ChatGPT et son impact sur la dynamique linguistique : entrevue avec le chercheur Dave Anctil

Avec la lancée le 30 novembre 2022 de ChatGPT, un outil capable de répondre à des questions avec des textes étonnamment fouillés et nuancés et ce, en plusieurs langues, la question de l’intelligence artificielle (IA), de son avenir et de ses possibilités, est sur toutes les lèvres. Il semble que ce domaine de recherche qui, depuis des décennies, promet mer et monde pour finalement livrer seulement quelques hors-d’œuvres, est maintenant sur une lancée et fait rapidement des avancées majeures.

J’ai interrogé Dave Anctil, chercheur à l’Observatoire sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA), sur les impacts que l’IA est susceptible d’avoir, de façon globale, sur notre rapport à la langue dans le contexte de concurrence avec l’anglais qui règne au Québec.

FL : Qu’est-ce qui a changé en IA récemment? Pourquoi en parle-t-on autant actuellement? Effet de mode ou avancées réelles?

DA : Ce n’est certainement pas un effet de mode! Les avancées en apprentissage profond sont très réelles et ne font que commencer à bouleverser la société. La performance de ces systèmes n’est pas aussi surprenante pour les chercheurs dans le domaine de l’IA. Car les innovations derrière les algorithmes et applications dont on parle ici – les grands modèles langagiers – ont été découverts et testés en laboratoire depuis plusieurs années. Dès 2017, nous savions qu’ils allaient obtenir d’excellents résultats pour la génération de textes, d’images ou pour coder. Ce qui se passe actuellement est le fruit d’immenses investissements en recherche qui ont porté fruit et qui transformeront en profondeur nos sociétés.

FL : L’IA soulève d’importants enjeux linguistiques. Par exemple, ChatGPT est capable de rédiger des textes qui ne trahissent pas immédiatement leur origine « artificielle » et ce, en de nombreuses langues. DeepL est un autre programme qui permet de traduire des textes dans plusieurs langues avec un haut degré d’exactitude. Est-ce que ces technologies auront/devraient avoir un impact sur l’apprentissage de l’anglais au Québec?

DA : À court terme, je dirais qu’il y aura peu d’effets perceptibles sur les dynamiques linguistiques. Mais, à long terme, ça pourrait diminuer la pression pour l’anglicisation ici et ailleurs. En interagissant avec le numérique dans notre langue maternelle ou de choix, à l’écrit comme à l’oral, la nécessité de maîtriser l’anglais pour bien maîtriser les outils va diminuer graduellement. On ne s’en rend pas bien compte au Québec puisque la majorité des francophones sont à l’aise en anglais ou bien sont bilingues anglais-français, ce qui n’est pas du tout le cas dans la majorité des pays non-anglophones. Le monde numérique (réseaux sociaux, plateformes de diffusion, etc.) fut un facteur d’anglicisation parce qu’il est absolument dominé par l’anglais, surtout depuis l’avènement des médias sociaux.

Le grand changement viendra de la diffusion gratuite de la traduction simultanée. Par exemple, la société Meta (Facebook) est en train de peaufiner son traducteur universel (Universal Speech Translator) qui permettra d’interagir avec quiconque dans sa propre langue, à l’écrit comme à l’oral, sur les réseaux sociaux, dans les espaces virtuels, etc. La traduction simultanée sera omniprésente, puisque les gros joueurs comme Google, NVIDIA ou OpenAI ont le même projet, avec à peu près la même approche technique. Également, il faut spécifier que la traduction technique et scientifique est plus efficace encore que la traduction du langage familier. Dès aujourd’hui, l’on pourrait donc tenir des réunions multilingues ou des congrès scientifiques avec traduction simultanée sans devoir tout sacrifier à la norme de l’unilinguisme anglais qui s’est installée au même rythme que la pénétration du numérique. En Asie, par exemple, on utilise déjà beaucoup ces outils sans gêne aucune, car on perçoit l’anglais comme un simple outil pratique et non comme un marqueur de statut social.

Chez nous l’anglais possède cependant une aura prestigieuse et constitue un puissant marqueur de statut social. Par la même logique, l’anglais est une source d’inégalité et de discrimination systémique pour les personnes qui ne le maîtrisent pas assez bien. C’est ce prestige artificiel qui pourrait ralentir l’adoption naturelle des outils d’IA, contribuant ainsi au multilinguisme réel de l’humanité. À mon avis, l’anglais restera important dans les domaines des sciences et technologies. Mais l’IA langagière fera diminuer la pression pour maîtriser parfaitement cette langue, d’abord à l’écrit puis à l’oral.

En tenant compte des technologies existantes et des applications langagières qui déferleront dès cette année, nous pourrions diminuer le temps consacré à l’apprentissage de l’anglais pour en consacrer plus à la lecture française, ainsi qu’aux connaissances et compétences lacunaires. Et je prédis même que l’apprentissage des langages de programmation sera bientôt réservé aux seuls ingénieurs. Car les modèles à la fine pointe de l’IA permettent aussi de développer des logiciels et interfaces pour coder à partir du langage naturel et de la logique, avec quelques notions techniques sans plus, et bien sûr par commandes vocales pour les gens qui ne voudraient plus toucher à leur clavier.

FL : Donc, la traduction pouvant offrir un niveau équivalent à ce qui est entré par l’utilisateur dans sa langue maternelle (garbage in = garbage out), le facteur limitant va devenir, en quelque sorte, la maitrise de la langue source ou maternelle de l’utilisateur et non sa maitrise de la langue cible? Donc on pourrait envisager que le développement d’IA efficaces rende plus important la maitrise plus poussée du français afin de pouvoir les utiliser à leur plein potentiel?

DA : C’est mon avis. Les gourous de l’apprentissage précoce de l’anglais nous ont fait croire que ce bilinguisme était la panacée en éducation. Or, ce n’est pas du tout ce que nous observons sur le terrain de l’enseignement supérieur et ce n’est pas non plus de que démontre la recherche. Le fait de vivre constamment dans le bilinguisme est aussi porteur de confusions et de difficultés d’apprentissage, et le temps consacré à l’anglais est autant de temps qui n’est pas consacré au français, au raisonnement, aux connaissances fondamentales, à la créativité et à la citoyenneté. Les outils d’IA qui accompagneront désormais les étudiants, les professionnels et les citoyens récompenseront les visionnaires et les créatifs curieux. Ils vont demander de savoir mobiliser des idées, des valeurs et des savoirs en amont, afin de réaliser n’importe quel projet, assistés par des partenaires artificiels. La question des finalités deviendra plus importante que celles des moyens.

FL : Devant tout ça, n’est-ce pas ironique de constater que l’IA est, à Montréal, un domaine où règne un unilinguisme anglais à peu près monolithique? Comment expliquer cette situation?

