Les « pirates » sont-ils « conservateurs »?

Les amateurs de débats politiques ont été gâtés cette semaine; deux balados sont parus, l’un avec Paul St-Pierre Plamondon (balado de Ian et Frank) et l’autre avec Mathieu Bock-Côté (balado de Jeff Fillion, Radio-pirate).

L’écoute de ces balados en vaut la peine pour qui veut mieux comprendre la pensée de la « droite de Québec », aussi appelée « droite pirate », « libertariens », « droite QS » ou « conservateurs ». Cette mouvance politique s’étant assez récemment dotée d’un véhicule politique conséquent en la personne d’Eric Duhaime, le Parti Conservateur du Québec (PCQ) et la mouvance qui gravite autour doit, à mon avis, être pris au sérieux.

Alors que le programme politique de QS est depuis longtemps scruté et critiqué par certains (mais bon, pas à Radio-Canada), le programme du PCQ et son substrat intellectuel jouissent d’une certaine négligence médiatique.

La multiplicité des étiquettes dont s’affuble ou dont est affublée cette mouvance constitue déjà une première difficulté pour la situer sur le spectre politique et dans l’ordre des idées. La première question qui vient à l’esprit est celle-ci : cette mouvance est-elle vraiment, comme elle le prétend, « conservatrice »?

Le conservatisme

Pour se faire une tête, on peut revenir aux idées d’Edmund Burke, qui a écrit en 1790 un livre « Réflexions sur la révolution française », qui constitue le manifeste fondateur du conservatisme. Dans celui-ci, il écrivait, et c’est à mon avis la définition la plus profonde et émouvante du conservatisme, que « la société est un contrat passé entre les vivants, les morts et ceux qui sont encore à naitre » (ma traduction). Autrement dit, la société est un héritage, un legs qui nous vient du passé, des ancêtres. Nous ne sommes que de passage et sommes les fiduciaires de cet héritage que nous devons léguer à nos enfants, et, si possible, en meilleur état que celui dans lequel nous l’avons trouvé. Cette idée, à mon avis fondamentale, a été reprise et développée par Roger Scruton, une autre grande figure du conservatisme, entre autres.

Avec cette idée, Burke, qui écrivait alors que la Révolution française était en pleine ascension (et avant la Terreur), arguait que le progrès, le changement devait se faire graduellement et à un rythme mesuré, et qu’il était périlleux de faire table rase, de rejeter intégralement les valeurs et les traditions héritées du passé comme le faisait la Révolution française, car ces valeurs avaient subi avec succès le test du temps et avaient permis aux sociétés de survivre sur le long terme. Pour Burke, l’héritage incluait certes la propriété (ou la « richesse »), mais aussi la langue, les coutumes, les traditions, la culture et la morale. Tout cela suppose l’existence d’une certaine culture historiquement ancrée, c’est-à-dire d’un peuple.

Et, bien sûr, Burke était un défenseur de la « liberté ». La liberté, telle qu’il l’entendait, était « l’égalité dans la contrainte », c’est-à-dire qu’aucun individu ne pouvait se placer au-dessus des autres et jouir d’une liberté supérieure à celle d’un autre individu; la liberté de l’un était donc bornée par celle de l’autre. Il s’agit d’une liberté « individuelle », certes, mais qui s’inscrit dans un cadre « social », « collectif » dans lequel s’inscrit l’individu, qui est aussi en même temps, fondamentalement, un citoyen.

De ce que je comprends des positions des interviewers qui s’expriment dans ces deux balados et qui revendiquent le titre de « conservateurs » (sans vouloir faire d’amalgames, les deux balados étant très différents sur le ton, le niveau intellectuel du débat et le respect de l’interviewé), ceux-ci prônent, d’abord et avant tout, la liberté (et la responsabilité qui va avec, ce qui est bien). Mais quelle liberté exactement?

La liberté individuelle

Cette liberté qu’ils évoquent, si je comprends bien, est comprise comme étant une liberté strictement, purement individuelle. Ce qui frappe dans leur discours, c’est l’absence complète du collectif, de la nation, du peuple. L’individu est un atome flottant dans l’espace, libre en toutes choses et ne s’inscrivant dans aucun cadre outre celui auquel il décide d’appartenir sur le moment. L’héritage, le legs est complètement absent. La liberté « collective », c’est-à-dire la liberté du peuple québécois, ne semble rien signifier. Et cela est normal, dans le cadre intellectuel qui est le leur, car le peuple Québécois ne semble pas non plus exister. Il n’y a ici qu’une collection d’individus qui s’adonnent à vivre sur le territoire du Québec. Des atomes et pas même des molécules.

Cette philosophie politique est la même que celle de Pierre Elliott Trudeau et est celle qui sous-tend la Charte canadienne des droits et libertés, qui ne reconnait que des droits individuels (du moins, aux Québécois).

Or, toute l’histoire du Québec depuis la Conquête s’articule autour d’une quête de reconnaissance de droits collectifs pour le peuple Québécois. La question de l’indépendance du Québec s’inscrit dans une quête de liberté collective. C’est la raison, à mon avis, pourquoi la question de l’indépendance du Québec laisse le PCQ parfaitement indifférent; si les droits collectifs n’ont pas de sens et si le peuple Québécois n’existe pas non plus, alors l’indépendance de ce peuple n’a pas plus de signification que ces deux premiers éléments. La possibilité de l’indépendance devient alors simplement une chose à analyser comme une transaction nous apportant des bénéfices personnels ou non.

D’où, à mon avis, l’espèce de chantage, ce mot me semble juste, exercé par certains ténors de cette mouvance afin obtenir des « garanties » pour que le Québec indépendant relève du seul modèle de société qui serait acceptable à leurs yeux; c’est-à-dire un régime où les droits individuels seront le seul horizon collectif. Cela est formulé dans le langage du droit et drapé sous le nom de « contrepouvoirs » dans le balado de Ian et Frank et de façon beaucoup plus brutale (qu’est-ce qui va empêcher le Québec de devenir la Cuba du Nord?) dans le balado de Jeff Fillion. Ce « contrepouvoir », si je comprends bien, est quelque chose qui doit faire échec à la pleine souveraineté du peuple qui émane du Parlement, soit une Charte des droits qui sera hors d’atteinte de l’Assemblée nationale. Ce que les pirate veulent, je crois, c’est un régime qui tend vers un autoritarisme juridique qui ne sera pas soumis à l’arbitrage démocratique.

Je pense que l’on peut résumer leur position ainsi : « L’indépendance? Peut-être que oui, peut-être que non, mais seulement à la condition que cette indépendance soit conforme exactement à ma vision particulière du monde et que j’en retire un bénéfice personnel ». Cette position est ainsi la même que celle de Québec Solidaire, mais à l’autre bout du spectre politique.

