Le problème, c’est le français !

Dans un texte de La Presse du 28 avril 2022, on apprend que le gouvernement caquiste s’active – sous prétexte de « demande des parents » et pendant que l’on discute fort de la loi 101 au cégep et du projet de loi 96 – afin de «bonifier», encore une fois, l’enseignement de l’anglais à l’école. La CAQ souhaite mettre en place un programme d’anglais « enrichi » mieux structuré au primaire. En filigrane, on peut comprendre que le but éventuel est de faire de « l’anglais enrichi » le programme régulier d’anglais au primaire.

Disons-le d’emblée, l’obsession névrotique du gouvernement du Québec pour l’anglais depuis 20 ans a quelque chose de désespérant. Ce fut d’abord l’imposition de l’anglais en troisième année du primaire, puis de l’anglais en première année, suivi de l’anglais intensif en sixième année du primaire et, maintenant, de l’anglais « enrichi ». Pour l’anglais, le gouvernement du Québec est aux petits soins et ne ménage pas ses efforts et son argent. La seule logique qui prévaut est celle du « toujours plus ».

Pendant ce temps, les signaux d’alarme se multiplient voulant que le Québec français soit en train de basculer dans un processus d’assimilation collective. Au moins deux éléments majeurs donnent à penser que ce processus est enclenché:

1) Le niveau de bilinguisme des jeunes francophones est en hausse constante, recensement après recensement, et atteint maintenant des niveaux historiques et stratosphériques. Sur l’île de Montréal, les jeunes francophones de 20 à 34 ans sont davantage bilingues que les jeunes anglophones par une marge de 3 points (80,9 % vs 77,9 %). Tout pointe vers le fait que la « langue commune » à Montréal, à Laval, c’est de plus en plus l’anglais.

2) On constate que, sous la pression de l’univers numérique anglicisant, le profil de consommation culturelle des jeunes francophones s’anglicise à grande vitesse et ressemble de plus en plus à celui… des jeunes anglophones. Les jeunes francophones, par exemple, n’écoutent presque plus de chansons en français (9% du temps seulement chez les 15-34 ans vs 47 % du temps chez les 55 ans et plus). Une acculturation est en cours, acculturation qui est la première étape dans le processus d’assimilation linguistique (qui se déroule normalement sur deux générations).

Alors que les jeunes auraient manifestement besoin de plus de contacts avec la langue et la culture françaises et québécoises à l’école pour solidifier une base culturelle mise à mal par les Netflix et YouTube de ce monde, le gouvernement fait l’inverse sous prétexte de « demande des parents ».

Mais il faut se demander si cette « demande des parents » ne correspond pas à ceci : une projection du sentiment d’incompétence et d’infériorité de la génération précédente face à l’anglais plaquée sur la génération actuelle, qui n’a pas du tout les mêmes problèmes et évolue dans un univers radicalement différent. Les parents veulent plus d’anglais ? Alors qu’ils s’inscrivent eux-mêmes à des cours, car c’est de cela au fond dont il s’agit !

Les professeurs qui se mobilisent actuellement en faveur de la loi 101 au cégep – et qui sont ignorés par le gouvernement caquiste – nous avertissent que l’anglais des jeunes est si pétant de santé que l’on entend maintenant des jeunes francophones échanger entre eux en anglais dans les corridors des cégeps français et que certains l’utilisent même pour s’adresser aux professeurs. Dans certaines écoles françaises de Québec (!), l’anglais sert de langue commune pour certains élèves. Cela découle d’une survalorisation de l’anglais dès le primaire dans le réseau scolaire québécois, combiné à l’immersion anglaise permanente offerte par l’univers numérique.

Pendant ce temps, les événements des derniers mois nous ont appris que le bilinguisme des jeunes anglophones, qui nous est vanté depuis des décennies, est un mythe; l’immense majorité des jeunes scolarisés en anglais serait en échec si des cours en français leur étaient imposés. Pourtant, le ministre de l’Éducation lui-même disait encore en janvier dernier que le problème au Québec, c’était le niveau d’anglais des jeunes francophones et, qu’au lieu d’étendre la loi 101 au cégep, il fallait bonifier l’anglais au primaire dans les écoles françaises !

Dans un autre texte du Journal de Montréal, , on apprend que si le ministre responsable de la langue française affirme, de son côté, qu’il faudrait «bonifier» le français des jeunes anglophones, le ministre de l’Éducation, pour sa part, ne semble pas être d’accord. Il y a une asymétrie flagrante, qui remonte au sommet du ministère de l’Éducation, entre le soin accordé à la maitrise de l’anglais et celui accordé à la maitrise du français à l’école au Québec.

