peu exagéré pour certains. Mais le choix de ce mot était réfléchi et il décrit, à mon avis, adéquatement la «dynamique linguistique», c’est-à-dire les rapports de force entre l’anglais et le français au Québec. Rappelons, par exemple, que le rapport de force entre l’anglais et le français, en ce qui a trait à l’assimilation linguistique des allophones, est de dix pour un au Québec; proportionnellement à la taille de leur groupe, les anglophones assimilent dix fois plus d’allophones que les francophones. Comment pourrait-on qualifier cette situation grotesque et insupportable autrement que de «catastrophe»?

Entre-temps ont été publiées de nouvelles données; sur les exigences à l’embauche notamment. L’OQLF nous apprenait au mois d’août dernier que 63% des entreprises de Montréal exigent l’anglais à l’embauche. À Montréal toujours, la moitié des municipalités exigent aussi l’anglais. La nouveauté de cette étude, c’est qu’elle nous apprenait que l’anglais est exigé pour la «communication orale à l’interne» de l’entreprise dans plus de 41% des cas. Donc, on exige l’anglais, massivement à Montréal, parce que la langue de travail de l’entreprise — à l’interne — est l’anglais!

Et ceci alors que la Charte de la langue française nous assure, depuis 43 ans, que «les travailleurs ont le droit d’exercer leurs activités en français» (article 4). La charte est un «tigre de papier», les droits qu’elle voulait garantir sont de plus en plus théoriques et de moins en moins effectifs. Ces droits sont même violés quotidiennement à grande échelle chaque jour au Québec. 

L’enquête du Journal sur la langue d’accueil dans les commerces rejoint parfaitement les données de l’OQLF sur les exigences de connaissance de l’anglais à l’embauche et les complète et les éclaire. Alors que l’OQLF ne donnait que certaines données générales pour Montréal — ce qui dilue ce qui se passe dans le centre-ville —, cette enquête du Journal nous trace un portrait assez précis (le nombre de commerces visités étant assez important) de la dynamique dans les petits commerces du centre-ville de Montréal. 

On comprend aussi que si l’anglais est exigé à l’embauche pour «fin de communication interne» comme le montrait l’étude de l’OQLF, c’est peut-être qu’en réalité la connaissance de l’anglais est la principale exigence ferme des commerces du centre-ville et que la connaissance du français serait plutôt une exigence «décorative», afin que l’OQLF nous fiche la paix, en quelque sorte.

Cette enquête du Journal nous apprend au fond deux choses: 1) que la langue d’accueil est l’anglais, seulement l’anglais, la moitié du temps au centre-ville. Nous sommes passés du «Bonjour», au «Bonjour-Hi», au «Hi» tout court en l’espace de 20 ans. Le français est en train de se faire expulser, mentalement et culturellement, du centre-ville de Montréal. Cela est insupportable et inacceptable. 2) que la clientèle consent ou exige de plus en plus de se faire servir en anglais. Comment expliquer autrement cette prépondérance de l’anglais comme langue d’accueil? On accueille les clients en anglais parce que c’est ce qu’ils préfèrent, car c’est ce qu’ils veulent ou bien parce que cela les indiffère. Un sondage complémentaire à l’enquête révèle que 58% des jeunes de 18 à 34 ans sont indifférents face à un accueil en anglais dans les commerces; ils ont intégré la chose comme étant la norme. Chez la majorité des jeunes, la norme est maintenant «l’anglais, langue commune». Comment dire? L’assimilation a de beaux jours devant elle!

Si les clients exigeaient de se faire servir en français, cet accueil unilingue anglais n’existerait pas. Cela me semble logique. Il faut donc conclure que la majorité de la clientèle du centre-ville de Montréal est anglophone ou anglophile. Car ces petits commerces n’existent pas en dehors de l’écosystème qui les fait vivre. Quel est cet écosystème? McGill, Concordia, Dawson, les grandes entreprises privées qui résident au centre-ville; tout le monde qui travaille dans ces institutions travaille majoritairement en anglais. La langue dont ils font usage dans les commerces n’est que l’extension de la langue qu’ils utilisent au travail et dans leurs interactions quotidiennes entre collègues. C’est surtout cela, à mon avis, que nous apprend l’enquête du Journal: l’emprise et la force de l’écosystème anglophone au centre-ville.

