La question du français au Québec et à Montréal est au cœur de l’actualité ces jours-ci. On découvre, ou plutôt, on redécouvre, sa fragilité, non seulement au centre-ville de Montréal, mais dans la grande région de Montréal, et à Laval, notamment. Nous attendons aussi, d’ici quelques semaines, apparemment, une nouvelle loi 101, censée redonner une vigueur politique à la défense du français. Mais il y a autour de cette question bien des mythes et des slogans. Pour y voir clair, je reçois le chercheur indépendant Frédéric Lacroix, qui a fait paraître il y a quelques semaines Pourquoi la loi 101 est un échec, aux éditions du Boréal.
Auteur : FLacroix
«Français à Montréal: le temps de la colère»: grand entretien avec Frédéric Lacroix
Mathieu Bock-Côté, Journal de Montréal, 16 novembre 2020
Frédéric Lacroix se passe désormais de présentation. Ce chercheur indépendant s’est imposé comme une référence incontestée lorsqu’il est question d’analyser la situation du français au Québec. Son livre Pourquoi la loi 101 est un échec, paru il y a quelques semaines aux Éditions du Boréal, a été considéré à juste titre comme un événement intellectuel. Je l’ai interviewé à propos de la grande enquête parue dans Le Journal sur la situation du français.
- Écoutez Frédéric Lacroix sur QUB radio:
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Mathieu Bock-Côté: Le Journal de Montréal a publié ces derniers jours une grande enquête sur la situation du français. Je devine que vous n’êtes pas surpris des résultats. Mais considérez-vous que cette dynamique d’anglicisation s’accélère?
Frédéric Lacroix: Surpris? Non. Lors d’un entretien avec vous, en janvier dernier, j’ai qualifié la situation du français à Montréal et dans ses couronnes de «catastrophique», terme qui semblait alors un peu exagéré pour certains. Mais le choix de ce mot était réfléchi et il décrit, à mon avis, adéquatement la «dynamique linguistique», c’est-à-dire les rapports de force entre l’anglais et le français au Québec. Rappelons, par exemple, que le rapport de force entre l’anglais et le français, en ce qui a trait à l’assimilation linguistique des allophones, est de dix pour un au Québec; proportionnellement à la taille de leur groupe, les anglophones assimilent dix fois plus d’allophones que les francophones. Comment pourrait-on qualifier cette situation grotesque et insupportable autrement que de «catastrophe»?
Entre-temps ont été publiées de nouvelles données; sur les exigences à l’embauche notamment. L’OQLF nous apprenait au mois d’août dernier que 63% des entreprises de Montréal exigent l’anglais à l’embauche. À Montréal toujours, la moitié des municipalités exigent aussi l’anglais. La nouveauté de cette étude, c’est qu’elle nous apprenait que l’anglais est exigé pour la «communication orale à l’interne» de l’entreprise dans plus de 41% des cas. Donc, on exige l’anglais, massivement à Montréal, parce que la langue de travail de l’entreprise — à l’interne — est l’anglais!
Et ceci alors que la Charte de la langue française nous assure, depuis 43 ans, que «les travailleurs ont le droit d’exercer leurs activités en français» (article 4). La charte est un «tigre de papier», les droits qu’elle voulait garantir sont de plus en plus théoriques et de moins en moins effectifs. Ces droits sont même violés quotidiennement à grande échelle chaque jour au Québec.
L’enquête du Journal sur la langue d’accueil dans les commerces rejoint parfaitement les données de l’OQLF sur les exigences de connaissance de l’anglais à l’embauche et les complète et les éclaire. Alors que l’OQLF ne donnait que certaines données générales pour Montréal — ce qui dilue ce qui se passe dans le centre-ville —, cette enquête du Journal nous trace un portrait assez précis (le nombre de commerces visités étant assez important) de la dynamique dans les petits commerces du centre-ville de Montréal.
On comprend aussi que si l’anglais est exigé à l’embauche pour «fin de communication interne» comme le montrait l’étude de l’OQLF, c’est peut-être qu’en réalité la connaissance de l’anglais est la principale exigence ferme des commerces du centre-ville et que la connaissance du français serait plutôt une exigence «décorative», afin que l’OQLF nous fiche la paix, en quelque sorte.
Cette enquête du Journal nous apprend au fond deux choses: 1) que la langue d’accueil est l’anglais, seulement l’anglais, la moitié du temps au centre-ville. Nous sommes passés du «Bonjour», au «Bonjour-Hi», au «Hi» tout court en l’espace de 20 ans. Le français est en train de se faire expulser, mentalement et culturellement, du centre-ville de Montréal. Cela est insupportable et inacceptable. 2) que la clientèle consent ou exige de plus en plus de se faire servir en anglais. Comment expliquer autrement cette prépondérance de l’anglais comme langue d’accueil? On accueille les clients en anglais parce que c’est ce qu’ils préfèrent, car c’est ce qu’ils veulent ou bien parce que cela les indiffère. Un sondage complémentaire à l’enquête révèle que 58% des jeunes de 18 à 34 ans sont indifférents face à un accueil en anglais dans les commerces; ils ont intégré la chose comme étant la norme. Chez la majorité des jeunes, la norme est maintenant «l’anglais, langue commune». Comment dire? L’assimilation a de beaux jours devant elle!
Si les clients exigeaient de se faire servir en français, cet accueil unilingue anglais n’existerait pas. Cela me semble logique. Il faut donc conclure que la majorité de la clientèle du centre-ville de Montréal est anglophone ou anglophile. Car ces petits commerces n’existent pas en dehors de l’écosystème qui les fait vivre. Quel est cet écosystème? McGill, Concordia, Dawson, les grandes entreprises privées qui résident au centre-ville; tout le monde qui travaille dans ces institutions travaille majoritairement en anglais. La langue dont ils font usage dans les commerces n’est que l’extension de la langue qu’ils utilisent au travail et dans leurs interactions quotidiennes entre collègues. C’est surtout cela, à mon avis, que nous apprend l’enquête du Journal: l’emprise et la force de l’écosystème anglophone au centre-ville.
Le centre-ville de Montréal, deuxième ville française au monde, est donc quasiment devenu une extension extraterritoriale de Toronto.
Le phénomène est aussi en train de faire tache d’huile ailleurs sur l’île de Montréal et dans ses couronnes. Cette dynamique suit la démographie.