DA : Les domaines de la techno et des sciences naturelles ont été les premiers à s’angliciser, notamment parce que les institutions universitaires états-uniennes sont devenues l’épicentre de la recherche internationale. La mondialisation explique ensuite une bonne partie des incitations qui ont joué en faveur de l’hégémonie de l’anglais au nom de la mobilité et de l’ascension économiques. Au Québec et au Canada, la question est aussi politique. L’anglicisation accélérée de notre société fut décidée par le gouvernement du Québec, conformément à la volonté du patronat et des partis fédéralistes. Il faudra des années et beaucoup de volonté politique pour faire reculer ces tendances. Je soutiens que les technologies d’IA dont je parlais aideront à diminuer les incitations à l’anglicisation de notre système d’éducation et de nos milieux de travail au nom de ces impératifs économiques. Par exemple, à partir du moment où il devient possible de servir des clients ou d’interagir avec des partenaires étrangers dans des centaines de langues différentes, à l’aide de la traduction simultanée et la génération de textes par des IA, à quoi bon exiger que tous les employés maîtrisent l’anglais? Cela deviendra complètement inutile, en particulier à l’heure des pénuries sectorielles de main d’œuvre…

FL : Dans un monde où les IA ont de plus en plus d’impact sur toutes sortes de tâches, quelles aptitudes intellectuelles devraient on chercher à développer chez les élèves? Faudrait-il d’ores et déjà commencer à prendre l’IA en compte dans le développement des cursus scolaires?

DA : Je pense que notre système d’éducation doit être repensé en profondeur, loin des modes passagères et des idéologies. Dans le monde de l’IA et du numérique, il faut valoriser les capacités cognitives qui feront de nos jeunes de bons penseurs et de bons acteurs. Un bon penseur est une personne dotée de jugement et d’esprit critique. Nous devons en outre favoriser le développement de la curiosité, de la métacognition et de la créativité. Ce sont ces qualités qui permettront à nos jeunes de se démarquer des systèmes d’IA qui, bien que de plus en plus performants, sont encore loin de l’intelligence humaine. La compréhension des nouvelles technologies est importante, et il est primordial de former en continu le corps enseignant en ce sens. Mais les dispositions de nos étudiants à lire et à écrire des textes complexes et réfléchis l’est encore plus. La technologie deviendra de plus en plus « naturelle », au sens où notre interaction avec les agents et les environnements artificiels ressemblera de plus en plus aux interactions sociales normales. Miser sur les fondamentaux de l’éducation – lire, écrire, penser, débattre, créer… – est le pari le plus rationnel et le mieux adapté à la trajectoire de notre civilisation technologique. C’est aussi, oserai-je dire, la définition même d’une éducation digne d’un être humain.

La politique d’immigration McKinsey

Radio-Canada nous apprenait le 4 janvier 2023 que McKinsey, une firme américaine de « consultants », recevait énormément de contrats du gouvernement de Justin Trudeau. McKinsey a ainsi touché 66 millions de dollars en sept ans de la part de Justin Trudeau, comparativement à 2,2 millions en neuf ans sous Stephen Harper.

McKinsey est une multinationale qui est soupçonné d’avoir influencé les campagnes électorales (et la politique de gestion de la COVID19) françaises. Les sièges sociaux du cabinet McKinsey en France et du parti d’Emmanuel Macron ont d’ailleurs été perquisitionnées en décembre 2022.

Au Québec, McKinsey a « contribué à des décisions cruciales » durant la pandémie sans que l’on sache encore bien l’étendue du rôle que la firme a joué, ni les montants totaux des contrats qui lui ont été accordés.

Mais il est clair que la plus grande part des contrats accordés à McKinsey par Trudeau, soit 24,5 millions de dollars depuis 2015, l’ont été pour obtenir des « conseils » pour le ministère de l’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada. L’Agence des services frontaliers (oui celle qui gère le chemin Roxham) a aussi eu recours à McKinsey.

Les ententes précises liant McKinsey à Ottawa ainsi que le contenu des rapports rédigés par cette firme sont gardés secrets (pour l’instant).

Il est plus que troublant d’apprendre que Dominic Barton, l’ex-patron (mondial) de McKinsey, semble avoir carrément dicté la nouvelle politique fédérale d’immigration visant à accueillir 500 000 immigrants par année au Canada. Pour citer Radio-Canada : « Cet automne, Ottawa a dévoilé un plan historique, avec l’objectif d’accueillir 500 000 nouveaux résidents permanents, chaque année, d’ici 2025 pour mettre l’accent sur la croissance économique. Une cible et des propos quasi similaires aux conclusions d’un rapport dévoilé en 2016 par un comité formé par le gouvernement fédéral. Un groupe de conseillers économiques, dirigés par Dominic Barton, alors grand patron mondial de McKinsey, avait été formé par Bill Morneau, l’ex-ministre des Finances. L’ancien ministre fédéral des Finances Bill Morneau observe le président du Conseil consultatif sur la croissance économique du gouvernement fédéral, Dominic Barton, en février 2017. Ce comité recommandait à Ottawa d’accroître graduellement l’immigration permanente à 450 000 personnes par année, notamment pour la dynamique du marché du travail. Le Canada accueillait alors environ 320 000 résidents permanents. À l’époque, publiquement, ce plan ne faisait pas l’unanimité au gouvernement. Le ministre de l’Immigration, John McCallum, parlait d’un chiffre énorme. Ce n’est pas moi qui pousse pour ça, disait-il. Rapidement cependant, et malgré les critiques en interne, on nous a dit que c’était le plan fondateur, assure l’une de nos sources. »

A noter que M. Barton est aussi le fondateur du Think Tank torontois « Century Initiative », groupe de pression représentant le milieu des affaires visant à faire passer la population canadienne à 100 millions d’habitants en 2100. Je parle du rôle du Century Initiative en immigration ici.

M. Barton, notons-le, a été nommé ambassadeur du Canada en Chine (pour services rendus?) par Justin Trudeau en 2019.

Il existe donc un lien direct, démontré, entre le Parti Libéral du Canada, le Century Initiative et la hausse démentielle des seuils d’immigrations décidé, sans consultation publiques, par Justin Trudeau. Et ce lien est McKinsey et le milieu des affaires torontois.

Il y a ici tous les ingrédients pour un retentissant scandale des commandites 2.0.

Le Parti libéral du Canada (PLC) ne semble avoir rien appris du premier scandale, ni rien oublié de ses méthodes de copinage. Le PLC, à vrai dire, traite le Canada comme sa chose, sa propriété privée. Pas étonnant, je crois, dans un pays qui est monarchique jusqu’au bout des ongles.

Apprendrons nous bientôt que McKinsey conseille Trudeau pour le chemin Roxham et que celui-ci fait partie des recommandations de McKinsey pour atteindre le fameux 100 millions d’habitants en 2100?

Reste aussi à savoir si McKinsey conseille le Québec en immigration. Car M. Legault a laissé entendre, à l’étonnement de plusieurs, qu’il songeait à hausser les seuils d’immigration au Québec afin de suivre l’exemple fédéral.

Voilà une bien mauvaise idée.

Qui conseille le premier ministre du Québec dans ce dossier? Voilà, je crois, une question légitime.

