La question du français au Québec et à Montréal est au cœur de l’actualité ces jours-ci. On découvre, ou plutôt, on redécouvre, sa fragilité, non seulement au centre-ville de Montréal, mais dans la grande région de Montréal, et à Laval, notamment. Nous attendons aussi, d’ici quelques semaines, apparemment, une nouvelle loi 101, censée redonner une vigueur politique à la défense du français. Mais il y a autour de cette question bien des mythes et des slogans. Pour y voir clair, je reçois le chercheur indépendant Frédéric Lacroix, qui a fait paraître il y a quelques semaines Pourquoi la loi 101 est un échec, aux éditions du Boréal.
Textes
EN ATTENDANT SIMON JOLIN-BARRETTE
« La situation du français à Montréal est catastrophique : tel est le portrait, appuyé par des chiffres précis et de multiples aux études, que brosse le chercheur indépendant Frédéric Lacroix dans son récent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal). (Alexandre Poulin, « Un désir d’achèvement ») »
ALEXANDRE POULIN, La Presse, 13 novembre 2020
Il y a deux ans et des poussières, l’arrivée au pouvoir de la troupe de François Legault a provoqué une véritable aération de la maison commune, dont l’air avait été alourdi par le long passage des libéraux au sommet de l’État québécois.
Un an après son élection, le premier ministre a affirmé que les Québécois avaient retrouvé leur fierté. Or, cette fierté ne s’accompagne aujourd’hui d’aucune action concrète, si ce n’est de la magie des mots, en ce qui a trait au ciment de notre nationalité : la langue française.
En septembre 2019, tous les observateurs ont accueilli favorablement le transfert du dossier de la langue française à Simon Jolin-Barrette, reconnu pour son ambition, son efficacité et son ardeur au travail. Peu avant cette décision qui devait retirer la responsabilité de la langue française à la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, j’avais affirmé dans La Presse du 1er août 2019* que, si les choses continuaient ainsi, le gouvernement ferait le choix de l’impuissance.
Ce changement, comme plusieurs, m’avait réjoui. Le ministre s’est attelé à la tâche depuis lors, et, en coulisses comme sur la place publique, tout le monde sait maintenant que son plan est prêt. Mais où est Simon Jolin-Barrette ?
UN NATIONALISME SONORE
Le pari sur lequel repose la fondation de la Coalition avenir Québec (CAQ) est celui que, pour avancer, la société québécoise doit cesser d’être divisée par la question de son statut politique. À titre de l’un des ministres les plus influents des gouvernements du Parti québécois entre 1998 et 2003, François Legault a milité pour que les Québécois obtiennent une citoyenneté politique par la voie de la souveraineté. Aujourd’hui, il cherche à favoriser le développement économique de la nation québécoise, tout en défendant sa langue et sa culture, à l’intérieur du Canada.
Il faut se rappeler que l’un des objectifs majeurs du premier ministre depuis son retour en politique, sinon le principal, consiste à ce que le Québec rattrape les autres sociétés nord-américaines sur le plan de la richesse collective.
Tout le reste paraît secondaire. La pandémie de COVID-19 qui s’est installée ici en mars dernier ne semble être pas sur le point de repartir. L’alourdissement considérable des finances publiques que personne n’attendait éloigne la concrétisation de ce rattrapage. François Legault voulait devenir le premier ministre de l’économie ; il est devenu le premier ministre de la pandémie. Outre la Loi sur laïcité de l’État, il y a fort à parier que, s’il ne fait rien en matière linguistique, on se souviendra de lui comme l’homme qui a tenu le fort dans l’attente que le Québec ait de réelles visées politiques.
LE TEMPS DU REDRESSEMENT
Pourtant, si les énergies du gouvernement se concentrent à raison dans la lutte contre le virus, il ne faut pas oublier que les voyants ne sont pas seulement au rouge quant aux zones d’infection. Ils le sont aussi, principalement à Montréal, au chapitre de la vitalité linguistique et culturelle.
En politique, les conjonctures favorables ne tombent pas du ciel. Elles peuvent être créées par des femmes et des hommes qui sont animés par des convictions.
Ces circonstances sont d’autant plus opportunes lorsqu’elles s’accordent avec les données concrètes de la réalité. La situation du français à Montréal est catastrophique : tel est le portrait, appuyé par des chiffres précis et de multiples aux études, que brosse le chercheur indépendant Frédéric Lacroix dans son récent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal).
En réalité, l’État du Québec n’a été officiellement francophone que pendant deux ans, de 1977 à 1979, c’est-à-dire de l’adoption de la Charte de la langue française (loi 101) à l’arrêt Blaikie de la Cour suprême du Canada, lequel a invalidé les dispositions de la Charte faisant du français la seule langue officielle de la législation et de la justice. En 1982, le coup de force constitutionnel perpétré par le premier ministre Pierre Trudeau a atténué la portée des clauses scolaires de la Charte. Sans compter que l’arrêt Ford, en 1988, a rétabli le bilinguisme dans l’affichage.
Bien sûr, l’adoption de la loi 101 a amené de nombreux progrès, notamment celui d’avoir accru les transferts linguistiques des nouveaux arrivants vers le français de 10 % à 50 %. Mais il faudrait, selon Lacroix, qu’ils augmentent à 90 % pour assurer ici un avenir à notre langue. Les locuteurs de langue maternelle française sont minoritaires à Montréal depuis 2006 ; le français comme langue d’usage y sera déclassé par l’anglais en 2036. Donnons la chance au coureur : le ministre Jolin-Barrette veut présenter un plan costaud. Il faudrait seulement savoir où il se trouve et si, à l’inverse de la pièce de théâtre En attendant Godot, de Samuel Beckett, il se présentera avant le baisser du rideau.
L’enseignement en anglais a le vent dans les voiles
« D’ici une vingtaine d’années, l’enseignement postsecondaire sera majoritairement anglophone à Montréal »
Marco Fortier, Le Devoir, 30 octobre 2020
Les anglophones sont minoritaires dans les cégeps anglais. Le Collège Dawson — le plus gros au Québec — déborde littéralement, tandis que les inscriptions stagnent dans certains cégeps français de Montréal. L’Université Concordia accueille désormais plus d’étudiants que sa sœur jumelle francophone, l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
L’enseignement supérieur est devenu le principal vecteur d’anglicisation au Québec. La croissance des cégeps et des universités anglophones est telle que, sans un coup de barre du gouvernement, « l’enseignement postsecondaire à Montréal va être majoritairement anglophone dans une vingtaine d’années », affirme l’auteur Frédéric Lacroix, qui vient de faire paraître Pourquoi la loi 101 est un échec chez Boréal.
Il est un des chercheurs québécois les plus actifs dans le domaine linguistique à l’heure actuelle. Rien ne destinait pourtant ce physicien à se passionner pour l’étude du poids relatif de l’anglais et du français au Québec.
Ce natif de la capitale québécoise a subi un électrochoc en faisant sa maîtrise en physique à l’Université McGill, dans les années 1990. « Je me suis rendu compte que McGill était extrêmement bien financée. On m’offrait des conditions vraiment avantageuses, un salaire, et les laboratoires étaient très bien équipés, ce qui n’était pas le cas dans l’université francophone où j’avais aussi fait une demande d’admission », raconte Frédéric Lacroix.
Durant son séjour à McGill, il a commencé à se poser des questions sur les raisons de ce déséquilibre au profit de la prestigieuse université anglophone. Il a trouvé pas mal de réponses en fouillant dans des centaines de fichiers du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) portant sur la langue maternelle des étudiants en enseignement supérieur depuis un demi-siècle. Son essai est aussi le fruit de l’analyse scrupuleuse de rapports de Statistique Canada, de la recension d’études démographiques et d’autres sources publiques.
« J’aime les chiffres », dit Frédéric Lacroix. Il aime moins la tendance révélée par son analyse des chiffres : le français se porte mal dans le Grand Montréal. Si les Québécois trouvent important de vivre et d’étudier en français — en respectant le droit de la minorité anglaise à avoir ses institutions, insiste l’auteur —, ils doivent prendre conscience de la fragilité de leur culture. La « louisianisation » du Québec est une réelle possibilité, selon lui.