Le centre-ville de Montréal, deuxième ville française au monde, est donc quasiment devenu une extension extraterritoriale de Toronto.

Le phénomène est aussi en train de faire tache d’huile ailleurs sur l’île de Montréal et dans ses couronnes. Cette dynamique suit la démographie.

Il faut rappeler que le Québec accueille, relativement à sa population, l’un des volumes d’immigration les plus élevés au monde. Une immigration que nous n’arrivons plus à intégrer. On crie à la «pénurie de main-d’œuvre» pour justifier la hausse des seuils d’immigration, sans réaliser que la venue de ces dizaines de milliers de personnes supplémentaires annuellement crée elle-même une demande pour des services et des produits, ce qui exacerbe ladite «pénurie de main-d’œuvre». Il y a donc une rétroaction positive dans un système qui se nourrit de lui-même. Il y a longtemps que l’immigration, du moins dans son volet économique, est devenue une industrie comme les autres, avec ses lobbyistes et sa logique d’autojustification. Cette industrie poursuit ses buts propres et n’est pas au service du bien commun.


Mathieu Bock-Côté: En est-il de même à Laval?

Frédéric Lacroix: Bien sûr. Le français comme langue maternelle s’est écrasé de 15,6% à Laval de 2001 à 2016, alors que l’anglais augmentait de 1,7 point. Pendant ce temps, le poids relatif des allophones passait de 19% à 33%. Cela s’entend dans les commerces. Le français n’est pas expulsé des commerces à Laval, pas encore, mais il passe tranquillement au second plan. Le client peut se faire servir en français, mais on remarque que la langue de travail, la langue d’échange des employés entre eux, c’est de plus en plus l’anglais. Et ce, même s’ils parlent français et ont manifestement fréquenté l’école française!

Certains affirment que les Québécois ne devraient jamais avoir du mal à obtenir des services en français au Québec et que c’est cette absence de services en français qui serait inacceptable. Cette affirmation même illustre l’ampleur de la régression de notre conscience collective. Ce que la Charte de la langue française cherchait à faire, c’était d’établir le français comme «langue commune», c’est-à-dire de l’établir comme norme sociale et comme norme linguistique au Québec, et non pas de garantir le droit aux services en français. Un monde sépare ces deux conceptions. Ce que nous voulons, ce qu’il faut viser, c’est de faire du français la «langue commune». C’est le seul objectif et la seule politique qui vaillent.

On comprend que Laval est en transition; d’une région autrefois massivement francophone vers une région à dominante anglophone. La région de Montréal au complet est en train de basculer dans une dynamique de type «hors Québec», avec l’anglais qui tient le haut du pavé et le français de plus en plus aux abois et en régression. Comme partout ailleurs au Canada.

Le même scénario se déroule à Saint-Henri, à Lachine, à Vaudreuil-Soulanges, à l’ouest de Longueuil, etc.


Mathieu Bock-Côté: Ceux qui étudient cette question alertent le gouvernement depuis des années, mais nos élites préféraient détourner le regard. Comment expliquer cette nouvelle prise de conscience par rapport à la situation du français à Montréal?

Frédéric Lacroix: Cela fait au moins deux décennies que nous savons que la Charte de la langue française ne fonctionne pas, du moins pas assez. Ce qui est étonnant, c’est que le déni ait pu durer aussi longtemps et avec autant de succès.

L’élection de la CAQ a certainement été bénéfique. Elle a permis d’aérer un peu la maison commune, de changer l’air. En se rangeant derrière la CAQ de façon aussi massive, les gens ont voulu chasser le PLQ, un parti antinationaliste qui méprisait ouvertement le Québec français. Cela a permis un changement de garde à l’OQLF, par exemple, qui s’est permis de publier cette étude sur les exigences d’embauche en août dernier. Étude qui aurait été impensable sous le PLQ.

