L’illusion consolatrice de la francisation

A peine quelques mois après avoir été nommé en poste en mars 2023, le commissaire à la langue française, M. Benoit Dubreuil, avait soumis un premier rapport qui laissait entendre que cette nomination était un des (rares) bons coups de la CAQ en matière de langue (voir Le commissaire débute en force). Je craignais que le poste de commissaire à la Langue française ne serve de sinécure pour nommer un ami du régime inutile et grassement payé, comme l’est Jean-François Roberge par exemple, ministre de la Langue française. Il existait à mes yeux un réel danger que la question linguistique ne serve de couvert à l’extension d’une bureaucratie linguistique qui ne serait qu’au service d’elle-même.

Mais mes craintes étaient infondées; le commissaire récidive en déposant un rapport sur l’immigration temporaire qui est une petite bombe et qui prouve définitivement le bien-fondé de cette nomination.

La minuscule équipe de recherche du commissaire (2 personnes!) a pondu un volumineux rapport sur la question de l’heure, l’immigration temporaire, rapport truffé de données et d’analyses percutantes. La force du document est de rassembler les données pertinentes en une seule synthèse accessible et, également, de cadrer rationnellement le débat sur la francisation.

Tempête parfaite sur le français

Deux constats ressortent: 1) « De 2016 à 2023, nous sommes passés de 86 065 à 528 034 immigrants temporaires au Québec » (p.5), soit une croissance de 5 135% en 7 ans et 2) « De 2021 à 2023, la population non permanente qui ne connaissait pas le français aurait pratiquement triplé. En octobre 2023, elle se situait vraisemblablement entre 155 351 et 191 015 personnes » (p.5).

Cette hausse incontrôlée, anarchique, de l’immigration temporaire est en train de conduire non seulement à une crise du logement sans précédent et à une crise généralisée des services publics, mais aussi à une accélération sans précédent de l’anglicisation du Québec. Ainsi, « la proportion de la population québécoise incapable de soutenir une conversation en français aurait quant à elle atteint 7,2 % en 2023, comparativement à 5,6 % en 2016 » (p.5).

Et, « parmi les immigrantes et immigrants temporaires qui ne connaissent pas le français, la plupart peuvent s’exprimer en anglais (86 %) et utilisent principalement cette langue au travail » (p.6). En deux ans seulement, de 2021 à 2023, « l’augmentation de l’immigration temporaire aurait entraîné une hausse d’environ 1,0 % de l’utilisation prédominante de l’anglais au travail. Cette hausse s’ajouterait à celle d’environ 2,1 % observée sur dix ans entre 2011 et 2021 » (p.6).

Il s’agit là, en quelques années, de hausses de l’anglais probablement sans précédent dans l’histoire du Québec depuis la Conquête ou l’immigration des loyalistes américains par suite de la guerre d’indépendance américaine.

On peut affirmer que Québec est maintenant plongé dans la pire crise linguistique et démographique de son histoire, crise d’une ampleur à mon avis supérieure à celle de Saint-Léonard.

Le bilinguisme concurrentiel au Québec

Là où le commissaire frappe, et frappe fort, c’est en se penchant sur la question de la francisation éventuelle de ces volumes démentiels d’immigrants. Le commissaire met le doigt, sans le dire avec ces mots, sur le bilinguisme concurrentiel qui règne au Québec comme source des problèmes de francisation des immigrants : « Dans un contexte de bilinguisme très répandu, comme celui de la région métropolitaine de Montréal, les personnes immigrantes peuvent souvent opter pour l’une ou l’autre de ces langues. Plusieurs facteurs sont susceptibles d’influencer leur choix. Le facteur qui l’influence le plus est sans doute le niveau relatif de compétence qu’elles ont atteint en français par rapport à l’anglais. Les données publiées par le MIFI ne précisent pas dans quelle langue les immigrants et immigrantes bilingues ont le plus de facilité à s’exprimer. Cette information se trouve cependant dans les données administratives d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). Nous apprenons ainsi que, parmi les personnes immigrantes qui ont été admises au Québec entre 2019 et 2022 et qui connaissaient le français à leur arrivée, 12,7 % avaient le plus de facilité en anglais. Nous pouvons penser que ces personnes auront tendance à utiliser l’anglais de manière préférentielle, malgré leur connaissance du français. La tendance de certains immigrants bilingues à utiliser d’abord l’anglais pourrait être d’autant plus grande que le niveau de français qui sera exigé à la sélection (niveau 5 ou 7) ne sera pas clairement suffisant pour permettre aux personnes admises d’être pleinement efficaces dans plusieurs emplois » (p.12).

Le fond du problème de l’intégration des immigrants au Québec est l’existence de deux sociétés d’intégration parallèles, l’une anglaise et l’autre française; les immigrants sont libres de choisir l’une ou l’autre en fonction de leur tropisme ou de leur maitrise préalable de l’anglais ou du français.