L’attrait de l’anglais
Qu’on partage ou non l’inquiétude de Frédéric Lacroix pour l’avenir du français, son essai fait réfléchir. Pour lui, l’obligation faite aux francophones et aux immigrants de fréquenter l’école primaire et secondaire en français est insuffisante pour assurer l’avenir de la langue officielle du Québec.
Les études en anglais présentent un attrait indéniable à partir du niveau collégial : la proportion de l’effectif collégial à temps plein (public et privé subventionné) qui étudie en anglais au Québec est passée de 14,9 % à 19 % entre les années 1995 et 2018. Pendant cette période, les collèges anglais ont gagné 6941 étudiants ; les collèges français en ont perdu 5436. Les Québécois de langue maternelle anglaise sont pourtant en décroissance, et forment 8,1 % de la population.
À Montréal, l’attrait de l’anglais est encore plus important : 40 % de l’effectif collégial étudie dans la langue de Shakespeare. Dans les programmes pré-universitaires, ce sont près de la moitié (48 %) des collégiens qui étudient en anglais à Montréal.
Qui sont ces étudiants qui remplissent les cégeps anglophones de Montréal ? Les anglophones y sont minoritaires depuis 2001, rappelle Frédéric Lacroix ; ils représentent quatre étudiants sur dix dans les cégeps anglais. Les allophones (37,8 %) et ceux ayant le français comme langue maternelle (20,7 %) complètent l’effectif des cégeps anglais de l’île.
L’auteur conteste le projet d’agrandissement de 50 millions de dollars du Collège Dawson, qui va « financer encore plus l’anglicisation des enfants de la loi 101 ». Les chiffres du MEES indiquent que les anglophones représentent tout juste 38 % de l’effectif de Dawson, affirme Frédéric Lacroix, et non 60 %, comme le soutient Richard Filion, directeur du collège anglais.
Le poids des institutions
Malgré cette guerre de chiffres, l’auteur rappelle un fait incontestable : les cégeps anglais débordent, et leurs concurrents français font du surplace. Il soupire quand la ministre Danielle McCann fait valoir que les cégeps français de la grande région de Montréal n’ont rien à craindre. Oui, entre 20 000 et 30 000 élèves francophones arriveront du secondaire dans la prochaine décennie, mais combien s’inscriront dans un des quatre cégeps anglais de la région (y compris le Collège Champlain, établi à Longueuil) ?
En entrevue avec Le Devoir la semaine dernière, la ministre a néanmoins affirmé que le gouvernement Legault cherche une façon de limiter la croissance des cégeps anglais.
Au risque de passer pour alarmiste, Frédéric Lacroix affirme qu’il y a urgence à agir. Les deux universités anglophones de Montréal ont ainsi accueilli à elles seules presque autant d’étudiants supplémentaires (22 468) que les cinq établissements francophones de l’île (24 911) entre les années 1995 et 2019, relève Frédéric Lacroix.
Symbole lourd de sens, l’UQAM s’est fait dépasser durant cette période par sa rivale anglophone, l’Université Concordia, qui attire désormais davantage d’étudiants. McGill et Concordia accueillaient aussi 55 % des étudiants internationaux (les plus payants en raison de la déréglementation de leurs droits de scolarité) dans l’île de Montréal en 2018. Ce n’est pas pour rien que même des universités francophones se tournent timidement vers les cours en anglais pour attirer les étudiants étrangers.
Autre signe de la force des universités anglophones, McGill est aussi celle qui récolte le plus de fonds privés, d’une valeur moyenne de 277 millions de dollars par année, loin devant toutes ses concurrentes, selon l’auteur. McGill a aussi encaissé à elle seule 30 % des transferts fédéraux versés aux universités québécoises, entre les années 2000 et 2017.
Cela explique sans doute en bonne partie pourquoi Frédéric Lacroix a été impressionné par ses études à McGill. Et pourquoi Lise Bissonnette a déploré le sous-financement de l’UQAM en quittant la présidence du conseil d’administration de l’établissement en 2018.
L’assimilation en douce
Quiconque magasine actuellement les écoles secondaires pour son enfant aura compris que l’anglais semble, si on se fie à la façon dont les écoles se mettent en marché, être quasiment la seule matière au programme dans un grand nombre d’écoles privées (et certaines écoles publiques). Ces écoles mettent de l’avant, comme les éclairs au chocolat, madeleines, et autres clafoutis dans les vitrines des pâtisseries, de l’anglais, encore de l’anglais, toujours plus d’anglais, pour attirer les clients, c’est-à-dire les futurs élèves. Après les concentrations « d’anglais enrichi », on passe maintenant à la vitesse supérieure en offrant carrément des filières « d’immersion anglaise » où l’élève, en plus des cours d’anglais réguliers répartis dans un cycle, fait des journées complètes en anglais, c’est-à-dire que toutes les activités scolaires se déroulent in english.
Étrange. Car l’article 210 de la Loi sur l’instruction publique (LIP) interdit spécifiquement l’immersion anglaise. Cet article a été inséré dans la LIP car il est connu, démontré, prouvé que l’immersion anglaise, dans le contexte qui est le nôtre, avec l’anglais qui bénéficie d’un statut supérieur au français (même au Québec), est l’antichambre de l’assimilation. D’où l’encadrement des cours d’anglais par la loi qui spécifie qu’une « commission scolaire francophone dispense les services éducatifs en français ». Les écoles privées, grassement financées par le gouvernement, sont-elles soumises à la LIP?
Et cet article 210 a été inséré dans la loi bien avant le déferlement numérique que nous vivons aujourd’hui où l’élève est déjà en immersion anglaise permanente à travers soit les jeux vidéo, soit à travers Netflix, YouTube, Instagram et autres TikTok. L’univers numérique est en train de saboter, à très grande échelle, la transmission de la culture québécoise. Quiconque a des enfants aura pu remarquer que quelque chose ne tourne plus rond. La transmission de notre culture est enrayée.
Dans ce que les écoles mettent de l’avant, il n’est plus nulle part question du français, de l’espagnol, de la littérature, de la musique, de l’histoire, etc. Je ne blâme pas les écoles. Ce sont les parents qui demandent frénétiquement toujours plus d’anglais pour leurs jeunes.
Pourquoi? Parce que plusieurs parents ont conclu que l’avenir de leurs enfants sera en anglais. Le courant est tellement fort que ces mêmes parents donnent maintenant des prénoms anglophones ou américains à leurs bambins. Normal. On leur facilite ainsi l’intégration dans l’anglosphère. C’est aussi ainsi que l’on voit pulluler des garderies avec des programmes d’immersion anglaise, des écoles primaires offrant 5 mois d’anglais exclusif en sixième année, des parents francophones qui parlent en anglais à leurs bambins pour leur donner « une longueur d’avance », etc. Au Québec, le français est lentement ravalé au rang de langue seconde.
Pour ces parents, il s’agit d’un désir assumé d’assimilation. Ils estiment ainsi améliorer les conditions socio-économiques futures de leur progéniture. On ne peut pas leur donner tort. Encore aujourd’hui, il est plus payant de travailler en anglais que de travailler en français au Québec.
Mais pour une autre partie des parents, il s’agit de la force des événements, d’une capitulation par dépit; le courant, d’une force inouïe, les emporte.
Face à cette absolue catastrophe, que fait l’État québécois? Il priorise le renforcement du postsecondaire anglophone dans son projet de loi 66 en finançant massivement l’agrandissement de Dawson et McGill; au moins 750 millions de dollars qui s’ajoutent à un surfinancement déjà massif des institutions anglophones qui dure depuis des décennies. L’État québécois finance une véritable politique d’assimilation de la majorité francophone.
Les parents ont parfaitement compris le message. Money talks. Aucun ne souhaite que ses enfants ne fréquentent des institutions de seconde zone, c’est-à-dire francophones. La filière de l’immersion anglaise au secondaire prépare les jeunes à intégrer le postsecondaire anglophone.