Lord Acton et Trudeau

L’idée derrière l’obsession des « contrepouvoirs » évoquée par Ian et Frank est que le Québec indépendant aurait une tentation totalitaire innée, atavique, due (mais cela n’est pas dit clairement) à une incapacité que les Québécois auraient à se gouverner eux-mêmes. Ian et Frank et Jeff Fillion et ses comparses reprennent ici les idées de Lord Acton, l’éminence grise de l’impérialisme Anglais et inspirateur de Pierre Elliott Trudeau.

Acton, grand partisan des empires multinationaux (ce qu’est le Canada), pensait que ceux-ci offraient de meilleures garanties pour la liberté que la nation démocratique. Selon Acton, les menaces que la démocratie nourrissait à ses yeux contre les libertés, de sources nécessairement aristocratiques, se trouvaient amenuisées dans un ensemble impérial où les peuples, mis en concurrence les uns avec les autres, devaient s’améliorer. Les peuples inférieurs bénéficiaient donc de la tutelle de peuples plus évolués à l’intérieur d’un empire (ou d’une fédération, la forme moderne de l’empire).Pour Trudeau, il était clair que le Canada français constituait une communauté inapte au plein gouvernement d’elle-même et qu’elle devait subir la tutelle anglaise afin de s’améliorer (voir Marc Chevrier).

La mouvance pirate semble tout à fait à l’aise à voir le Québec être soumis à la tutelle du régime canadien, cette tutelle étant vue comme étant préférable à la démocratie pleine pour la nation québécoise, qui serait par essence dangereuse.  Ces idées sont celles d’Acton et de Pierre Elliott Trudeau.

Peu importe ici que le mouvement indépendantiste ait été démocratiquement exemplaire depuis la fondation du Parti Québécois par René Lévesque en 1969, peu importe si le mécanisme d’accession à l’indépendance choisi par le PQ soit l’instrument démocratique par excellence (le référendum) alors que le Canada a été fondé, en 1867 ou bien en 1982, comme un simple pacte entre élites possédantes ou par un « coup de force » sans que le peuple ait jamais eu son mot à dire, peu importe que le mouvement indépendantiste ait accepté le résultat de 1995 qui était pourtant entaché de nombreuses manœuvres illégales ou immorales d’Ottawa, rien n’y fait, le Canada, à leurs yeux, est toujours préférable au Québec. Le Canada, à vrai dire, semble au-delà des critiques. Il y a là une posture qui révèle le fait, qu’à leurs yeux, le Québec serait une nation inapte à son propre gouvernement.

Les « pirates » sont donc des Trudeauistes pur jus et ils jouissent déjà du modèle de société qu’ils exigeraient pour un Québec indépendant, soit celui d’une société qui n’a rien de républicain et où la démocratie est strictement encadrée par une élite à tendance aristocratique qui détient une bonne part du pouvoir juridique et exécutif. Le « contrepouvoir » est une Charte des droits et une constitution imposée par le haut (en 1982) et hors d’atteinte du peuple. Dans ce modèle de société, le peuple n’est pas souverain; les pirates tendent donc plus vers la monarchie que vers la république.

La liberté collective

Selon moi, la liberté individuelle s’articule avec la liberté collective en un tout indissociable. Un individu qui est membre d’un peuple qui n’est pas libre n’est pas libre lui non plus, peu importe les illusions qu’il se fait à cet égard. Un bon exemple de cette articulation est la question de la loi 21 et 96, auxquelles les pirates s’opposent absolument et qu’ils qualifient de « liberticide ». Liberticide? La liberté des Québécois de vivre et de travailler en français est une chose qui ne semble pas être désirable pour eux. Dans cette vision des choses, la langue est un choix purement individuel; on revient encore aux idées de Trudeau Sr.

Que cette vision strictement individualiste ait mené à l’éradication des francophones hors Québec et qu’elle soit en train de faire reculer le français au Québec même (et à grande vitesse), ne semble absolument pas compter. Que les droits individuels, ainsi compris, soient en fait les droits individuels des seuls anglophones et que les droits individuels des francophones soient bafoués ne semble pas compter non plus. Bref, cette pensée, d’un simplisme confondant, est taillée sur mesure afin de favoriser les « Anglais », et derrière une façade vertueuse de « liberté », couvre des injustices qui font en sorte que « tout le monde est libre, mais certains sont beaucoup plus libres que d’autres ». Ce qui ne correspond pas du tout au concept de liberté selon Burke.

L’effondrement en cours du Québec français dans le Canada actuel semble les laisser parfaitement indifférents. Faire l’indépendance pour des raisons existentielles, afin de sauver l’héritage et le legs des ancêtres qui ont fait le Québec français actuel, n’est donc pas une raison qui leur parle.

Cette mouvance est-elle conservatrice? Certainement pas au sens où Burke l’entendait.

Soumission au Parti conservateur du Canada

Cette conception étriquée de la liberté est aussi la raison, je pense, pour laquelle la question de l’immigration n’est aucunement sur l’écran radar de cette mouvance; comme le peuple Québécois n’existe pas, qu’il y ait alors un nombre plus ou moins grand d’individus sur le territoire du Québec n’a aucune importance du point de vue culturel ou linguistique. La seule question, peut-être, est celle de la crise du logement, qui est envisagée du strict point de vue de l’offre de logement, et jamais du point de vue de la demande. On n’a qu’à construire plus et tout va bien aller. Ce point de vue est celui du Parti conservateur du Canada (PCC) de Pierre Poilievre.

Plus largement, les pirates semblent complètement inféodés idéologiquement au PCC et je n’ai pas entendu une seule critique des positions M. Poilievre venant de leur part (je peux me tromper sur ce point). Mais la liberté individuelle bien exercée, c’est aussi celle de critiquer même le PCC…

Points de convergence

Par ailleurs, je suis plutôt d’accord avec eux sur certains points qui me semblent secondaires relativement à la question de l’indépendance; je suis favorable à une exploitation raisonnée des hydrocarbures (sur le modèle norvégien) si cette exploitation permettait, par exemple, de nous enrichir collectivement et de défrayer les coûts de la transition vers l’indépendance.  Je doute cependant que le Québec possède réellement des réserves d’hydrocarbures substantielles et exploitables qui changeraient véritablement la donne. Je trouve aussi, comme eux, que l’interdiction de la vente de véhicules à essence est une fausse bonne idée et je pense qu’elle ne verra jamais le jour pour des raisons qui relèvent de la physique de base. Je suis aussi favorable à une limitation du rôle de l’État (par exemple, dans les subventions aux entreprises qui ont atteint un degré orgiastique sous la CAQ), à une diminution de la bureaucratie (par exemple, en santé et en éducation), à l’équilibre des finances publiques (au prix de sacrifices, s’il le faut), à la réduction de la dette, à la mise de l’avant de l’effort et de la responsabilité individuelle, etc.

Mais ces questions sont pour moi secondaires à celle de la liberté collective pour mon peuple, c’est-à-dire de l’indépendance. L’indépendance me semble absolument nécessaire pour des raisons existentielles, afin de ne pas rompre le contrat social dont nous sommes fiduciaires, contrat « passé entre les vivants, les morts et ceux qui sont encore à naitre ».