Il faut rappeler que le Québec accueille, relativement à sa population, l’un des volumes d’immigration les plus élevés au monde. Une immigration que nous n’arrivons plus à intégrer. On crie à la «pénurie de main-d’œuvre» pour justifier la hausse des seuils d’immigration, sans réaliser que la venue de ces dizaines de milliers de personnes supplémentaires annuellement crée elle-même une demande pour des services et des produits, ce qui exacerbe ladite «pénurie de main-d’œuvre». Il y a donc une rétroaction positive dans un système qui se nourrit de lui-même. Il y a longtemps que l’immigration, du moins dans son volet économique, est devenue une industrie comme les autres, avec ses lobbyistes et sa logique d’autojustification. Cette industrie poursuit ses buts propres et n’est pas au service du bien commun.
Mathieu Bock-Côté: En est-il de même à Laval?
Frédéric Lacroix: Bien sûr. Le français comme langue maternelle s’est écrasé de 15,6% à Laval de 2001 à 2016, alors que l’anglais augmentait de 1,7 point. Pendant ce temps, le poids relatif des allophones passait de 19% à 33%. Cela s’entend dans les commerces. Le français n’est pas expulsé des commerces à Laval, pas encore, mais il passe tranquillement au second plan. Le client peut se faire servir en français, mais on remarque que la langue de travail, la langue d’échange des employés entre eux, c’est de plus en plus l’anglais. Et ce, même s’ils parlent français et ont manifestement fréquenté l’école française!
Certains affirment que les Québécois ne devraient jamais avoir du mal à obtenir des services en français au Québec et que c’est cette absence de services en français qui serait inacceptable. Cette affirmation même illustre l’ampleur de la régression de notre conscience collective. Ce que la Charte de la langue française cherchait à faire, c’était d’établir le français comme «langue commune», c’est-à-dire de l’établir comme norme sociale et comme norme linguistique au Québec, et non pas de garantir le droit aux services en français. Un monde sépare ces deux conceptions. Ce que nous voulons, ce qu’il faut viser, c’est de faire du français la «langue commune». C’est le seul objectif et la seule politique qui vaillent.
On comprend que Laval est en transition; d’une région autrefois massivement francophone vers une région à dominante anglophone. La région de Montréal au complet est en train de basculer dans une dynamique de type «hors Québec», avec l’anglais qui tient le haut du pavé et le français de plus en plus aux abois et en régression. Comme partout ailleurs au Canada.
Le même scénario se déroule à Saint-Henri, à Lachine, à Vaudreuil-Soulanges, à l’ouest de Longueuil, etc.
Mathieu Bock-Côté: Ceux qui étudient cette question alertent le gouvernement depuis des années, mais nos élites préféraient détourner le regard. Comment expliquer cette nouvelle prise de conscience par rapport à la situation du français à Montréal?
Frédéric Lacroix: Cela fait au moins deux décennies que nous savons que la Charte de la langue française ne fonctionne pas, du moins pas assez. Ce qui est étonnant, c’est que le déni ait pu durer aussi longtemps et avec autant de succès.
L’élection de la CAQ a certainement été bénéfique. Elle a permis d’aérer un peu la maison commune, de changer l’air. En se rangeant derrière la CAQ de façon aussi massive, les gens ont voulu chasser le PLQ, un parti antinationaliste qui méprisait ouvertement le Québec français. Cela a permis un changement de garde à l’OQLF, par exemple, qui s’est permis de publier cette étude sur les exigences d’embauche en août dernier. Étude qui aurait été impensable sous le PLQ.
Enfin, en bon scientifique, je crois que si on peut refouler la réalité un certain temps, celle-ci finit cependant par s’imposer. La réalité gagne à la fin malgré nos constructions idéologiques. C’est ce qui est en train de se passer. La réalité – le déclassement du français au Québec – est en train de s’imposer dans l’esprit de la plupart des gens. Même Justin Trudeau et Mélanie Joly n’osent plus le nier. Cela était tout à fait impensable il y a cinq ans seulement.
Mathieu Bock-Côté: Une femme interviewée dans le cadre de cette enquête affirme ne pas vouloir accueillir en français les clients, de peur de se faire insulter. Croyez-vous que nous sommes témoins d’une montée de l’intolérance décomplexée à l’endroit des Québécois francophones de la part de ceux qu’ils ne sont pas parvenus à intégrer?
Frédéric Lacroix: On préfère l’oublier, mais la dynamique linguistique est une question de rapport de force. Au centre-ville, l’unilinguisme anglais s’impose avec de plus en plus de force, d’arrogance et, disons-le, de violence symbolique. Cela est un reflet de la faiblesse du français. L’anglais est de plus en plus conquérant et sûr de son droit. En témoigne ce commentaire d’une vendeuse auquel vous faites référence, qui disait que si elle accueillait les clients en français, elle risquait de se «faire crier dessus». Certains clients ne supportent donc pas de se faire dire un simple «bonjour». Au Québec! Cette anecdote, qui dans le fond n’en est pas une, devrait nous ouvrir les yeux. Le bilinguisme égalitaire que nous propose la Loi sur les langues officielles fédérale, avec le français ayant un statut égal à celui de l’anglais, est un doux fantasme et une duperie. Au Québec, l’anglais est en compétition avec le français comme langue d’intégration. Et l’anglais occupe de plus en plus le haut du pavé.
Il y a 25 ans, c’était le love-in avant le référendum de 1995: «Québec, we love you», hurlaient-ils au centre-ville de Montréal. Aujourd’hui, au même endroit, ils nous crient dessus si on leur dit «bonjour».
Mathieu Bock-Côté: Vous dites que le gouvernement du Québec est responsable de ce relâchement, de cet effondrement. N’exonérez-vous pas un peu rapidement l’État fédéral de ses responsabilités?
Frédéric Lacroix: Non. Dans mon livre, j’explique en quoi la Loi sur les langues officielles d’Ottawa est une «duperie». J’explique également que si l’immigration est l’une des causes du recul du français au Québec, la faute revient à Ottawa qui contrôle les volumes d’immigration qui entrent chez nous. C’est Ottawa qui a le pouvoir. Le pouvoir du Québec est un pouvoir résiduel, très limité (voire inexistant) pour ce qui est de l’immigration, qui est un facteur majeur qui détermine notre avenir.