L’immigration francophone ne sauvera pas le français

Un peu plus d’un mois après une élection où M. Legault a affirmé qu’il serait « un peu suicidaire » d’accueillir plus de 50 000 immigrants par an tant qu’on n’aurait pas « stoppé » le déclin du français, l’on apprenait que me même M. Legault était maintenant « ouvert » à revoir à la hausse ces mêmes seuils d’immigration. Seule condition :  que ces immigrants supplémentaires soient francophones. « Suicide » il y a un mois et bonne idée aujourd’hui? Voilà qui est singulier.

Il y a un lien direct, évidemment, entre ce retournement de veste de M. Legault et l’annonce fédérale de la semaine passée du fait que le nouvel objectif migratoire du Canada serait maintenant de 500 000 immigrants par an à partir de 2024. Annonce qui arrive presque sur les talons de la précédente (de février dernier) qui haussait déjà l’objectif à 451 000/an. Ottawa monte donc les seuils de 50 000/an à chaque six mois environ. Sans aucune consultation. Voilà un « fédéralisme » qui n’a plus grand-chose à voir avec le fédéralisme.

Pour se soumettre à Ottawa tout en faisant semblant de sauver la face, « l’astuce » de M. Legault est d’affirmer qu’il « pourrait y avoir une augmentation du nombre d’immigrants permanents », mais seulement s’ils sont « francophones ». Notons que cette notion de « francophones » n’est malheureusement pas définie. Parle-t-on de la langue maternelle, de la langue parlée le plus souvent à la maison ou d’une simple connaissance du français?

Dans le même texte, on apprend toutefois que l’idée « d’imposer une obligation de connaitre le français » avant l’arrivée au Québec est écartée d’emblée. L’idée ne plairait pas au « milieu des affaires ». Le milieu des affaires, on le sait, réclame aussi, comme Ottawa, des hausses majeures des seuils d’immigration. « Plus c’est mieux » résume à peu près toute la pensée du Conseil du patronat et du Président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain sur cette question. L’on comprend donc que l’obligation de connaitre le français ne s’appliquera que pour une catégorie d’immigrants représentant l’excédent dépassant le 50 000 annuel qui constitue maintenant un plancher minimal. Un « minimum », rappelons-le, qui dépasse du double le volume d’immigrants accueilli, par exemple, aux États-Unis. Rappelons qu’il est bien démontré que l’immigration de masse n’a pas d’effets significatifs sur la hausse du niveau de vie, sur le vieillissement de la population et ne règle en rien les pénuries de main-d’œuvre.

Curieusement, l’article de Radio-Canada semble justifier la volte-face de M. Legault ainsi : « l’équipe de François Legault aurait pris conscience de l’urgence de protéger la langue française en attirant ainsi plus d’immigrants francophones de manière durable au Québec ». Les conseillers de M. Legault auraient donc eu une salutaire révélation il y a peu et compris « l’urgence » de protéger la langue française au Québec. Cette protection du français, comprend-t-on, passerait par une hausse de l’immigration « francophone ».

Cette même équipe n’est pas très attentive aux travaux de l’Office québécois de la langue française qui publiait en mars 2021 des études de projection démolinguistiques explorant précisément l’effet de sélectionner une immigration économique 100% francophone (précisément la mesure écartée par M. Legault et une mesure certainement plus costaude que celle s’appliquant seulement sur la portion de l’immigration dépassant les 50 000 immigrants/an).

Dans ces simulations, à l’horizon 2036, le français décline en tant que langue maternelle, la langue parlée à la maison, ou la « première langue officielle parlée » dans tous les scénarios, y compris celui qui impose une immigration économique 100% francophone (selon la connaissance du français ou provenant de pays francophones). La figure 1 montre l’effet des divers scénarios sur la langue parlée le plus souvent à la maison (source p. 28). La sélection de plus de francophones dans la catégorie économique n’a pour effet que de freiner légèrement le déclin du français et nullement de le « stopper ».

Figure 1

Pourquoi ce déclin malgré une immigration 100% francophone?

La raison majeure, l’éléphant dans la pièce, est que l’anglais jouit au Québec d’une vitalité supérieure à celle du français.

Le milieu de vie, à Montréal, est anglicisant. Les immigrants allophones déjà présents au Québec effectuent donc en surnombre des transferts linguistiques vers l’anglais (43,3% en 2021), ce qui augmente la taille de la communauté anglophone, constituée aujourd’hui non plus des descendants des conquérants britanniques, mais d’une majorité d’allophones anglicisés.

Et un facteur supplémentaire de déclin s’est rajouté au recensement 2021, soit l’essor de l’assimilation des francophones. L’anglicisation nette des francophones au Québec a progressé nettement sur la période 2016-2021 et atteint 37 000 individus en 2021. Comme l’écrit Charles Castonguay : « L’anglicisation du Québec est désormais bien en marche. En raison notamment d’une accélération de l’anglicisation des Québécois francophones eux-mêmes ».

Cette anglicisation est causée, entre autres, par la politique du libre-choix de la langue d’enseignement au collégial et à l’université que continue de défendre, malgré l’évidence et le bon sens, M. Legault et son équipe (pas plus tard que le 22 septembre dernier par exemple). Une politique « suicidaire », le qualificatif me semble approprié.

L’immigration francophone ne sauvera pas le français.

Pour ce faire, il faudra plutôt casser la dynamique linguistique favorable à l’anglais qui gagne en force au Québec. Et stopper l’anglicisation croissante des jeunes francophones. Ce qui suppose, au minimum, la loi 101 au cégep et à l’université. Qui sont précisément les mesures rejetées par M. Legault et son équipe.

L’effet doublement anglicisant des cégeps anglais

Il arrive parfois que ce sont mes lecteurs qui dénichent les informations les plus frappantes, les plus propices à illustrer et faire comprendre la dynamique linguistique qui règne dans la province de Québec. Il s’agit cette fois-ci d’une offre d’emploi toute simple. Une offre d’emploi du « Champlain College Saint-Lambert », situé sur la rive-sud de Montréal.

On cherche à y recruter un psychologue pour répondre aux besoins en santé mentale d’un corps étudiant « diverse » et « multicultural » d’environ 3000 élèves. On précise même que l’approche préconisée par l’équipe de psychologie est « client-centred » et « culturally-sensitive ».

Excellent, admirable.

Ah! Un détail : la connaissance du français n’est nullement requise pour ce poste.

Voici l’offre :

Le français n’est pas requis pour le poste car manifestement la seule langue utilisée et imposée aux clients par l’équipe « culturally-sensitive » de psychologie est l’anglais.

Il faut noter que le Champlain College Saint-Lambert est à 21,2% anglophone (langue maternelle), 21,3% allophone et 57,5% francophone. La majorité des élèves, qui est francophone, n’a nullement droit à des services en santé mentale dans sa langue maternelle. Au Québec même. Dans une institution financée par le gouvernement du Québec! Dans les cégeps anglais, la minorité impose sa langue à la majorité.

Il s’agit d’une illustration spectaculaire de l’effet doublement anglicisant des cégeps anglais, qui anglicisent à la fois les futurs travailleurs et aussi le personnel qui y travaille. Les employés s’y voient forcés de travailler uniquement en anglais au Québec, malgré le droit (théorique) de travailler en français, droit « garanti » par la Charte de la langue française.