Vivement des « Petites écoles de la chanson » partout au Québec

De passage chez des amis en Gaspésie, l’on m’a parlé de « La petite école de la chanson », un programme parascolaire implanté dans de nombreuses écoles de la péninsule gaspésienne. Ce programme amène les élèves à s’approprier le répertoire d’un ou des artistes sélectionnés cette année-là dans le cadre du Festival en chanson de Petite-Vallée. Ainsi, chaque année depuis plus de 30 ans, environ 300 enfants s’approprient le répertoire chansonnier et musical d’un artiste québécois (ou de la francophonie) et participent à un spectacle choral de grande envergure présenté en ouverture du Festival. En 2024, par exemple, « l’artiste passeure » était Marie-Jo Thério et 24 écoles ont participé.

A ma courte honte, moi, qui m’intéresse à la chanson et à la transmission, j’ignorais totalement l’existence de ce programme. Comme le disent les fondatrices (Myriam Brousseau et Danielle Vaillancourt) dans un vidéo récapitulant l’histoire de la Petite école de la chanson « quand on a fait les premières années, c’était de faire chanter les enfants en français, parce qu’on savait qu’ils écoutaient beaucoup de musique en anglais, et on se demandait comment faire pour leur faire connaitre le répertoire des chanteurs d’ici, puis de leur faire garder? ».

L’évidence de ce concept d’école de la chanson m’a frappé comme la foudre : dans le contexte de désolation culturelle grandissante qui est le nôtre, d’américanisation de notre culture, du bris de la transmission, de l’intégration de plus en plus déficiente et impossible de masses d’immigrants dans nos écoles, dans un monde où les jeunes Québécois sont de plus en plus coupés de leur culture, où la majorité des enfants n’ont quasiment jamais entendu une chanson « traditionnelle », où l’affaissement culturel en cours se conjuge avec déclin de la langue, comment se fait-il que ce programme ne soit pas accessible partout?

Vivement des « Petites écoles de la chanson » dans toutes les écoles du Québec!

La loi 101 au cégep, insuffisante mais nécessaire

Frédéric Lacroix et Marc Chevrier

Depuis plusieurs années, un large consensus social s’est progressivement cristallisé en faveur de l’application des clauses scolaires de la Charte de la langue française au niveau collégial. La coalition qui appuie désormais cette mesure va de Guy Rocher à Christian Dufour, en passant par Gilles Duceppe, Elsie Lefebvre, Carl Vallée, Emmanuelle Latraverse et Normand Baillargeon.

Fait encore plus significatif, grâce à un mouvement de professeurs de collégial (« Pour le cégep français »), les syndicats locaux de 41 cégeps (sur 48) ont adopté des propositions réclamant l’extension de la loi 101 aux cégeps. Avec une très large mobilisation partant de la base, ces professeurs ont réussi à faire basculer la FNEEQ-CSN et la FEC-CSQ, deux syndicats jusqu’alors farouchement en faveur du statu quo.

Une nette majorité de la population soutient (55 % pour, dont 69 % chez les francophones) également cette mesure, incluant les jeunes !

Alors que le fruit semble plus mûr que jamais, il est donc étonnant de voir le Commissaire à la langue française prendre position sur la question comme il le fait dans son dernier rapport (« Le français comme langue commune. Comprendre le recul, inverser les tendances ») qui contient une recommandation (la sixième) qui touche le régime linguistique de l’enseignement supérieur et qui écarte d’emblée l’application de la loi 101 au cégep.

En faisant des recommandations à l’Assemblée nationale sur les mesures propres à créer une « évolution favorable à la langue française comme langue commune », le Commissaire remplit son mandat législatif, qui consiste, outre à documenter l’évolution linguistique du français au Québec, à évaluer les effets de la politique linguistique québécoise et à proposer des changements à celle-ci. Autrement dit, il est plus qu’un statisticien de la langue, c’est également un évaluateur de politique et un quasi-législateur. Le commissaire a excellé jusqu’ici dans la première dimension de son mandat ; les études démolinguistiques qu’il a commanditées ont apporté des éclairages pénétrants sur la condition du français au Québec.

Le Commissaire a cependant choisi, et c’est son droit, de proposer une solution de son cru au problème de l’anglicisation par l’enseignement supérieur anglais. Cette solution multiplie les mesures administratives dans l’espoir que le cumul des mesures au postsecondaire en vienne à peser sur le portrait d’ensemble et rehausse la vitalité du français.

L’objectif de ces mesures administratives serait « d’assurer la prédominance du français dans l’enseignement supérieur, y compris à Montréal, tout en reconnaissant l’importance d’accorder à l’anglais un espace raisonnable ». Selon le Commissaire, le moyen d’assurer cet objectif de prédominance serait de fixer « une cible de 85 % d’enseignement en français dans l’enseignement supérieur dans le but d’y accroître progressivement la place de cette langue ».

Pour ce faire, « certaines universités pourraient offrir deux parcours pour un même domaine d’étude : un uniquement en anglais, notamment pour la minorité historique anglophone, et l’autre avec 30 % de contenu en français ».

D’emblée, il faut souligner que l’objectif de la politique linguistique québécoise n’a jamais été « d’assurer la prédominance du français » ou « d’accorder à l’anglais un espace raisonnable » mais de faire du français la « seule langue commune » de la nation québécoise et la langue « normale et habituelle » de l’enseignement (voir le préambule de la Charte de la langue française). La notion de « prédominance » nous vient de la Cour suprême du Canada et a été utilisée pour faire sauter les dispositions de la Charte concernant l’affichage unilingue français. La notion de prédominance n’est rien d’autre que le bilinguisme sous des habits neufs. Il est surprenant, à notre avis, de voir le Commissaire embrasser ainsi sans recul critique la notion de prédominance issue de la Cour suprême du Canada, alors que dans les faits, le français est déjà numériquement prédominant dans le secteur universitaire, puisque, comme le note le Commissaire, les établissements anglais attirent 25,4 % des effectifs étudiants totaux.

Le concept de prédominance cerne mal ce dont souffre le secteur postsecondaire français au Québec, qui accuse un sous-développement chronique par rapport au poids réel de la population de langue française au Québec et à la surcomplétude des établissements anglais relativement au poids démographique de la communauté anglophone au Québec.