M. Legault semble avoir décidé de s’inscrire dans l’Histoire comme fossoyeur du Québec français.
Seul l’État québécois, le plus puissant d’entre nous comme disait René Lévesque, est en mesure de poser des gestes forts, structurants, majeurs en faveur du français, des gestes qui feront penser que nos enfants peuvent avoir un avenir en français. Si cela n’est pas fait bientôt, le courant deviendra, et plus tôt que l’on croit, irréversible.
Au Parti Québécois, quel chef pour la langue?
Sylvain Gaudreault
Le meneur de la course, Sylvain Gaudreault n’avait pas, à l’heure de mettre sous presse, de section spécifique traitant de la question linguistique sur son site web. Il y avait, par contre, une section traitant de l’immigration, question connexe à la question linguistique.
Une proposition majeure de M. Gaudreault est celle de « dépolitiser » les seuils d’immigration en confiant la tâche à un « observatoire indépendant » qui conseillerait le gouvernement sur le seuil à favoriser, recyclant ainsi une idée qui apparaissait déjà dans la plateforme de Jean-François Lisée en 2018.
Disons-le simplement, cette idée était mauvaise il y a deux ans et elle est toujours mauvaise aujourd’hui. La tentation de repousser la question radioactive de l’immigration hors du domaine politique et dans la cour des soi-disant « experts » relève, à mon avis, d’une abdication de leadership.
M. Gaudreault prend soin de spécifier que c’est bien l’Assemblée nationale qui déciderait et non les « experts ». Salutaire nuance. Mais il faut reconnaitre qu’il existe un risque réel que les « experts », la plupart bénéficiant probablement de chaires de recherche du Canada ou de fonds fédéraux, orientent le débat dans un sens qui n’est pas celui des intérêts du Québec.
En dernière analyse, la question de l’immigration ne peut être tranchée de façon « objective »; il ne s’agit pas d’une équation à résoudre ou d’un problème mathématique admettant une solution unique. Il s’agit d’une équation mal posée admettant un ensemble de solutions possibles, dépendant des orientations et des choix qu’une société veut faire. Ce qui manque ici, c’est le signal politique que les volumes d’immigration sont excessifs et que cette politique, héritage du PLQ, ne sert pas les intérêts du Québec. Nul besoin d’experts pour le savoir. Cette proposition de M. Lisée est une des raisons, à mon avis, de l’échec retentissant du PQ aux élections de 2018.
Une proposition ciblant clairement le français est celle de l’exigence de la maitrise du français comme condition d’admission pour l’immigration au Québec. C’est une autre proposition recyclée de la plateforme de M. Lisée. Cette idée est intéressante. Elle est cependant à double tranchant : d’un côté elle séduit car alors, la francisation des allophones serait largement réalisée avant leur venue au Québec, diminuant peut-être l’anglicisation de ceux-ci (ce n’est pas certain car l’anglicisation s’effectuerait probablement quand même de par les contraintes du marché du travail de Montréal, un marché du travail anglicisant).
De l’autre, cette idée est également un aveu d’échec et une admission que la vitalité du français au Québec n’est pas suffisante pour intégrer les immigrants allophones au Québec français. Si cela est le cas, ne devrions-nous pas nous pencher d’abord sur les causes de cette incapacité du français à s’imposer en sol québécois? En nous demandant, par exemple, si le bilinguisme quasi intégral de l’État québécois n’est pas une source du problème? Ou si la Loi sur les langues officielles fédérale, qui met le français sur un pied d’égalité avec l’anglais, au mépris de la réalité du rapport de force favorable à l’anglais, ne constitue pas une façon d’assurer hypocritement, en pratique, l’anglais comme « langue commune » au Canada?
Deuxièmement, l’exigence de la connaissance du français avant la venue assume que la question de l’intégration des immigrants se réduit essentiellement à la langue. Or, c’est faux. D’autres facteurs, culturels, entrent en compte. L’intégration linguistique tient aussi aux contraintes du milieu (langue des études et du travail, par exemple) et à un désir de s’intégrer.
Il est connu, par exemple, que les immigrants hispanophones s’intègrent bien (à hauteur de 75% vers le français), même s’ils ne connaissent pas tous le français à l’arrivée. Cela tient à une certaine proximité culturelle. Il semble contreproductif de cesser de les sélectionner sous prétexte d’une absence de connaissance du français. De plus, l’exigence de la connaissance du français provoquerait probablement une chute radicale du nombre d’immigrants admis étant donné que les candidats éduqués, maitrisant le français, ne sont pas en nombre illimité. Est-ce là une astuce pour diminuer les seuils sans avoir l’air d’y toucher? Il serait préférable d’être transparent.
Joint par téléphone, M. Gaudreault a expliqué qu’il allait dévoiler le détail de ses propositions linguistiques dans une partie ultérieure de la course et que la question linguistique ne le laissait pas indifférent. Il se dit « extrêmement préoccupé » par l’anglicisation de la région de Montréal et par l’ampleur des transferts linguistiques des allophones qui vont vers l’anglais. Il dit vouloir une « réécriture de la loi 101 » pour l’adapter à l’évolution du monde depuis l’adoption de la loi 101 en 1977. Il souhaiterait également donner un caractère « supralégislatif » à la loi 101, afin de véritablement en faire une Charte et lui donner un poids juridique plus important (une proposition que fait Éric Poirier dans son livre « La Charte de la langue française : ce qu’il reste de la loi 101 quarante ans après son adoption »).
M. Gaudreault confirme également ce qu’un article de La Presse avançait, soit que celui-ci voudrait « réduire le financement des cégeps anglophones au poids de la minorité historique anglophone du Québec » et affirme qu’il souhaite que Montréal soit « aussi français que Toronto est anglais » en contraignant le Ville de Montréal à faire la promotion du français. La première proposition le place certainement dans le camp de ceux que l’on appelait autrefois les « purs et durs ».
Paul Saint-Pierre Plamondon (PSPP)
PSPP est clairement le candidat qui se démarque côté langue. Il faut reconnaitre qu’il a certainement réfléchi à cette question en profondeur. Sur son site de campagne, il affirme proposer des « mesures musclées pour la langue française ». Le diagnostic qu’il établit est accablant (et juste). Les mesures proposées sont en conséquence:
1) Revoir le financement des cégeps et des universités et octroyer au postsecondaire anglophone un financement proportionnel au poids démographique de la « minorité historique anglophone »;
2) Imposer une proportion maximale de cours en anglais pour les universités et cégeps de langue française;
3) Imposer l’unilinguisme français pour les communications entre l’État et les personnes morales;
4) Appliquer la loi 101 aux entreprises à charte fédérale, notamment les aéroports et les banques;
5) Élargir l’application de la loi 101 aux entreprises de 25 à 50 employés;
6) Resserrer les critères qui permettent aux entreprises d’exiger l’anglais à l’embauche.
Le premier volet de la première proposition rejoint celle de M. Gaudreault. Le deuxième volet (les universités) est d’une audace considérable. Ensemble, ces deux volets auraient très certainement un immense impact sur la vitalité du français au Québec. L’opposition à ces mesures de la part de ceux qui profitent du statu quo serait également considérable. PSPP ferait face à une opposition d’une ampleur supérieure à celle qui a accueilli la loi 101 en 1977. Aurait-il le cran d’affronter cette tempête?
PSPP s’inquiète aussi du bilinguisme-à-la-demande des services de l’État québécois, bilinguisme qui nuit considérablement à l’intégration des allophones. Il souhaite conserver des services en anglais pour la « minorité historique anglophone » (qu’il faudrait cependant définir… sont-ce les « ayants droits de la Charte?) tout en imposant l’unilinguisme français dans les interactions entre les allophones et l’État. Mais signe que le désir d’imposer l’unilinguisme français à certaines catégories de citoyens tout en maintenant des services bilingues pour les autres relève de la quadrature du cercle, PSPP n’a pas de solution claire à mettre de l’avant et propose simplement de « lancer une réflexion » sur ce sujet.
En Ontario, par exemple, grâce à la Loi sur les services en français, les services du gouvernement sont théoriquement « bilingues », donc offerts en français et en anglais. Mais, comme la maitrise du français en Ontario est chose relativement rare, les services du gouvernement ontarien sont en réalité, à toutes fins pratiques, unilingues anglais.