Qui plus est, l’équipe de psychologues du Champlain College travaille uniquement en anglais (manifestement) alors que l’Ordre des psychologues du Québec stipule pourtant qu’une « connaissance appropriée de la langue française » est nécessaire pour obtenir le permis d’exercice. Notons cependant que trois années d’études à temps plein au niveau secondaire en français ou un certificat d’études secondaires du Québec sont réputées « suffisantes » pour exercer la profession de psychologue.

Quand on sait à quel point les anglophones, détenteurs de diplômes d’études secondaires du Québec, ne maitrisent nullement le français, au point où l’imposition de trois petits cours en français dans les cégeps anglais a manqué conduire à une « crise sociale » étant donné que 70% des élèves sortant des écoles anglaises n’ont pas une connaissance appropriée du français, on comprend que tout ce système de preuve de « connaissance appropriée du français » auquel se fie les ordres professionnels est en fait une vaste blague. A nos dépens.

Le financement public du « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire vient donc mettre en échec le Charte de la langue française.

La loi 101 au cégep est urgente. Accompagnée d’une sérieuse mise à niveau du français des anglophones à tous les cycles scolaires. Sans ces deux choses, le concept de « français, langue commune » restera un tigre de papier.

François Legault et l’assimilation des francophones au Québec

Lors du débat des chefs à Radio-Canada le 22 septembre dernier, M. Legault accusait le chef du Parti québécois, Paul Saint-Pierre Plamondon, d’avoir changé d’idée sur la loi 101 au cégep et le chargeait de vouloir « empêcher les francophones de perfectionner leur anglais ».

Au-delà du parfait aplaventrisme avec lequel M. Legault traite la question du cégep français, question pourtant vitale pour notre avenir collectif, il faut souligner qu’il y a eu une évolution et un changement de vocabulaire de sa part. En effet, lors du dépôt du projet de loi 96 le 13 mai 2021, il affirmait que ceux qui voulaient imposer les clauses scolaires de la loi 101 au cégep voulaient « empêcher les francophones d’apprendre l’anglais ». Il est donc passé, en un an, « d’empêcher d’apprendre l’anglais » à « empêcher de perfectionner l’anglais ».

M. Legault admet donc implicitement qu’effectivement, les francophones qui vont au cégep anglais parlent déjà anglais, qu’ils sont déjà bilingues. Il faut saluer cette prise de conscience de sa part, même si elle est fort partielle, suinte la restriction mentale et arrive très tardivement.

Mais examinons sa nouvelle posture : imposer la loi 101 au cégep serait « empêcher les francophones de perfectionner leur anglais ». M » Legault pense donc que le réseau des cégeps anglais a été créé non pas seulement pour assurer une éducation dans leur langue aux anglophones, mais pour que les francophones perfectionnent leur maitrise de l’anglais.

Le français, une langue infantile

Autrement dit, il ne suffit pas aux francophones de parler anglais, d’être bilingues, il faudrait plutôt que ceux-ci aient pour objectif d’atteindre une maitrise supérieure de l’anglais pour se hisser, symboliquement, au même niveau que les anglophones. Les francophones qui ont de l’ambition et veulent réussir dans la vie doivent aller au cégep anglais perfectionner leur anglais et ceux qui n’en ont pas peuvent aller au cégep français. Et cela doit être fait aux frais de l’État québécois, qui n’a pourtant, théoriquement, que le français comme « langue officielle et commune ».

Remarquons que la nécessité de perfectionner son français en effectuant des études postsecondaires dans cette langue n’a jamais été évoquée par M. Legault (ou par aucun autre ministre du gouvernement actuel du Québec à ma connaissance). Une maitrise du français bloqué au niveau du secondaire suffit, nul besoin de perfectionner cette langue passé le secondaire 5, voilà le non-dit qui émane du discours gouvernemental. Tout cela, bien sûr, M. Legault ne le dit pas, mais il est impossible de comprendre sa posture sans admettre ce qui se cache derrière. Parfois, le silence parle plus fort que les mots.

M. Legault est donc d’accord, par omission, avec la notion de « français, langue infantile » évoquée par l’essayiste et professeur Marc Chevrier, notion qui se cache implicitement derrière l’insistance frénétique du gouvernement du Québec à préserver le soi-disant « libre-choix » de la langue d’enseignement au postsecondaire, même si celui-ci est en train de nous plonger dans le cauchemar de l’assimilation collective. La « fierté », c’est bien, mais il ne faudrait surtout pas que cette soi-disant fierté ait des conséquences concrètes dans la réalité.

De la nécessité de perfectionner le français

Pourtant la nécessité pour certains (plusieurs? une majorité?) jeunes de perfectionner leur français crève les yeux dans plusieurs reportages et études ayant fait les manchettes récemment.

Mentionnons : 1) cette petite étude de Jonquière qui indique que la moitié des cégépiens n’écoutent leurs films et leurs séries qu’en anglais 2) ces francophones qui choisissent d’étudier en anglais à l’université (Concordia ou McGill), dont l’univers mental est complètement américanisé et qui sont incapables de formuler une phrase en français avec une syntaxe et un vocabulaire adéquat 3) ces étudiantes francophones de Québec qui communiquent en anglais entre elles, souhaitent aller au cégep anglais et rêvent de faire leur vie dans cette langue 4) ce vox pop de Guy Nantel où l’on voit des étudiants de Dawson College étaler à la fois leur ignorance spectaculaire de la culture québécoise et leur oubli de mots français de base comme « trombone » 5) ces données qui indiquent que les jeunes québécois passent en moyenne quatorze heures trente par semaine à jouer à des jeux vidéos en anglais.

Ce florilège d’exemples récents est « anecdotique », soit, mais ceux-ci convergent avec des données plus scientifiques qui indiquent que l’irruption de l’univers numérique autour de la moitié des années 2000 a conduit à une mutation brutale du profil de consommation culturel chez les jeunes. Les jeunes se sont largement détournées de la culture québécoise et consomment, à très grande échelle, de la culture américaine en anglais. Une majorité de jeunes sont donc plongés, hors de l’école, en immersion anglaise. Ce à quoi, comme si cela ne suffisait pas, notre clairvoyant ministère de l’éducation a jugé bon de rajouter l’anglais en première année et l’anglais intensif en sixième année du primaire. Quelques heures de cours de français par semaine sont largement insuffisantes pour faire contrepoids à l’immersion anglaise permanente que subissent les jeunes hors de l’école.

Il se produit actuellement au Québec, en silence, un effondrement culturel de grande ampleur. La transmission de la culture québécoise aux jeunes générations est largement enrayée. Or, l’acculturation est l’étape qui précède l’assimilation linguistique. Si cette dernière est en plein essor à Montréal, comme l’indiquent les données du dernier recensement, la première en est à une étape avancée et on commence tout juste à en parler ouvertement. L’assimilation linguistique va donc prendre une grande ampleur d’ici une décennie ou deux.

Mine de rien, le Québec se trouve plongé dans la plus grave crise linguistique et culturelle de son histoire récente.