Il y a de bonnes raisons de croire que cette proposition du Commissaire raterait l’objectif de faire du français la langue commune. Plusieurs raisons nous conduisent à cette conclusion :

  1. La cible de 85 % d’enseignement en français au postsecondaire évoquée dans le rapport est créée ex nihilo et ne correspond pas à un objectif « naturel », s’imposant par lui-même ou ayant une valeur symbolique forte. La partie du rapport traitant de cette cible (p.46), tranche avec la rigueur habituelle du Commissaire, par son caractère vague et le manque de justifications solides. Au recensement de 2021, les anglophones constituaient 8,8 % de la population selon la langue maternelle, 11,7 % d’après la langue parlée le plus souvent à la maison et de 13,0 % pour la première langue officielle parlée (PLOP). Avec 15 % d’enseignement en anglais, le Commissaire verse donc une juteuse prime à l’anglais de 70,4 % relativement à la langue maternelle, de 28,2 % relativement à la langue parlée le plus souvent à la maison et de 15,4 % relativement à la PLOP. Notons que la PLOP inclut un grand nombre d’immigrants anglophones ou anglotropes. Avec cette cible, le Commissaire se trouve donc à attribuer, symboliquement, tous les immigrants qui penchent plutôt vers l’anglais et, de même, un grand nombre de francophones et d’autres allophones, à l’enseignement en anglais. Notons que seulement 8,8 % des élèves étaient scolarisés en anglais au primaire et au secondaire en 2021.
  2. Aucune loi n’impose aux universités « françaises » d’enseigner en français, même si la loi 96 leur a conféré une identité « francophone », sans rien toutefois exiger de contraignant pour la langue de l’enseignement et de la recherche. Celles-ci pourraient être tentées de dispenser plus d’enseignement en anglais afin de soutenir la concurrence avec McGill, Concordia et Bishop’s qui verraient à offrir des formations « bilingues » plus prestigieuses et attractives, notamment pour la clientèle allophone et francophone, laquelle pourrait trouver dans ces formations partiellement en français un argument supplémentaire pour s’inscrire dans ces programmes instaurés par les universités anglaises. Qu’est-ce qui empêchera le système de l’enseignement supérieur québécois, cégeps compris, à prendre pour modèle les universités bilingues comme il en existe en Ontario (York, Laurentienne, Saint-Paul, Ottawa), où le français subit la prépondérance de l’anglais ?
  3. Le « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire, que le Commissaire choisit de maintenir, pose deux graves problèmes : un problème quantitatif et un problème qualitatif. La proposition du Commissaire pourrait régler en partie le premier problème, alors qu’elle empirerait le deuxième en accroissant l’élitisme du postsecondaire anglais, un secteur qui sélectionne déjà les meilleurs étudiants sur dossier et profite de sa situation géographique avantageuse sur l’île de Montréal autour du complexe Dawson-Concordia-McGill. Un simple contingentement encore plus poussé du nombre de places fera en sorte de confirmer le rôle élitiste filtrant des institutions anglaises ou bilingues, qui pourront à loisir prélever les meilleurs étudiants. Le problème de l’élitisation des institutions anglaises et le déclassement symbolique que subit le français à partir du cégep constituent peut-être le problème le plus sérieux auquel fait face le français aux études supérieures. Cette proposition n’y changera rien et risque même d’aggraver la situation, d’autant plus que bien loin de s’attaquer à l’idéologie du « libre choix » linguistique qui sous-tend l’enseignement supérieur au Québec, elle viendrait officialiser en quelque sorte cette idée qui fonde la Loi sur les langues officielles fédérale.
  4. Partout au Canada, les institutions bilingues servent de foyers d’assimilation pour les francophones. Imposer un certain plancher de cours en français à McGill, Concordia et Bishop’s pourrait certes, par hypothèse, aider à maintenir un peu la « compétence linguistique » (p48) chez certains étudiants, mais il y a fort à parier qu’un bon nombre en ressortiront tout de même anglicisés, puisqu’ils vivront et étudieront dans un environnement à nette prédominance anglophone. Les diplômés des collèges bilingues utilisent d’ailleurs déjà beaucoup moins le français au travail que les diplômés des cégeps français (-14,8 points, p.88). Et le maintien de parcours unilingues anglais pour les ayants droit garantit que ceux-ci pourront continuer à privilégier l’anglais au travail dans la grande région de Montréal comme ils le font actuellement.
  5. Le pourcentage de 15 % affecté pour les cours en anglais n’est pas loin du 17,5 % prévu par la loi 96 pour le plafonnement des inscriptions dans les cégeps anglais. Avec un tel pourcentage, les cégeps anglais conserveront leur avantage sur l’île de Montréal, en ce qui touche les diplômes décrochés pour les formations préuniversitaires, en laissant les cégeps français occuper la formation technique. Un tel scénario pourrait se reproduire au niveau universitaire, où les universités anglaises tendent à privilégier les diplômes « nobles », bac, maîtrise, doctorat, alors que les universités françaises multiplient les formations courtes (certificats, attestations) pour engranger des inscriptions. Un système de répartition des cours selon la formule 85/15, ou toute autre pondération, risquerait d’entériner ou même d’accentuer cette division des tâches. Les universités anglaises pourraient en outre accroître les cours « légers » en français afin d’atteindre leur cible, un peu comme les radios commerciales passent des chansons en français aux heures de faible écoute pour de se conformer aux quotas fixés par le CRTC.
  6. Cette solution n’offre aucune pérennité. Si le PLQ n’a pas osé faire sauter les clauses scolaires de la loi 101 en reprenant le pouvoir en 1985, c’est d’abord parce que ces clauses présentent une forte charge symbolique et apportent au problème de la scolarisation en anglais une solution claire, transparente, et s’appliquant à tous. En comparaison, la proposition du Commissaire est de nature essentiellement bureaucratique, ce qui soulève de nombreuses questions. Par exemple : Qui va calculer et s’assurer que la cible de 85 % est bien atteinte ? Quelle sera la méthodologie ? Cette méthodologie pourra-t-elle être modifiée au cours du temps ? Est-ce que tous les cours seront considérés comme étant équivalents, peu importe le nombre de crédits et le niveau ? Est-ce le nombre d’étudiants inscrits en fonction de la langue qui déterminera le 85 % ou le nombre de groupes-cours ? Est-ce le nombre de finissants ? Que signifie « donnés en français » ? Est-ce que les travaux d’un cours en français pourront être remis en anglais (comme on peut théoriquement remettre des travaux en français dans les cours en anglais à McGill) ? En résumé, cette mesure remettra l’ensemble de la politique linguistique au postsecondaire entre les mains d’une bureaucratie que le Commissaire n’identifie pas. Il y a tout lieu de craindre que cet appareil bureaucratique indéterminé, emmêlé dans l’application de contingentements multiples et difficiles à concilier, s’embourbe ainsi dans l’opacité et la complexité de ses procédures. De plus, si, par exemple, un parti favorable au bilinguisme prenait le pouvoir, qu’est-ce qui empêcherait la cible d’être « modulée » afin de donner une place plus « raisonnable » à l’anglais et de la fixer à 75 % au lieu de 85 % ? Ou 65 % ? Pourquoi garderait-on une cible de 85 % alors que la proportion de francophones est appelée à baisser au Québec au cours des prochaines années ?
  7. Par ailleurs, il est frappant que le Commissaire ait avancé cette formule du 85/15 sans vraiment étudier en profondeur le scénario concurrent de l’application de la loi 101 aux cégeps, voire au monde universitaire. De plus, les études complémentaires déposées par le Commissaire le 31 octobre 2024 montrent un lien probant entre la langue des études collégiales et universitaires et la langue du travail, et que le fait d’avoir cumulé des études précollégiales, collégiales et universitaires au premier cycle en français fournit la meilleure garantie d’un avenir professionnel en français. En somme, les travaux commandités par le Commissaire fournissent des raisons supplémentaires d’étendre la loi 101 aux cégeps, et plus encore, au premier cycle des universités québécoises. La recommandation 6 du rapport est en porte-à-faux avec les analyses préalables du Commissaire.
  8. Enfin, le Commissaire dit avoir puisé l’idée de la formule 85/15 en Catalogne. Il est toujours périlleux d’aller chercher des panacées à l’étranger dans des contextes fort différents du nôtre. Nation minoritaire comme le Québec, la Catalogne jouit cependant d’une marge de manœuvre plus limitée que le Québec en matière linguistique. La constitution espagnole et la politique linguistique appliquée à la Catalogue y maintiennent un régime de co-officialité de l’espagnol et du catalan. Même si la Generalitat (le gouvernement catalan) peut promouvoir le catalan à tous les cycles d’études, il doit respecter la liberté reconnue aux enseignants et aux étudiants d’opter pour le catalan ou l’espagnol à l’université. C’est dans ce contexte que la Generalitat a annoncé un plan pour augmenter à 80 % le pourcentage des classes universitaires données en catalan, offrant aux enseignants des incitatifs, des « privilèges ». Il est clair que le Québec évolue dans un autre cadre législatif et constitutionnel qui lui accorde une grande liberté pour ordonner le régime linguistique de l’enseignement postsecondaire. À vrai dire, la formule proposée par le Commissaire risque de rapprocher le Québec d’une co-officialité à la catalane, qui érigerait autant l’anglais que le français comme langues nationales de l’enseignement postsecondaire, quoique inégales en attractivité et en prestige. Le français continuerait d’être considéré comme une langue infantile, dont la valeur obligatoire ne vaudrait que pour les mineurs. Cependant, tout n’est pas à rejeter dans la politique linguistique catalane. Par exemple, un décret pris par la Generalitat prévoit que les professeurs d’université devront avoir démontré posséder un niveau intermédiaire du catalan avant d’obtenir leur permanence. Une telle mesure, transposée dans le contexte québécois, pourrait compléter l’extension de la loi 101 au baccalauréat universitaire.  