Si j’attire l’attention sur la responsabilité du Québec, c’est parce que cette responsabilité, dans certains domaines, est tout à fait majeure. C’est le Québec qui finance depuis 20 ans une expansion après l’autre des institutions anglophones du centre-ville de Montréal. Songeons par exemple que Dawson College, dont l’agrandissement est priorisé par la CAQ dans le projet de loi 66, a pris possession de la maison mère de la Congrégation de Notre-Dame en 1988 (et c’est pourquoi c’est non seulement le plus gros, mais aussi le plus beau cégep au Québec) et que les projets d’expansion et d’ajouts de nouveaux pavillons se succèdent à un rythme effréné depuis lors (agrandissements en 1991, 1996, 2007). La ministre McCann a justifié cet autre agrandissement prévu de Dawson en disant que le cégep «avait des besoins». Si on va au bout de cette logique, il faudra admettre que Dawson reçoit 11 500 demandes d’admission par année pour un taux d’admission de 30% seulement. Ce qui signifie que les besoins de Dawson ne sont pas seulement pour un nouveau pavillon pouvant accueillir 950 nouveaux étudiants, mais pour un complexe pouvant en accueillir 8050. Voilà ses véritables «besoins». Sommes-nous tenus de financer notre propre disparition?
Quant à McGill University, une institution privée à qui le gouvernement du Québec veut donner (oui, donner!) les plus beaux terrains et les plus beaux bâtiments publics à Montréal (le Royal Victoria), elle croule sous l’argent. La fondation de McGill possède 1,7 milliard de dollars, soit au moins le triple de l’argent de toutes les autres fondations de toutes les autres universités du Québec!
Bref, on peut jeter le blâme sur Ottawa, et cela est juste, mais il faut aussi se regarder dans le miroir. Et prendre la mesure de l’étendue du sabotage de la dynamique linguistique qui est le fait même de l’État québécois. Le gouvernement du Québec, notre État, le «plus puissant des nôtres» comme disait René Lévesque, finance massivement le recul du français à Montréal. C’est un état de choses qui est quasiment incompréhensible.
Mathieu Bock-Côté: Quelles seront les conséquences de cette minorisation pour les Québécois francophones?
Frédéric Lacroix: Cela tient en peu de mots; l’impuissance politique et la disparition éventuelle. Le désespoir aussi. Et aussi le mépris et le dégoût pour nous-mêmes, notre langue et notre culture.
Il n’y a qu’à regarder l’agonie des Franco-Ontariens, par exemple. C’est vers là qu’on s’en va.
Nos enfants méritent mieux que cela. On ne doit plus laisser les choses aller. Il faut se redresser. Il faut agir.
Mathieu Bock-Côté: Qu’attendez-vous de la nouvelle loi 101 promise par Simon Jolin-Barrette?
Frédéric Lacroix: J’attends peut-être moins de choses de M. Jolin-Barrette — un homme qui a notre langue à cœur, cela est manifeste — que du premier ministre, M. Legault.
Où se situe M. Legault sur cette question? Pourquoi ne s’exprime-t-il pas (ou si peu) en faveur du français? Pourquoi ne dit-il rien, alors que le Québec français se fait humilier quotidiennement au centre-ville de Montréal? Surtout, pourquoi ne fait-il rien?
On attend une «nouvelle loi 101» qui viendra magiquement tout régler, mais je trouve que cela ressemble de plus en plus au «grand soir», fantasme cher à certains péquistes, moment de rupture toujours repoussé, faute de courage d’agir. Qu’est-ce qui empêche M. Legault d’agir maintenant? Qu’est-ce qui l’empêchait d’agir il y a deux ans? Rien. Il y a une foule de règlements, de politiques, d’orientations qu’il aurait pu modifier pour venir soutenir le français. Il aurait pu infléchir le cours du navire de l’État graduellement au lieu de tout remettre à un éventuel «grand soir» ou «grande nouvelle loi 101».
Par exemple, le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) dénonçait récemment l’absence de consignes claires pour ce qui est de la langue de service et de travail dans la fonction publique québécoise, absence qui est en train d’imposer le bilinguisme mur à mur dans toute la fonction publique, qui, on s’entend, devrait normalement travailler en français. Mais personne au gouvernement Legault ne semble avoir eu la bonne idée d’émettre des consignes claires en faveur du français comme langue de travail et de service depuis l’élection il y a deux ans! Cela ne nécessite pourtant pas de projet de loi, que je sache. Un simple mémorandum aurait été un bon début. Il y a donc un manque de sérieux sur cette question au plus haut niveau de l’État.
L’élection de la CAQ a mis fin au mépris ouvert pour le Québec français qui était la marque de commerce du PLQ. L’élection de la CAQ, cependant, n’a aucunement modifié la trajectoire de minorisation sur laquelle le PLQ a placé le Québec français. La CAQ a repris telle quelle après une pause de deux ans la politique d’immigration du PLQ et d’Ottawa (50 000 immigrants par année, ce qui est bien au-delà de nos capacités d’intégration) et les projets d’agrandissement des institutions anglophones (Dawson et McGill), héritage aussi du PLQ. La CAQ ne semble pas avoir le courage de rompre avec l’héritage libéral. Or, cet héritage entraîne le Québec français vers l’abîme.
M. Legault a écrit récemment que le politicien qui l’avait le plus inspiré était René Lévesque. Or, René Lévesque a déjà affirmé que s’il était possible de lâcher un peu de lest pour ce qui est de l’affichage en anglais dans le West Island, il fallait veiller comme à la «prunelle de nos yeux» sur ce qui se passait au centre-ville de Montréal, car c’était le visage que le Québec montrait à l’international. Nous n’avons pas simplement «lâché du lest» au centre-ville, nous avons lâché la cargaison au complet.
Mais cela ne semble pas incommoder outre mesure une bonne partie de notre élite politique qui ne semble pas du tout prendre la mesure de la catastrophe dans laquelle s’enfonce le Québec français.
La CAQ bénéficie encore du bénéfice du doute dans ce dossier. Mais plus pour longtemps à mon avis.
EN ATTENDANT SIMON JOLIN-BARRETTE
« La situation du français à Montréal est catastrophique : tel est le portrait, appuyé par des chiffres précis et de multiples aux études, que brosse le chercheur indépendant Frédéric Lacroix dans son récent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal). (Alexandre Poulin, « Un désir d’achèvement ») »
ALEXANDRE POULIN, La Presse, 13 novembre 2020
Il y a deux ans et des poussières, l’arrivée au pouvoir de la troupe de François Legault a provoqué une véritable aération de la maison commune, dont l’air avait été alourdi par le long passage des libéraux au sommet de l’État québécois.
Un an après son élection, le premier ministre a affirmé que les Québécois avaient retrouvé leur fierté. Or, cette fierté ne s’accompagne aujourd’hui d’aucune action concrète, si ce n’est de la magie des mots, en ce qui a trait au ciment de notre nationalité : la langue française.
