Les étudiants internationaux: nouveau vecteur d’anglicisation du Québec

En l’espace de quelques années, Frédéric Lacroix s’est imposé comme un des chercheurs les plus perspicaces et les plus écoutés quand vient le temps d’analyser la situation du français au Québec. Et depuis quelque temps, il nous met en garde contre le rôle des institutions d’enseignement supérieur dans l’anglicisation du Québec. Le problème est bien plus grave qu’il n’y paraît, comme il nous l’explique dans ce grand entretien qui analyse dans toutes ses dimensions le problème.

MBC: Que se passe-t-il avec les étudiants étrangers au Québec? Car à vous entendre depuis quelque temps, la situation semble alarmante.

FL: Le Devoir révélait, dans un article du 19 novembre dernier, qu’Ottawa refusait de plus en plus d’accorder des permis d’études temporaires à des étudiants francophones pourtant dûment acceptés par des institutions d’enseignement québécoises. Ces refus semblent cibler surtout les étudiants originaires d’Afrique, malgré des dossiers répondant à toutes les exigences. Ainsi, en moins de deux ans, Ottawa a refusé des permis à 35 642 étudiants originaires d’Afrique. Le taux de refus de permis au Québec par Ottawa oscille entre 61 et 52% dans les dernières années, soit de 15 à 20 points de plus que le taux moyen de refus ailleurs au Canada. Encore mieux: le taux de refus au Québec est plus élevé que celui qui est hors Québec pour des étudiants originaires des mêmes pays d’Afrique. Il est difficile d’éviter d’en arriver à la conclusion que ce que les services d’immigration canadiens n’aiment pas, c’est le fait que ces étudiants se destinent à des études en français au Québec.

A contrario, les étudiants anglophones, dont le nombre augmente exponentiellement au Québec depuis des années, sont accueillis à bras ouverts par Ottawa. En 2020, par exemple, 24 042 permis ont été décernés à des étudiants originaires de l’Inde, ce qui constitue 69% de tous les permis d’études au Québec cette année-là. Où vont étudier ces Indiens? Massivement, dans le réseau collégial privé de langue anglaise. Tout porte donc à croire qu’Ottawa exerce une discrimination flagrante envers les étudiants qui souhaitent venir étudier en français au Québec.https://f3e86726cc32a596267d73d16ef082b0.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Dans les dernières années, il y a eu un revirement spectaculaire dans la fréquentation des institutions d’enseignement québécoises par les étudiants étrangers. Alors qu’auparavant, la majorité des étudiants étrangers au collégial, par exemple, étaient inscrits dans les cégeps de langue française, c’est maintenant l’inverse: la majorité des étudiants étrangers sont inscrits dans les institutions de langue anglaise. Ce revirement majeur s’est produit en douce, sans faire de vagues, presque en cachette.

La figure suivante illustre l’évolution dans le temps de la proportion des étudiants internationaux qui sont inscrits dans un cégep de langue anglaise au Québec (source).

Face à ce revirement, l’absence de réaction du gouvernement du Québec est frappante. On se rappellera qu’à la suite des arrestations de certains dirigeants de collèges privés ou d’agences de recrutement d’étudiants étrangers indiens par l’UPAC en 2020, pour allégations de «stratagèmes de fraude» face au système d’immigration, la ministre responsable de l’Enseignement supérieur (MES), Danielle McCann, fut forcée de s’intéresser à la question. En juin 2021, elle a réagi au rapport d’enquête (qui est toujours en grande partie confidentiel) en mettant en place une série de «mesures» ciblant les collèges privés, mesures qu’il serait charitable de qualifier de «minimalistes». Par exemple, Mme McCann songeait, «possiblement», à intégrer des «notions» de français dans les parcours d’études des étudiants étrangers. Les timides solutions retenues par la ministre sont sans commune mesure avec l’ampleur des problèmes.

Car ce qu’il faut bien comprendre, comme le rapport d’enquête du MES l’a révélé, c’est que la grande majorité de ces étudiants sont au Québec non pas pour acquérir un diplôme, mais pour la première étape dans leur processus d’immigration au Canada. L’intérêt premier des étudiants «n’est pas les études», comme le dévoilait le rapport d’enquête. Voilà pourquoi ils acceptent de payer en moyenne 25 000$ afin d’obtenir une «Attestation d’études collégiales», ou AEC, sésame qui leur ouvre l’admissibilité aux programmes d’immigration permanents. Vingt-cinq mille dollars versés à un collège privé, c’est le prix d’entrée pour participer à la loterie de l’immigration canadienne.https://f3e86726cc32a596267d73d16ef082b0.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

MBC: Quel est le lien entre les étudiants étrangers et l’immigration?

FL: L’information manquante dans ce dossier, celle qui n’a pas encore, à mon avis, percé la conscience collective, est le lien de plus en plus étroit entre le système d’immigration et le système d’enseignement supérieur.

Il faut savoir qu’Ottawa a opéré, depuis quelques années, une transformation radicale du système d’immigration canadien. En 2014, le gouvernement fédéral a lancé sa nouvelle stratégie en matière d’éducation internationale, stratégie qui visait à doubler le nombre d’étudiants étrangers au Canada d’ici 2022, en soulignant explicitement que ces étudiants étaient admissibles à la résidence permanente et constitueraient dans l’avenir une source importante de main-d’œuvre. En avril dernier, le ministre de l’Immigration fédéral a, en plus, ouvert 40 000 nouvelles places pour des immigrants permanents issus des institutions d’enseignement canadiennes.

Historiquement, le processus d’immigration était un processus en «une étape», c’est-à-dire que les immigrants, du moins les immigrants économiques, étaient sélectionnés directement à l’étranger sur la base de leur adéquation avec les besoins du pays. Ces besoins étaient exprimés à l’aide d’une grille de sélection accordant des points selon que l’immigrant possédait telle ou telle caractéristique (âge, niveau de scolarité, connaissance des langues, etc.).