La formule 85/15 du Commissaire comporte également le défaut de se limiter à une étude statisticienne et démolinguistique de la langue, qui a certes sa nécessité, et de négliger la dimension institutionnelle du décalage entre le système postsecondaire anglais et le système postsecondaire français. En effet, les institutions postsecondaires anglaises sont depuis fort longtemps surdéveloppées par rapport au poids démographique de la communauté anglophone, avec la double bénédiction des États québécois et fédéral. Il en résulte qu’une communauté dont la population oscille entre 0,9 et 1,1 million (selon la méthode de calcul) dispose pour son éducation d’une faculté de médecine de réputation mondiale, de deux facultés de génie, d’une faculté d’agronomie (sur un vaste campus distinct), de départements en double ou en triple en chimie, biochimie, biologie, communication, de trois facultés de gestion, de trois départements ou facultés en éducation, etc. On ne voit pas en quoi la formule du 85/15 ira corriger l’inégalité de développement entre les deux réseaux universitaires, même si le Commissaire évoque sans autre précision « la réorientation des nouveaux investissements en infrastructure vers les universités francophones ».

En résumé, cette proposition considère que la gestion bureaucratique des flux d’étudiants en fonction de la langue d’enseignement, sans égard aux dimensions symbolique et institutionnelle de la langue, sera suffisante pour inverser la tendance au déclassement du français en enseignement supérieur. De plus, cette proposition s’attaque seulement, et partiellement, à la partie quantitative du problème qui frappe l’enseignement supérieur. Le volet qualitatif n’est pas abordé. Or, le caractère oligarchique des institutions anglaises au Québec, conséquence du marché aux étudiants entretenu par l’État québécois dans le postsecondaire, forme un problème grave qui vient miner globalement le prestige du français sur les plans de la connaissance, de la réussite, du travail et de la culture. Un contingentement encore plus poussé que celui qui règne actuellement pourrait renforcer d’autant plus le prestige des institutions anglaises ou bilingues. Un simple contrôle bureaucratique des flux linguistiques dans l’enseignement supérieur tel que le propose le Commissaire pourrait avoir l’effet paradoxal de saper encore plus le statut du français au Québec sans modifier fondamentalement la dynamique linguistique qui règne au postsecondaire. Une telle « gestion de l’offre » de l’enseignement en anglais, en créant une « rareté », va probablement pousser à la hausse la valeur des formations en anglais ou bilingues.

Comme le mentionne le Commissaire (p.48), sa proposition « conserverait le droit pour tous de faire une partie de leurs études en anglais ». Préserver le statu quo, le « libre choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire, doctrine inspirée entre autres choses de la Loi sur les langues officielles fédérale et qui avantage l’anglais au Canada, semble en effet constituer l’objectif majeur de cette proposition. Sous un emballage séduisant inspiré avec peu de recul de la Catalogne, celle-ci s’avère essentiellement une tentative de gérer et d’atténuer les méfaits induits par un marché public aux étudiants fondé sur la doctrine d’un libre choix qui a peu d’équivalents dans le monde. Or, maintenir le statu quo ne risque guère « d’inverser les tendances » (comme le titre le rapport) alors que le français recule au Québec comme jamais dans l’histoire. La proposition du Commissaire, peu proportionnée à la gravité de la situation linguistique dépeinte dans ses précédents rapports, soulève par ailleurs de nombreuses difficultés d’application.

De plus, il faut nuancer l’affirmation précédente ; le Commissaire propose en fait de maintenir le financement étatique offert par Québec à ceux qui souhaitent rejoindre le monde anglophone en intégrant le réseau postsecondaire public en anglais. Quel est le but réellement poursuivi par ce maintien d’un fictif « droit à des études en anglais » alors que l’accès à l’anglais est rendu universel et que la connaissance et l’usage de celui-ci explosent chez les jeunes francophones, comme le Commissaire vient de le documenter dans son rapport du 31 octobre 2024 ?

Faire tomber le financement étatique qui vient avec le choix de l’anglicisation, qui est l’idée derrière les clauses scolaires de la Charte de la langue française, ne priverait nul étudiant du « droit » de faire ses études en anglais, qui deviendrait alors un choix personnel, que les contribuables n’auraient pas à financer. Elle retirerait simplement le financement public, financement qui est loin de constituer un « droit » pour tous.