Au Québec, comme le bilinguisme est rendu la norme, surtout chez les jeunes, toute tentative de restreindre l’usage de l’anglais, du moins à l’oral, dans les services gouvernementaux me semble vouée à l’échec. Les Québécois, peuple vaincu, ne sont pas du genre à refuser de parler anglais, même s’ils sabotent ainsi l’intégration des allophones. Par exemple, Montréal est une ville de langue française selon la loi, ce qui n’empêche par la mairesse de Montréal d’émettre des communiqués en bilingue ou même « d’oublier » de parler français à certaines occasions. La loi est une chose, le rapport de force réel entre les langues en est une autre. Pour atteindre le but désiré, la loi doit absolument tenir compte du contexte sociologique et du rapport de force entre les langues.
Comment imposer le français dans les services gouvernementaux alors que l’immense majorité des québécois se fait une joie et un devoir de parler anglais dès qu’ils détectent la moindre trace d’accent chez leur interlocuteur (un trait culturel condamnable, qui s’explique par la trop longue infériorisation de la langue française au Canada, infériorisation qui a été intériorisée par les francophones)?
La seule façon d’imposer le français dans les interactions entre l’État et les allophones serait probablement de décréter l’unilinguisme français des services de l’État. Cela n’empêcherait pas, à mon avis, une large utilisation de l’anglais dans les services à l’oral comme c’est le cas actuellement, par exemple, dans les hôpitaux et dans à peu près tous les services gouvernementaux. Ainsi, les services en anglais sont offerts spontanément sur demande, même si aucune loi ne force le bilinguisme dans certains centres hospitaliers régionaux (par exemple). Ceci est facilité par le très haut niveau de bilinguisme au Québec, ainsi que par le désir qu’ont plusieurs de « pratiquer leur anglais ». Il est à noter que cette situation serait exactement le contraire de celle de l’Ontario; alors qu’il règne un bilinguisme de façade et un unilinguisme de fait en Ontario, il y aurait alors au Québec, si l’unilinguisme des services était déclaré, un unilinguisme officiel et un bilinguisme de fait. Cependant, l’unilinguisme officiel serait probablement utile pour limiter l’offre de services en anglais à l’écrit pour les allophones et favoriser ainsi leur intégration au Québec français.
L’autre voie possible pour limiter l’offre de services en anglais aux allophones serait de territorialiser soigneusement les services en anglais, qui ne seraient accessibles qu’à certains endroits bien précis, là où le nombre d’anglophones le justifie. Cette politique est celle du gouvernement du Canada (pour le français). Bien sûr, cette mesure va totalement à l’encontre des tendances à l’informatisation, à la numérisation et à l’offre de services en ligne, choses qui sont le contraire du principe de territorialité et qui facilitent l’accès aux services en anglais pour tous au Québec.
PSPP a aussi annoncé qu’il souhaitait une réduction des seuils d’immigration (à 30 000 par année environ) donnant par là un signal qu’il souhaite rompre avec la politique migratoire du PLQ.
Frédéric Bastien
La question linguistique semble intéresser assez peu Frédéric Bastien. M. Bastien se concentre plutôt sur deux propositions: la réduction des seuils d’immigration (à 25 ou 30 000 par année) et la défense de la laïcité face à Ottawa. Lui aussi souhaite que le Québec sélectionne (seulement?) des immigrants déjà francisés. À l’heure de mettre sous presse, son site de campagne ne contenait aucune proposition concernant la langue spécifiquement.
Mentionnons, parce que cela est pertinent, que M. Bastien est professeur à Dawson College, le plus gros cégep au Québec (anglophone). Cela semble teinter sa vision de la question linguistique, par exemple, la question de la loi 101 au cégep. Par le passé, il s’est opposé à deux reprises, via des lettres ouvertes, à l’extension des clauses scolaires de la Charte au niveau collégial. Une première fois en 2012 alors que Pierre Curzi avait réussi à faire adopter l’extension de la loi 101 au cégep dans le programme péquiste.
Cette lettre de 2012, publiée par la Presse, est particulièrement surréaliste. Dans cette lettre, M. Bastien accuse les « purs et durs » de propager une « vision alarmiste » en affirmant que les cégeps anglais sont des machines à assimiler (ce qui est vrai), que les étudiants qui fréquentent le collégial anglais s’inscriront ensuite à l’université en anglais (ce qui est vrai pour 90% d’entre eux) et que le cégep anglais contribue à l’anglicisation du marché du travail à Montréal (ce qui est vrai). Cette lettre se lit comme un communiqué de la Fédération des cégeps.
On peut imaginer que M. Bastien ait pu évoluer sur la question depuis, mais seulement, en 2017, alors que M. Lisée était en difficulté avec ses propositions farfelues sur la langue, M. Bastien s’est fendu d’une nouvelle lettre ouverte, cette fois dans le Devoir, pour encore une fois s’opposer à la loi 101 au cégep et prétendre que celle-ci « aurait un impact limité sur la situation du français ».
Disons que je ne partage pas du tout cet avis. La loi 101 au cégep aurait un impact majeur sur la vitalité du français au Québec. Et c’est bien pour cela que cette mesure est si décriée et combattue par nos frileuses élites depuis plus de deux décennies; elle mènerait à une profonde modification des rapports de force entre les langues au collégial, modification qui percolerait ensuite dans le reste de la société.
Cependant, le rôle fait l’homme et il est possible que M. Bastien ait cheminé depuis. Dans une vidéo mis en ligne sur sa page Facebook, M. Bastien propose une mesure novatrice ciblant les cégeps, soit que ceux qui n’ont pas fait 11 années de scolarité en français au Québec n’aient pas accès aux cégeps anglais. Car ceux qui ont fait 11 années de scolarité en français maitrisent déjà le français et on ne gagnera rien à leur imposer le cégep français, affirme-t-il. Cette proposition est une évolution par rapport à ses affirmations antérieures. Mais qui est insuffisante.
M. Bastien verse ici dans la confusion, fréquente, entre la « connaissance » d’une langue et son usage. C’est l’usage d’une langue qui détermine sa vitalité et non pas sa simple connaissance. Imposer les clauses scolaires de la Charte au collégial est une politique qui vise deux axes principaux :
1) le premier est de non pas seulement développer la « connaissance » du français, mais de soutenir et imposer son usage au postsecondaire. C’est cette augmentation de l’usage du français par les allophones et francophones qui viendra augmenter la part des substitutions linguistiques que les allophones réalisent vers le français (55% en 2016) et qui enrayera l’assimilation croissante des jeunes francophones à l’anglais à Montréal;
2) Le deuxième axe est culturel : c’est au cégep que les jeunes sont mis véritablement en contact avec la « culture », avec la philosophie, la littérature, le cinéma, la science aussi. Si cette immersion culturelle se fait dans l’univers anglophone, le résultat sera de détourner les jeunes de la culture québécoise et de la culture de langue française pour de bon (pour une majorité d’entre eux). La proposition de M. Bastien sur les cégeps vise donc l’accessoire et non l’essentiel. Elle est inadéquate.
Guy Nantel
Guy Nantel propose, sur sa plateforme, de donner à la langue anglaise, dans un futur Québec indépendant, un statut de « langue nationale minoritaire ». Ceci pour signaler, affirme-t-il, que les anglophones ne perdront pas leurs acquis dans un Québec indépendant « unilingue français ».
L’intention de M. Nantel me semble louable. Mais le diable est dans les détails. Si l’anglais est déclaré comme « langue nationale », même « minoritaire », je ne vois pas comment le Québec pourrait être « unilingue français » s’il est doté, de façon effective, de ce qui revient à deux langues officielles (quelle est la différence entre une « langue officielle » et une « langue nationale »?).
M. Nantel me semble tomber ici dans le panneau de la « prédominance », astuce inventée par le Cour suprême du Canada pour nous faire avaler le retour du bilinguisme dans l’affichage. L’affichage en bilingue ne portera pas atteinte au statut du français nous susurrait la Cour suprême en autant que le français soit « prédominant » sur les affiches. Comme si le fait d’avoir le texte en français en plus gros caractère et le texte en anglais en plus petits caractères signifiait que le rapport de force des langues était en proportion directe de la grosseur des polices de caractères utilisées!