Mais un processus en «deux étapes» concurrent a progressivement été mis en place. La première phase de celui-ci consiste dans la venue de l’immigrant à l’aide d’un statut temporaire (permis de travail ou permis d’études); une fois un diplôme ou une expérience de travail acquis, il peut alors postuler pour un statut permanent à l’aide du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), créé spécifiquement par Québec pour répondre à cet objectif d’Ottawa. Si le Programme régulier des travailleurs qualifiés existe toujours (il s’agit du volet de l’immigration dite «économique»), son importance relative dans les dernières années n’a cessé de décroître. On estime qu’environ 50% des immigrants permanents au Canada sont maintenant issus de la filière de l’immigration temporaire. Et cette proportion est en augmentation rapide. Les collèges et les universités, même au Québec, ont donc été intégrés au système d’immigration canadien; ils forment le premier maillon du système d’immigration canadien. Ce rôle qui leur a été assigné par Ottawa leur est très lucratif; on estime qu’aujourd’hui, les universités récoltent plus d’argent de la part des étudiants internationaux que de celle des gouvernements provinciaux. Les universités sont donc, à l’aide d’Ottawa, en train de s’autonomiser, dépendent de moins en moins des gouvernements «provinciaux», et de plus en plus des programmes gérés par Ottawa. Dans les faits, indirectement, le fédéral est en train de prendre progressivement le contrôle du réseau postsecondaire.

Cela est aussi vrai au Québec, et surtout pour les institutions d’enseignement de langue anglaise. Ce sont les institutions offrant des programmes en anglais, majoritairement, qui profitent de la manne des étudiants étrangers. Cela explique pourquoi tout le réseau universitaire de langue française est en train de s’angliciser à grande vitesse; il s’agit de tenter de compétitionner avec McGill, Concordia et Bishop’s en tentant d’attirer une part de la manne des étudiants étrangers. À HEC, par exemple, le succès des programmes en anglais est tel que les programmes en français sont en perte de vitesse et sont menacés, si le déclin se poursuit, de fermeture. Les étudiants étrangers qui viennent faire un MBA à HEC peuvent payer jusqu’à 40 000$ par année de frais de scolarité. Pour les universités de langue française, l’anglicisation est donc une décision rationnelle, une décision d’affaires. Refuser de le faire signifierait qu’on accepte un statut de deuxième rang face à McGill. Dans le naufrage actuel des institutions de langue française, Ottawa est le chef d’orchestre et Québec se contente de suivre la partition qui lui est dictée par le fédéral.

La mission des institutions d’enseignement de langue anglaise, premièrement, mais aussi celle des institutions de langue française au Québec ont donc, dans les dernières années, été détournées. Ces institutions ont été intégrées dans la nouvelle stratégie canadienne d’immigration.

Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que l’immigration temporaire est entièrement contrôlée par le fédéral; si le Québec possède un certain droit de sélection des immigrants permanents dans la catégorie «immigrants économiques», il n’en possède aucun dans la catégorie des immigrants temporaires, se contentant d’émettre des certificats d’acceptation du Québec (CAQ) aux immigrants admis par les cégeps et les universités. Qui plus est, ce sont les institutions d’enseignement de langue anglaise qui se retrouvent, indirectement, à sélectionner une bonne partie des futurs immigrants permanents au Québec; la première étape du processus pour l’immigrant potentiel est de se faire accepter comme étudiant dans un collège ou une université, par suite de quoi Québec émet (automatiquement et sans poser de questions, selon ce que l’on comprend) un CAQ et le fédéral délivre un permis d’études (ou non). C’est cette dernière étape qui pose problème au fédéral, comme l’a révélé Le Devoir – mais seulement pour les étudiants qui viennent étudier en français au Québec. Pour le dire simplement: une partie croissante de la sélection des immigrants au Québec est maintenant indirectement sous-traitée à McGill, à Concordia, à Matrix, etc. 

Dans mon livre Un libre-choix? Cégeps anglais et étudiants internationaux : Détournement, anglicisation et fraude, je brosse le portrait de l’effet combiné de ce changement de la politique d’immigration avec l’obstination irraisonnée du gouvernement du Québec de maintenir à tout prix la doctrine du «libre-choix» de la langue d’enseignement au postsecondaire, libre-choix qui s’applique autant aux citoyens canadiens qu’aux futurs immigrants. L’effet du laisser-aller du Québec en immigration, combiné au maintien du libre-choix, est une anglicisation rapide de tout le système collégial et universitaire. Et par la bande, de toute la région de Montréal.

Il est à noter que les cégeps privés, qui constituent maintenant la principale porte d’entrée des immigrants anglophones au Québec, ont été exclus du projet de loi 96. Le traitement de faveur fait aux cégeps privés aura d’immenses conséquences sur l’avenir linguistique du Québec. À mon avis, cette voie d’accès à la citoyenneté canadienne au Québec devrait être simplement fermée, car elle ne sert aucunement les intérêts supérieurs du Québec. Le gouvernement du Québec en a le pouvoir. Il peut simplement retirer les permis de ces établissements. Ou refuser d’émettre des CAQ. Mais il refuse d’agir.

Pire, Québec accélère même le processus. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’agrandissement de 100 millions promis à Dawson College et le don royal (une valeur de 700 à 1000 millions de dollars) de l’ancien hôpital Royal Victoria (un bien public) à McGill University (une corporation privée); un but de ces agrandissements est de permettre à ces institutions de langue anglaise d’accueillir encore plus de lucratifs étudiants internationaux, étudiants qui permettront à ces institutions de s’enrichir et de prendre éventuellement encore plus d’expansion. Notons que McGill University est pourtant, et de très loin, l’université la plus riche au Québec, avec 1,7 milliard de dollars dans sa fondation et des actifs immobiliers de près de 5 milliards de dollars. Québec s’apprête donc à faire un don gargantuesque à l’université la plus riche, et une université anglaise, pour lui permettre de consolider encore plus sa position de domination à Montréal. Cela est incompréhensible.