L’application de la loi 101 au cégep, et même au premier cycle des universités, demeure encore, de toutes les propositions sur la table pour redresser la situation, la plus porteuse, bien qu’elle nécessite, bien évidemment, d’autres mesures d’accompagnement que le Commissaire aurait pu, fort des riches données qu’il a recueillies, tenter d’esquisser pour l’avantage de tous.

Recension de lecture : « L’étrange défaite » de Marc Bloch

Marc Bloch est un historien français né en 1886, au double parcours étincelant d’intellectuel et d’homme d’action; co-fondateur d’une école historique (L’École des Annales), professeur des universités à Strasbourg et à Paris, ayant combattu à la première et deuxième guerre mondiale, membre de la Résistance et mort pour la France, fusillé par les Allemands le 16 juin 1944.

« L’étrange défaite », livre écrit à chaud après l’effondrement pitoyable de l’Armée française (1ère armée au monde à l’époque, du moins sur papier) et de la France en 1940 par suite de la Blitzkrieg foudroyante déclenché par le régime nazi, est un véritable petit chef-d’œuvre.

« Ces pages seront-elles jamais publiées? Je ne sais » débute-t-il. Elles le furent à la Libération, mais pas avant que le texte ne soit caché pendant plusieurs années et presque découvert dans une maison fouillé par les Allemands. Le livre est constitué en trois parties, et se déroule comme une pièce de théâtre, un procès ou un examen de conscience.

L’auteur nous relate, au « Je », son expérience directe de cette défaite et, partant de son modeste poste dans l’Armée, remonte le cours des évènements, des grades, des institutions, et brosse, avec une stupéfiante et pénétrante lucidité (il écrivait en 1940, terré dans sa maison de campagne, sans recul et sans information, sans accès aux archives et à « l’après » dont nous disposons aujourd’hui), un portrait des causes de l’effondrement français.

Après avoir relaté son modeste rôle dans les évènements (il était chargé de la logistique d’approvisionnement en essence), il plonge au vif : « Nous venons de subir une incroyable défaite. A qui la faute? » A « l’incapacité du commandement » répond-il (p. 55). Il tranche : « Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave » (p.66).

« Une victoire intellectuelle », l’expression est terrible. Par-là, il incrimine le commandement, vieillards étoilés, lourds d’ans, d’honneurs et de décorations, se cramponnant à des conceptions et stratégies obsolètes. Toute la stratégie française reposait sur une conception statique, défensive de la guerre, conception qui avait assuré la victoire en 1918 et qui, pensait-on, assurerait la victoire dans l’avenir également. Mais la France était en retard d’une bataille : « Beaucoup de savants professeurs de tactique se méfiaient des unités motorisés jugées trop lourdes à mouvoir (les calculs leur attribuaient, en effet des déplacements très lents;  car on les imaginait, par sécurité, ne bougeant que de nuit; la guerre de vitesse eut lieu, presque uniformément en plein jour); parce qu’il fut enseigné, au cours de cavalerie de l’École de Guerre, que les chars, passables pour la défensive, étaient de valeur offensive à peu près nulle; parce que les techniciens ou soi-disant tels estimaient le bombardement par artillerie beaucoup plus efficace que le bombardement par avions, sans réfléchir que les canons ont besoin de faire venir de fort loin leurs munitions, au lieu que les avions vont eux-mêmes, à tire-d’aile, se recharger des leurs; en un mot, parce que nos chefs, au milieu de beaucoup de contradictions, ont prétendu, avant tout, renouveler, en 1940, la guerre de 1915-1918. Les Allemands faisaient celle de 1940 » (p.84).

En somme, tout l’appareil militaire, en commençant par l’École de guerre qui formait l’élite militaire, était intellectuellement sclérosé. Et pendant ce temps, la Révolution nazi avait chassé la veille garde et installée des « jeunes » aux postes de commande (c’est le propre des révolutions); ceux-ci, dégagés des pesantes traditions, examinaient les choses d’un œil nouveau et inventèrent la guerre de mouvement, de rapidité, la guerre mécanisée basée sur les tanks et l’aviation, la Blitzkrieg. La mécanisation menait à la vitesse, qui menait à la surprise, qui menait ensuite à l’effondrement moral ; « Aussi bien, avons-nous jamais, durant toute la campagne, su où était l’ennemi? » (p.74), « cette guerre a été faite de perpétuelles surprises. Il en résulta, sur le plan moral, des conséquences qui semblent avoir été fort graves » (p.78).

Les Allemands, écrit-il, « refusaient de jouer le jeu » et « apparaissaient là où ils ne devaient pas être », « l’arrière » se confondait avec « l’avant » et, en somme, leur sortie du cadre intellectuel confortable prévu par les Français a semé la surprise, puis la confusion, puis la panique. Et face à cela, l’élite militaire française s’est cramponnée à la doctrine et a été incapable d’improviser en fonction des évènements. La psychorigidité a été la seule réaction: « Notre propre marche était trop lente, notre esprit, également, trop dépourvu de promptitude, pour nous permettre d’accepter que l’adversaire pût aller si vite » (p.75). A la panique a bientôt cédé le désespoir: « Puis ce fut la marée montante d’un désespoir qui, au lieu d’aiguillonner à l’action, semblait chercher son refuge dans une sorte de paresse somnolente » (p.141).

Ce désespoir, cette passivité, comme toujours, c’est une règle psychologique universelle, était accompagné de déni : « on se raccrochait, par moments, aux plus invraisemblables illusions, surtout quand l’initiative du salut paraissait devoir venir d’autres que nous » (p.141).

Mais la défaite est-elle la faute seulement de l’Armée et de ses chefs? Non affirme Bloch, ce fut également la faute à la classe dirigeante : « Si nos officiers n’ont pas su pénétrer les méthodes de guerre qu’imposait le monde d’aujourd’hui ce fut, dans une large mesure, parce qu’autour d’eux, notre bourgeoisie, dont ils étaient issus, fermait trop paresseusement les yeux » (p.182). Le régime des partis d’avant-guerre, chaque parti luttant pour tirer la couverture de son bord selon ses petits intérêts dans la petite joute politicienne et oubliant, dans la mêlée, l’intérêt national, a aussi mené à la défaite. En cela, Bloch préfigure Charles de Gaulle qui, dans ses Mémoires de guerre, aura des mots très durs concernant ce régime des partis. De Gaulle qui, d’ailleurs, fait une brève apparition dans ce livre, sans être nommé : « A vrai dire, un très récent général de brigade fut bien appelé aux conseils du gouvernement. Qu’y fit-il ? Je ne sais. Je crains fort, cependant, que, devant tant de constellations, ses deux pauvres petites étoiles n’aient pas pesé bien lourd. Le Comité de Salut Public eût fait de lui un général en chef » (p.157).

Des élites et du système politique, il étrille la Presse : « Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n’était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquelles aucune conduite rationnelle n’est possible? Rien en vérité…. Le plus grave était la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays » (p.177).