Pour inverser une affirmation célèbre de Gaston Miron : « Le vrai problème au Québec, c’est le français ! » Au Québec, c’est la connaissance et l’usage du français qui pose de plus en plus problème. Par les anglophones, premièrement, et, de plus en plus, par les francophones. Pas la connaissance et l’usage de l’anglais ! L’anglais est pétant de santé au Québec. Il faudrait en prendre acte avant qu’il ne soit trop tard.

La nation qui n’allait pas de soi : retrouver la fragilité qui fait notre force

Alexis Tétreault est ce jeune intellectuel qui avait signé une lettre époustouflante dans le Journal de Montréal en mars 2021, lettre où il rappelait, avec une plume lyrique et magnifique, l’importance de la culture, notre culture, comme « élément d’intelligibilité de l’histoire », de notre histoire alors que tout un courant intellectuel postmoderne importé des États-Unis, la « Critical Race Theory », tente de nous faire fait voir et interpréter notre histoire à travers le prisme racial américain. Cette lettre était pour moi comme un coup de semonce annociateur de la naissance publique d’un essayiste et écrivain de haut vol.

Alexis Tétreault publie ces jours-ci son premier livre chez VLB éditeur « La nation qui n’allait pas de soi ». Il s’agit à mon avis d’un essai majeur.

Son livre traite de « mythologie politique », entendu ici dans le sens d’une vérité profonde enfouie dans l’âme d’un peuple et qui lui sert à la fois de guide inconscient et de carburant psychologique et, en particulier, de la « mythologie politique de la vulnérabilité », qui est « l’irréductible sentiment qu’un jour, soudainement ou subrepticement, la nation québécoise disparaitra ». Ce mythe s’est implanté profondément dans la psyché québécoise à cause de l’histoire particulière qui est la nôtre, notre existence comme peuple ayant été remise en cause « par une force qui la dépasse » à au moins deux reprises : lors de la Conquête et la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre et lors de l’Union du Bas et du Haut-Canada, recommandation contenue dans le célèbre Rapport Durham par suite des rébellions des Patriotes de 1837-1838. L’Union des Canada, et la mise en minorité des francophones qui en résulta, a fécondé à la fois le mythe de la survivance (« Que les Canadiens restent fidèles à eux-mêmes… une partie de notre force vient de nos traditions; ne nous éloignons ou ne les changeons que graduellement » dixit François-Xavier Garneau) et celui de la vulnérabilité (« le Québec peut disparaitre »).

Ces idées avaient été développées par l’essayiste Pierre Vadeboncoeur et aussi par Jacques Beauchemin. Tétreault les reprend, et s’en sert pour refaire le fil de l’histoire du Québec, qui oscille, depuis le Rapport Durham, entre la mythologie de la survivance (ou de la permanence) et celle de la vulnérabilité, entre l’idée que le Québec, qui a survécu à la minorisation imposée par la Conquête depuis 262 ans, pouvait se tenir à l’écart de l’Histoire et serait ainsi éternel, et celle que, petite nation, il allait finir par se dissoudre dans la mer anglophone de l’Amérique du Nord. Si la mythologie de la vulnérabilité a été mobilisée fortement dans l’après-guerre et a menée à la montée du mouvement indépendantiste, à la Révolution tranquille, à la Charte de la langue française, cette marée a reflué avec l’échec des deux référendums sur la souveraineté du Québec. Depuis l’échec de 1995, les Québécois ont basculé dans la mythologie de la permanence ou de la « normalité » qui leur offre l’illusion d’être « majoritaire ». Si cette illusion a été nourrie par la Charte de la langue française, elle reste dangereuse et fausse, car les Québécois ne constituent qu’une « majorité » provinciale, c’est-à-dire cul-de-jatte et non souveraine. Aujourd’hui, alors que la provincialisation des esprits triomphe plus que jamais, que l’horizon s’est rétrécit, les Québécois ne sentent majoritaires et invincibles, permanents, éternels à l’intérieur de leur « Québec-province ».

Les Québécois se comportent comme si, en réaction à l’échec de l’indépendance en 1995, ils avaient décidé, dans leur imaginaire, que le résultat de 1995 était nul et non avenu, qu’ils étaient souverains quand même et ils font fi de la réalité de leur dépendance, de leur « soumission » à l’ordre fédéral, qui les écrase et les domine. De plus, avec l’influence croissante de la « Critical Race Theory », « on observe un phénomène inédit et étonnant. Alors que nombre de Québécois cherchaient à faire advenir politiquement leur statut de nation majoritaire par le truchement de l’indépendance, la dynamique de la société des identités les transforme de facto en majorité politique. Tout cela par la magie du verbe, et non en raison d’une quelconque transformation politique et culturelle. » L’imaginaire politique québécois actuel est donc « complètement divorcé du rapport de force à l’œuvre dans la fédération canadienne ».