En septembre 2019, tous les observateurs ont accueilli favorablement le transfert du dossier de la langue française à Simon Jolin-Barrette, reconnu pour son ambition, son efficacité et son ardeur au travail. Peu avant cette décision qui devait retirer la responsabilité de la langue française à la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, j’avais affirmé dans La Presse du 1er août 2019* que, si les choses continuaient ainsi, le gouvernement ferait le choix de l’impuissance.
Ce changement, comme plusieurs, m’avait réjoui. Le ministre s’est attelé à la tâche depuis lors, et, en coulisses comme sur la place publique, tout le monde sait maintenant que son plan est prêt. Mais où est Simon Jolin-Barrette ?
UN NATIONALISME SONORE
Le pari sur lequel repose la fondation de la Coalition avenir Québec (CAQ) est celui que, pour avancer, la société québécoise doit cesser d’être divisée par la question de son statut politique. À titre de l’un des ministres les plus influents des gouvernements du Parti québécois entre 1998 et 2003, François Legault a milité pour que les Québécois obtiennent une citoyenneté politique par la voie de la souveraineté. Aujourd’hui, il cherche à favoriser le développement économique de la nation québécoise, tout en défendant sa langue et sa culture, à l’intérieur du Canada.
Il faut se rappeler que l’un des objectifs majeurs du premier ministre depuis son retour en politique, sinon le principal, consiste à ce que le Québec rattrape les autres sociétés nord-américaines sur le plan de la richesse collective.
Tout le reste paraît secondaire. La pandémie de COVID-19 qui s’est installée ici en mars dernier ne semble être pas sur le point de repartir. L’alourdissement considérable des finances publiques que personne n’attendait éloigne la concrétisation de ce rattrapage. François Legault voulait devenir le premier ministre de l’économie ; il est devenu le premier ministre de la pandémie. Outre la Loi sur laïcité de l’État, il y a fort à parier que, s’il ne fait rien en matière linguistique, on se souviendra de lui comme l’homme qui a tenu le fort dans l’attente que le Québec ait de réelles visées politiques.
LE TEMPS DU REDRESSEMENT
Pourtant, si les énergies du gouvernement se concentrent à raison dans la lutte contre le virus, il ne faut pas oublier que les voyants ne sont pas seulement au rouge quant aux zones d’infection. Ils le sont aussi, principalement à Montréal, au chapitre de la vitalité linguistique et culturelle.
En politique, les conjonctures favorables ne tombent pas du ciel. Elles peuvent être créées par des femmes et des hommes qui sont animés par des convictions.
Ces circonstances sont d’autant plus opportunes lorsqu’elles s’accordent avec les données concrètes de la réalité. La situation du français à Montréal est catastrophique : tel est le portrait, appuyé par des chiffres précis et de multiples aux études, que brosse le chercheur indépendant Frédéric Lacroix dans son récent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal).
En réalité, l’État du Québec n’a été officiellement francophone que pendant deux ans, de 1977 à 1979, c’est-à-dire de l’adoption de la Charte de la langue française (loi 101) à l’arrêt Blaikie de la Cour suprême du Canada, lequel a invalidé les dispositions de la Charte faisant du français la seule langue officielle de la législation et de la justice. En 1982, le coup de force constitutionnel perpétré par le premier ministre Pierre Trudeau a atténué la portée des clauses scolaires de la Charte. Sans compter que l’arrêt Ford, en 1988, a rétabli le bilinguisme dans l’affichage.
Bien sûr, l’adoption de la loi 101 a amené de nombreux progrès, notamment celui d’avoir accru les transferts linguistiques des nouveaux arrivants vers le français de 10 % à 50 %. Mais il faudrait, selon Lacroix, qu’ils augmentent à 90 % pour assurer ici un avenir à notre langue. Les locuteurs de langue maternelle française sont minoritaires à Montréal depuis 2006 ; le français comme langue d’usage y sera déclassé par l’anglais en 2036. Donnons la chance au coureur : le ministre Jolin-Barrette veut présenter un plan costaud. Il faudrait seulement savoir où il se trouve et si, à l’inverse de la pièce de théâtre En attendant Godot, de Samuel Beckett, il se présentera avant le baisser du rideau.
Le français va mal
Louis Cornellier, Le Devoir, 7 novembre 2020
Quand le discours antinationaliste québécois fait entendre ses clameurs à tort et à travers, je vais souvent relire, avec émotion, l’incipit d’Option Québec. « Nous sommes des Québécois, y écrivait René Lévesque en 1968. Ce que cela veut dire d’abord et avant tout […], c’est que nous sommes attachés à ce seul coin du monde où nous puissions être pleinement nous-mêmes, ce Québec qui, nous le sentons bien, est le seul endroit où il nous soit possible d’être vraiment chez nous. Être nous-mêmes, c’est essentiellement de maintenir et de développer une personnalité qui dure depuis trois siècles et demi. Au cœur de cette personnalité se trouve le fait que nous parlons français. Tout le reste est accroché à cet élément essentiel […]. » Ça fait du bien, n’est-ce pas ?
Or, le gros problème est que cet élément essentiel de notre personnalité, par manque de soins, s’affaisse. En matière linguistique, en d’autres termes, si rien n’est fait, ça ne va pas bien aller. « Le roi est nu, écrit le chercheur Frédéric Lacroix ; la situation du français au Québec est catastrophique. » Discours alarmiste, croyez-vous peut-être, si vous avez lu Michel C. Auger, qui, en 2018, se réjouissait du fait que « 94,5 % des Québécois sont capables de soutenir une conversation en français ».
Lacroix réfute cette erreur répandue. « Ce n’est pas le degré de connaissance d’une langue qui détermine sa vitalité, explique-t-il, mais bien l’usage qu’on en fait. » Une langue est vivante quand on l’utilise, parce qu’on en a besoin, dans tous les domaines importants. De même, la vitalité d’une langue est une question de statut — utilité et prestige — plus qu’une question de qualité. Et en matière d’usage et de statut, quoi qu’en disent les jovialistes, ça ne va pas bien du tout pour le français.
Dans Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal, 2020, 264 pages), un essai à la fois essentiel et douloureux qui propose une fine analyse quantitative de la situation linguistique québécoise, le constat de Lacroix est catégorique et solidement documenté. Depuis une quinzaine d’années, écrit le physicien de formation, « le français recule et l’anglais avance » à cause des substitutions linguistiques des allophones et des francophones vers l’anglais. La loi 101 devait faire du français la langue commune de tous les Québécois dans tous les domaines importants. Aujourd’hui, dans les faits, le Québec est devenu une province bilingue dans laquelle le français, à Montréal, tend vers le statut de langue seconde.