L’indépendance du Québec est, à mon avis, la seule façon de garantir un statut clair et sans équivoque au français au Québec. Cependant, même indépendant, un Québec souverain serait toujours situé en Amérique du nord, cube de sucre dans un océan anglophone. La plus grande vigilance serait requise pour garantir le maintien de la vitalité du français.
Ceci dit, je suis d’accord avec M. Nantel qu’un Québec indépendant, assuré de son existence, pourrait se montrer généreux et accorder des droits aux anglophones. Notons qu’à l’heure actuelle, à cause de la démolition de la Charte de la langue française par Ottawa depuis 1979, le Québec est un État intégralement bilingue et qui finance de façon excessive le réseau institutionnel anglophone. Ces droits accordés aux anglophones dans un Québec indépendant ne pourraient donc qu’être un recul par rapport à leurs « droits » actuels. Formulons-le ainsi : dans un Québec indépendant, ils auraient des droits et cesseraient d’avoir des privilèges.
M. Nantel, il faut le saluer, est le seul candidat à proposer clairement l’extension des clauses scolaires de la Charte au cégep, soit la fameuse « loi 101 » au cégep. Bravo!
Comme quatrième proposition sur la langue, M. Nantel suggère que les entreprises dont « la marque de commerce comporte des mots empruntés à d’autres langues que le français » paient un pourcentage d’impôt supplémentaire (2 ou 3%) sur leurs profits annuels, somme qui serait reversée au programme de francisation des nouveaux arrivants!
On sombre ici dans le loufoque. Avec cette proposition, une entreprise utilisant un mot italien dans sa marque, par exemple, se verrait imposer des impôts supplémentaires. On imagine d’ici les cris d’orfraie qui fuseraient. M. Nantel n’a-t-il rien retenu du « Pastagate »? Les mesures visant à hausser le statut du français doivent être structurantes et ne pas s’enfarger dans le cosmétique. M. Nantel exige aussi que « toutes les communications gouvernementales avec les nouveaux arrivants soient faites exclusivement en français ». Je ferai ici la même remarque que plus haut : comment fait-on pour appliquer une telle mesure dans la pratique? Et qu’est-ce qu’un « nouvel arrivant »?
Conclusion
Saluons d’abord le fait que les candidats à la chefferie du PQ, pour la plupart, rompent clairement avec l’immobilisme qui a caractérisé ce parti depuis 1996 sur la question linguistique. Il s’agit là d’une salutaire évolution. La raclée historique de 2018 semble conduire à certaines remises en question.
De tous les candidats, PSPP me semble nettement sortir du lot pour le sérieux de son analyse et de sa plateforme sur la langue.
Cependant, soulignons qu’aucun candidat ne propose une plateforme linguistique parfaitement cohérente. Par exemple, les propositions ciblant la réduction des seuils d’immigration ou leur détermination par l’Assemblée nationale suite à la consultation « d’experts » fleurent bon le pays des licornes; dans les faits, c’est Ottawa qui contrôle la politique d’immigration au Canada (et au Québec) et pas le gouvernement du Québec.
De par l’entente Gagnon-Tremblay-McDougall de 1991, le Québec « s’engage à poursuivre une politique d’immigration dont l’objectif est de lui permettre de recevoir un pourcentage du total des immigrants reçus au Canada égal au pourcentage de sa population par rapport à la population totale du Canada ». C’est Ottawa qui fixe les seuils d’immigration. Québec doit appliquer ce qu’Ottawa décide pour nous. Il y a un prix (exorbitant!) à payer pour être une « province ». C’est la raison pour laquelle la CAQ, après deux années de diminution temporaire des volumes (avec l’accord d’Ottawa) vient de reconduire la politique d’immigration du PLQ, c’est-à-dire la politique d’immigration d’Ottawa.
Le Québec ne peut que « fournir son avis » sur les seuils fixés par le Canada. Toute modification à la baisse des seuils nécessitera l’accord d’Ottawa. Comment les candidats de la course à la chefferie, devenus premier ministre du Québec, obtiendront-ils une réduction majeure des seuils d’immigration pour le Québec, sachant qu’un volume d’immigration démesurée est dans les intérêts d’Ottawa car il permet d’affaiblir directement la vitalité du français au Québec et permet de multiplier les comtés protégés pour le PLQ?
Notons également que les propositions de réduire le financement des institutions postsecondaires anglophones proportionnellement au poids démographique des anglophones posent problème; simplement proportionner le financement au poids démographique des anglophones, sans attacher le droit de fréquenter une institution anglophone aux personnes (les « ayants droits » de la Charte de la langue française) pourrait conduire à la situation, pas du tout hypothétique, où les anglophones moins forts, ayant une moyenne générale plus faible au secondaire, pourraient être chassés des cégeps anglais à cause de l’intense compétition pour les places d’études qui résulterait d’un simple contingentement des places.
Il est à noter que certains échos laissent entendre que cela est déjà le cas actuellement, alors que les cégeps anglais sont dimensionnés au près du triple du poids démographique des anglophones (langue maternelle). Le phénomène serait grandement exacerbé par un contingentement des places plus rigoureux que celui qui est appliqué actuellement (indirectement par le manque de places dans les cégeps anglais). Voilà pourquoi les concepteurs de la Charte en étaient venus à concevoir les clauses scolaires de la Charte, attachant ainsi le droit à l’instruction en anglais aux individus émanant de la minorité anglophone. En réalité, aucune autre solution équitable n’existe à part une loi modelée sur la loi 101.
Finalement, rappelons que Simon Jolin-Barrette et la CAQ s’apprêtent à déposer un projet de loi sur la langue. Tout indique que ce projet sera « costaud ». La question de la langue n’appartient plus au seul PQ. Il existe, pour le PQ, un réel risque que la CAQ le déclasse sur cette question. Si cela était le cas, le PQ, qui s’est montré mièvre, hésitant et peu convaincant sur cette question fondamentale depuis plus de deux décennies pourrait se voir brutalement dépouillé d’un de ses axes majeurs de mobilisation et d’un des principaux moteurs du mouvement indépendantiste. M. Legault a sans nul doute un double objectif en déposant un projet de loi « costaud » sur la langue : tenter de sauver les meubles pour le Québec français et liquider ce qui reste du PQ.
Le Québec français peut-il survivre en restant membre du Canada? C’est le pari de la CAQ.
S’il veut survivre, le PQ doit démontrer que la CAQ se trompe.
Cégep anglais : Le modèle de prévisions des effectifs du Ministère nous induit en erreur
Une hausse de fréquentation plutôt qu’une baisse
Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) utilise un modèle de prévision des effectifs au collégial pour guider le développement futur du réseau collégial. Ce modèle, qui ne tient aucun compte de la dynamique linguistique, minimise le développement futur et la place grandissante qu’occupent et qu’occuperont les cégeps anglais au Québec.
Par exemple, en 2013, dans son mémoire soumis lors de l’étude du projet de loi 14, le projet de « Loi modifiant la Charte de la langue française, la Charte des droits et libertés de la personne et d’autres dispositions législatives » du Parti québécois, mémoire dans lequel la Fédération s’opposait à toute velléité du gouvernement de restreindre de quelque façon que ce soit l’accès aux cégeps anglais, la Fédération des cégeps écrivait ceci (p.11) : « Nous nous permettrons d’ajouter une dernière remarque relativement aux flux de clientèle dans les collèges. Quoique les dernières années aient été marquées, pour les collèges de certaines régions du Québec, dont Montréal, par des hausses importantes de la population étudiante, les perspectives démographiques pour les prochaines années laissent entrevoir une baisse d’environ 15 % au cours des six ou sept prochaines années, y compris dans les cégeps anglophones. De ce fait, il n’y aura très probablement plus de « refus pour manque de places » dans les collèges métropolitains, et surtout pas dans les collèges offrant l’enseignement en anglais, où les baisses prévues seront encore plus importantes que celles qui affecteront les collèges offrant l’enseignement en français. »
Cette prévision de la Fédération, basée sur « les tendances démographiques » s’est-elle réalisée ?