Tétreault nous met en garde au péril inhérent à la normalisation du statut provincial à travers le « nationalisme » caquiste qui a pour horizon le « Québec-province » : « un Québec rénové où se seraient concentrées les aspirations politiques des Canadiens français pourrait n’être, au demeurant, que le « dernier sursaut avant de sombrer dans l’assimilation vers laquelle les ont conduits les déterminismes séculaires de leur tragique histoire. Un Québec à l’identité majoritaire pleinement cristallisée, mais qui se serait décidé à restreindre ses ambitions aux limites établies par le fédéralisme canadien, ne serait rien d’autre qu’une nation très bien annexée en marche vers son assimilation et sa « stagnation dans la médiocrité ». Il serait une prison dans laquelle une nation minoritaire s’imaginerait majoritaire ».

Tétreault en appelle donc à renouer avec le mythe de la vulnérabilité car ce « ferment anxiogène » loin d’être un facteur d’immobilisme et de dépression est, bien au contraire, « à l’origine de nos projets politiques les plus féconds ». Le « constat catastrophiste » de la possibilité de disparition du Québec français a donc servi de carburant pour l’action politique qui a permis à la nation québécoise de s’affirmer et de perdurer. Il est aussi, peut-on rappeler, beaucoup plus proche de la réalité factuelle des choses que le mythe de la normalité.

La prise de conscience du péril de la minorisation-assimilation qui nous guette est la seule façon pour les Québécois d’échapper au « destin crépusculaire que lui promettent les architectes de la fédération canadienne ». Cela ne manquera pas, selon Tétreault, de « heurter de plein fouet une nation qui s’appréhende à présent selon le mythe de la majorité normalisée ». Il ne reste plus qu’à « espérer que ce miroir déformant éclate avant qu’il ne soit trop tard ». Ce livre est un solide coup de boutoir, qui arrive juste à temps, dans ce miroir déformant.

L’anglais, langue première

Dans un texte de La Presse du 28 avril 2022, l’on apprend que le gouvernement caquiste s’active en coulisses, pendant que l’on discute fort de la loi 101 au cégep et du projet de loi 96, afin de « bonifier » l’enseignement de l’anglais au primaire en mettant en place un programme d’anglais « enrichi » mieux structuré, et, peut-on comprendre, disponible partout.

L’obsession du gouvernement du Québec pour l’anglais depuis 20 ans a quelque chose de désespérant. Ce fut d’abord l’anglais en troisième année du primaire, l’anglais en première année, l’anglais intensif en sixième année du primaire et maintenant, l’anglais « enrichi ». Pour l’anglais, le gouvernement du Québec est aux petits soins, ne ménage pas ses efforts et son argent et il n’y en a jamais assez, semble-t-il.

Pendant ce temps, les signaux d’alarme se multiplient à l’effet que le Québec français est en train de basculer carrément vers l’assimilation collective. J’ai écrit à ce sujet dans mon livre « Un libre-Choix » : alors que le bilinguisme des jeunes francophones est en hausse constante et atteint des niveaux stratosphériques, l’on constate que, sous la pression de l’univers numérique anglicisant, le profil de consommation culturel des jeunes francophones ressemble de plus en plus à celui des jeunes anglophones. Une acculturation est en cours, acculturation qui est la première étape de l’assimilation linguistique. Les signes de ceci sont légion.

Les professeurs qui se mobilisent actuellement en faveur de loi 101 au cégep- et qui sont ignorés par le gouvernement caquiste- nous avertissent que l’anglais des jeunes est si pétant de santé que l’on entend maintenant des jeunes francophones échanger entre eux en anglais dans les corridors des cégeps français et que certains l’utilisent même pour s’adresser aux professeurs. Dans les écoles françaises de Québec (!), l’anglais est en train de devenir la langue commune pour certains élèves.

Ceci est le résultat d’une survalorisation de l’anglais dès le primaire dans le réseau d’éducation québécois, combiné à l’immersion anglaise permanente offerte par l’univers numérique.

Pendant ce temps, les événements des derniers mois nous ont appris que le bilinguisme des jeunes anglophones, qui nous est vanté depuis des décennies, est un mythe; l’immense majorité des jeunes scolarisés en anglais serait en échec si des cours en français leurs étaient imposés. Pourtant, le ministre de l’éducation disait encore en janvier passé que le problème, c’était le niveau d’anglais des jeunes francophones et, qu’au lieu d’étendre la loi 101 au cégep, il fallait bonifier l’anglais au primaire dans les écoles françaises!

Aujourd’hui, dans un autre texte du Journal de Montréal, l’on apprend que le ministre responsable de la langue française affirme qu’il faut « bonifier » le français des jeunes anglophones, mais que le ministre de l’éducation ne semble pas être d’accord. M. Jolin-Barrette rame à contre-courant dans un gouvernement obnubilé par l’anglais.