L’analyse de Lacroix se fonde sur le concept de « complétude institutionnelle », emprunté au sociologue fransaskois Raymond Breton. L’idée est simple : « plus une communauté possède un réseau d’institutions développé […], moins ses membres ont tendance à s’assimiler aux groupes environnants ».
Or, au Québec, et à Montréal en particulier, il y a deux réseaux, l’anglais et le français, qui desservent la même population et sont financés par les mêmes sources, ce qui fait que ce que l’un obtient est perdu pour l’autre.
La population québécoise est formée de 78 % de francophones, de 13,9 % d’allophones et de 8,1 % d’anglophones. Si on veut que le français soit la langue commune, tout en préservant les droits des anglophones, la part institutionnelle des francophones devrait être de 90 % et celle des anglophones de 10 %. Or, c’est loin d’être le cas, avec pour résultat que les gouvernements financent l’anglicisation du Québec.
Ce sont 19 % des cégépiens qui fréquentent le réseau anglophone, ce qui signifie que ce dernier, où les anglophones sont minoritaires, anglicise les allophones et les francophones. Des études ont en effet établi que le choix d’un cégep anglais constituait un choix de vie définitif. À l’université, 25,4 % des étudiants fréquentent des établissements anglophones, surfinancés par Québec (20,8 % du financement universitaire) et par Ottawa (38,4 %). Quand on sait, grâce à une étude de l’OQLF réalisée en 2018, que la langue des études détermine la langue de travail, on voit où est le problème.
Dans le réseau de la santé, la surcomplétude institutionnelle des anglophones — 53,7 % des établissements doivent offrir des services en anglais — force des dizaines de milliers d’employés francophones ou allophones à travailler en anglais.
Il n’y a pas de fatalité, insiste Lacroix. Pour sauver le Québec français, il faut, notamment, étendre l’obligation pour les francophones et les allophones d’étudier en français au cégep et à l’université, il faut réserver 90 % du financement des institutions essentielles au réseau francophone et il faut que le Québec détienne la maîtrise de son immigration, afin de sélectionner principalement des francophones ou des francotropes, c’est-à-dire des allophones dont la langue a des affinités avec le français. Grosse mission, à une époque où le courage politique ne court pas les rues.
L’enseignement en anglais a le vent dans les voiles
« D’ici une vingtaine d’années, l’enseignement postsecondaire sera majoritairement anglophone à Montréal »
Marco Fortier, Le Devoir, 30 octobre 2020
Les anglophones sont minoritaires dans les cégeps anglais. Le Collège Dawson — le plus gros au Québec — déborde littéralement, tandis que les inscriptions stagnent dans certains cégeps français de Montréal. L’Université Concordia accueille désormais plus d’étudiants que sa sœur jumelle francophone, l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
L’enseignement supérieur est devenu le principal vecteur d’anglicisation au Québec. La croissance des cégeps et des universités anglophones est telle que, sans un coup de barre du gouvernement, « l’enseignement postsecondaire à Montréal va être majoritairement anglophone dans une vingtaine d’années », affirme l’auteur Frédéric Lacroix, qui vient de faire paraître Pourquoi la loi 101 est un échec chez Boréal.
Il est un des chercheurs québécois les plus actifs dans le domaine linguistique à l’heure actuelle. Rien ne destinait pourtant ce physicien à se passionner pour l’étude du poids relatif de l’anglais et du français au Québec.
Ce natif de la capitale québécoise a subi un électrochoc en faisant sa maîtrise en physique à l’Université McGill, dans les années 1990. « Je me suis rendu compte que McGill était extrêmement bien financée. On m’offrait des conditions vraiment avantageuses, un salaire, et les laboratoires étaient très bien équipés, ce qui n’était pas le cas dans l’université francophone où j’avais aussi fait une demande d’admission », raconte Frédéric Lacroix.
Durant son séjour à McGill, il a commencé à se poser des questions sur les raisons de ce déséquilibre au profit de la prestigieuse université anglophone. Il a trouvé pas mal de réponses en fouillant dans des centaines de fichiers du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) portant sur la langue maternelle des étudiants en enseignement supérieur depuis un demi-siècle. Son essai est aussi le fruit de l’analyse scrupuleuse de rapports de Statistique Canada, de la recension d’études démographiques et d’autres sources publiques.
« J’aime les chiffres », dit Frédéric Lacroix. Il aime moins la tendance révélée par son analyse des chiffres : le français se porte mal dans le Grand Montréal. Si les Québécois trouvent important de vivre et d’étudier en français — en respectant le droit de la minorité anglaise à avoir ses institutions, insiste l’auteur —, ils doivent prendre conscience de la fragilité de leur culture. La « louisianisation » du Québec est une réelle possibilité, selon lui.
L’attrait de l’anglais
Qu’on partage ou non l’inquiétude de Frédéric Lacroix pour l’avenir du français, son essai fait réfléchir. Pour lui, l’obligation faite aux francophones et aux immigrants de fréquenter l’école primaire et secondaire en français est insuffisante pour assurer l’avenir de la langue officielle du Québec.
Les études en anglais présentent un attrait indéniable à partir du niveau collégial : la proportion de l’effectif collégial à temps plein (public et privé subventionné) qui étudie en anglais au Québec est passée de 14,9 % à 19 % entre les années 1995 et 2018. Pendant cette période, les collèges anglais ont gagné 6941 étudiants ; les collèges français en ont perdu 5436. Les Québécois de langue maternelle anglaise sont pourtant en décroissance, et forment 8,1 % de la population.
À Montréal, l’attrait de l’anglais est encore plus important : 40 % de l’effectif collégial étudie dans la langue de Shakespeare. Dans les programmes pré-universitaires, ce sont près de la moitié (48 %) des collégiens qui étudient en anglais à Montréal.
Qui sont ces étudiants qui remplissent les cégeps anglophones de Montréal ? Les anglophones y sont minoritaires depuis 2001, rappelle Frédéric Lacroix ; ils représentent quatre étudiants sur dix dans les cégeps anglais. Les allophones (37,8 %) et ceux ayant le français comme langue maternelle (20,7 %) complètent l’effectif des cégeps anglais de l’île.
L’auteur conteste le projet d’agrandissement de 50 millions de dollars du Collège Dawson, qui va « financer encore plus l’anglicisation des enfants de la loi 101 ». Les chiffres du MEES indiquent que les anglophones représentent tout juste 38 % de l’effectif de Dawson, affirme Frédéric Lacroix, et non 60 %, comme le soutient Richard Filion, directeur du collège anglais.