Que nenni. La proportion d’étudiants inscrits au collégial anglais, public et privé subventionné, est passée de 17,5% à 19,0% de 2013 à 2018, une hausse de 1,5 point en cinq ans seulement. Il n’y a eu, contrairement à ce qu’affirmait la Fédération, nulle baisse de fréquentation dans les cégeps anglais.
Pour fonder son affirmation, la Fédération utilisait les prévisions d’effectifs étudiants au collégial fournies par le MEES. Une particularité de ce modèle est qu’il ignore totalement la dynamique linguistique qui se déploie actuellement au Québec et à Montréal, dynamique qui rend les cégeps enseignant en anglais beaucoup plus attractifs que ceux enseignant en français.
En témoignent, par exemple, les 11 500 demandes d’admission reçues chaque année par Dawson College et le taux d’acception de seulement 30%. Le modèle de prévisions d’effectifs a été mis à jour en 2016 mais, même dans ce modèle « amélioré », la loi du silence règne ; il n’y est pas question de dynamique linguistique ou de l’attractivité supérieure des cégeps anglais.
La figure 1 illustre la proportion de l’effectif inscrit en anglais au niveau collégial pour l’ensemble du Québec, pour les programmes techniques et préuniversitaires, pour les étudiants inscrits au DEC à temps plein, pour les cégeps publics seulement sur la période 1995-2028. Deux courbes sont données : les « observations », c’est-à-dire les données d’effectifs du MEES et les « prévisions », c’est-à-dire le résultat du modèle de projections du MEES (disponible ici).

La figure 1 illustre que le MEES prévoit une diminution, dès 2019 (les données d’inscription réelles ne sont pas encore disponibles), de la proportion de l’effectif relatif dans les cégeps anglais au cours du temps ; ceci est en rupture complète avec la tendance lourde sur la période 1995-2018. Quelles sont les probabilités que la réalité sur la période 2019-2028 corresponde aux prévisions du MEES ?
Elles ont la même crédibilité que les prévisions antérieures qui annonçaient une chute des inscriptions dans les cégeps anglais à partir de 2013 : nulles.
Surtout que le MEES a dans ses cartons plusieurs projets d’agrandissement des cégeps anglais, qui manquent de places. Mentionnons le projet d’établir un nouveau campus pour le cégep John Abbott à Vaudreuil et un agrandissement majeur (de plus de 50 millions de dollars) de Dawson College, actuellement inscrit au Plan québécois des infrastructures (voir p. B.44 ici). Surtout que les programmes en anglais, comme au Cégep de la Gaspésie et des îles ou au cégep Marie-Victorin, se multiplient.
Le modèle de prévisions d’effectifs au collégial du MEES fait partie de l’armature du déni de ce qui se passe au collégial; c’est essentiellement un dispositif destiné à empêcher la prise de conscience de l’effondrement en cours des inscriptions relatives dans les cégeps français, chose qui est le résultat de la dynamique linguistique, variable qui est soigneusement ignorée par le modèle du MEES.
Le MEES doit cesser de se moquer de nous : son modèle de prévisions d’effectifs doit être mis aux poubelles et remplacé par un modèle qui tente de faire effectivement ce que son nom indique : prévoir, et non nous intoxiquer collectivement.
50 millions $ au Dawson College pour 800 étudiants de plus
Le gouvernement du Québec a inscrit l’agrandissement de Dawson College parmi les projets « prioritaires » à réaliser dans le cadre du projet de loi 61. Cet agrandissement, un projet de plus de 50 millions de dollars, permettra à Dawson d’accueillir 800 étudiants en plus, soit autant d’étudiants qu’un cégep régional.
Aucun projet d’agrandissement dans le réseau collégial français n’a été « priorisé » en même temps que celui de Dawson. Ceci vient confirmer, une fois de plus, le déclassement croissant du réseau collégial de langue française à Montréal. Mentionnons que, de 2012 à 2018, le réseau français à Montréal a perdu 2335 étudiants au préuniversitaire et au secteur technique.
Ce que cela signifie, c’est qu’il existe des milliers de places disponibles dans le réseau français à Montréal, des places qui pourraient accueillir des étudiants sans que cela nous coûte un sou en frais d’infrastructures. Pourtant, le gouvernement du Québec juge bon de dépenser des dizaines de millions de dollars pour que ces étudiants aillent à Dawson. Pourquoi?
Dawson : une institution pour les riches
Les cégeps anglais en général, et Dawson en particulier, sont les institutions réservées à l’élite. L’élite académique de Montréal, celle issue de coûteuses écoles privées et de programmes particuliers, s’inscrit massivement à Dawson. Les moyennes générales requises pour accéder à Dawson font en sorte que seuls les étudiants disposant d’un important capital social peuvent y entrer. En Sciences de la nature, par exemple, la moyenne générale au secondaire exigée pour entrer à Dawson est en haut de 85%.
De plus, Dawson, comme John Abbott, sont les club-écoles pour McGill et Concordia. Une étude effectuée en 2010 avait démontré que 90% des finissants des cégeps anglais s’inscrivaient à McGill et Concordia ensuite. L’agrandissement de Dawson ne vient donc pas seulement vider le réseau collégial français; il aura aussi des impacts sur les universités de langue française, qui voient, et qui vont voir de plus en plus, le flux d’étudiants postulant chez elles se tarir au fur et à mesure que le collégial anglais se développera.
Un rapport du Conseil supérieur de l’éducation publié en 2016, pointant du doigt la ségrégation qui règne dans le milieu scolaire au primaire et au secondaire au Québec, avait sonné l’alarme : « La concurrence en éducation est indissociable de la perception que toutes les écoles ne sont pas équivalentes : elle alimente donc la crise de confiance qui fragilise le système public. Cette crise de confiance accentue la tendance à regrouper les élèves selon leurs profils scolaire et socio-économique. Il en résulte une forme de ségrégation qui conduit à un système d’écoles à plusieurs vitesses. L’écart se creuse donc entre les milieux : certains établissements ou certaines classes sont considérés comme moins propices à l’apprentissage (les familles qui le peuvent les fuient) et les conditions de travail y sont plus difficiles (les enseignants qui le peuvent les fuient également). »
Les conclusions de ce rapport peuvent se transposer au niveau collégial. Au collégial, comme les clauses scolaires de la loi 101 cessent de s’appliquer, la ségrégation basée sur le statut socio-économique des parents qui s’exprime au primaire et au secondaire se double d’une ségrégation selon la langue d’enseignement. Les cégeps anglais jouent au niveau collégial le même rôle que les écoles privées jouent au secondaire : derrière le paravent de « l’excellence », elles permettent un regroupement des élèves provenant des classes aisées, qui n’ont pas à souffrir la mixité sociale et qui viennent s’y préparer à aller éventuellement à McGill ou Concordia et à travailler en anglais.
Ce qui est dramatique dans le cas des cégeps anglais, c’est qu’il s’agit d’institutions publiques financées à 100 % par l’État québécois. Dans le cas des écoles privées au secondaire, il y a au moins l’excuse que l’État ne débourse pas la totalité de la facture.
Les étudiants ne choisissent pas Dawson pour « apprendre l’anglais », car la majorité des étudiants qui s’y inscrivent est déjà bilingue; ces étudiants provenant de milieux aisés ont eu de l’anglais « enrichi » tout le long de leur parcours scolaire.
La motivation des jeunes pour l’anglais, pour plusieurs, ne semble plus être du type instrumental, mais du type intégratif : ils ne veulent plus seulement apprendre l’anglais (qu’ils connaissent déjà), mais s’intégrer au groupe anglophone. C’est là le rôle que joue Dawson : c’est la porte d’entrée au monde anglophone.
Malgré le fait que la nécessité d’imposer la loi 101 au cégep crève les yeux depuis au moins une vingtaine d’années, rien n’est fait en ce sens. Notre élite est incapable de prendre position sur cette question pourtant absolument vitale pour la survie du Québec français; c’est parce qu’elle est la première à profiter de la situation : l’anglicisation de sa progéniture est assurée par les fonds publics.