Enfin, en bon scientifique, je crois que si on peut refouler la réalité un certain temps, celle-ci finit cependant par s’imposer. La réalité gagne à la fin malgré nos constructions idéologiques. C’est ce qui est en train de se passer. La réalité – le déclassement du français au Québec – est en train de s’imposer dans l’esprit de la plupart des gens. Même Justin Trudeau et Mélanie Joly n’osent plus le nier. Cela était tout à fait impensable il y a cinq ans seulement.


Mathieu Bock-Côté: Une femme interviewée dans le cadre de cette enquête affirme ne pas vouloir accueillir en français les clients, de peur de se faire insulter. Croyez-vous que nous sommes témoins d’une montée de l’intolérance décomplexée à l’endroit des Québécois francophones de la part de ceux qu’ils ne sont pas parvenus à intégrer?

Frédéric Lacroix: On préfère l’oublier, mais la dynamique linguistique est une question de rapport de force. Au centre-ville, l’unilinguisme anglais s’impose avec de plus en plus de force, d’arrogance et, disons-le, de violence symbolique. Cela est un reflet de la faiblesse du français. L’anglais est de plus en plus conquérant et sûr de son droit. En témoigne ce commentaire d’une vendeuse auquel vous faites référence, qui disait que si elle accueillait les clients en français, elle risquait de se «faire crier dessus». Certains clients ne supportent donc pas de se faire dire un simple «bonjour». Au Québec! Cette anecdote, qui dans le fond n’en est pas une, devrait nous ouvrir les yeux. Le bilinguisme égalitaire que nous propose la Loi sur les langues officielles fédérale, avec le français ayant un statut égal à celui de l’anglais, est un doux fantasme et une duperie. Au Québec, l’anglais est en compétition avec le français comme langue d’intégration. Et l’anglais occupe de plus en plus le haut du pavé.

Il y a 25 ans, c’était le love-in avant le référendum de 1995: «Québec, we love you», hurlaient-ils au centre-ville de Montréal. Aujourd’hui, au même endroit, ils nous crient dessus si on leur dit «bonjour». 


Mathieu Bock-Côté: Vous dites que le gouvernement du Québec est responsable de ce relâchement, de cet effondrement. N’exonérez-vous pas un peu rapidement l’État fédéral de ses responsabilités?

Frédéric Lacroix: Non. Dans mon livre, j’explique en quoi la Loi sur les langues officielles d’Ottawa est une «duperie». J’explique également que si l’immigration est l’une des causes du recul du français au Québec, la faute revient à Ottawa qui contrôle les volumes d’immigration qui entrent chez nous. C’est Ottawa qui a le pouvoir. Le pouvoir du Québec est un pouvoir résiduel, très limité (voire inexistant) pour ce qui est de l’immigration, qui est un facteur majeur qui détermine notre avenir.

Si j’attire l’attention sur la responsabilité du Québec, c’est parce que cette responsabilité, dans certains domaines, est tout à fait majeure. C’est le Québec qui finance depuis 20 ans une expansion après l’autre des institutions anglophones du centre-ville de Montréal. Songeons par exemple que Dawson College, dont l’agrandissement est priorisé par la CAQ dans le projet de loi 66, a pris possession de la maison mère de la Congrégation de Notre-Dame en 1988 (et c’est pourquoi c’est non seulement le plus gros, mais aussi le plus beau cégep au Québec) et que les projets d’expansion et d’ajouts de nouveaux pavillons se succèdent à un rythme effréné depuis lors (agrandissements en 1991, 1996, 2007). La ministre McCann a justifié cet autre agrandissement prévu de Dawson en disant que le cégep «avait des besoins». Si on va au bout de cette logique, il faudra admettre que Dawson reçoit 11 500 demandes d’admission par année pour un taux d’admission de 30% seulement. Ce qui signifie que les besoins de Dawson ne sont pas seulement pour un nouveau pavillon pouvant accueillir 950 nouveaux étudiants, mais pour un complexe pouvant en accueillir 8050. Voilà ses véritables «besoins». Sommes-nous tenus de financer notre propre disparition?