Le poids des institutions
Malgré cette guerre de chiffres, l’auteur rappelle un fait incontestable : les cégeps anglais débordent, et leurs concurrents français font du surplace. Il soupire quand la ministre Danielle McCann fait valoir que les cégeps français de la grande région de Montréal n’ont rien à craindre. Oui, entre 20 000 et 30 000 élèves francophones arriveront du secondaire dans la prochaine décennie, mais combien s’inscriront dans un des quatre cégeps anglais de la région (y compris le Collège Champlain, établi à Longueuil) ?
En entrevue avec Le Devoir la semaine dernière, la ministre a néanmoins affirmé que le gouvernement Legault cherche une façon de limiter la croissance des cégeps anglais.
Au risque de passer pour alarmiste, Frédéric Lacroix affirme qu’il y a urgence à agir. Les deux universités anglophones de Montréal ont ainsi accueilli à elles seules presque autant d’étudiants supplémentaires (22 468) que les cinq établissements francophones de l’île (24 911) entre les années 1995 et 2019, relève Frédéric Lacroix.
Symbole lourd de sens, l’UQAM s’est fait dépasser durant cette période par sa rivale anglophone, l’Université Concordia, qui attire désormais davantage d’étudiants. McGill et Concordia accueillaient aussi 55 % des étudiants internationaux (les plus payants en raison de la déréglementation de leurs droits de scolarité) dans l’île de Montréal en 2018. Ce n’est pas pour rien que même des universités francophones se tournent timidement vers les cours en anglais pour attirer les étudiants étrangers.
Autre signe de la force des universités anglophones, McGill est aussi celle qui récolte le plus de fonds privés, d’une valeur moyenne de 277 millions de dollars par année, loin devant toutes ses concurrentes, selon l’auteur. McGill a aussi encaissé à elle seule 30 % des transferts fédéraux versés aux universités québécoises, entre les années 2000 et 2017.
Cela explique sans doute en bonne partie pourquoi Frédéric Lacroix a été impressionné par ses études à McGill. Et pourquoi Lise Bissonnette a déploré le sous-financement de l’UQAM en quittant la présidence du conseil d’administration de l’établissement en 2018.
L’après-1995 ou le suicide joyeux
Joseph Facal, Journal de Montréal, 24 octobre 2020.
Le poids des francophones au Québec baisse à une vitesse alarmante.
Celui des anglophones se maintient ou augmente, alors qu’il n’y a que 8,1 % de la population du Québec dont c’est la langue maternelle.
Vous devinez l’explication : près de la moitié des immigrants dont la langue de naissance n’est ni le français ni l’anglais font ensuite leur vie en anglais.
Trouvez-moi une autre société au monde où une petite minorité possède un pouvoir d’attraction aussi fort, infiniment plus fort en réalité que celui de la majorité en proportion de son poids.
Turpitudes
Dans 16 ans à peine, en 2036, les francophones seront minoritaires dans toute la région métropolitaine. Ils ne seront que 69 % de la population du Québec.
Le Parti libéral du Québec (PLQ) n’a qu’à se croiser les bras et à patienter. Dans la dynamique actuelle, l’immigration est une machine à fabriquer des électeurs libéraux.
Les immigrants qui ne parlent pas le français avant leur arrivée au Québec s’inscrivent dans des cégeps et des universités anglophones à hauteur de… 90 % !!
Devinez dans quelle langue ils élèveront leurs enfants…
La loi 101 n’aura servi qu’à faire du français la langue seconde d’une bonne partie des nouveaux arrivants… et c’est tout… et c’est trop peu… et il sera bientôt trop tard.
Quelle est la brillante idée trouvée par les universités et les cégeps francophones pour tenter de freiner leur déclassement ?
Offrir plus de cours en anglais ! La concurrence, disent-ils. « If you can’t beat them, join them. »
L’État du Québec n’a qu’une langue officielle, le français ? Sérieusement…
Dans le réseau de la santé, dans les universités, dans la fonction publique, l’anglais est disponible sur demande, quand le bilinguisme systématique n’est pas déjà carrément installé dans les faits, y compris dans des régions où le nombre d’anglophones est minime.
Tous les prétextes sont bons : c’est plus « pratique », c’est pour la « sécurité », faut être « fins », soyez « ouverts », c’est quoi le problème ? etc.
Le Québec français travaille activement à son propre enterrement sous le leadership enthousiaste du patronat, du PLQ, de Valérie Plante, des multiculturalistes, de tous ceux qui déguisent l’intérêt, le mépris ou l’inconscience en élévation morale, en lucidité ou en « nécessité ». PHOTO COURTOISIEFrédéric Lacroix. Auteur
Si vous trouvez que j’exagère, si les lectures fortes ne vous font pas peur, allez lire immédiatement l’ouvrage de Frédéric Lacroix tout juste paru : Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal).
Ce ne sont pas des états d’âme ou des jérémiades, mais des chiffres, des faits, des preuves, accompagnés d’une dissection magistrale de toutes les manipulations statistiques inventées pour dissimuler une réalité dramatique.
Si…
Le Journal nous invite à souligner les 25 ans du référendum de 1995.
Quel lien entre le recul du français et la défaite du Oui en 1995 ?
Si nous étions devenus un pays, nous contrôlerions 100 % de notre immigration.
Les nouveaux arrivants n’auraient pas le libre choix de la langue. Les tribunaux canadiens n’y pourraient rien.
L’immigrant vient d’abord au Canada, ensuite au Québec. Il a le choix de rallier la majorité ou la minorité.
Il fera quoi, vous pensez ?
Langue française: «On a laissé Montréal pourrir»
François Carabin, Journal Métro, 20 octobre 2020
Le Québec, «désormais et pour toujours»… anglais? C’est le risque que court la province, et plus particulièrement Montréal, plus de 40 ans après l’adoption de la Charte de la langue française, avertit l’essayiste Frédéric Lacroix.
Dans son essai intitulé «Pourquoi la Loi 101 est un échec», le chercheur et chroniqueur tente d’expliquer la tendance «en arc de cercle» de l’encadrement linguistique au Québec. Si Camille Laurin, père de la Charte de la langue française, avait indiqué en 1977 que le Québec serait «désormais et pour toujours français», il n’en est rien aujourd’hui, constate M. Lacroix dans les pages de son livre.
Principale victime de ce que l’auteur qualifie d’abandon institutionnel, la métropole francophone périclite, avance-t-il.
«La situation à Montréal, partout dans les couronnes, est catastrophique», affirme sans détour M. Lacroix en entrevue avec Métro. Le symptôme, avant tout, de l’inaction des gouvernements provinciaux successifs, souligne l’auteur.