Ce dernier est traité comme s’il était la langue première.

Disons-le : le vrai problème au Québec, c’est la connaissance et l’usage du français. Pas autre chose.

Une jovialisme sans nuances II

On dirait que Jean-Benoit Nadeau a juré de me faire passer mes fins de semaine à réfuter un texte bancal après l’autre:

https://lactualite.com/…/pour-en-finir-encore-plus…/


En rafale:


1) « approche ethnicisante »: Nadeau avait déjà employée à mon égard cette pitoyable accusation (à mots couverts) de « racisme » parce que la thèse de mon livre « Pourquoi la loi 101 est un échec » heurtait de front ses idées préconçues (et son gagne-pain, le jovialisme linguistique étant le créneau porteur lui permettant de vendre des textes). Voici ce que le lui avais répondu à l’époque (https://lactualite.com/tribune/oui-la-loi-101-est-un-echec/):
« Il m’accuse ensuite de tenir un discours « identitaire » et d’avoir du mal à accepter que le Québec devienne « pluriculturel » et affirme même que « ça revient partout » et que je souffre de « frilosité identitaire ». Disons-le : n’arrivant pas à réfuter mes idées de façon convaincante, M. Nadeau en est réduit à m’accuser à mots couverts de « racisme ». Voilà qui est odieux.
Non, M. Nadeau, des gros mots ne constituent pas une réfutation de mon essai. Il s’agit même d’un aveu d’échec. De votre part. »


2) Nadeau cite encore Veltman pour s’appuyer. Je pense que l’analyse de Veltman n’a aucun fondement solide et qu’elle est réfutée depuis longtemps.
https://fredericlacroix.quebec/…/un-jovialisme-sans…/


3) Jean-Pierre Corbeil avance ceci, mais sans citer de chiffres! « Mais ce qu’il y a de remarquable, entre les sondages de 2006 et celui de 2016, c’est une forte augmentation de l’usage du français chez eux » (les allophones ayant le français comme langue de travail).
Comment dire? Les données prouvant le statut désavantageux du français au travail pleuvent! Par exemple: « Au recensement de 2011, le Québec comptait 200 000 immigrants qui ne pouvaient soutenir une conversation en français. De ceux-là, 80 % ont affirmé savoir parler l’anglais. De toute évidence, pour bon nombre d’immigrants il n’est pas nécessaire de connaître le français. L’anglais leur suffit. »
https://lautjournal.info/…/quand-levera-t-lomerta-sur…
https://lautjournal.info/20200612/la-langue-de-la-piasse


4) « Le Québec représente 40 % des exportations canadiennes de services. En soi, c’est un succès, mais ça fait que l’anglais va forcément être davantage exigé comme critère d’embauche. Et effectivement, les statistiques montrent que moins de gens travaillent uniquement en français. Mais moins de gens travaillent uniquement en anglais aussi. Et c’est peut-être normal dans le contexte d’un Québec qui est une locomotive dans l’exportation de services au Canada. »
Encore faux! Une étude de l’OQLF de 2020 a prouvé que si l’anglais est exigé à l’embauche à Montréal, c’est la plupart du temps pour des fins de « communication interne », c’est-à-dire pour accommoder les unilingues anglophones sortant de Dawson, McGill et Concordia.
https://www.oqlf.gouv.qc.ca/…/rapport-methodologique…


5) Le « faux » problème du postsecondaire (selon Corbeil): « Mais l’étude nuance aussi ses conclusions en précisant que seulement 5% des francophones et 33% des allophones du Québec avaient obtenu leur dernier diplôme d’une institution anglophone. Si on se rappelle que les allophones forment 14% de la population québécoise, on parle encore ici d’environ 5% de la population. Et c’est à l’intérieur de ces deux tranches relativement petites que porte l’étude en question. »
Corbeil utilise des pourcentages relatifs pour minimiser le problème. 5% des francophones, c’est beaucoup, beaucoup de monde! Et ce nombre grossit rapidement. 33% des allophones (il oublie de mentionner les diplômés des institutions bilingues, ce qui monte de chiffre à 38%), c’est immense quand on sait que cette population est en croissance rapide et que son orientation linguistique va déterminer l’avenir du Québec!