En somme, la défaite fut, en premier lieu, une défaite intellectuelle, un refus de penser. Un échec d’une société qui refusait de voir le réel, de bouger, de se renouveler et qui, à l’intérêt collectif, privilégiait l’égoïsme des intérêts particuliers.

Ce livre est un chef-d’œuvre car l’autopsie -d’une extrême lucidité- qui est faite de la défaite française de 1940 a une valeur universelle, applicable partout et à toutes les époques. Tout au long des années 30, la France a assisté, paralysée, à la montée de l’Allemagne nazi, montée qui annonçait la guerre. Mais rien n’a véritablement été fait pour préparer cette guerre inévitable, si ce n’est de bétonner la ligne Maginot dans l’espoir vain que les Allemands allaient suivre le script et s’y casser la gueule. Ce qui ne fut évidemment pas le cas.

Tout au long du livre, les parallèles avec la situation québécoise d’aujourd’hui me sautaient au visage; nous aussi nous refusons de penser collectivement notre situation actuelle du point de vue démographique, culturel, linguistique, économique. Alors que, démographiquement, le Québec français est en train de disparaitre, une bonne partie de notre élite politique continue à prétendre qu’il ne se passe rien, que tout continue comme avant, et que les politiques qui ont fonctionné dans le passé continuent de fonctionner aujourd’hui. Les élites, la majorité des partis politiques, la Presse, tous ceux qui profitent du système actuel sont enfoncés jusqu’aux oreilles dans le déni et se raccrochent à ce mensonge.

Bref, un livre à lire absolument, ne serait-ce que parce qu’en sortant de soi-même, l’on peut alors apprécier sa propre situation avec un salutaire recul.

Loi 101 au cégep : tirer la conclusion qui s’impose

Faire preuve de cohérence

Benoit Dubreuil, le Commissaire à la langue française nous apprenait récemment qu’un étudiant qui a fait son cégep en français a 88% de chances de travailler en français, contre 70% s’il a fait son cégep en anglais. Cela plaide en faveur de l’extension de la loi 101 au cégep.

Pourtant, le Commissaire recule devant la conclusion qui suit logiquement de ses propres données : il affirme que la loi 101 au cégep est légitime, mais non nécessaire. La loi 14 (PL96) suffit-elle? Non, puisque ses propres analyses démontrent que la situation du français continue de se dégrader. Le Commissaire propose donc un grand nombre de nouvelles mesures pour protéger le français. Plusieurs d’entre elles sont bonnes, mais pourquoi ne pas commencer par la plus évidente?

Abstraction et langue du management

Au centre de ces propositions se trouve l’idée de fixer à 85% la proportion souhaitable du français dans l’enseignement supérieur. Pour y arriver, il faudrait privilégier une adaptation à chaque institution, surtout aux universités anglophones, et laisser une grande flexibilité à leurs dirigeants pour augmenter la présence du français. Le Commissaire verse dans la langue du management! Un plan taillé sur mesure pour que rien ne se passe.

Un gain d’un certain pourcentage de français dans un milieu universitaire anglophone où le français n’est jamais largement ni durablement utilisé est plus théorique que réel.  Ce qui s’accroîtrait ainsi est un usage du français comme langue seconde, occasionnelle, non le français comme langue commune.

Si on quitte un instant les tableaux de chiffres, on se rendra compte que l’anglais est devenu dans plusieurs écoles la langue d’usage de nombreux francophones et allophones. Face à l’urgence linguistique, la haute voltige intellectuelle doit faire place à l’action.

Une loi qui entretient la frustration

Quand on connaît la psychologie adolescente, on comprend que la loi 14 (PL96) qui laisse la possibilité à un certain nombre de non-anglophones d’aller au cégep en anglais crée un puissant incitatif à planifier des études dans cette langue. L’espoir d’étudier en anglais est entretenu.   

De plus, la complexité de la loi 14 crée un régime linguistique à plusieurs vitesses qui ne peut qu’engendrer un sentiment d’injustice chez de nombreux jeunes qui se demandent pourquoi eux n’ont pas pu aller au cégep en anglais, alors que d’autres le peuvent.

Contrairement à la loi 101, la loi 14 est vouée à la contestation perpétuelle, même chez les francophones.

La loi 101 : une loi efficace et juste

Le génie de Camille Laurin, à qui on doit la loi 101, a été d’allier un sens de la psychologie humaine à celui de la justice. Elle est applicable et équitable.

Au contraire, la loi 14 est un monstre juridique inapplicable en raison de sa trop grande complexité et de ses innombrables exceptions et spécifications. Les dernières recommandations du Commissaire à la langue française ont le même défaut.

Guy Rocher suggère depuis longtemps d’étendre la loi 101 jusqu’au baccalauréat. Voilà de l’ambition! L’étendre au cégep, comme nous le proposons, est un minimum.

Cela donnerait l’élan nécessaire pour d’autres actions, comme légiférer sur la découvrabilité numérique. Il faut, pour cela, avoir un sens du réel qui permet de savoir quoi faire avec les montagnes de données qui s’accumulent depuis trop longtemps sur le déclin du français.

Membres du Regroupement pour le cégep français cosignataires de la lettre :

Georges-Rémy Fortin, Collège de Bois-de-Boulogne

Aïcha Van Dun, Cégep de Lanaudière à L’Assomption

Jean-François Vallée

Sébastien Mussi, Collège de Maisonneuve

Nicolas Bourdon, Collège de Bois-de-Boulogne

L’homme n’est pas une femme comme les autres

J’ai lu le dernier livre de Sophie Durocher, « Où sont les femmes? L’effacement du féminin dans l’espace public » publié aux Éditions du Journal.

L’idée de ce livre origine d’une image qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux (p.37) : « dans le métro d’une ville européenne, une femme en niqab, le corps entièrement enseveli sous un tissu noir, ne laissant voir que ses yeux et ses mains, est assise à côté d’une drag queen, portant une perruque de longs cheveux roux, un maquillage outrancier, des bijoux clinquants et une robe à paillettes. La « vraie femme se cache, la « fausse » femme s’exhibe. Aux deux extrêmes, on souhaite que les femmes soient le moins visibles possible, qu’elles prennent le moins de place possible ».

Cette image est en effet une métaphore visuelle; les femmes sont aujourd’hui prises lentement en étau entre, d’une part, un mouvement féministe néo-progressiste qui sacrifie tout à « l’inclusion » (incluant les femmes) et, d’autre part, l’islamisme, dont un des piliers est le refoulement des femmes de l’espace public.

A chaque page de ce livre, Mme Durocher met en évidence, dans un style combatif et clair, les insanités du néo-progressisme et la progression dans nos sociétés d’un islamisme qui avance hypocritement mais sûrement.