Le refus persistant du cégep français par M. Legault illustre son incompréhension spectaculaire des dynamiques qui sont maintenant en place et qui grignotent le Québec français par la base. Le refus de M. Legault garantit que rien ne freinera l’assimilation des francophones au Québec.

Et celle-ci aura été financée, largement, par le gouvernement du Québec.

La fin de l’éternité

Statistique Canada et la « diversité »

C’est fait, Statistique Canada (« Stat Can ») a enfin publié une partie des données linguistiques du recensement 2021 le 17 août dernier. Rappelons que ce dernier est un organisme fédéral dont la mission est définie ainsi : « Au service du Canada avec des renseignements statistiques de grande qualité qui comptent ». Stat Can est donc investi d’une double mission soit, le « service au Canada » et, ensuite, la production de « renseignements statistiques qui comptent ». Est-ce un hasard ou un caprice si le « service au Canada » vient en premier dans cet ordre de mission?

On notera qu’un autre organisme fédéral, Radio-Canada, est également investi de la mission de « sauvegarder, enrichir et renforcer la structure culturelle, politique, sociale et économique du Canada » (i) cette mission arrivant même devant « l’information et l’analyse » qui doivent être, de surcroit, « considérés d’un point de vue canadien » (ii).

Bref, ces organismes émanant du fédéral sont d’abord, en premier, au service de la raison d’état canadienne. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas, comme Stat Can, effectuer en outre un travail sérieux de production et d’analyse de données statistiques, mais qu’il existe ou peut exister une tension entre des doubles missions qui peuvent parfois être incompatibles ou contradictoires. Et s’il existe un domaine « sensible », c’est bien celui de la langue. Chose certaine, lors de la publication de données linguistiques, Stat Can se livre, depuis longtemps, à un certain exercice de « cadrage » qui est, disons-le, de nature « politique ». Le communiqué émis le 17 août n’échappe pas à cette tendance.

Ce communiqué met d’abord lourdement de l’avant la « diversité » (titre: « Alors que le français et l’anglais demeurent les principales langues parlées au Canada, la diversité linguistique continue de s‘accroitre au pays ») afin de tenter de minimiser le recul dramatique du français qui court en filigrane partout dans les données. La « diversité » en ce pays, c’est le cache-sexe du recul du français. On trouve dans ce texte émanant d’un organisme scientifique des perles réitérant l’idéologie multiculturaliste telles que « Le Canada est un pays riche de sa diversité linguistique » ou bien renforçant la théorie de la « double majorité » imaginée par Pierre Elliott Trudeau afin de justifier le démantèlement de la loi 101 « …l’anglais est en situation minoritaire au Québec alors que le français est en situation minoritaire dans les autres provinces et territoires… ». On fait néanmoins une concession à la réalité en écrivant que le français est minoritaire « au Canada dans son ensemble ».

Ces appels du pied à la « diversité » font partie de la stratégie fédérale de longue date pour camoufler ou nous faire détourner le regard du déclin du français. Ainsi Jean-Pierre Corbeil, ancien responsable de la statistique linguistique à Statistique Canada, a inventé une méthode de calcul qui additionne, pour la langue maternelle ou la langue parlée à la maison, toutes les déclarations d’une, deux ou trois langues qui incluent le français. Faisant cela, on arrive ainsi à des proportions de population qui dépassent 100% au total, ce qui constitue évidemment un non-sens. Stat Can avait déjà utilisée cette méthode lors du recensement de 2016 en affirmant que le « poids du français comme langue d’usage à la maison » se « maintenait ». Ce qui était un mensonge dû à l’addition de « pommes et d’oranges ». Le ridicule de la chose n’a pas empêché Statistique Canada de nous refaire le coup pour le recensement de 2021 en clamant que « 85,5% de la population québécoise parle au moins français régulièrement à la maison ». Ce chiffre signifie que la population totale du Québec est à 120,3% et non 100%. Absurde? Évidemment! Le « service au Canada » avant « la production de renseignements statistiques qui comptent »? Tout à fait.

A ces tours de passe-passe, il faut ajouter les modifications fréquentes apportées par Stat Can au questionnaire du recensement, modifications qui peuvent se justifier en partie, d’un côté, évidemment, afin de suivre l’évolution de la société, mais qui, de l’autre, sombrent parfois dans des tentatives plus ou moins explicites d’éliciter des réponses ou comportements « souhaités ». Ce qui induit des ruptures de comparabilité dans les données et complique grandement le suivi longitudinal des tendances. Depuis des décennies, Charles Castonguay se livre à un suivi et une critique de ces modifications du questionnaire. On peut trouver une partie de son travail ici.

Le recensement 2021 n’a pas échappé à cette tendance. Ainsi, en 2021, par exemple, Stat Can a inversé les questions 8 et 9 du questionnaire abrégé, questions portant sur les langues parlées « régulièrement » et « le plus souvent » à la maison. Alors qu’en 2016, la question 8 a) portait sur la langue « parlée le plus souvent à la maison » (ce qui est logique car il s’agit d’un comportement principal) et la question 8 b) sur les « autres langues parlées régulièrement à la maison » (un comportement secondaire), la question 9 a) du questionnaire de 2021 (une question sur le « genre » a été ajoutée comme question trois, ce qui explique le décalage) porte sur « quelle(s) langue(s) cette personne parle-t-elle régulièrement à la maison » et la question 9 b) porte sur la « langue parlée le plus souvent à la maison » (parmi les langues parlées « régulièrement »).

Non seulement l’ordre des questions a été inversé afin de mettre le comportement secondaire en premier (ce qui est illogique), ce qui constitue une stratégie bien connue en sondages afin de faire ressortir un comportement plus fortement, mais les questions ont été reformulées afin de favoriser la notion de « langues parlées à la maison » (au pluriel), ce qui est une astuce pour mousser le multilinguisme, sans que l’on puisse savoir si ce multilinguisme relève d’un comportement quotidien ou occasionnel, et ce, dans quel contexte. Mais voilà cependant, à n’en pas douter, une question reformulée qui s’inscrit en droite ligne avec la mise de l’avant de la « diversité ». Une reformulation et inversion « politique » donc.

Notons également, en passant, que le communiqué émis le 17 août évite soigneusement de parler de la situation sur l’île ou dans la région de Montréal. Un hasard, sans doute.

La fin du déni

Venons-en cependant au fait.

Les données du recensement 2021 sont dramatiques pour le fait français au Canada et au Québec. La manipulation du questionnaire a été insuffisante pour camoufler le recul brutal et historique du français partout au Canada. Peu importe l’indicateur retenu, les nouvelles sont atterrantes. Tellement en fait, que la posture voulant que le déclin du français au Québec soit un « mythe » n’est plus tenable et n’est plus crédible même pour ceux, comme le dit si bien Joseph Facal, qui « sont un peu lents ».

Oh, il était évident depuis des années et des années que le français était en recul au Québec, mais de beaux esprits finassaient en mettant de l’avant de légères améliorations dans certains paramètres secondaires en les faisant passer pour des paramètres principaux. Le recensement 2021 fait voler tout cela en éclats : tous les paramètres principaux et secondaires sont maintenant en recul.