Ces étudiants, socialisés et intégrés au Québec anglais, seront ensuite sélectionnés par Québec comme immigrants permanents, pour peu qu’ils démontrent une «connaissance» minimale du français (une exigence du PEQ). Une fois admis, ils iront grossir les rangs de la communauté anglophone. Québec rompt ainsi avec la politique d’immigration historique qui cherchait à sélectionner des immigrants francophones qui allaient s’intégrer au Québec français. C’était cette politique, surtout, qui avait permis une amélioration des substitutions linguistiques des allophones vers le français. Ce que le changement de cap d’Ottawa et de Québec annonce pour l’avenir, c’est une accélération brutale du recul du français dans toute la région de Montréal.

Nous avons vu s’exprimer dans la personne du candidat Balarama Holness, aux dernières élections municipales, une volonté maintenant ouverte d’extraire Montréal du Québec français et d’en faire une région autonome à dominante anglophone. Et le gouvernement du Québec appuie sur l’accélérateur de cette tendance, qui prendra de l’importance dans les décennies à venir, au fur et à mesure que le poids démographique des francophones s’écroulera au Québec en général et dans la région de Montréal en particulier. On comprend très mal ici la logique d’un gouvernement qui se dit par ailleurs nationaliste.

MBC: Que faudrait-il faire? Y a-t-il des réformes envisageables pour renverser cette situation?

FL: Le changement du système d’immigration canadien signifie que la doctrine du «libre-choix» au postsecondaire, doctrine qui pouvait possiblement se justifier dans le passé, ne peut plus tenir. On ne peut pas utiliser les institutions d’enseignement pour angliciser les futurs immigrants et ensuite, prétendre les franciser en leur offrant des cours de français, même gratuits. Car l’intégration à la communauté anglophone est déjà réalisée et l’usage de l’anglais, fermement ancré. Demander une connaissance du français a posteriori ne suffira pas à changer cet état de fait. Car il faut savoir que c’est l’usage d’une langue, et non pas sa simple connaissance, qui détermine sa vitalité et son attractivité. Imposer l’usage de l’anglais dans les institutions d’enseignement a des effets infiniment plus structurants que de tenter d’imposer la connaissance du français par après. Le gouvernement du Québec semble ignorer la distinction fondamentale à faire entre «usage» et «connaissance».https://f3e86726cc32a596267d73d16ef082b0.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Il faut donc renoncer au libre-choix, doctrine qui a la même origine intellectuelle que la Loi sur les langues officielles fédérale, soit le bilinguisme compétitif. Le réseau postsecondaire de langue française ne pourra pas survivre si on lui impose de compétitionner avec le réseau de langue anglaise, car la compétition se fait à armes très inégales; d’un côté, les étudiants qui veulent étudier en anglais viennent souvent de pays plus riches que ceux qui viennent étudier en français, et de l’autre, les universités anglaises, comme McGill, sont plus riches. Quand on force l’UQAM (28,7 millions de dollars dans sa fondation) à compétitionner avec McGill (1700 millions dans sa fondation), on sait déjà qui va gagner.

Il faut aussi restructurer toute la politique d’immigration du Québec pour se dégager du virage imposé par le fédéral et tenter de revenir à la politique d’immigration historique du Québec, qui était de sélectionner préférentiellement des francophones ou des «francophonisables». Cela signifie que les étudiants qui obtiennent des diplômes de programmes en anglais au Québec ne doivent pas être admissibles au Programme de l’expérience québécoise ou au Programme régulier des travailleurs qualifiés. Si le Québec n’a aucun pouvoir de sélection face à l’immigration temporaire, il pourrait, par contre, selon les termes de l’Entente Canada-Québec, refuser d’accorder des CAQ automatiquement à quiconque est accepté par une institution anglaise. Il pourrait limiter le nombre de CAQ émis pour les programmes en anglais à 10% du total annuel, soit l’équivalent du poids démographique des anglophones.

Il faut aussi se pencher sur ce qui se passe du côté des travailleurs temporaires, dont le nombre augmente exponentiellement depuis des années. Il faudrait, à mon avis, refuser d’émettre des CAQ pour des travailleurs destinés à des entreprises dont la langue de travail est l’anglais (ce qui est très souvent le cas à Montréal). Car il est évident, les mêmes causes produisant les mêmes effets, que des travailleurs temporaires qui travaillent en anglais au Québec iront éventuellement grossir les rangs de la communauté anglophone une fois acceptés comme immigrants permanents.

Bref, même coincé dans le statut «provincial» qui est le sien, le Québec a une certaine marge de manœuvre pour tenter de redresser la situation. Il n’est pas condamné à l’impuissance.

Ce qui semble faire le plus cruellement défaut, c’est la volonté politique de changer les choses.

Mais M. Legault a entre ses mains ce qui est peut-être la dernière chance historique d’infléchir le destin qui est maintenant réservé au Québec français, soit la minorisation, le déclin et l’agonie culturelle.

Soit il saisit cette chance, soit les nationalistes, je dis bien les nationalistes, doivent, de toute urgence, travailler à une alternative politique.

Que faudrait-il faire pour sauver le français au Québec?

En entrevue après le dépôt du projet de loi 96, le ministre Jolin-Barrette a clamé que son projet de loi allait permettre de « renverser » la tendance au recul du français au Québec et conduire à une hausse des substitutions linguistiques effectuées par les allophones vers le français de 55% (actuellement) à 90%. Ces deux affirmations, bien sûr, n’ont qu’un rapport ténu, évanescent et même inexistant avec la réalité.