Ce bilinguisme concurrentiel est maintenu (au Québec seulement!) par la Loi sur les langues officielles fédérale et, aussi, par le Québec, qui, malgré les pronunciamientos officiels, est un État et une société bilingue qui maintient le bilinguisme concurrentiel dans les services publics (la loi 96 n’ayant pas mis fin à la chose de manière convaincante grâce à Jean-François Roberge) et dans tout le réseau d’éducation postsecondaire. Le Québec étant une simple province, il n’a pas de visibilité ou d’existence à l’international, ce qui fait que le message que les immigrants captent, 5 sur 5, est celui émis par le Canada, qui hurle à la face du monde qu’il est un pays anglais.

La figure 13 (p.81) du rapport est une illustration spectaculaire de la réalité du bilinguisme concurrentiel au Québec et de son inexistence ailleurs au Canada.

L’on constate à la figure 13 qu’ailleurs qu’au Québec (et au Nouveau-Brunswick), quasiment tous les immigrants temporaires (95%) connaissent l’anglais et que très peu connaissent le français (5% ou moins). La situation est toute autre au Québec où 28,6% des immigrants temporaires connaissent seulement l’anglais tandis que 43,4% connaissant l’anglais et le français. Le commissaire résume pudiquement la chose ainsi (p.81): « nous pouvons affirmer que la plupart des personnes immigrantes connaissent l’anglais avant leur arrivée au Canada, hormis celles qui veulent s’installer au Québec et au Nouveau-Brunswick. En effet, si elles apprenaient l’anglais seulement après leur arrivée au Canada, nous observerions un pourcentage beaucoup plus élevé de personnes qui ne le maîtrisent pas. Or, ce n’est pas le cas. Par ailleurs, en dehors de ces deux provinces, la connaissance généralisée de l’anglais n’est pas surprenante. En effet, elle est habituellement nécessaire pour trouver un emploi ou être admis dans un programme d’études, soit les deux principales manières d’obtenir un statut d’immigration temporaire au Canada. Au Québec, seule une faible partie des personnes immigrantes ne maîtrise ni le français ni l’anglais. Comme dans les autres provinces canadiennes, les personnes qui y immigrent acquièrent avant leur arrivée les connaissances linguistiques qui leur permettront d’y travailler ou d’y étudier. Le Québec se distingue néanmoins par le fait que les personnes immigrantes peuvent y travailler ou étudier en français ou en anglais. Ainsi, une part importante de l’immigration temporaire s’installe au Québec dans le but d’y travailler ou étudier dans la langue de la minorité linguistique, alors qu’une telle situation n’existe pas ailleurs au Canada (à l’exception, mais dans une mesure moindre, du Nouveau-Brunswick) ».

La « francisation »: une illusion?

La partie la plus explosive du rapport est celle portant sur la francisation. On y apprend, par exemple, qu’en 2023, « seule une minorité de personnes ne maîtrisant pas le français a participé aux cours offerts par le gouvernement du Québec, soit une proportion estimée de 39,5 % des titulaires d’un permis de travail, 14,1 % des titulaires d’un permis d’études et 5,2 % des personnes demandeuses d’asile. En équivalents à temps complet, le nombre de personnes formées par l’entremise de l’offre gouvernementale correspondrait seulement à 5,4 % du nombre de personnes ne connaissant pas le français » (p.82). En résumé, la francisation continue d’être un « fiasco », comme le titrait déjà le rapport du Vérificateur général en 2017.

S’il faut bien sûr continuer à augmenter l’offre de francisation, il faut aussi réaliser que le problème n’est peut-être pas tant l’offre de francisation que la demande. De trop nombreux immigrants ne voient manifestement pas l’intérêt d’investir temps et argent (et certains ne le peuvent soyons justes) pour augmenter leur compétence en français. La chose n’est probablement pas économiquement justifiable (les études manquent à ce sujet) et, de plus, l’existence du bilinguisme concurrentiel, assuré et maintenu par Québec et Ottawa, fait en sorte que le français est souvent une langue parfaitement optionnelle.

Le commissaire a estimé quel serait le coût d’assurer une francisation de tous les temporaires qui ne connaissent pas le français jusqu’au niveau 8. La somme requise tournerait autour de 13 milliards de dollars!

Cette somme, à mon avis, peut être rajoutée au budget de l’an 1 du Parti québécois et correspond à l’un des coûts pour le Québec de faire partie du Canada. Son inexistence à l’international lui impose une écrasante charge financière s’il veut intégrer correctement les immigrants qui arrivent et qui s’installent au Québec en pensant s’installer au Canada. Le Québec doit payer à l’interne pour corriger le message « pays anglais! » envoyé par le Canada sur toute la planète. Faute de quoi il s’anglicise. Du point de vue canadien, un piège parfait. Le Canada nous sabote.