6) « En réalité, c’est le contraire qui se passe. Les allophones s’orientent très largement vers le français parce que la loi 101 a fait du français la langue publique. L’école fonctionne, la loi fonctionne, et deux ans de cégeps en anglais ne font pas beaucoup de différence sur l’orientation linguistique, qui est résolument vers le français. »
Une affirmation totalement gratuite qui est contredite à la fois par l’IRFA et par Statistique Canada.
https://www.irfa.ca/…/2020/02/Rapport_CSQ_012011.pdf
https://fredericlacroix.quebec/…/etudier-en-anglais…/

Un jovialisme sans nuances: réplique à Jean-Benoit Nadeau

« Pour en finir avec le déclin de la langue française » titrait l’Actualité du 9 avril 2022 dans un article signé par Jean-Benoît Nadeau. Celui-ci fait depuis longtemps commerce d’optimisme en ce qui concerne le français et multiplie les articles nous annonçant des « bonnes nouvelles ». C’est une stratégie qui, bien sûr, dans un monde rongé par la sinistrose, permet à M. Nadeau de se démarquer et elle n’est pas, en soi, dénuée d’intérêt. Il est vrai, par exemple, que tout ne va pas si mal pour le français dans le monde, que son essor en Afrique, par exemple, est intéressant. Mais il faudrait éviter, de façon générale, de confondre la situation du français au Québec avec celle du français en Afrique.

Ainsi, « le français n’est pas menacé au Québec » écrit Nadeau et les « transferts linguistiques des immigrants vers le français sont beaucoup plus élevés qu’on ne le croit ». Qui dit cela? Calvin Veltman, un professeur retraité de l’UQAM.

L’étude de Veltman, qui prétend que les transferts linguistiques des immigrants iraient à 75% vers le français au Québec (et non pas 53% comme le prétend l’OQLF ou Statistique Canada), remet en cause, pour Nadeau, plusieurs a priori du projet de loi 96, à commencer par la « théorie » du déclin du français. A propos de cette « théorie » du déclin, Nadeau écrit : « quand je vois toute la classe journalistique et politique gober leur alarmisme sans nuances, je suis pris de vertige ». Et il renchérit: « Je me dis alors qu’il y a de l’espoir, tant pour le Québec que pour le bon sens. » Affirmer que le français serait en déclin au Québec, selon Nadeau, contredirait le « bon sens ».

On ne saurait trouver meilleur exemple du « biais de confirmation », c’est-à-dire du « biais cognitif qui consiste à privilégier les informations confirmant ses idées préconçues », un phénomène bien connu en science et qui touche tous les êtres humains à des degrés divers.  Les biais de confirmation contribuent ainsi à « l’excès de confiance » et peuvent conduire à « des décisions désastreuses dans certains contextes organisationnels, militaires, politiques ou sociaux ».

Il y a plusieurs façons de réfuter les idées avancées par Veltman et reprises par Nadeau.

Premièrement : le plancher pour atteindre l’équilibre linguistique et maintenir à terme le poids démographique des francophones, c’est 90% des transferts des allophones vers le français (et aucune assimilation des francophones). Ainsi, même à 75% (et non 53%), c’est trop bas; le français reculera inéluctablement. Il est donc étrange de prétendre, comme le fait Nadeau, qu’il n’y aurait pas de déclin du français alors que les chiffres mêmes de Veltman nous y conduisent mathématiquement.

Deuxièmement : Les données mêmes de Veltman indiquent que …. Le français recule et que l’anglais avance! Par exemple, voici ses données pour le poids démographique des francophones selon la langue parlée à la maison, tirées de son étude intitulée « Lecture sociolinguistique du recensement canadien : succès inespéré de la Loi 101 » (tableau 1).

Figure 1

On peut noter d’abord la très grande variabilité des données due au fait que Veltman amalgame les réponses à la question sur « la langue parlée le plus souvent à la maison » avec celle sur « la ou les langues parlées régulièrement à la maison » des recensements, tout en ne tenant pas compte des ruptures importantes de comparabilité induites par les changements de questionnaires (à noter le bond pour 2001, par exemple). A noter aussi, qu’après le brusque et inexplicable saut de 1996 à 2001, le français décroit sans arrêt sur la période 2001-2016.

Ce déclin sur 2001-2016 correspond au comportement décrit dans Pourquoi la loi 101 est un échec (ce « livret » faisant « la promotion de l’idéologie du déclin du français », selon Veltman) où j’affirme qu’une « nouvelle dynamique linguistique » s’est mise en place depuis 2001, soit depuis la fin du départ en masse des anglophones sur la période 1960-1995. Ces départs, en effet, expliquent la hausse du poids démographique des francophones au Québec jusque dans les années 90, cette « francisation » n’étant pas un effet attribuable à la francisation des allophones (donc à la Charte de la langue française) mais au départ en masse des anglophones. Cette francisation par défaut s’est arrêtée au tournant des années 2000 avec la fin des départs en surnombre des anglophones et la hausse des seuils d’immigration.

Voyons maintenant le comportement pour l’anglais (figure 2).

Figure 2

On note qu’après avoir chuté sur la période 1971-1996, l’anglais remonte sur la période 1996-2016!