Dans le cadre d’un colloque de l’Institut de recherche sur le Québec (IRQ), on m’a invité à présenter une conférence portant sur ce qu’il faudrait faire pour « sauver » le français au Québec. N’ayant pas la prétention de pouvoir répondre de façon totale à cette question, j’ai néanmoins accepté de brosser un tableau impressionniste des gestes qu’il faudrait poser pour être à la hauteur des circonstances historiques auxquelles nous faisons face.

Soulignons d’entrée de jeu que le recul du français au Québec est causé par des facteurs structurels fondamentaux : 1) la fin, il y a plus de 50 ans, de la surfécondité historique des francophones, fécondité qui est maintenant en-dessous du seuil de remplacement des générations, 2) le recul du « tamisage migratoire », c’est-à-dire du départ en surnombre, hors-Québec, des anglophones et des allophones anglicisés (fin des années 90) et 3) la très nette insuffisance des substitutions linguistiques que font les allophones vers le français. Le recul n’est donc pas conjoncturel et passager, il est structurel.

A ces trois facteurs majeurs, connus depuis longtemps, il faut maintenant en rajouter un quatrième : l’assimilation croissante des francophones à Montréal, dont le taux net a doublé entre 2001 et 2016. Ce que la conjonction de ces quatre facteurs signifie, c’est que le Québec français se trouve dans une crise totalement inédite à l’échelle historique; une crise profonde et existentielle. Si le Québec en a traversé plusieurs durant son histoire mouvementée, il a toujours pu compter sur sa surfécondité exceptionnelle pour pouvoir durer. Les stratégies défensives, de survivance, de repli, étaient alors probablement les plus rationnelles et les plus efficaces; le temps travaillait en notre faveur. Mais le principal moteur historique qui propulsait le Québec français, la surfécondité, est maintenant éteint. Le temps travaille maintenant contre nous. Les stratégies défensives, les seules qui soient profondément inscrites dans la psyché québécoise, sont maintenant frappées de stérilité. Pour survivre, il faudra impérativement que le Québec passe à l’offensive.

Une offensive qui devra avoir lieu sur plusieurs fronts à la fois. Pour arrêter et renverser le recul du français au Québec, il faudrait s’attaquer à chaque ressort ou mécanisme de ce recul. Ceux-ci sont : 1) un volume d’immigration excessif, 2) de faibles capacités d’intégration, 3) une cassure culturelle entre les « vieux » et les « jeunes » et 4) une faible fécondité.
 

  1. L’immigration.

La question des seuils ou du volume d’immigration est incontournable. La vitalité d’une langue, c’est-à-dira sa capacité à conserver ses locuteurs ou à en recruter de nouveaux, tient à la fréquence des interactions qu’elle impose dans un endroit donné. Toute dilution de la proportion des locuteurs dans cet endroit, telle que celle causée par une présence accrue de locuteurs d’une langue tierce due à l’immigration, risque donc d’entrainer une baisse de la fréquence d’interaction et une baisse de la vitalité de cette langue. Ceci est particulièrement vrai dans une situation de bilinguisme compétitif telle qu’elle se présente dans la région de Montréal où le français a un statut et un prestige inférieur à celui de l’anglais. Toute immigration en excès de la « capacité d’intégration » entraine donc à la baisse la vitalité du français.

Or, quelle est cette « capacité d’intégration » du français au Québec? Aussi incroyable que cela puisse paraitre, nous n’en avons absolument aucune idée. Toute la politique d’immigration du Québec, pour ce qui est des seuils, est fondée sur l’arbitraire. Aucune étude n’a jamais cherché à déterminer, de manière rigoureuse, combien d’immigrants le Québec pouvait accepter sans remettre en cause son caractère français. Le chiffre de 50 000, qui constitue la cible actuelle du gouvernement, a été sorti, comme un lapin lors d’un tour de magie, d’un chapeau. Ou plutôt : il est le résultat de « consultations » où des lobbyistes de l’industrie de l’immigration et des chambres de commerce sont venus expliquer au gouvernement qu’il devait accepter plus d’immigrants, toujours plus, afin de maximiser les profits (à court terme) de certains secteurs de l’industrie (privée). Au diable le bien commun, le fait français et la capacité d’intégration.

Bref, dans le débat sur l’immigration, la question des seuils est centrale. Quel est le nombre approprié d’immigrants que le Québec français peut accueillir? On ne le sait pas. On sait seulement que le nombre actuel, qui entraine l’anglicisation de toute la région de Montréal, est tout à fait excessif. Dans l’état actuel des choses, il faut donc couper. Et de beaucoup.
 

  1. L’intégration

La « capacité d’intégration » se réfère à la contrainte exercée par une langue pour générer des interactions dans un endroit donné. Cette capacité d’intégration sera élevée dans un lieu où règne la « loi du sol » c’est-à-dire si une seule langue sert de « langue commune » et de langue des institutions. Ceci est loin d’être le cas au Québec, surtout dans la région de Montréal, où règne plutôt le « bilinguisme compétitif », c’est-à-dire la compétition entre deux langues d’intégration.

Dans la région de Montréal, la capacité d’intégration du Québec français est faible. Elle est même inférieure à celle du Québec anglais. Pourquoi? Parce que l’anglais règne en maitre dans le secteur privé et dans une large partie du réseau institutionnel (hôpitaux, cégeps, universités). Il est donc impératif, si l’on souhaite augmenter la capacité d’intégration, d’augmenter la part relative occupée par le réseau institutionnel de langue française.

En clair, cela signifie qu’il faut restreindre le plus possible le bilinguisme de l’État québécois (ce qui est l’axe principal de l’actuel projet de loi 96), imposer la loi 101 au cégep (incluant les collèges privés) et au premier cycle universitaire, revoir les politiques de financement de la recherche pour favoriser la recherche en français, etc. Un Québec indépendant, débarrassé de la toxique Loi sur les langues officielles d’Ottawa, serait bien sûr un atout incontestable pour augmenter notre capacité d’intégration.
 