Quant à McGill University, une institution privée à qui le gouvernement du Québec veut donner (oui, donner!) les plus beaux terrains et les plus beaux bâtiments publics à Montréal (le Royal Victoria), elle croule sous l’argent. La fondation de McGill possède 1,7 milliard de dollars, soit au moins le triple de l’argent de toutes les autres fondations de toutes les autres universités du Québec!

Bref, on peut jeter le blâme sur Ottawa, et cela est juste, mais il faut aussi se regarder dans le miroir. Et prendre la mesure de l’étendue du sabotage de la dynamique linguistique qui est le fait même de l’État québécois. Le gouvernement du Québec, notre État, le «plus puissant des nôtres» comme disait René Lévesque, finance massivement le recul du français à Montréal. C’est un état de choses qui est quasiment incompréhensible.


Mathieu Bock-Côté: Quelles seront les conséquences de cette minorisation pour les Québécois francophones?

Frédéric Lacroix: Cela tient en peu de mots; l’impuissance politique et la disparition éventuelle. Le désespoir aussi. Et aussi le mépris et le dégoût pour nous-mêmes, notre langue et notre culture. 

Il n’y a qu’à regarder l’agonie des Franco-Ontariens, par exemple. C’est vers là qu’on s’en va. 

Nos enfants méritent mieux que cela. On ne doit plus laisser les choses aller. Il faut se redresser. Il faut agir.


Mathieu Bock-Côté: Qu’attendez-vous de la nouvelle loi 101 promise par Simon Jolin-Barrette?

Frédéric Lacroix: J’attends peut-être moins de choses de M. Jolin-Barrette — un homme qui a notre langue à cœur, cela est manifeste — que du premier ministre, M. Legault. 

Où se situe M. Legault sur cette question? Pourquoi ne s’exprime-t-il pas (ou si peu) en faveur du français? Pourquoi ne dit-il rien, alors que le Québec français se fait humilier quotidiennement au centre-ville de Montréal? Surtout, pourquoi ne fait-il rien?

On attend une «nouvelle loi 101» qui viendra magiquement tout régler, mais je trouve que cela ressemble de plus en plus au «grand soir», fantasme cher à certains péquistes, moment de rupture toujours repoussé, faute de courage d’agir. Qu’est-ce qui empêche M. Legault d’agir maintenant? Qu’est-ce qui l’empêchait d’agir il y a deux ans? Rien. Il y a une foule de règlements, de politiques, d’orientations qu’il aurait pu modifier pour venir soutenir le français. Il aurait pu infléchir le cours du navire de l’État graduellement au lieu de tout remettre à un éventuel «grand soir» ou «grande nouvelle loi 101». 

Par exemple, le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) dénonçait récemment l’absence de consignes claires pour ce qui est de la langue de service et de travail dans la fonction publique québécoise, absence qui est en train d’imposer le bilinguisme mur à mur dans toute la fonction publique, qui, on s’entend, devrait normalement travailler en français. Mais personne au gouvernement Legault ne semble avoir eu la bonne idée d’émettre des consignes claires en faveur du français comme langue de travail et de service depuis l’élection il y a deux ans! Cela ne nécessite pourtant pas de projet de loi, que je sache. Un simple mémorandum aurait été un bon début. Il y a donc un manque de sérieux sur cette question au plus haut niveau de l’État. 

L’élection de la CAQ a mis fin au mépris ouvert pour le Québec français qui était la marque de commerce du PLQ. L’élection de la CAQ, cependant, n’a aucunement modifié la trajectoire de minorisation sur laquelle le PLQ a placé le Québec français. La CAQ a repris telle quelle après une pause de deux ans la politique d’immigration du PLQ et d’Ottawa (50 000 immigrants par année, ce qui est bien au-delà de nos capacités d’intégration) et les projets d’agrandissement des institutions anglophones (Dawson et McGill), héritage aussi du PLQ. La CAQ ne semble pas avoir le courage de rompre avec l’héritage libéral. Or, cet héritage entraîne le Québec français vers l’abîme.