Cependant, aux figures 1 et 2, l’on peut constater que le français recule et l’anglais avance sur la période 1996-2016.

Les données mêmes de Veltman infirment la conclusion que lui («il est temps que nous cessions de vivre dans la crainte de la mer anglophone qui nous entoure ») et Nadeau en tirent (« il n’y a pas de déclin du français »)!

La troisième façon de réfuter les idées de Veltman consiste à vérifier leur degré d’accord avec la réalité. Il faut savoir que Veltman est un chercheur qui affirme, depuis des décennies, que le français va bien. Chaque nouveau recensement ne semble en rien entamer son enthousiasme à cet effet. Veltman écrivait déjà, par exemple, que « La guerre linguistique est finie : le français a gagné ! » dans la Presse du 23 octobre 1999 (cité ici).

Veltman met de l’avant une « approche sociolinguistique » des transferts linguistiques qui repose sur la question 8 b) du recensement, soit la réponse à la question « Cette personne parle-t-elle régulièrement d’autres langues à la maison »? (on trouve le questionnaire pour 2016 ici). Notons que le qualificatif « régulièrement » n’est pas défini, ni le contexte dans lequel ces langues sont utilisées. S’agit-il d’une fois par jour, d’une fois par mois, d’une fois aux six mois? On ne le sait pas. S’agit-il d’une langue utilisée dans un contexte scolaire (par un enfant pour les devoirs par exemple), d’une langue utilisée pour répondre au livreur de colis ou dans un contexte social avec des amis? On ne le sait pas non plus. Le moins qu’un puisse dire, c’est que cet indicateur n’est pas robuste. Il me semble qu’un tel indicateur, aussi imprécis, ne nous permette pas de trancher entre « l’usage » d’une langue, qui reflèterait une orientation linguistique de l’immigrant en faveur du français, et sa simple « connaissance », qui n’annoncerait pas un transfert linguistique futur vers celui-ci.

Du reste, si les allophones se francisaient dans des proportions aussi élevées que le prétend Veltman, il reste à expliquer pourquoi la majorité des allophones de Montréal, francisés à 66% selon lui, s’inscrivaient en majorité (50,2%) dans les cégeps anglais une fois les clauses scolaires de la Charte prenant fin en secondaire 5. Il semble que si les allophones scolarisés en français ont bien une « connaissance du français », la majorité d’entre eux (à Montréal) a encore une « préférence » pour l’anglais et que cette préférence pèse sur leur orientation linguistique.

Du reste, cette « approche sociolinguistique » est mise de l’avant par Veltman depuis des décennies. On trouve, par exemple, le témoignage de celui-ci lors de la « Consultation générale sur l’impact des tendances démographiques actuelles sur l’avenir du Québec comme société distincte » tenue par l’Assemblée nationale du Québec le 7 février 1985. Veltman affirmait déjà, usant de son « approche sociolinguistique » que le Conseil de la langue française et Statistique Canada se trompaient en affirmant que la force d’attraction de l’anglais comme langue d’usage demeurait supérieure à celle du français au Québec. Huit petites années s’étaient écoulées depuis l’adoption de la loi 101, mais selon lui, on mesurait déjà des effets importants de cette loi sur l’orientation linguistique des allophones.

Il affirmait également qu’on « commencera à voir les résultats de l’évolution en cours (soit l’adoption massif du français par les allophones) lors du recensement de 2001 ». Manque de chance : le recensement de 2001 est plutôt celui qui marque de façon indubitable le début de la « nouvelle dynamique linguistique » qui est une dynamique de déclin du français (Pourquoi la loi 101 est un échec, p. 65).

Veltman affirme également qu’en 2001, la communauté anglophone du Québec ne comptera plus que 300 000 personnes. Or, au recensement de 2001, elle en comptait presque le double selon la langue maternelle (591 379 personnes) et deux fois et demi (746 895 personnes) en termes de langue d’usage (ou langue parlée le plus souvent à la maison). Et de 2001 à 2016, ce nombre a augmenté de 65 702 selon la langue maternelle et de 119 953 selon la langue d’usage.

Lors de son témoignage de 1985, la conclusion de Veltman était la suivante : « Motivés par le choix scolaire imposé par la loi 101, par la nécessité de parler le français pour pouvoir travailler au Québec et par le poids sans cesse croissant du groupe francophone, les immigrants s’intègrent d’ores et déjà au groupe francophone. Ce processus d’intégration au groupe francophone s’accentuera à mesure que le groupe anglophone diminuera en importance… De plus, les immigrants s’orienteront de plus en plus vers les groupes francophones, privant ainsi le groupe anglophone des transferts linguistiques si nécessaires à son maintien. C’est ce qui a maintenu le groupe anglophone dans le passé. »

Les prédictions de Veltman ne se sont pas avérées. Il se trompait déjà lourdement en 1985. Aujourd’hui il avance les mêmes arguments pour répéter, comme toujours, que « tout va bien aller ». Il est malheureux que certains dans la classe journalistique gobent ce jovialisme sans nuances.