  1. La culture

Les dernières données dont nous disposons (OQLF 2016) indiquent qu’un effondrement de la consommation culturelle en langue française est en cours chez les jeunes francophones. Ceux-ci « consomment » beaucoup moins de chansons, films, séries, etc. en français comparé à leurs ainés. Le profil de consommation culturel des jeunes est de plus en plus anglo-américain. Cela ne manquera pas d’avoir des conséquences titanesques à l’avenir.

L’acculturation est en effet la première étape dans la voie menant à l’assimilation linguistique. Pour redresser la barre, il faudra absolument diminuer la place énorme accordée à l’anglais à l’école primaire et secondaire, offrir le choix entre plusieurs « langues secondes », valoriser la culture québécoise à l’école (et partout), rendre notre culture accessible sur les plateformes numériques, etc.
 

  1. La fécondité

La politique familiale du Québec (CPE, congés parentaux) a déjà permis au Québec d’augmenter légèrement son indice synthétique de fécondité. Il faudrait maintenant aller plus loin et mettre en place une politique nataliste explicite. Il est temps d’aborder cet enjeu. Cette politique devrait avoir pour but de tenter de combler l’écart important qui existe entre le nombre d’enfants moyens désirés par les femmes (2,0) et celui qu’elles ont réellement (environ 1,6).
 

Conclusion

L’actuel projet de loi 96 proposé par le gouvernement s’attaque, et bien faiblement, à un seul des quatre mécanismes de recul du français, soit le bilinguisme de l’état québécois. Il tente de restreindre celui-ci aux seuls « ayants-droits », soit à ceux qui ont accès à l’école anglaise publique selon les termes de la Charte de la langue française. Cette intention est louable, mais il reste à voir comment cela pourra se faire en réalité alors que le bilinguisme anglais-français est en train de s’universaliser chez les jeunes québécois et que ceux-ci, qui n’ont nullement connus les luttes linguistiques des années 60 et 70, sont souvent ravis de « pratiquer » leur anglais en toutes circonstances. Pour vraiment restreindre l’offre de services en anglais, il faudrait procéder comme le gouvernement fédéral et la territorialiser.

Il est clair cependant, que l’actuel projet de loi ne va nullement renverser le déclin du français au Québec. Il en faudra beaucoup plus.

Anglais à Montréal : Il n’est pas trop tard, il suffit de se retrousser les manches, dit Frédéric Lacroix

Entrevue avec Frédéric Lacroix, essayiste et chercheur indépendant.  Loi 101, problème avec le français à Montréal : est-ce que la réforme de la Loi 101 du gouvernement caquiste évite de s’attaquer au cœur du problème qui est le cégep ? Aussi, quelle est la place du français au travail ?

https://www.qub.ca/radio/balado/sophie-durocher?track=1060720678

L’anglais en débat au Québec. Mythes et cadrages. : Un livre majeur

Virginie Hébert publie ces jours-ci, aux Presses de l’Université Laval, un essai tiré de sa thèse de doctorat intitulé L’anglais en débat au Québec. Mythes et cadrages.

Disons-le d’emblée : alors que l’on s’imaginait que tout avait été dit sur la question linguistique, Virginie Hébert nous arrive avec un ouvrage qui couvre un angle totalement inédit de la question, soit les « cadres » et les « mythes » utilisés dans le débat sur l’enseignement de l’anglais, langue seconde, au Québec.

L’enseignement de l’anglais est en effet le terrain d’une chaude lutte entre les tenants du cadre « nationalisant », pour qui l’enseignement précoce ou intensif de l’anglais serait une menace pour le français et les tenants du cadre « globalisant » pour qui l’anglais serait un « outil » qui donne accès à « l’ouverture sur le monde ». Dans cet essai, Virginie Hébert se livre à une analyse minutieuse et exhaustive des divers « cadres » et mythes utilisés pour propulser et légitimer l’un ou l’autre discours.

Les vingt dernières années ont été dominées par un discours voulant que plus d’anglais, c’est bien, et que plus c’est tôt, mieux c’est. À entendre certains, l’anglais n’aurait que des vertus : « ouverture sur le monde », « modernité », etc. A contrario, le français nous condamnerait à la « fermeture », au « repli » et nous isolerait. Sentant le vent, Jean Charest a habilement annoncé la « mesure » d’anglais intensif obligatoire en mars 2011. Tous les francophones du Québec, avait-il annoncé, devront dorénavant obligatoirement faire de « l’anglais intensif » à l’école. La mesure consistait en cinq mois d’anglais « exclusif » (toutes les autres matières étant supprimées) lors de la sixième ou la cinquième année du primaire.

Si quelques voix dissidentes s’étaient élevées à l’époque pour dénoncer cette mesure jugée excessive qui venait sérieusement fragiliser le statut du français à l’école primaire, ces voix avaient été noyées par le discours célébrant « l’ouverture sur le monde ».

Au cours des vingt dernières années, le cadre « globalisant » est en effet devenu hégémonique dans le discours public, ce qui a mené à la mise en place de l’anglais en première année du primaire, de l’anglais intensif et des programmes « d’immersion anglaise » dans diverses écoles secondaires. Ces changements majeurs sont venus fragiliser le français comme langue « première » comme langue de « référence culturelle » chez les jeunes générations, au point où Statistique Canada a noté, en 2019, que les jeunes Québécois démontraient un attrait de plus en plus fort vers l’anglais et une volonté d’utiliser celui-ci dans « la vie quotidienne ». C’est ainsi que, insensiblement, un peuple bascule dans l’assimilation collective.

L’immense mérite de L’anglais en débat au Québec est de non seulement démontrer comment les cadres ont été utilisés dans ce débat récent afin de l’orienter, mais de remonter le temps pour nous faire comprendre que le mythe de l’anglais « langue universelle » est aussi vieux que l’Empire britannique lui-même (dont le Canada a depuis pris le relai à l’interne selon l’essayiste Marc Chevrier).