Dawson : les anglophones minoritaires
Il est intéressant de savoir qu’il y a même plus d’allophones (langue maternelle) à Dawson que d’anglophones : en 2018, c’était 38,4% d’anglophones, 22,1% de francophones et 39,5% d’allophones. Depuis 2000, les anglophones y sont minoritaires en nombres absolus et y sont maintenant, depuis 2018, minoritaires en nombres relatifs. Les anglophones sont minoritaires dans cette institution qui devrait leur être destinée en premier lieu!
Le groupe dominant à Dawson est celui des allophones. Et cela sera de plus en plus vrai à l’avenir, la proportion d’anglophones ayant passé de 49,4% en 2000 à 38,4% en 2018. Normalement donc, Dawson devrait accueillir moitié moins d’étudiants qu’il ne le fait.
Il faut comprendre que les clauses scolaires de la Charte ne touchent qu’environ 20 % des immigrants qui s’installent au Québec, soit ceux qui sont en âge scolaire à l’arrivée. La très vaste majorité des immigrants, soit 80 %, échappe à la francisation obligatoire. Si tous les immigrants arrivaient au Québec en tant que bébés, les clauses scolaires auraient certainement un effet beaucoup plus puissant. Mais, à l’heure actuelle, tous les immigrants de 15 ans et plus qui arrivent peuvent, par exemple, s’inscrire directement dans les cégeps et universités anglaises. Le « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire défait une grande partie du travail que fait la Charte au primaire et au secondaire.
Le Québec finance sa propre assimilation
Il faut réaliser que le premier responsable du recul du français au Québec est le gouvernement du Québec lui-même, qui finance maintenant de façon « prioritaire » les institutions anglophones à Montréal. C’est le gouvernement du Québec, de par ses politiques, qui finance l’érosion des institutions de langue française au Québec. C’est le Québec qui finance sa propre assimilation.
Dernière heure : Dawson nous prend pour des cons
Le 6 juin, le directeur de Dawson, Richard Filion, défendait son projet d’agrandissement en affirmant que : « La capacité d’accueil du collège va être augmentée d’à peu près 800 étudiants» dans ce cégep qui reçoit plus de 11 500 demandes d’admission par année. Il affirmait aussi que le projet « avait été bonifié au cours des dernières semaines ».
Le 12 juin, coup de théâtre : Dawson College « rectifie le tir » concernant son projet d’agrandissement en affirmant que « l’établissement n’a pas l’intention d’augmenter le nombre de ses étudiants avec son projet d’agrandissement. » (Journal de Montréal, Daphnée-Dion-Viens, « Projet d’agrandissement : le collège Dawson rectifie le tir »),
C’est l’argument sur lequel le premier ministre François Legault s’est rabattu pour défendre le projet d’agrandissement de Dawson.
Donc, l’on doit comprendre que cet agrandissement de 10 000 m2, réalisé au coût de plus de 50 millions (le véritable coût est inconnu), ne permettra pas d’augmenter la capacité d’accueil de Dawson…
L’argumentaire de Dawson repose aussi sur son « devis » qui, selon elle, peut être dépassé de 10 % « sous certaines conditions ». Le « devis » de Dawson, soit sa capacité d’accueil normée par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), est de 7075 étudiants. Or, depuis 2002, Dawson excède régulièrement son devis, c’est-à-dire qu’elle accueille plus d’étudiants que le MEES n’autorise normalement. En 2018, Dawson accueillait 7889 étudiants à temps plein. Elle dépassait donc son devis de 12%. Dawson dépasse régulièrement son devis de plus de 10% depuis presque 10 ans.
La règle du MEES, c’est 10% ou 12%?
Dans un communiqué publié à l’interne, Dawson, affirme que le nouveau pavillon accueillera environ 950 étudiants et un nouveau programme en « medical ultrasound technology ».
Alors, la capacité d’accueil sera augmentée de 800 ou de 950 étudiants? Je suis confus.
Il faut aussi comprendre que l’augmentation de la surface physique de 10 000 m2 permettra à Dawson de hausser son devis. Cette hausse de devis sera d’environ 10 % (donc 707+7075= 7782 étudiants).
Dawson aura donc le champ libre, une fois ce devis haussé, de l’excéder encore de 10 % (ou de 12 % ?, ce n’est pas terriblement clair). Le manque d’espace dû à l’accueil d’un nombre trop élevé d’étudiants permettra à son tour de justifier le prochain agrandissement. Et ainsi de suite.
C’est ajouter l’insulte à l’injure : Non seulement le Québec finance se propre anglicisation, mais on nous prend aussi pour des cons.
Agrandissement du cégep : Dawson nous prend pour des cons
Le 6 juin, le directeur de Dawson, Richard Filion, défendait son projet d’agrandissement en affirmant que : « La capacité d’accueil du collège va être augmentée d’à peu près 800 étudiants» dans ce cégep qui reçoit plus de 11 500 demandes d’admission par année. Il affirmait aussi que le projet « avait été bonifié au cours des dernières semaines ».
Le 12 juin, coup de théâtre : Dawson College « rectifie le tir » concernant son projet d’agrandissement en affirmant que « l’établissement n’a pas l’intention d’augmenter le nombre de ses étudiants avec son projet d’agrandissement. » (Journal de Montréal, Daphnée-Dion-Viens, « Projet d’agrandissement : le collège Dawson rectifie le tir »),
C’est l’argument sur lequel le premier ministre François Legault s’est rabattu pour défendre le projet d’agrandissement de Dawson.
Donc, l’on doit comprendre que cet agrandissement de 10 000 m2, réalisé au coût de plus de 50 millions (le véritable coût est inconnu), ne permettra pas d’augmenter la capacité d’accueil de Dawson…
L’argumentaire de Dawson repose aussi sur son « devis » qui, selon elle, peut être dépassé de 10 % « sous certaines conditions ». Le « devis » de Dawson, soit sa capacité d’accueil normée par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), est de 7075 étudiants. Or, depuis 2002, Dawson excède régulièrement son devis, c’est-à-dire qu’elle accueille plus d’étudiants que le MEES n’autorise normalement. En 2018, Dawson accueillait 7889 étudiants à temps plein. Elle dépassait donc son devis de 12%. Dawson dépasse régulièrement son devis de plus de 10% depuis presque 10 ans.
La règle du MEES, c’est 10% ou 12%?
Dans un communiqué publié à l’interne, Dawson, affirme que le nouveau pavillon accueillera environ 950 étudiants et un nouveau programme en « medical ultrasound technology ».
Alors, la capacité d’accueil sera augmentée de 800 ou de 950 étudiants? Je suis confus.
Il faut aussi comprendre que l’augmentation de la surface physique de 10 000 m2 permettra à Dawson de hausser son devis. Cette hausse de devis sera d’environ 10 % (donc 707+7075= 7782 étudiants).
Dawson aura donc le champ libre, une fois ce devis haussé, de l’excéder encore de 10 % (ou de 12 % ?, ce n’est pas terriblement clair). Le manque d’espace dû à l’accueil d’un nombre trop élevé d’étudiants permettra à son tour de justifier le prochain agrandissement. Et ainsi de suite.
C’est ajouter l’insulte à l’injure : Non seulement le Québec finance se propre anglicisation, mais on nous prend aussi pour des cons.
Vers la bilinguisation de la Société de transport de Montréal?
Dans son livre « La doctrine du choc », publié en 2007, l’essayiste Noami Klein développe une thèse à l’effet que certaines politiques néolibérales impopulaires ont été implantées dans des pays du tiers-monde en profitant de crises systémiques : désastres naturels, chocs pétroliers, effondrements monétaires, etc. Ce cadre d’analyse est fécond; les crises sont en effet des moments propices pour implanter des changements désirés par certaines élites et refusés par le peuple; ce livre a eu un certain retentissement.
La mairesse Valérie Plante a-t-elle décidé de s’inspirer de cette auteure fétiche d’une certaine gauche pour faire avancer un vieux rêve de tous ceux qui sont en guerre avec le « français langue commune » : celui de la bilinguisation de la Société de transport de Montréal (STM)?