M. Legault a écrit récemment que le politicien qui l’avait le plus inspiré était René Lévesque. Or, René Lévesque a déjà affirmé que s’il était possible de lâcher un peu de lest pour ce qui est de l’affichage en anglais dans le West Island, il fallait veiller comme à la «prunelle de nos yeux» sur ce qui se passait au centre-ville de Montréal, car c’était le visage que le Québec montrait à l’international. Nous n’avons pas simplement «lâché du lest» au centre-ville, nous avons lâché la cargaison au complet. 

Mais cela ne semble pas incommoder outre mesure une bonne partie de notre élite politique qui ne semble pas du tout prendre la mesure de la catastrophe dans laquelle s’enfonce le Québec français. 

La CAQ bénéficie encore du bénéfice du doute dans ce dossier. Mais plus pour longtemps à mon avis. 

Le français va mal

Louis Cornellier, Le Devoir, 7 novembre 2020

Quand le discours antinationaliste québécois fait entendre ses clameurs à tort et à travers, je vais souvent relire, avec émotion, l’incipit d’Option Québec. « Nous sommes des Québécois, y écrivait René Lévesque en 1968. Ce que cela veut dire d’abord et avant tout […], c’est que nous sommes attachés à ce seul coin du monde où nous puissions être pleinement nous-mêmes, ce Québec qui, nous le sentons bien, est le seul endroit où il nous soit possible d’être vraiment chez nous. Être nous-mêmes, c’est essentiellement de maintenir et de développer une personnalité qui dure depuis trois siècles et demi. Au cœur de cette personnalité se trouve le fait que nous parlons français. Tout le reste est accroché à cet élément essentiel […]. » Ça fait du bien, n’est-ce pas ?

Or, le gros problème est que cet élément essentiel de notre personnalité, par manque de soins, s’affaisse. En matière linguistique, en d’autres termes, si rien n’est fait, ça ne va pas bien aller. « Le roi est nu, écrit le chercheur Frédéric Lacroix ; la situation du français au Québec est catastrophique. » Discours alarmiste, croyez-vous peut-être, si vous avez lu Michel C. Auger, qui, en 2018, se réjouissait du fait que « 94,5 % des Québécois sont capables de soutenir une conversation en français ».

Lacroix réfute cette erreur répandue. « Ce n’est pas le degré de connaissance d’une langue qui détermine sa vitalité, explique-t-il, mais bien l’usage qu’on en fait. » Une langue est vivante quand on l’utilise, parce qu’on en a besoin, dans tous les domaines importants. De même, la vitalité d’une langue est une question de statut — utilité et prestige — plus qu’une question de qualité. Et en matière d’usage et de statut, quoi qu’en disent les jovialistes, ça ne va pas bien du tout pour le français.

Dans Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal, 2020, 264 pages), un essai à la fois essentiel et douloureux qui propose une fine analyse quantitative de la situation linguistique québécoise, le constat de Lacroix est catégorique et solidement documenté. Depuis une quinzaine d’années, écrit le physicien de formation, « le français recule et l’anglais avance » à cause des substitutions linguistiques des allophones et des francophones vers l’anglais. La loi 101 devait faire du français la langue commune de tous les Québécois dans tous les domaines importants. Aujourd’hui, dans les faits, le Québec est devenu une province bilingue dans laquelle le français, à Montréal, tend vers le statut de langue seconde.

L’analyse de Lacroix se fonde sur le concept de « complétude institutionnelle », emprunté au sociologue fransaskois Raymond Breton. L’idée est simple : « plus une communauté possède un réseau d’institutions développé […], moins ses membres ont tendance à s’assimiler aux groupes environnants ».

Or, au Québec, et à Montréal en particulier, il y a deux réseaux, l’anglais et le français, qui desservent la même population et sont financés par les mêmes sources, ce qui fait que ce que l’un obtient est perdu pour l’autre.