Pour avoir écouté depuis trop longtemps les Candides qui prétendent que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », les Québécois paient actuellement le prix fort alors que le français se voie de plus en plus expulsé, symboliquement et pratiquement, de la métropole du Québec.

Nier le déclin du français au Québec, voilà une politique que nous appliquons collectivement depuis au moins vingt ans (quarante ans?) et qui, dans la région de Montréal, a conduit au désastre. Il s’agit maintenant de regarder la réalité en face, car « il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités » (de Gaulle). Or, nous avons besoin, de façon urgente, d’une politique linguistique qui vaille.

Étudier en anglais conduit à travailler en anglais

Statistique Canada a publié le 5 avril une étude portant sur « La langue de travail des diplômés d’établissements postsecondaires de langue française, de langue anglaise ou bilingues ». Alors que l’on ne disposait jusqu’à présent que de rares données d’enquête pour nous faire une idée de la corrélation qui existe entre la langue d’enseignement et la langue de travail, Statistique Canada nous offre, alors que le débat sur la nécessité ou non d’imposer la loi 101 au cégep fait rage, une étude basée sur les données de recensement. A noter cependant que les étudiants internationaux sont exclus de cette étude.

Les résultats ne surprendront que ceux qui ne voulaient pas voir. Car on y apprend, ô surprise ! qu’au « Québec, les diplômés postsecondaire qui ont fréquenté un établissement de langue anglaise sont plus susceptibles d’utiliser l’anglais au travail après leurs études. Cette tendance est particulièrement marquée chez les diplômés de langue maternelle tierce, c’est-à-dire d’une langue autre que le français ou l’anglais. » Les points majeurs de cette étude sont les suivants:

1) Les études en anglais au postsecondaire (cégep et/ou université) conduisent souvent à travailler principalement en anglais.

En 2016, près de la moitié (48 %) des diplômés d’un établissement de langue anglaise utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail, par rapport à 4 % de ceux dont le dernier diplôme provenait d’un établissement de langue française. Une personne scolarisée en anglais au postsecondaire a donc douze fois plus de chance de travailler en anglais que si elle est scolarisée en français. Et ceci, notons-le, ne vaut que pour la langue d’enseignement du dernier diplôme obtenu au postsecondaire, et non pour la langue d’enseignement au primaire et au secondaire.

2) Les anglophones travaillent massivement en anglais.

Environ les deux tiers des diplômés de langue maternelle anglaise utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail lorsque l’établissement ayant décerné le dernier diplôme était bilingue (70 %) ou de langue anglaise (65 %). L’utilisation de l’anglais était beaucoup moins élevée lorsque les diplômés de langue maternelle anglaise avaient réalisé leurs études dans un établissement de langue française (26 %). Ces données sont cohérentes avec celles de l’enquête de l’OQLF de 2020 qui indiquait que si la moitié des entreprises à Montréal exigeaient l’anglais à l’embauche, c’était surtout pour des « fins internes », soit afin d’accommoder les anglophones pour que ceux-ci puissent travailler en anglais à Montréal (ce qui force quantité d’allophones et de francophones à travailler dans cette langue).

3) Ceux qui étudient en français au postsecondaire maitrisent tout de même l’anglais.

Parmi les diplômés de langue maternelle française ou tierce ayant obtenu leur diplôme d’un établissement de langue française, les trois quarts (75 %) pouvaient soutenir une conservation en anglais. La maitrise de l’anglais était un peu plus fréquente chez les diplômés d’établissements bilingues (84 %), et l’écart entre les diplômés de langue maternelle française et tierce était minime. Ces données en recoupent d’autres qui indiquent que la connaissance de l’anglais chez les francophones n’est nullement un problème au Québec. Il y a même, sur le marché du travail, un excès d’offre de travailleurs francophones bilingues.

L’inverse, cependant, n’est pas vrai ; il y a un important déficit de maitrise du français chez les jeunes anglophones tel que révélé dernièrement par la Fédération des cégeps qui indique que 35 % des étudiants inscrits au cégep anglais (et 70 % de ceux scolarisés en anglais au primaire et au secondaire) seraient incapables de passer un cours en français. Le problème urgent au Québec est donc, contrairement à ce qu’une bonne partie de la classe politique, et même le ministre de l’Éducation nous ont répété depuis 20 ans, la connaissance du français par les anglophones. Pas l’inverse.