On se rappellera que la STM était un des derniers bastions du « français, langue commune » dans les services publics à Montréal et était régulièrement conspuée par les médias anglophones et une partie de notre élite servile. Rappelons-nous le « STM, are you hearing? », lancé par le ministre alors responsable de Montréal en 2013, M. Jean-François Lisée, en pleine entrevue dans un média anglophone alors que le sujet était l’anglicisation (souhaitée) de l’offre de services de la STM. M. Lisée jugeait que la STM devait devenir intégralement bilingue. Un des prétextes employés était la nécessité de servir les touristes dans la langue « de leur choix », c’est-à-dire l’anglais (jamais de mentions d’autres langues?).
Dans le débat en anglais (un signe qui ne ment pas du déclin du statut du français à Montréal) des candidats à la mairie de Montréal en 2017, Mme Plante avait affirmé que « pour la sécurité publique, il serait important qu’il y ait des messages bilingues ».
Outre son inconfort avec la Charte de la langue française, Mme Plante a aussi démontré à maintes reprises son inconfort avec les symboles du Québec français. Rappelons-nous qu’il avait fallu une mise en demeure et une intervention du gouvernement de la CAQ pour que le drapeau du Québec fasse son apparition dans le protocole de la Ville de Montréal. Mme Plante se croyait-elle mairesse d’une cité-état n’ayant de comptes à rendre qu’à Ottawa? Soulignons, parce que cela est pertinent, que la matrice idéologique de Mme Plante est le NPD canadien. Encore aujourd’hui, le site web de l’Institut Broadbent, le think-tank du NPD, fait référence à Mme Plante comme membre de l’institut.
Mme Plante fait incontestablement partie des opposantes idéologiques à la Charte de la langue française et à sa conception du « français, langue commune ». Plusieurs opposants à la Charte tiennent d’ailleurs simultanément deux discours qui s’annihilent mutuellement. D’un côté l’on soutient que tous les anglophones sont bilingues et ont accepté de bon cœur le français langue commune (et alors quelle nécessité d’angliciser les services?), de l’autre l’on soutient que l’anglicisation est une question de sécurité (ce qui indique qu’ils ne sont pas bilingues).
Il faudrait choisir : soit les anglophones sont massivement bilingues, soit ils ne le sont pas.
Quoi qu’il en soit, la crise de la covid-19 se révèle un terrain propice pour faire avancer ce vieux rêve libéral et canadian. Depuis peu, certains messages publics se font en anglais dans le métro de Montréal, comme en témoigne la vidéo suivante, enregistré à Berri-UQAM le 10 avril 2020.
Notons que le prétexte d’assurer la sécurité des touristes ne tient pas : ils sont tous rentrés chez eux à cause de la pandémie. Les messages publics en anglais sont donc au bénéfice des Québécois.
Pour l’instant, les messages en anglais semblent concerner seulement la covid-19. Mais ne doutons pas qu’il s’agit d’un ballon d’essai : on teste les eaux et on jauge les réactions. Une fois la glace cassée et le principe du bilinguisme accepté, la portée va s’étendre et se généraliser : le vieux rêve de certains, d’une STM intégralement bilingue, va se concrétiser rapidement.
Le ministre responsable de la Charte va-t-il rappeler Mme Plante et la STM à l’ordre?
Cela s’impose.
La «west-islandisation» de Longueuil
Publié dans la section Idée du Devoir
La débâcle du Parti libéral du Québec en octobre 2018 est en train de nous faire oublier quelque peu la chape de plomb que ce parti a fait peser sur le Québec pendant de longues années. Mais ignorer l’histoire, c’est se condamner à la revivre. Rappelons-nous donc que le PLQ a réussi à faire main basse sur le pouvoir pendant 15 ans, grâce à une stratégie électorale reposant sur deux piliers : maximiser les volumes d’immigration et s’assurer que les immigrants admis se « québécisent » le moins possible. Cela a consolidé au cours du temps le nombre de circonscriptions « sûres », où les fédéralistes sont quasi certains de remporter une élection.
Les résultats d’octobre 2018 sont parlants. Même si le PLQ a subi la pire débandade de son histoire, il a tout de même réussi à récolter 31 sièges. Il domine outrageusement sur l’île de Montréal, où il a remporté 19 sièges sur 27. On notera que si sa prédominance se limitait autrefois au « West Island », elle fait maintenant tache d’huile vers l’est. Ainsi, le PLQ a remporté 6 sièges sur 14 dans l’est.
Vers le nord
À Laval, le PLQ a obtenu 5 sièges sur 6 en 2018. Lors des élections fédérales d’octobre 2019, son frère jumeau, le PLC, a remporté toutes les circonscriptions fédérales de l’île de Montréal et de Laval, à l’exception de deux.
Laval est maintenant tapissée de rouge. Pourquoi ? Parce que la proportion de francophones, langue d’usage (langue parlée le plus souvent à la maison), principal déterminant du vote au Québec, s’est effondrée. De 2001 à 2016, elle est passée de 77,5 % à 65,1 %, tandis que la proportion d’anglophones augmentait de 11,5 % à 15,4 % à Laval. Résultat ? En 15 ans seulement, les nationalistes ont été quasi éjectés de l’île de Laval. Pour de bon.
Cet effondrement du poids des francophones dans la région métropolitaine de recensement de Montréal (RMR) ne fait que débuter. Statistique Canada et l’Institut national de recherche scientifique (INRS), qui ont récemment publié des projections linguistiques, le confirment. L’agence fédérale nous apprend que le pourcentage de francophones dans la RMR de Montréal, hors de l’île, baissera de 83,2 % en 2011 à 71,9 % en 2036. En parallèle, fait nouveau, le pourcentage d’anglophones hors de l’île de Montréal augmentera de 10,0 % à 14,3 %.
Vers le sud
La thèse de doctorat de Patrick Sabourin, de l’INRS, qui utilise une modélisation plus fine que Statistique Canada, nous permet de comprendre ce qui se passera, par exemple, dans la division de recensement (DR) de Longueuil, l’exemple typique d’une banlieue « francophone ». Dans cette DR, les projections de l’INRS indiquent que le pourcentage de francophones, langue d’usage, passera de 79,6 % à 68,2 % en 2056. Fait crucial, le pourcentage d’anglophones, langue d’usage, augmentera de 10,8 % à 11,9 %. On nous a longtemps répété que si le français reculait, ce n’était pas grave, car l’anglais aussi reculait (ou reculerait). C’est faux. Le français va reculer, tandis que l’anglais va progresser.
Cette progression de l’anglais sera due à deux facteurs : les transferts linguistiques des allophones qui s’effectuent de manière disproportionnée vers l’anglais (à hauteur d’environ 45 %) et une anglicisation croissante des francophones (anglicisation nette de 30 000 en 2016 dans la RMR de Montréal). Il faudrait qu’environ 90 % des transferts linguistiques des allophones s’effectuent vers le français pour assurer la stabilité à long terme du poids des francophones (les autres facteurs étant égaux). Il faudrait aussi que l’anglicisation nette des francophones tende vers zéro. Nous sommes loin, très loin du compte.
Les conséquences de cet effondrement annoncé du poids des francophones à Longueuil seront les mêmes que celles que nous voyons actuellement à Laval. Les partis nationalistes seront expulsés et, graduellement, les partis fédéralistes deviendront indélogeables. On notera d’ailleurs que le PLC a remporté sans trop de difficultés deux des circonscriptions de la Rive-Sud de Montréal incluses dans la DR de Longueuil, lors des élections fédérales d’octobre 2019. L’avenir est déjà là…
Vers l’est, vers le nord et maintenant vers le sud. On peut s’écrier, comme dans le conte de Perrault : « Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. »
Si Anne continue de ne rien voir, Longueuil, comme Laval, va se « west-islandiser ». Le résultat des élections fédérales d’octobre 2019 est un avertissement supplémentaire. Le Québec doit, de façon urgente, travailler à renforcer la vitalité du français. Sinon, il sera laminé politiquement. À court terme.
La CAQ ne semble pourtant pas être favorable à un renforcement de la loi 101. Il semble bien que la CAQ ne voie rien venir.