La population québécoise est formée de 78 % de francophones, de 13,9 % d’allophones et de 8,1 % d’anglophones. Si on veut que le français soit la langue commune, tout en préservant les droits des anglophones, la part institutionnelle des francophones devrait être de 90 % et celle des anglophones de 10 %. Or, c’est loin d’être le cas, avec pour résultat que les gouvernements financent l’anglicisation du Québec.

Ce sont 19 % des cégépiens qui fréquentent le réseau anglophone, ce qui signifie que ce dernier, où les anglophones sont minoritaires, anglicise les allophones et les francophones. Des études ont en effet établi que le choix d’un cégep anglais constituait un choix de vie définitif. À l’université, 25,4 % des étudiants fréquentent des établissements anglophones, surfinancés par Québec (20,8 % du financement universitaire) et par Ottawa (38,4 %). Quand on sait, grâce à une étude de l’OQLF réalisée en 2018, que la langue des études détermine la langue de travail, on voit où est le problème.

Dans le réseau de la santé, la surcomplétude institutionnelle des anglophones — 53,7 % des établissements doivent offrir des services en anglais — force des dizaines de milliers d’employés francophones ou allophones à travailler en anglais.

Il n’y a pas de fatalité, insiste Lacroix. Pour sauver le Québec français, il faut, notamment, étendre l’obligation pour les francophones et les allophones d’étudier en français au cégep et à l’université, il faut réserver 90 % du financement des institutions essentielles au réseau francophone et il faut que le Québec détienne la maîtrise de son immigration, afin de sélectionner principalement des francophones ou des francotropes, c’est-à-dire des allophones dont la langue a des affinités avec le français. Grosse mission, à une époque où le courage politique ne court pas les rues.

L’après-1995 ou le suicide joyeux

Joseph Facal, Journal de Montréal, 24 octobre 2020.

Le poids des francophones au Québec baisse à une vitesse alarmante. 

Celui des anglophones se maintient ou augmente, alors qu’il n’y a que 8,1 % de la population du Québec dont c’est la langue maternelle.

Vous devinez l’explication : près de la moitié des immigrants dont la langue de naissance n’est ni le français ni l’anglais font ensuite leur vie en anglais.

Trouvez-moi une autre société au monde où une petite minorité possède un pouvoir d’attraction aussi fort, infiniment plus fort en réalité que celui de la majorité en proportion de son poids.

Turpitudes

Dans 16 ans à peine, en 2036, les francophones seront minoritaires dans toute la région métropolitaine. Ils ne seront que 69 % de la population du Québec. 

Le Parti libéral du Québec (PLQ) n’a qu’à se croiser les bras et à patienter. Dans la dynamique actuelle, l’immigration est une machine à fabriquer des électeurs libéraux.

Les immigrants qui ne parlent pas le français avant leur arrivée au Québec s’inscrivent dans des cégeps et des universités anglophones à hauteur de… 90 % !! 

Devinez dans quelle langue ils élèveront leurs enfants…

La loi 101 n’aura servi qu’à faire du français la langue seconde d’une bonne partie des nouveaux arrivants… et c’est tout… et c’est trop peu… et il sera bientôt trop tard.

Quelle est la brillante idée trouvée par les universités et les cégeps francophones pour tenter de freiner leur déclassement ?

Offrir plus de cours en anglais ! La concurrence, disent-ils. « If you can’t beat them, join them. »

L’État du Québec n’a qu’une langue officielle, le français ? Sérieusement…

Dans le réseau de la santé, dans les universités, dans la fonction publique, l’anglais est disponible sur demande, quand le bilinguisme systématique n’est pas déjà carrément installé dans les faits, y compris dans des régions où le nombre d’anglophones est minime.

Tous les prétextes sont bons : c’est plus « pratique », c’est pour la « sécurité », faut être « fins », soyez « ouverts », c’est quoi le problème ? etc.