L’idée de l’anglais « langue universelle » émerge en effet au début du dix-neuvième siècle, alors que la Grande-Bretagne cherchait à consolider sa domination mondiale. Il est particulièrement fascinant d’apprendre que l’Inde a servi de terrain d’essai pour le développement de politiques linguistiques appliquées par après dans tout l’Empire britannique. L’East India Company, par exemple, qui avait besoin d’administrateurs locaux, sélectionnait alors un nombre limité d’élèves brillants pour recevoir une éducation en anglais (p. 24). L’anglais devint ainsi un instrument de formation des élites, un instrument de mobilité sociale ascendante; la demande pour de l’éducation en anglais en Inde ne cessera donc de croitre à partir de ce moment. Le parallèle historique que l’on peut faire entre la situation coloniale indienne de 1835 et celle du Québec de 2021 est éclairant; au Québec, le postsecondaire de langue anglaise est aussi utilisé comme instrument de formation des élites, un instrument de mobilité sociale ascendante et la demande pour de la formation en anglais au postsecondaire ne cesse également de croitre. Le Québec se trouve donc, avec le « libre-choix » de la langue au cégep, à appliquer des politiques coloniales britanniques datant du début du dix-neuvième siècle.

On trouve ce genre de perles tout au long de cet essai, passant de l’Empire britannique, de l’anglais utilisé comme langue de construction européenne au mépris de la diversité linguistique du Vieux continent, au rapport Bouchard-Taylor qui faisait, en 2007, de l’anglais la langue de « l’ouverture sur le monde » (p. 136). Le rapport Bouchard-Taylor estimait même qu’un défaut d’apprentissage de l’anglais par le « groupe majoritaire » allait conduire à un « repli identitaire » et à un « avenir sans horizon » (p. 137).

Quatorze ans après ce rapport, alors que 82% des anglophones, 53% des allophones et 19% des francophones refusent de reconnaitre le français comme langue officielle du Québec (Angus Reid), et au moment où les appels à la partition de Montréal, territoire « non-cédé » et ville « bilingue », c’est-à-dire anglaise, trouvent un écho politique grandissant, on voit à quel point Messieurs Bouchard et Taylor se sont fourvoyés en se laissant hypnotiser par le cadre « globalisant ». Ceux qui souffrent de « repli identitaire » au Québec, ce ne sont pas les francophones, bien au contraire.

Bref, cet essai de Virginie Hébert arrive à point nommé et nous permet de poser un regard neuf sur l’un des plus vieux débats à agiter le Québec depuis la Conquête anglaise. Il s’agit à mon avis d’un livre majeur.

Les cégeps anglais et les étudiants internationaux

André Burelle, Le Devoir, 2 octobre 2021

Le chercheur Frédéric Lacroix vient de publier un nouvel essai intitulé Un libre choix ? Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude. Commentant cet ouvrage dans Le Devoir du 23 septembre, Marco Fortier résume ainsi la thèse de Frédéric Lacroix : le Québec a pu demeurer largement francophone grâce à une série de facteurs, y compris la sélection d’immigrants qui ont une bonne connaissance de la langue française. Mais au cours de la dernière décennie, Ottawa a ouvert les vannes de l’immigration temporaire — sur laquelle le Québec n’a pas de prise — pour attirer des travailleurs dont le pays a bien besoin. La vaste majorité des immigrants arrivent désormais au Canada grâce à des permis temporaires d’études et de travail qui mènent par la suite à une résidence permanente. […] Les universités et les cégeps orientent ainsi une part importante de l’immigration en fonction de leurs propres intérêts […] La solution serait d’exiger que les candidats à la résidence permanente aient suivi un programme d’études en français.

Le consentement du Québec

Je ne conteste pas ce diagnostic de Frédéric Lacroix, comme résumé par Marco Fortier, sauf quand il affirme que l’immigration temporaire est une réalité sur laquelle Québec n’a pas de prise. Dans l’Accord Canada-Québec relatif à l’immigration et à l’admission temporaire des aubains, signé en 1991 et mieux connu sous l’appellation « entente Gagnon-Tremblay–McDougall », il est écrit en toutes lettres, à l’article 22 : « Le consentement du Québec est requis avant l’admission dans la province :

de tout étudiant étranger qui n’est pas choisi dans le cadre d’un programme du gouvernement canadien d’assistance aux pays en voie de développement ;

de tout travailleur temporaire étranger dont l’admission est régie par les exigences du Canada touchant la disponibilité de travailleurs canadiens ;

de tout visiteur étranger venant recevoir des soins médicaux. »

Concrètement, le consentement du Québec est donc requis pour la presque totalité des étudiants étrangers, pour une forte proportion de travailleurs temporaires et pour tout étranger venant recevoir des soins médicaux. Ce consentement obligatoire du Québec date en fait de l’entente Cullen-Couture conclue entre les gouvernements Lévesque et Trudeau en 1978. Et il constitue une forme de veto qui vient limiter le pouvoir d’Ottawa en matière d’immigration temporaire.

Les raisons du Québec de donner ou non son consentement à l’admission de ces visiteurs étrangers sur son territoire ne sont mentionnées nulle part dans l’entente, mais l’un des considérants de l’accord Canada-Québec de 1991 proclame la volonté du gouvernement du Canada et du gouvernement du Québec de conclure une nouvelle entente, inspirée de l’entente Cullen-Couture, pour fournir au Québec de nouveaux moyens de préserver son poids démographique au sein du Canada et d’assurer dans la province une intégration des immigrants respectueuse du caractère distinct de la société québécoise.