Ainsi, du côté gauche : le « miracle » de la grossesse masculine (un mensonge pur et simple évidemment), l’effacement du mot « femme » remplacé par toutes sortes d’expressions se voulant « inclusives » mais résultant en l’abolition des femmes biologiques, la vulgarité et la déshumanisation qui résulte du nouveau vocabulaire « inclusif » proposé, par exemple, par la Société du cancer du Canada (« trou avant » pour désigner le vagin!) qui a pour effet de refouler dans le néant les femmes biologiques, etc.

Et, du côté droit: la propagation de la « pudeur » islamique en Occident qui, avec le voile, niqab et autres abayas cherche à contrôler les femmes et les effacer progressivement de l’espace public. La multiplication incroyable de ces symboles ostentatoires de misogynie et d’infériorité des femmes dans l’espace public au Québec depuis quelques années ne laisse pas de doute sur la prise de contrôle grandissante de mouvements islamistes sur une partie de la population musulmane installée chez nous.

Ces deux mouvements se conjugent et s’unissent, l’un servant d’allié et d’idiot utile à l’autre et la résultante est que les femmes sont de plus en plus prises entre le marteau islamiste et l’enclume woke.

Mme Durocher est particulièrement incisive lorsqu’elle aborde de front la réaction des « féministes » occidentales par suite du pogrom du 7 octobre 2023 en Israël, pogrom qui a été le plus grand massacre de juifs depuis la deuxième guerre mondiale et où le viol a été utilisé de façon particulièrement sordide par le Hamas comme arme de guerre pur humilier les juifs. À la suite de cet évènement, une bonne partie de la mouvance « féministe » occidentale s’est transformée en courant d’air et s’est rangée dans le camp des agresseurs soit explicitement, soit par omission. La solidarité féministe a été largement liquidée devant une idéologie « décoloniale » grotesque et binaire où les « blancs » (auxquels sont assimilés les juifs) sont considérés comme les « méchants » et où les palestiniens sont les « gentils ».

Un autre moment fort du livre est le traitement des avortements sélectifs en fonction du sexe, pratique courante dans certaines cultures où les filles sont perçues comme étant de moindre de valeur que les garçons et pratique qui s’est malheureusement installée tranquillement au Canada dans les dernières décennies. L’existence même de la chose est, comme le dit Mme Durocher, le plus grand tabou du féminisme (comme le lien évident entre celui-ci et l’immigration massive). Celle-ci en traite à la fois vigoureusement et avec doigté, montrant que l’on peut fort bien dénoncer l’avortement préférentiel des filles et tout en étant en faveur de l’avortement.

En résumé, vous êtes fatigué de la soupe néo-progressiste que l’on nous débite à grosses lampées à longueur de journée et voulez vous abreuver à quelque chose de plus vif et de plus tonique? Ce livre salutaire, écrit par une femme qui n’a pas froid aux yeux, est pour vous!

La démographie, c’est le destin

L’absence de réaction forte, le détournement presque général du regard des politiques (sauf PSPP, soulignons-le) face aux menaces de mort d’une violence inouïe (qui appelaient au « génocide des gays » ! par exemple) visant un professeur homosexuel dans une de nos écoles prépare le terrain à des évènements futurs plus graves encore, par exemple à un futur Samuel Paty québécois.

Est-ce exagéré d’affirmer cela ? Non. Les mêmes causes produisent les mêmes effets et nous ne sommes pas protégés par un quelconque « exceptionnalisme » canadien ou québécois.

Les incidents reliés aux problèmes d’intégration d’une certaine proportion de l’immigration très abondante que nous accueillons depuis quelques décennies s’accumulent.

L’année passée, il y a eu par exemple le cas de l’école Bedford à Montréal, une école primaire où, selon les informations qui ont coulé publiquement, des islamistes ont noyauté le corps professoral ; celui-ci, par exemple, est constitué de 90% de personnes originaires d’Afrique du Nord (ce qui constitue tout de même une sacrée anomalie statistique) et l’enseignement semble dévier pas mal du programme pédagogique des écoles québécoises. Les enfants sont pris en otage par soit par des incompétents, soit des fanatiques. Il faut écouter l’entrevue d’une ex-professeur à cette école pour réaliser à quel point la situation y est grave. Mais le plus consternant est que cette histoire n’a suscité aucune réaction digne de ce nom ! C’est le silence depuis ces révélations de mai 2023.

Il y a également eu le cas des prières de masse dans des écoles de la région de Montréal lors du ramadan l’année passée, une démonstration de force visiblement concertée et organisée, qui heureusement, a mené à l’adoption d’une consigne visant leur interdiction (aujourd’hui contestée en cour par des groupes fréristes, histoire à suivre).

Il y eu les chroniques crève-cœur de Jean-François Lisée (« Identité anti-québécoise ») qui révélaient la montée de ce qu’il faut bien nommer un racisme anti-québécois de la part de certains élèves issus de l’immigration, élèves qui sont maintenant majoritaires dans un très grand nombre d’écoles. Une situation qui mène souvent à un mépris ouvert pour l’identité québécoise. Il faut lire à ce sujet ce témoignage poignant (« Longtemps j’ai refoulé mon identité québécoise »).

Certaines écoles de la région de Montréal ne sont plus « multiculturelles » ou « multiethniques », mais sont maintenant majoritairement « arabo-musulmanes » ou « africano-haïtiennes ». Les élèves d’origine québécoise y sont une espèce en voie de disparition. C’est ce que dit indirectement cet article de la Presse avec force périphrases et litotes.

C’est le rapport de force démographique entre « communautés » qui compte ici, et qui s’affirme avec une force grandissante dans nos écoles. Le niveau d’immigration est tel depuis 20 ans qu’il a conduit à une submersion démographique des élèves non immigrants par les élèves immigrants de première et deuxième génération partout dans le grand Montréal et même, de plus en plus, en région. Notre politique d’immigration, sélectionnant selon la « connaissance du français », ne pose pas la question des « valeurs » ou même de la volonté d’intégration. On suppose que cette volonté est là alors qu’en réalité, pour les islamistes par exemple, le but avoué est de ne jamais s’intégrer et d’ériger une société parallèle sur notre sol. Ce qui nous garantit un cauchemar sociétal dans l’avenir car ces gens visent, à terme, l’établissement d’un califat.

L’intégration est un processus long, qui prend du temps (au moins deux générations) et qui dépasse de beaucoup la simple question de la « connaissance du français ». Pour que l’intégration soit possible, le nombre d’immigrants, leur proportion doit être limitée afin que le rapport de force démographique soit en faveur des non immigrants. Ce n’est plus le cas dans des écoles partout dans le grand Montréal et dans les grandes villes comme Québec ou Sherbrooke. En conséquence de quoi, les succès d’intégration que nous avons eus dans le passé risquent fortement de se tarir. L’intégration va même aller dans l’autre sens.

Les bonnes intentions, les slogans vides, les phrases creuses n’ont aucune portée et ne servent qu’à rassurer ceux qui ne veulent pas regarder la situation en face.

C’est la démographie qui va trancher la question de l’intégration.