Après répartition égale des réponses multiples, au Québec, le français langue maternelle passe de 78% en 2016 à 76,3% en 2021 (recul de 1,7 point). Comme langue parlée le plus souvent à la maison, il passe de 80,6% en 2016 à 79,1% en 2021 (recul de 1,5 point). Le poids démographique des francophones défonce le seuil de 80% tant sur le plan de la langue maternelle que sur celui de la langue d’usage pour la première fois depuis que des données de recensement sont collectées. En même temps, l’anglais comme langue maternelle passe de 8,1% en 2016 à 8,8% en 2021 (gain de 0,7 point) et, comme langue parlée le plus souvent à la maison, de 10,7% en 2016 à 11,7% en 2021 (gain d’un point). Au Québec, le français recule alors que l’anglais avance. Et cette dynamique est en voie d’accélération rapide quand on compare aux données de recensement sur la période 2011-2016.

Alors que l’on nous a répété pendant presque deux décennies qu’il ne fallait pas s’inquiéter du recul du français comme langue maternelle ou comme langue parlée à la maison parce que l’immigration, en soi, allait faire mécaniquement baisser ces poids pour le français et l’anglais également, ce que l’on constate, et de façon fulgurante, c’est que l’immigration provoque maintenant une dilution du poids des francophones seulement! Dans le contexte d’immigration massive qui est le nôtre, l’immigration ne provoque pas de recul de l’anglais au Québec!

Ce qui est en cause ici, ce sont les transferts linguistiques effectués par les allophones et, de plus en plus, par les francophones vers l’anglais qui permettent non seulement de combler la dilution du poids démographique des anglophones causée par l’immigration, mais qui permet même à celui-ci de faire des gains! Le problème numéro un au Québec, c’est la dynamique linguistique favorable à l’anglais et les transferts linguistiques massifs effectués vers ce dernier. Le Québec, c’est-à-dire la grande région de Montréal, est un milieu de vie anglicisant. Malgré la loi 101 (ou ce qui en reste) et, j’ajouterais, malgré la loi 96. Voilà la réalité qui nous est maintenant lancée en pleine face.

Ceux qui niaient le déclin du français au Québec étaient forcés, soit, comme Michel C. Auger, de se rabattre sur la « connaissance des langues officielles », soit sur les transferts linguistiques des allophones vers le français (en hausse légère sur la période 2001-2016 mais toujours largement insuffisants) pour prétendre que tout allait bien. Mais surprise! En 2021, ces deux paramètres ont reculés par rapport aux données de 2016; la connaissance des langues officielles est passée de 94,5% en 2016 à 93,7% en 2021, une baisse de 0,8 point et le premier recul enregistré depuis au moins 1991. Les transferts linguistiques des allophones vers le français sont passés de 59,4% en 2016 à 58,7% en 2021 (calcul de Patrick Sabourin, INRS), un recul de 0,7 point (le premier recul depuis le début des années soixante-dix!).

Et, chose notable, alors que la connaissance de l’anglais par les francophones (langue maternelle) poursuit sa hausse (à 42,2% en 2021), la connaissance du français par les anglophones recule, passant de 68,8% à 67,1%. On assiste donc maintenant à une augmentation significative de l’unilinguisme anglais au Québec. Il s’agit d’un autre retournement de tendance séculaire.

Il s’agit là de signes indubitables à l’effet que la « langue commune » qui est en train de s’établir dans la région de Montréal est de plus en plus l’anglais.

Mais il y a pire : les transferts linguistiques des francophones vers l’anglais ont également augmenté de façon importante entre 2016 et 2021, passant de 30 000 à 41 000 (à 4 :45) dans la région métropolitaine de Montréal. Et il s’agit là d’un effectif « net », c’est-à-dire qu’aux transferts des francophones vers l’anglais sont soustraits les transferts des anglophones vers le français.

Hausse de l’unilinguisme anglais, hausse du bilinguisme chez les francophones, déclin des transferts linguistiques des allophones vers le français, hausse des transferts linguistiques des francophones vers l’anglais, on assiste à l’enracinement de plus en plus solide d’un processus de « minorisation-assimilation » (pour reprendre le vocable d’Alexis Tétreault) au Québec.

Dans l’imaginaire québécois (tel que théorisé par Jacques Beauchemin par exemple), la menace de l’assimilation a longtemps été un des pôles qui charpentait la psyché collective. Cette menace, cependant, semblait lointaine, irréelle et ne s’était jamais concrétisée (au Québec). Cela a donné naissance à l’idée de la « permanence tranquille », de « l’éternité » du Québec, l’idée que peu importe les vicissitudes de l’histoire, les reculs et les défaites, le Québec français allait perdurer pour toujours. Le Québec n’avait ainsi pas besoin de se battre, d’agir politiquement et de peser pour choisir et infléchir son destin, il survivrait quand même. Voilà le ressort psychologique sur lequel repose le refus de choisir et la passivité des québécois sur ces questions.

Mais nous assistons en direct à l’écroulement du mythe de la permanence tranquille. Le Québec français est maintenant engagé, fermement, dans un processus d’assimilation-minorisation. Le déni n’est non seulement plus possible, il est toxique. Nos élites politiques, pour la plupart (sauf au Parti québécois, soulignons-le) semblent incapables de prendre la pleine mesure du drame qui est en train de se dérouler sous nos yeux. On le constate, par exemple, avec la décision frivole et irresponsable de M. Legault d’exclure l’application des clauses scolaires de la Charte de la langue française au niveau collégial ou bien avec son double jeu en immigration (le Québec n’ayant, de toute son histoire, jamais accueilli autant d’immigrants qu’il ne le fera en 2022). Nos élites se comportent comme si nous étions encore dans les années quatre-vingt-dix. Par inconscience, irresponsabilité ou lâcheté, elles continuent de se réfugier dans l’illusion de l’éternité.

Loi 101 au cégep : La bataille est perdue!

La loi 96, qui vient tout juste d’être adoptée, est appuyée par pas moins de 77% des francophones. Ce clivage impressionnant est déterminé, structuré, comme le notait le sondage d’où ces chiffres sont tirés, par « la langue maternelle » des répondants. Rappelons qu’à l’époque de l’adoption de la loi 101 en 1977, 80% des francophones appuyaient la Charte de la langue française. L’appui des francophones à la loi 96 est au même niveau que pour la loi 101 en 1977. Le parallèle est frappant.

Idem pour ce qui est de l’accueil réservé à la loi 96 par les anglophones; ils s’y opposent à 95%, soit au même niveau que pour la loi 101. Et aujourd’hui, alors que les porte-paroles de la communauté anglophone multiplient les déclarations outrancières et incendiaires, il faut rappeler qu’en 1977, Camille Laurin, le père de la loi 101, était caricaturé en Joseph Goebbels par leurs porte-paroles d’alors. Autre époque, mais mœurs identiques. Il est remarquable de constater que 45 ans après la loi 101, la communauté anglophone semble n’avoir rien appris ni rien oublié et reste fossilisée dans la même attitude de rejet de toute mesure visant à redresser, ne serait-ce que légèrement comme le fait la loi 96, le statut du français au Québec.