Selon cette logique, je vois mal ce qui empêcherait le Québec de s’attaquer, en amont, aux problèmes dénoncés par M. Lacroix en limitant très sérieusement le nombre d’étudiants recrutés à l’étranger pour des programmes d’études non offerts en français ou, en aval, d’exiger des étudiants déjà sur place qu’ils aient suivi « un programme d’études en français » pour être sélectionnés par le Québec en vue d’obtenir le statut de résident permanent, comme le suggère Frédéric Lacroix.

Le courage politique

Il suffirait à nos gouvernants d’avoir le courage politique de poser pareil geste. Car, comme le souligne à juste titre M. Lacroix, c’est sur l’échiquier québécois que les universités et les cégeps, sous-financés et en mal de clientèles payantes, orientent une part importante de l’immigration temporaire en fonction de leurs propres intérêts. Et il en va de même des entreprises, pour qui le recrutement des travailleurs dont elles ont besoin devrait obéir, selon elles, aux seules lois aveugles du marché.

Le Québec ne cesse de réclamer de nouveaux pouvoirs en matière d’immigration. Peut-être devrait-il se servir des pouvoirs qu’il possède déjà pour faire contrepoids à ses propres groupes de pression et faire valoir les droits légitimes du français au sein d’un continent où l’anglais règne en maître et impose de plus en plus son empire à l’échelle de la planète.

À ceux et celles qui désirent connaître plus en profondeur l’entente Gagnon-Tremblay–McDougall, je conseille la lecture en ligne du bulletin de recherche publié sur le sujet par la Bibliothèque du Parlement canadien.

Les cégeps dans l’angle mort de l’anglicisation à Montréal

Marco Fortier, Le Devoir, 23 septembre 2021

L’explosion du nombre d’étudiants étrangers qui ne maîtrisent pas le français menace l’équilibre linguistique à Montréal. Dans un nouvel essai à paraître le 7 octobre, que Le Devoir a obtenu, le chercheur Frédéric Lacroix braque les projecteurs sur ce qu’il considère comme un angle mort du projet de loi 96 : le recrutement massif de futurs citoyens du Québec par la porte d’entrée de l’enseignement en anglais.

L’arrivée de milliers d’étudiants internationaux est en train de changer le visage de Montréal, qui risque de devenir une « cité-État anglophone » si Québec ne réagit pas, affirme Frédéric Lacroix. Il livre ce plaidoyer dans l’ouvrage Un libre choix ? Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude, édité par le Mouvement Québec français.

Pour l’auteur, il ne fait aucun doute que le « bonjour / hi » extrêmement répandu dans les commerces du centre-ville est dû en bonne partie au recrutement de milliers d’étudiants étrangers n’ayant aucune maîtrise du français. Ces jeunes étudient, travaillent et consomment en anglais. Ce n’est pas de cette façon qu’ils deviendront des citoyens à l’aise avec la langue nationale, estime l’auteur.

« On socialise ces nouveaux arrivants en anglais. On les intègre au Québec anglophone, après on les accepte comme immigrants permanents et on prétend les franciser en leur offrant un cours. Cette stratégie-là est démentielle à mes yeux. Au mieux, ils auront des connaissances en français, mais ils n’auront pas l’usage du français », affirme l’auteur au Devoir.

Son ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec, publié en 2020,a remporté le prix du président de l’Assemblée nationale remis à l’essai politique de l’année. Frédéric Lacroix espère que son nouveau livre aura autant de retentissement dans la classe politique, tandis que le projet de loi 96 visant à renforcer le français est étudié en commission parlementaire.

L’auteur ne remet aucunement en question le droit de la communauté anglophone du Québec à l’éducation, aux soins de santé et à une série d’autres services dans sa langue. La fréquentation des universités et des cégeps de langue anglaise dépasse toutefois largement le poids de la minorité anglaise à cause de l’engouement des francophones et des allophones pour l’enseignement supérieur dans la langue de Shakespeare.

Cela augure mal pour l’avenir des cégeps francophones, malgré la hausse de près de 22 000 étudiants dans le réseau prévue d’ici 2029, estime Frédéric Lacroix. Il croit que le gel de l’effectif des cégeps anglais au niveau de 2019, décrété par Québec, est insuffisant : les anglophones sont déjà minoritaires dans les cégeps anglais de Montréal, où ils forment environ 40 % de l’effectif. Les allophones (38 %) et les étudiants ayant le français comme langue maternelle (21 %) continueront de peupler massivement les cégeps anglais de l’île, au détriment des établissements francophones.

« Facteur majeur d’anglicisation »

Le libre choix de la langue d’enseignement au collégial est un « facteur majeur d’anglicisation de Montréal », dénonce l’auteur. Il est convaincu que le gouvernement Legault doit étendre la loi 101 au réseau collégial, y compris aux collèges privés non subventionnés, qui rappellent les fameuses « écoles passerelles » permettant d’accéder à l’éducation en anglais au primaire et au secondaire.

Des collèges privés non subventionnés profitent largement de cette « marchandisation de l’éducation ». Radio-Canada et Le Devoir ont documenté comment ces collèges remplissent leurs classes de jeunes venus de l’Inde en offrant à gros prix de courtes formations en anglais, qui mènent à un permis de travail, puis à la résidence permanente pour les étudiants et leur famille. Ces collèges vendent d’abord et avant tout l’accès au Canada, fait valoir Frédéric Lacroix.

Le Québec a pu demeurer largement francophone grâce à une série de facteurs, y compris la sélection d’immigrants familiers avec la langue française, rappelle l’auteur. Or, Ottawa a ouvert les vannes de l’immigration temporaire — sur laquelle le Québec n’a pas de prise — au cours de la dernière décennie pour attirer des travailleurs dont le pays a bien besoin : la vaste majorité des immigrants arrivent désormais au Canada par des permis temporaires d’études et de travail, qui mènent par la suite à une résidence permanente.

Le recrutement massif d’étudiants étrangers fait partie de la stratégie d’immigration du gouvernement fédéral. L’objectif était de doubler le nombre d’étudiants venus d’autres pays entre les années 2014 et 2022.