«Un des responsables majeurs, c’est l’État québécois lui-même, qui finance la minorisation de la majorité francophone à Montréal.» – Frédéric Lacroix, essayiste
Cégeps et universités
C’est notamment en finançant à haut prix les institutions d’enseignement supérieur anglophones que les gouvernements ont facilité l’effacement de la langue de Molière, selon M. Lacroix. Le Parti québécois, le Parti libéral, la Coalition avenir Québec: tous sont coupables, affirme l’expert.
«Aucun ministre n’a agi. Ils ont laissé la situation pourrir», tonne-t-il.
Sur l’île de Montréal, M. Lacroix a calculé que «dans quelques années», le nombre de places dans les cégeps anglophones allait dépasser le nombre de places francophones, observe l’auteur. «On était à 40% en 2018.»
Il va plus loin: «ce que je pense, c’est que, dans vingt ans, le postsecondaire [universités incluses] à Montréal sera majoritairement anglophone.»
«Chantier»
À Québec, l’actuel ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, travaille à l’élaboration d’un plan d’action sur la langue française. Celui-ci devrait paraître cet automne.
L’élu affirme vouloir répondre au ralentissement du français dans les entreprises. En août, une étude commandée par l’Office québécois de la langue française concluait que près de deux tiers des entreprises montréalaises exigeaient en 2018 des compétences linguistiques en anglais.
Or, selon Frédéric Lacroix, un simple plan d’action gouvernemental ne répondra pas à l’urgence. Même «une nouvelle Loi 101 sera insuffisante». Il faudra à ses yeux «investir des milliards».
«Il faut resserrer la loi de façon costaude. Et il faut une politique culturelle qui va tenir compte de l’univers numérique actuel, constate M. Lacroix. Aujourd’hui les jeunes sont bilingues très tôt. Notre univers ressemble de plus en plus à celui des Franco-Ontariens.»
Le chemin de Lacroix
Antoine Robitaille, Journal de Montréal, 16 octobre 2020.
Ces dernières années, même si je savais trompeurs les discours rassurants au sujet de l’état de la langue française au Québec, j’aimais espérer qu’ils fussent justes.
J’aimais me bercer d’illusions.
J’ai eu 20 ans en 1988. J’appartiens à cette génération X dont plusieurs membres ont été durablement marqués par les marches et manifestations dont le slogan était «Ne touchez pas à la loi 101».https://tpc.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html
J’en ai conservé une certaine idée du Québec pour lequel le français devrait être objet de soin afin qu’elle soit une langue de convergence, un creuset. Le socle d’une nation unique sur ce continent animée d’un «dur désir de durer», pour emprunter l’allitération de Paul Éluard.
Or, ces idées ont du plomb dans l’aile. On dirait qu’elles n’ont pas été transmises. Étaient-elles trop liées à ces autres projets de souveraineté, d’indépendance, lesquels ont échoué? L’émergence de nouveaux moyens de communications, de diffusion culturelle, en a-t-elle sonné le glas?
Prise de conscience
Il reste que ces temps-ci, les aveux sont éloquents et se multiplient.
À Québec, depuis le dépôt de récentes études, on admet dans tous les partis que le français va mal. C’est en passe de devenir un lieu commun. Il n’y a plus vraiment de Jean-Marc Fournier, ce libéral qui, en 2016, incarnait l’optimisme béat au sujet du français.
Même à Ottawa – je le soulignais récemment –, le gouvernement Trudeau, dans son discours du trône, affirmait pour une des premières fois que le français a besoin de protection et de promotion particulière.
Cela semble un euphémisme : TVA Nouvelles révélait mercredi par exemple que «dix des dix-neuf arrondissements de la métropole, ainsi que la Ville-Centre, n’ont pas de certificat de conformité à la Charte de la langue française».
Le ministre responsable de la langue, Simon Jolin-Barrette, le déplorait, déclarant que Montréal devrait pourtant être «le vaisseau amiral de la langue française» au Québec. Voilà qui est bien dit.
Mais comme le soulignait hier le nouveau chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon : au sein de la CAQ, M. Jolin-Barrette semble être un «guerrier solitaire» qui «fait des sorties seul, toujours sur les mêmes thématiques», alors que son gouvernement «fait exactement l’inverse».
Lucidité
Pour retrouver le goût de l’action, de redresser les choses, de régler des problèmes, un exercice de lucidité s’impose.
Frédéric Lacroix
Pour plusieurs, ce pourrait bien être la lecture de Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal) du chercheur indépendant Frédéric Lacroix.
Un vrai chemin de Lacroix, cet ouvrage, qui, avec force statistiques, retours historiques documentés, relativise de façon convaincante le succès de cette loi reconnue pour avoir refondé le Québec.
Une loi combattue, malmenée par Ottawa au nom de la symétrie des minorités linguistiques. Loi qui n’est plus l’ombre de ce qu’elle fut lors de son adoption en 1977.
Mais la faute revient aussi aux élites québécoises, qui semblent avoir tourné le dos au combat pour un Québec français en réclamant toujours plus d’anglais. Et en pratiquant un franglais débridé. «Le français est lentement ravalé au rang de langue seconde au Québec», conclut même Lacroix.
Pourquoi la loi 101 est un échec : coup de barre nécessaire!
Étienne-Alexandre Beauregard, 15 octobre 2020.
Frédéric Lacroix, chercheur dont l’expertise sur la question linguistique n’est plus à prouver, publiait plus tôt cette semaine un premier essai aux Éditions du Boréal, intitulé Pourquoi la loi 101 est un échec. Analysant le contexte linguistique québécois du XXIe siècle, il apporte une contribution essentielle au débat en cours sur la place du français, un argumentaire à mettre entre toutes les mains sur les causes et les solutions au déclin avéré de la langue commune au Québec.
Le nouveau contexte linguistique
L’auteur brosse le portrait du contexte linguistique québécois depuis le début des années 2000, lequel encourage inexorablement la minorisation du français. Les deux facteurs clés de cette dynamique sont des seuils d’immigration extrêmement élevés par rapport à la taille de la population ainsi qu’une faible attractivité du français, laquelle favorise massivement le transfert linguistique des allophones vers l’anglais. En découle donc une chute vertigineuse du poids relatif du français comme langue d’usage, tandis que celui de l’anglais demeure stable ou augmente. Ainsi, entre 2001 et 2016, le français comme langue parlée à la maison a chuté de 81% à 78% au Québec. Selon les prédictions de Statistique Canada, il pourrait atteindre 69% aussi tôt qu’en 2036, une baisse de près de 10% en seulement vingt ans.