A noter en passant que si les variables du recensement « langue maternelle » ou « langue parlée le plus souvent à la maison » ne sont pas les seuls paramètres dignes d’intérêt (mentionnons la langue de travail et la langue de scolarisation aux études supérieures)  pour évaluer et comprendre la dynamique linguistique, il faut avouer, comme le démontrent les données de sondage, qu’elles restent fondamentales pour comprendre comment s’articule l’espace politique québécois, n’en déplaise à certains. Fin de la parenthèse.

Mais le parallèle entre la loi 96 et la loi 101 s’arrête malheureusement là. Avec la loi 96, nous n’avons pas du tout affaire à un « projet de société » ou à un « geste souverain », mais, essentiellement, à une tentative de restreindre quelque peu le bilinguisme intégral de l’État québécois. Tentative bienvenue, certes, mais qui n’a rien à voir avec la loi 101 qui, par exemple, mettait fin au libre-choix de la langue d’enseignement au primaire et au secondaire (une mesure absolument révolutionnaire) et imposait l’unilinguisme français dans l’affichage. Si la loi 96 bouscule ce n’est que parce qu’elle met fin au laisser-aller absolu des dernières décennies sur la question linguistique (une bonne chose soulignons-le).

La population ne s’y trompe pas: si l’appui à la loi est massif chez les francophones, un sondage Léger nous apprenait le 3 juin dernier que seulement 22% des Québécois estimaient par ailleurs que cette loi serait suffisante pour « renverser le déclin » du français au Québec.

Et ce sondage repose la question de l’extension des clauses scolaires de la loi 101 au cégep : 69% des francophones sont en faveur de cette mesure! La mesure globale dans la population donne 55% pour et seulement 30% contre. Ce chiffre est en accord avec un autre sondage publié il y a un an. Depuis quelques années, l’opinion publique a virée de bord, s’est solidifiée et est maintenant clairement en faveur de la loi 101 au cégep. Il s’agit d’un revirement historique.

Mais alors que la CAQ semble ajuster ses propositions et son programme politique en fonction des résultats du sondage du jour, il faut souligner la farouche résistance de M. Legault sur la question du « libre-choix » au cégep, une résistance qui tranche avec le « pragmatisme » et le « populisme » constamment mis de l’avant par la CAQ. Au moment où le premier ministre du Québec agite le spectre de la « Louisianisation » dans un congrès partisan, en même temps, il refuse une mesure essentielle pour redresser le statut du français au Québec.

Le refus de M. Legault de mettre fin au « libre-choix » de la langue d’enseignement au cégep, alors qu’il a l’opinion publique derrière lui et qu’il pourrait marquer l’histoire, est à mon avis une posture purement idéologique. Une soumission à l’aile fédéraliste toute puissante à la CAQ.

Mais sur la question névralgique de la loi 101 au cégep, la CAQ a perdu la bataille de l’opinion publique. Elle devra éventuellement plier. Et le plus tôt sera le mieux.

Le problème, c’est le français !

Dans un texte de La Presse du 28 avril 2022, on apprend que le gouvernement caquiste s’active – sous prétexte de « demande des parents » et pendant que l’on discute fort de la loi 101 au cégep et du projet de loi 96 – afin de «bonifier», encore une fois, l’enseignement de l’anglais à l’école. La CAQ souhaite mettre en place un programme d’anglais « enrichi » mieux structuré au primaire. En filigrane, on peut comprendre que le but éventuel est de faire de « l’anglais enrichi » le programme régulier d’anglais au primaire.

Disons-le d’emblée, l’obsession névrotique du gouvernement du Québec pour l’anglais depuis 20 ans a quelque chose de désespérant. Ce fut d’abord l’imposition de l’anglais en troisième année du primaire, puis de l’anglais en première année, suivi de l’anglais intensif en sixième année du primaire et, maintenant, de l’anglais « enrichi ». Pour l’anglais, le gouvernement du Québec est aux petits soins et ne ménage pas ses efforts et son argent. La seule logique qui prévaut est celle du « toujours plus ».

Pendant ce temps, les signaux d’alarme se multiplient voulant que le Québec français soit en train de basculer dans un processus d’assimilation collective. Au moins deux éléments majeurs donnent à penser que ce processus est enclenché:

1) Le niveau de bilinguisme des jeunes francophones est en hausse constante, recensement après recensement, et atteint maintenant des niveaux historiques et stratosphériques. Sur l’île de Montréal, les jeunes francophones de 20 à 34 ans sont davantage bilingues que les jeunes anglophones par une marge de 3 points (80,9 % vs 77,9 %). Tout pointe vers le fait que la « langue commune » à Montréal, à Laval, c’est de plus en plus l’anglais.

2) On constate que, sous la pression de l’univers numérique anglicisant, le profil de consommation culturelle des jeunes francophones s’anglicise à grande vitesse et ressemble de plus en plus à celui… des jeunes anglophones. Les jeunes francophones, par exemple, n’écoutent presque plus de chansons en français (9% du temps seulement chez les 15-34 ans vs 47 % du temps chez les 55 ans et plus). Une acculturation est en cours, acculturation qui est la première étape dans le processus d’assimilation linguistique (qui se déroule normalement sur deux générations).

Alors que les jeunes auraient manifestement besoin de plus de contacts avec la langue et la culture françaises et québécoises à l’école pour solidifier une base culturelle mise à mal par les Netflix et YouTube de ce monde, le gouvernement fait l’inverse sous prétexte de « demande des parents ».

Mais il faut se demander si cette « demande des parents » ne correspond pas à ceci : une projection du sentiment d’incompétence et d’infériorité de la génération précédente face à l’anglais plaquée sur la génération actuelle, qui n’a pas du tout les mêmes problèmes et évolue dans un univers radicalement différent. Les parents veulent plus d’anglais ? Alors qu’ils s’inscrivent eux-mêmes à des cours, car c’est de cela au fond dont il s’agit !

Les professeurs qui se mobilisent actuellement en faveur de la loi 101 au cégep – et qui sont ignorés par le gouvernement caquiste – nous avertissent que l’anglais des jeunes est si pétant de santé que l’on entend maintenant des jeunes francophones échanger entre eux en anglais dans les corridors des cégeps français et que certains l’utilisent même pour s’adresser aux professeurs. Dans certaines écoles françaises de Québec (!), l’anglais sert de langue commune pour certains élèves. Cela découle d’une survalorisation de l’anglais dès le primaire dans le réseau scolaire québécois, combiné à l’immersion anglaise permanente offerte par l’univers numérique.

Pendant ce temps, les événements des derniers mois nous ont appris que le bilinguisme des jeunes anglophones, qui nous est vanté depuis des décennies, est un mythe; l’immense majorité des jeunes scolarisés en anglais serait en échec si des cours en français leur étaient imposés. Pourtant, le ministre de l’Éducation lui-même disait encore en janvier dernier que le problème au Québec, c’était le niveau d’anglais des jeunes francophones et, qu’au lieu d’étendre la loi 101 au cégep, il fallait bonifier l’anglais au primaire dans les écoles françaises !