Cette immigration temporaire de travailleurs et d’étudiants était autrefois marginale. Elle est devenue la principale porte d’entrée au pays, et c’est majoritairement en anglais que cela se passe, même au Québec,déplore Frédéric Lacroix.

Une hausse fulgurante

« Quand on regarde les chiffres, c’est vraiment renversant. Il y a eu une croissance exponentielle du nombre d’étudiants internationaux et de l’immigration temporaire. En moins de 10 ans, on est passés d’une situation où ce n’était pas sur l’écran radar à un facteur majeur d’anglicisation », dit-il.

Le nombre d’immigrants temporaires au Canada a été multiplié par sept entre 2000 et 2018, pour atteindre 429 300 personnes. En 2019, le Québec a accueilli 158 965 immigrants temporaires (et 40 565 permanents).

La courbe du nombre d’étudiants étrangers suit la même tendance. En 2019, il y avait 73 505 étudiants étrangers de niveau postsecondaire au Québec, la majorité pouvant s’exprimer en anglais. Plus de 70 % d’entre eux (63 050) étaient inscrits sur l’île de Montréal. La hausse a été fulgurante au collégial, où leur nombre a plus que triplé en cinq ans (de 6285, en 2014, à 22 805 en 2019). Ce bond de 16 520 étudiants équivaut à deux fois l’effectif du collège Dawson.

Les universités et les cégeps orientent ainsi une part importante de l’immigration en fonction de leurs propres intérêts, souligne Frédéric Lacroix. La solution serait d’exiger que les candidats à la résidence permanente aient suivi un programme d’études en français.

Le « gel » des effectifs dans les cégeps anglais

Le français en tant que langue d’enseignement au postsecondaire est en recul depuis plus de vingt-cinq ans au Québec. Le recul est si grave que même le gouvernement du Québec, qui a nié la chose avec la dernière énergie pendant deux décennies, semble avoir compris qu’il fallait faire quelque. Ou du moins qu’il fallait faire semblant de faire quelque chose.

Le réseau collégial constitue l’un des leviers essentiels à actionner afin de pouvoir prétendre stopper le recul du français au Québec, l’autre levier étant l’immigration.

Ainsi, le 18 juin dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur Danielle McCann annonçait son intention de « geler » les effectifs (absolus) dans les cégeps anglais pour les dix prochaines années[1]. Dans un contexte de croissance de la population globale des cégeps, ce gel des places en absolu équivaut à une (légère) décroissance de la fréquentation relative des cégeps anglais au cours du temps. Ce gel du côté anglophone signifie aussi, selon Mme McCann, qu’il y aurait création de 21 814 « nouvelles places » dans les cégeps français dans les 10 prochaines années.[2] Des « nouvelles places », est-ce que cela correspond aussi à de « nouveaux étudiants » ? Voilà qui n’est pas si clair.

Rappelons que le projet de loi 96, sur la « langue officielle et commune du Québec, le français », a été déposé le 13 mai 2021, soit un peu plus d’un mois seulement avant cette annonce de Mme McCann. Il ne comportait pas de gel des places dans les cégeps anglais, mais plutôt une clause de croissance contingentée des effectifs dans les cégeps anglais; en effet, une croissance des effectifs de 8,7% chaque année est permise par le PL96, pourvu que l’effectif global des cégeps soit en hausse.

Le gel annoncé par Mme McCann est donc plus « costaud » que la clause de croissance contingentée correspondante du PL96.

Cette annonce de Mme McCann constitue donc un aveu indirect que le gouvernement a raté son coup sur la question des cégeps avec le PL96. Rappelons que le Parti libéral du Québec avait pour sa part proposé, avant le dépôt du PL96, un gel des places dans les cégeps anglais. Politiquement, ce gel était donc l’absolu minimum à atteindre pour pouvoir assumer une posture un tant soit peu « nationaliste ». Le PL96 a pourtant réussi à viser en bas du seuil minimal proposé par le PLQ.

Et un gel des places dans les cégeps anglais n’aura aucunement pour effet d’arrêter le recul du français à Montréal. Pourquoi ? Parce que ce gel est beaucoup trop modéré et vient après vingt-cinq ans de croissance des effectifs dans les cégeps anglais.

De plus, le gouvernement n’ose pas s’attaquer à l’autre problème fondamental qui plombe les cégeps français, soit la question de l’écrémage des meilleurs étudiants par les cégeps anglais. Cet écrémage est un puissant message symbolique du déclassement du français comme langue d’enseignement au postsecondaire. Aucune mesure ne cible cela. Les cégeps français vont rester des cégeps de second rang.

L’annonce de la création de 21 814 « nouvelles places » dans les cégeps français semble provenir du modèle de prévision des effectifs du ministère, un modèle qui a démontré de sérieuses lacunes par le passé[3].

Plusieurs éléments se profilent déjà à l’horizon qui laissent supposer que cette annonce de 21 814 nouvelles places ne se concrétisera peut-être pas, ou en tout cas pas à la hauteur de ce qui est annoncé par la ministre.

Parmi ceux-ci, mentionnons : la hausse du décrochage scolaire au secondaire (en hausse de 2,8 % depuis 2015-2016)[4], décrochage qui frappe de façon démesurée les francophones (et surtout les garçons) ainsi que la hausse beaucoup moins forte que prévue de la fréquentation au collégial à l’automne 2021 (0,3 % seulement comparativement au 3 % qui était attendu), hausse qui provient surtout des étudiants internationaux, dont le nombre a bondi de 20 % cette année[5].

Ces éléments ne sont pas pris en compte dans le modèle de prévision des effectifs du ministère de l’Enseignement supérieur. L’annonce de la création de 21 814 « nouvelles places » dans les cégeps français au cours des dix prochaines années est déjà caduque.

Sur les cégeps, il va falloir que la CAQ prenne de la hauteur et vise plus haut.