Le Québec français travaille activement à son propre enterrement sous le leadership enthousiaste du patronat, du PLQ, de Valérie Plante, des multiculturalistes, de tous ceux qui déguisent l’intérêt, le mépris ou l’inconscience en élévation morale, en lucidité ou en « nécessité ». PHOTO COURTOISIEFrédéric Lacroix. Auteur

Si vous trouvez que j’exagère, si les lectures fortes ne vous font pas peur, allez lire immédiatement l’ouvrage de Frédéric Lacroix tout juste paru : Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal).

Ce ne sont pas des états d’âme ou des jérémiades, mais des chiffres, des faits, des preuves, accompagnés d’une dissection magistrale de toutes les manipulations statistiques inventées pour dissimuler une réalité dramatique. 

Si…

Le Journal nous invite à souligner les 25 ans du référendum de 1995.

Quel lien entre le recul du français et la défaite du Oui en 1995 ? 

Si nous étions devenus un pays, nous contrôlerions 100 % de notre immigration.

Les nouveaux arrivants n’auraient pas le libre choix de la langue. Les tribunaux canadiens n’y pourraient rien.

L’immigrant vient d’abord au Canada, ensuite au Québec. Il a le choix de rallier la majorité ou la minorité.

Il fera quoi, vous pensez ? 

Langue française: «On a laissé Montréal pourrir»

François Carabin, Journal Métro, 20 octobre 2020

Le Québec, «désormais et pour toujours»… anglais? C’est le risque que court la province, et plus particulièrement Montréal, plus de 40 ans après l’adoption de la Charte de la langue française, avertit l’essayiste Frédéric Lacroix.

Dans son essai intitulé «Pourquoi la Loi 101 est un échec», le chercheur et chroniqueur tente d’expliquer la tendance «en arc de cercle» de l’encadrement linguistique au Québec. Si Camille Laurin, père de la Charte de la langue française, avait indiqué en 1977 que le Québec serait «désormais et pour toujours français», il n’en est rien aujourd’hui, constate M. Lacroix dans les pages de son livre.

Principale victime de ce que l’auteur qualifie d’abandon institutionnel, la métropole francophone périclite, avance-t-il.

«La situation à Montréal, partout dans les couronnes, est catastrophique», affirme sans détour M. Lacroix en entrevue avec Métro. Le symptôme, avant tout, de l’inaction des gouvernements provinciaux successifs, souligne l’auteur.

«Un des responsables majeurs, c’est l’État québécois lui-même, qui finance la minorisation de la majorité francophone à Montréal.» – Frédéric Lacroix, essayiste

Cégeps et universités

C’est notamment en finançant à haut prix les institutions d’enseignement supérieur anglophones que les gouvernements ont facilité l’effacement de la langue de Molière, selon M. Lacroix. Le Parti québécois, le Parti libéral, la Coalition avenir Québec: tous sont coupables, affirme l’expert.

«Aucun ministre n’a agi. Ils ont laissé la situation pourrir», tonne-t-il.

Sur l’île de Montréal, M. Lacroix a calculé que «dans quelques années», le nombre de places dans les cégeps anglophones allait dépasser le nombre de places francophones, observe l’auteur. «On était à 40% en 2018.»

Il va plus loin: «ce que je pense, c’est que, dans vingt ans, le postsecondaire [universités incluses] à Montréal sera majoritairement anglophone.»

«Chantier»

À Québec, l’actuel ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, travaille à l’élaboration d’un plan d’action sur la langue française. Celui-ci devrait paraître cet automne.

L’élu affirme vouloir répondre au ralentissement du français dans les entreprises. En août, une étude commandée par l’Office québécois de la langue française concluait que près de deux tiers des entreprises montréalaises exigeaient en 2018 des compétences linguistiques en anglais.

Or, selon Frédéric Lacroix, un simple plan d’action gouvernemental ne répondra pas à l’urgence. Même «une nouvelle Loi 101 sera insuffisante». Il faudra à ses yeux «investir des milliards».

«Il faut resserrer la loi de façon costaude. Et il faut une politique culturelle qui va tenir compte de l’univers numérique actuel, constate M. Lacroix. Aujourd’hui les jeunes sont bilingues très tôt. Notre univers ressemble de plus en plus à celui des Franco-Ontariens.»