Comme le souligne Frédéric Lacroix, bien que les anglophones forment moins de 10% de la population québécoise, plus de 50% des transferts linguistiques des allophones se font vers l’anglais, synonyme de la crise de statut que vit présentement le français au Québec.
Au cœur de cette dynamique, la question du statut et du prestige du français au Québec devient cruciale. Comme le souligne Frédéric Lacroix, bien que les anglophones forment moins de 10% de la population québécoise, plus de 50% des transferts linguistiques des allophones se font vers l’anglais, synonyme de la crise de statut que vit présentement le français au Québec. Une langue commune doit savoir s’imposer comme la langue nationale et ainsi attirer la quasi-totalité des transferts linguistiques pour assurer sa vitalité, ce qui n’est présentement pas le cas du français au Québec.
Le nerf de la guerre : la complétude institutionnelle
Pour analyser le portrait linguistique québécois, Frédéric Lacroix se fonde sur le concept de « complétude institutionnelle », qui postule que plus un groupe linguistique dispose d’un réseau institutionnel développé, moins ses membres ont tendance à s’assimiler aux autres groupes linguistiques. Dans le contexte québécois, où deux réseaux institutionnels existent côte à côte, l’un en français et l’autre en anglais, cette lunette s’avère d’une grande utilité.
À la lumière des montants investis dans les deux réseaux parallèles, un constat ressort clairement : les anglophones du Québec bénéficient d’une surcomplétude institutionnelle flagrante. Cette surabondance de services, notamment en santé et en éducation postsecondaire, viole l’esprit de la loi 101 et cause l’anglicisation des allophones et même des francophones. Alors que les établissements de santé anglophones exigent des employés la maîtrise de l’anglais et que les études postsecondaires en anglais mènent majoritairement à travailler dans cette langue, le financement gouvernemental disproportionné de ces institutions constitue une invitation ouverte à l’anglicisation. Il y a tout simplement trop de services par rapport au poids démographique réel des anglophones au Québec, pour qui ces institutions sont maintenues: comment justifier que 45% des emplois en santé à Montréal soient dans le réseau anglophone, alors que la communauté historique anglophone constitue 17% de la population montréalaise?
Dans la situation où nous sommes, le statu quo n’en est pas un : ne pas agir pour le français, c’est forcément consentir à une croissance exponentielle de la place de l’anglais au Québec.
Les chiffres sur lesquelles s’appuie Lacroix sont clairs : le bilinguisme institutionnel officieux qui a présentement cours au Québec a créé une tendance lourde de minorisation du français. Dans la situation où nous sommes, le statu quo n’en est pas un : ne pas agir pour le français, c’est forcément consentir à une croissance exponentielle de la place de l’anglais au Québec.
L’échec de la loi 101
La conclusion de l’auteur est sans appel : la Charte de la langue française, qui voulait pérenniser le statut du français au Québec, a échoué dans cet objectif, notamment parce qu’elle a été taillée en pièces par les tribunaux fédéraux depuis 1979. Pour assurer la vitalité du français au Québec, 90% des transferts linguistiques devraient s’effectuer vers le français, ce qui équivaudrait au poids démographique des francophones par rapport à la communauté historique anglophone. Pourtant, ce taux dépasse à peine 50% dans les faits. C’est là qu’un coup de barre est nécessaire pour renverser la tendance et faire du Québec l’État français dont rêvaient Camille Laurin, Guy Rocher et Fernand Dumont en 1977.
Pour assurer la vitalité du français au Québec, 90% des transferts linguistiques devraient s’effectuer vers le français, ce qui équivaudrait au poids démographique des francophones par rapport à la communauté historique anglophone. Pourtant, ce taux dépasse à peine 50% dans les faits.
Frédéric Lacroix appelle donc à assurer la complétude institutionnelle du Québec français, pour donner à la langue le statut et le prestige dont elle a besoin pour s’imposer sur le territoire. Le Québec ayant la mainmise sur les réseaux de la santé et de l’éducation, il a tous les atouts pour procéder à cette réforme nécessaire : appliquer la loi 101 aux institutions collégiales et financer la santé et l’éducation proportionnellement au poids démographique des communautés anglophone et francophone, notamment. Il s’agit là de respecter l’esprit de la loi 101 originale : préserver les droits de la communauté historique anglophone tout en s’assurant que les nouveaux arrivants s’intègrent en français pour maintenir l’équilibre linguistique.
Le temps des actions
Un constat sans appel émane de la lecture de Pourquoi la loi 101 est un échec : il faut des actions fortes dès maintenant pour préserver le statut du français au Québec. En 1977, la loi 101 a pu structurellement changer la dynamique linguistique québécoise en haussant le prestige du français, et ce, en ne craignant pas la coercition lorsque nécessaire. Cependant, les tribunaux ont invalidé des dispositions majeures de la loi du ministre Laurin, notamment celles établissant le français comme seule langue des institutions, de la justice et de l’affichage, fragilisant ainsi le statut du français comme langue commune de tous les Québécois. Si l’on tient vraiment à la place du français au Québec, force est de constater que les mesurettes ne suffisent plus et qu’il faudra réapprendre à affirmer les droits collectifs des Québécois, même au prix de la coercition.
L’ouvrage de Frédéric Lacroix, d’une qualité et d’une clarté exemplaires, constitue un argumentaire indispensable pour tous ceux qui ont le français à cœur au Québec.
L’ouvrage de Frédéric Lacroix, d’une qualité et d’une clarté exemplaires, constitue un argumentaire indispensable pour tous ceux qui ont le français à cœur au Québec. En plaçant la complétude institutionnelle comme base d’analyse de la question linguistique, l’auteur explique à la fois les raisons du déclin du français et l’objectif à atteindre pour en assurer la pérennité. Ce livre doit être mis entre les mains de nos élus et de tous ces leaders d’opinion qui croient encore en une « paix linguistique » qui assurerait l’avenir du français, puisqu’il prouve le contraire, chiffres à l’appui. Pourquoi la loi 101 est un échec est donc un incontournable pour comprendre la situation lingustique en 2020, de même qu’un appel à l’action afin de renverser une tendance massivement défavorable au français comme langue commune du Québec.
Pourquoi la loi 101 est un échec – Richard Martineau
Commentaire de Mathieu Bock-Côté, chroniqueur et blogueur au Journal de Montréal et au Journal de Québec et animateur du balado « Les idées mènent le monde » à QUB radio : le livre absolument exceptionnel de Frédéric Lacroix, qui vient tout juste de sortir: Pourquoi la loi 101 est un échec. Je serai dithyrambique !