Dans un autre texte du Journal de Montréal, , on apprend que si le ministre responsable de la langue française affirme, de son côté, qu’il faudrait «bonifier» le français des jeunes anglophones, le ministre de l’Éducation, pour sa part, ne semble pas être d’accord. Il y a une asymétrie flagrante, qui remonte au sommet du ministère de l’Éducation, entre le soin accordé à la maitrise de l’anglais et celui accordé à la maitrise du français à l’école au Québec.

Pour inverser une affirmation célèbre de Gaston Miron : « Le vrai problème au Québec, c’est le français ! » Au Québec, c’est la connaissance et l’usage du français qui pose de plus en plus problème. Par les anglophones, premièrement, et, de plus en plus, par les francophones. Pas la connaissance et l’usage de l’anglais ! L’anglais est pétant de santé au Québec. Il faudrait en prendre acte avant qu’il ne soit trop tard.

La nation qui n’allait pas de soi : retrouver la fragilité qui fait notre force

Alexis Tétreault est ce jeune intellectuel qui avait signé une lettre époustouflante dans le Journal de Montréal en mars 2021, lettre où il rappelait, avec une plume lyrique et magnifique, l’importance de la culture, notre culture, comme « élément d’intelligibilité de l’histoire », de notre histoire alors que tout un courant intellectuel postmoderne importé des États-Unis, la « Critical Race Theory », tente de nous faire fait voir et interpréter notre histoire à travers le prisme racial américain. Cette lettre était pour moi comme un coup de semonce annociateur de la naissance publique d’un essayiste et écrivain de haut vol.

Alexis Tétreault publie ces jours-ci son premier livre chez VLB éditeur « La nation qui n’allait pas de soi ». Il s’agit à mon avis d’un essai majeur.

Son livre traite de « mythologie politique », entendu ici dans le sens d’une vérité profonde enfouie dans l’âme d’un peuple et qui lui sert à la fois de guide inconscient et de carburant psychologique et, en particulier, de la « mythologie politique de la vulnérabilité », qui est « l’irréductible sentiment qu’un jour, soudainement ou subrepticement, la nation québécoise disparaitra ». Ce mythe s’est implanté profondément dans la psyché québécoise à cause de l’histoire particulière qui est la nôtre, notre existence comme peuple ayant été remise en cause « par une force qui la dépasse » à au moins deux reprises : lors de la Conquête et la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre et lors de l’Union du Bas et du Haut-Canada, recommandation contenue dans le célèbre Rapport Durham par suite des rébellions des Patriotes de 1837-1838. L’Union des Canada, et la mise en minorité des francophones qui en résulta, a fécondé à la fois le mythe de la survivance (« Que les Canadiens restent fidèles à eux-mêmes… une partie de notre force vient de nos traditions; ne nous éloignons ou ne les changeons que graduellement » dixit François-Xavier Garneau) et celui de la vulnérabilité (« le Québec peut disparaitre »).

Ces idées avaient été développées par l’essayiste Pierre Vadeboncoeur et aussi par Jacques Beauchemin. Tétreault les reprend, et s’en sert pour refaire le fil de l’histoire du Québec, qui oscille, depuis le Rapport Durham, entre la mythologie de la survivance (ou de la permanence) et celle de la vulnérabilité, entre l’idée que le Québec, qui a survécu à la minorisation imposée par la Conquête depuis 262 ans, pouvait se tenir à l’écart de l’Histoire et serait ainsi éternel, et celle que, petite nation, il allait finir par se dissoudre dans la mer anglophone de l’Amérique du Nord. Si la mythologie de la vulnérabilité a été mobilisée fortement dans l’après-guerre et a menée à la montée du mouvement indépendantiste, à la Révolution tranquille, à la Charte de la langue française, cette marée a reflué avec l’échec des deux référendums sur la souveraineté du Québec. Depuis l’échec de 1995, les Québécois ont basculé dans la mythologie de la permanence ou de la « normalité » qui leur offre l’illusion d’être « majoritaire ». Si cette illusion a été nourrie par la Charte de la langue française, elle reste dangereuse et fausse, car les Québécois ne constituent qu’une « majorité » provinciale, c’est-à-dire cul-de-jatte et non souveraine. Aujourd’hui, alors que la provincialisation des esprits triomphe plus que jamais, que l’horizon s’est rétrécit, les Québécois ne sentent majoritaires et invincibles, permanents, éternels à l’intérieur de leur « Québec-province ».

Les Québécois se comportent comme si, en réaction à l’échec de l’indépendance en 1995, ils avaient décidé, dans leur imaginaire, que le résultat de 1995 était nul et non avenu, qu’ils étaient souverains quand même et ils font fi de la réalité de leur dépendance, de leur « soumission » à l’ordre fédéral, qui les écrase et les domine. De plus, avec l’influence croissante de la « Critical Race Theory », « on observe un phénomène inédit et étonnant. Alors que nombre de Québécois cherchaient à faire advenir politiquement leur statut de nation majoritaire par le truchement de l’indépendance, la dynamique de la société des identités les transforme de facto en majorité politique. Tout cela par la magie du verbe, et non en raison d’une quelconque transformation politique et culturelle. » L’imaginaire politique québécois actuel est donc « complètement divorcé du rapport de force à l’œuvre dans la fédération canadienne ».

Tétreault nous met en garde au péril inhérent à la normalisation du statut provincial à travers le « nationalisme » caquiste qui a pour horizon le « Québec-province » : « un Québec rénové où se seraient concentrées les aspirations politiques des Canadiens français pourrait n’être, au demeurant, que le « dernier sursaut avant de sombrer dans l’assimilation vers laquelle les ont conduits les déterminismes séculaires de leur tragique histoire. Un Québec à l’identité majoritaire pleinement cristallisée, mais qui se serait décidé à restreindre ses ambitions aux limites établies par le fédéralisme canadien, ne serait rien d’autre qu’une nation très bien annexée en marche vers son assimilation et sa « stagnation dans la médiocrité ». Il serait une prison dans laquelle une nation minoritaire s’imaginerait majoritaire ».

Tétreault en appelle donc à renouer avec le mythe de la vulnérabilité car ce « ferment anxiogène » loin d’être un facteur d’immobilisme et de dépression est, bien au contraire, « à l’origine de nos projets politiques les plus féconds ». Le « constat catastrophiste » de la possibilité de disparition du Québec français a donc servi de carburant pour l’action politique qui a permis à la nation québécoise de s’affirmer et de perdurer. Il est aussi, peut-on rappeler, beaucoup plus proche de la réalité factuelle des choses que le mythe de la normalité.

La prise de conscience du péril de la minorisation-assimilation qui nous guette est la seule façon pour les Québécois d’échapper au « destin crépusculaire que lui promettent les architectes de la fédération canadienne ». Cela ne manquera pas, selon Tétreault, de « heurter de plein fouet une nation qui s’appréhende à présent selon le mythe de la majorité normalisée ». Il ne reste plus qu’à « espérer que ce miroir déformant éclate avant qu’il ne soit trop tard ». Ce livre est un solide coup de boutoir, qui arrive juste à temps, dans ce miroir déformant.