A l’émission « Tout peut arriver » à Radio-Canada, le 4 octobre 2025, Mme Rachel Chagnon, doyenne de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM, a donné son opinion sur les signes religieux et la laïcité dans les écoles, en affirmant que :
« Est-ce que c’est un vrai problème? Est-ce que l’on a des milliers de jeunes enfants dans les écoles en portant des signes religieux ostensibles? Est-ce que mettre nos enfants en contact avec la différence, est-ce si terrible que ça? Est-ce que c’est si épouvantable qu’un petit enfant Québécois soit confronté à la réalité d’un enfant qui a un autre vécu que le vécu catholique, est-ce que c’est si troublant et si épouvantable qu’on doive s’assurer que tous les enfants sont pareils, qu’ils sont tous dans le même moule et, pourquoi pas, tous blonds aux yeux bleus ».
Dans ce court paragraphe, elle coche à peu près toutes les cases visant à signaler sa vertu et son appartenance au « Camp du bien » : 1) trivialisation du problème (celui-ci ne devrait être considéré qu’à partir un certain seuil représentant des milliers de cas), 2) réduction du symbole misogyne que constitue le voilement à « un vécu », 3) assimilation de la laïcité à vouloir « rendre les enfants tous pareils » et, finalement, 4) point Godwin en assimilant la laïcité au nazisme, rien de moins.
Notons également que Mme Chagnon se livre à la « construction de l’autre », sans que cela ne lui soit reproché par l’animatrice, en affirmant qu’il y a dans les classes des « enfants Québécois » et « d’autres enfants ». Le fait d’appartenir au « Camp du bien » semble être un sauf conduit pour des affirmations qui seraient vertement reprochées à d’autres.
Les universités
Que Mme Chagnon se permette un tel discours, lunaire, en toute liberté sur les ondes publiques tient vraisemblablement au fait que Mme Chagnon ne voit pas le problème, c’est-à-dire que de tels discours semblent être normalisés dans son milieu.
Cela devrait nous amener à nous questionner sur ce qui se passe dans nos universités. Comment est-il possible qu’une professeure d’université, doyenne de surcroit, censée construire une opinion nuancée, équilibrée à force de travail et d’analyse des faits, puisse tenir un discours aussi simpliste et manichéen?
Lorsque l’on consulte le dossier académique de Mme Chagnon, on se demande également comment il est possible de devenir doyenne d’une importante faculté avec un dossier de recherche aussi mince. La publication de 5 articles en vingt ans est donc suffisant pour occuper le poste le plus prestigieux de la faculté? La publication d’articles dans des revues comme les « Nouveaux cahiers du socialisme » vous assure donc une sécurité d’emploi absolue, des invitations aux plateaux de Radio-Canada et un plantureux revenu qui dépasse les 160 000$/an au sommet de l’échelle salariale?
Le voilement, un vrai problème?
La première affirmation de Mme Chagnon est à l’effet que les signes religieux ostensibles ne seraient pas un « vrai problème », à moins, dit-elle, qu’il n’y ait des « milliers d’élèves » qui les portent.
Il n’existe pas, à ma connaissance, d’estimé officiel du nombre d’élèves portant des signes religieux dans nos écoles. Il faut remonter à 1995 pour trouver le dernier (et le seul) relevé. Dans un document publié par le Conseil du statut de la femme « Réflexion sur la question du port du voile à l’école », en mars 1995, l’on apprend que dans les écoles de la CECM, il y avait tout au plus 70 jeunes filles voilées en 1994 (p.29). A l’époque, il y avait très peu de musulmans en dehors de Montréal, ce qui signifie que le nombre total d’élèves portant le hijab au Québec était fort probablement de moins d’une centaine. Le problème a donc été jugé non urgent et on s’en est remis à l’idée que, « plutôt que la répression, la persuasion et l’affirmation claire des valeurs démocratiques soient à l’heure actuelle des façons plus prometteuses de combattre les intégrismes » (p.44).
Qu’en est-il aujourd’hui? En 2021, Statistique Canada comptait 423 640 musulmans au Québec, soit 5,1% de la population. Si l’on assume que la distribution de classe d’âge chez les musulmans est similaire à celle de l’ensemble des Québécois, il y avait donc 87 693 musulmans de moins de 20 ans au Québec. En assumant un taux de voilement de 48% chez les musulmanes (Environics), cela donne 21 046 musulmanes de moins de 20 ans voilées au Québec.
J’ai questionné des professeurs qui enseignent dans la région de Montréal. Ceux-ci me disent qu’en moyenne, il y a souvent entre 1 et 3 filles voilées dans leurs classes. Sur 240 000 élèves inscrits au secondaire en 2024, il y aurait donc entre 6 720 et 20 160 jeunes filles voilées, dans la grande région de Montréal seulement. Pour le Québec au complet, il faut potentiellement doubler ces chiffres.
Même en assumant que le taux de voilement ou la présence de musulmans serait inférieur hors de Montréal, on peut penser qu’il y a certainement, au bas mot, 10 000 jeunes filles voilées dans les écoles à la grandeur du Québec.
Cela est un estimé conservateur quand on songe au fait que la population du Québec a augmenté de presque 700 000 personnes depuis le recensement de 2021.
Depuis 1994, le taux de croissance du voilement dans les écoles est donc approximativement de 14 185 % alors que la population musulmane a été multipliée par presque dix (840 %). La croissance du voilement dépasse de loin la croissance de la population musulmane.
Il appert donc que la stratégie choisie jadis par le Conseil du statut de la femme, soit de laisser les « valeurs démocratiques » éroder naturellement l’intégrisme islamique, soit un échec retentissant.
Néanmoins, force est de constater qu’il y a plus de « quelques milliers » d’élèves qui portent le voile, un signe religieux visant à simultanément effacer les femmes de l’espace public et à les marquer comme appartenant à « l’oumma ».
Pouvons-nous donc considérer qu’il s’agit là d’un « vrai problème »?