4) L’utilisation de l’anglais au travail dans le secteur des hautes technologies est liée à la survalorisation de l’anglais comme langue d’enseignement dans ce secteur.

Autre pépite de cette étude, on apprend que « avoir fait des études dans le domaine des sciences, des technologies, du génie, des mathématiques ou des sciences informatiques (STGM) était également légèrement lié à l’utilisation prédominante de l’anglais au travail, mais uniquement lorsque le dernier diplôme était obtenu d’un établissement de langue anglaise ou bilingue ». Bref, l’utilisation de l’anglais dans le secteur technologique n’est pas lié à la « mondialisation », mais surtout au fait que les institutions d’enseignement anglaises occupent ce créneau de façon disproportionnée à Montréal (rappelons que l’UQAM n’a pas de faculté de génie, par exemple, contrairement à Concordia).

5) La langue des études est étroitement corrélée à la langue de travail.

Au Québec, selon cette étude de l’organisme fédéral, « la langue dans laquelle sont faites les études postsecondaires et le lieu de travail sont les facteurs les plus fortement associés à l’utilisation prédominante de l’anglais au travail par les diplômés de langue maternelle française et tierce. »

Cette étude apporte de l’eau au moulin, et même beaucoup d’eau au moulin, à ceux qui estiment qu’il est vital d’étendre la loi 101 au cégep et même, à l’université (eh oui!).

« Étudier en anglais conduit à travailler en anglais »

Statistique Canada a publié le 5 avril une étude (https://www150.statcan.gc.ca/…/article/00003-fra.htm) portant sur « La langue de travail des diplômés d’établissements postsecondaires de langue française, de langue anglaise ou bilingues ». C’est une première.

On y apprend, ô surprise! qu’au « Québec, les diplômés postsecondaires qui ont fréquenté un établissement de langue anglaise sont plus susceptibles d’utiliser l’anglais au travail après leurs études. Cette tendance est particulièrement marquée chez les diplômés de langue maternelle tierce, c’est-à-dire une langue autre que le français ou l’anglais. »

Les points majeurs de cette étude:

1) Les études en anglais conduisent à travailler en anglais:

En 2016, près de la moitié (48 %) des diplômés d’un établissement de langue anglaise utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail, par rapport à 4 % de ceux dont le dernier diplôme provenait d’un établissement de langue française.

2) Les anglophones travaillent en anglais:

Environ les deux tiers des diplômés de langue maternelle anglaise utilisaient l’anglais de façon prédominante au travail lorsque l’établissement ayant décerné leur dernier diplôme était bilingue (70 %) ou de langue anglaise (65 %). L’utilisation de l’anglais était beaucoup moins élevée lorsque les diplômés de langue maternelle anglaise avaient réalisé leurs études dans un établissement de langue française (26 %).

3) Ceux qui étudient en français sont maitrisent l’anglais tout de même (stupeur!):

Parmi les diplômés de langue maternelle française ou tierce ayant obtenu leur diplôme d’un établissement de langue française, les trois quarts (75 %) pouvaient soutenir une conservation en anglais. La maitrise de l’anglais était un peu plus fréquente chez les diplômés d’établissements bilingues (84 %), et l’écart entre les diplômés de langue maternelle française et tierce était minime.

4) La langue des études détermine la langue de travail:

Au Québec, la langue dans laquelle sont faites les études postsecondaires et le lieu de travail sont les facteurs les plus fortement associés à l’utilisation prédominante de l’anglais au travail par les diplômés de langue maternelle française et tierce

Cette étude apporte de l’eau au moulin, et même beaucoup d’eau au moulin, à ceux qui estiment qu’il est vital d’étendre la loi 101 au cégep et même, à l’université (eh oui!).

De la ségrégation scolaire

Le Mouvement école ensemble définit la ségrégation scolaire comme étant « la séparation des enfants dans des écoles ou des classes différentes, en fonction du revenu de leurs parents et/ou de leurs résultats scolaires ». Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) a fait un portrait accablant de cette ségrégation dans le système d’éducation québécois dans un rapport daté de 2016 (« Remettre le cap sur l’équité »). La conclusion était limpide : « L’école québécoise est la plus inégalitaire au pays ».

Rappelons que 32,3% des enfants fréquentant une école privée ont des parents gagnant 110 000 $ et plus par année alors que seulement 6,3 % de ceux-ci gagnent moins de 30 000 $ par an. En 2011-2012, les écoles privées bénéficiaient de plus de 500 millions de dollars de subventions annuelles de Québec et les dépenses totales par élève dans celles-ci étaient supérieures à celles des écoles publiques. En clair, cela signifie que les fonds publics financent en bonne partie un système qui bénéficie massivement aux plus riches. Comme ces « plus riches » sont aussi surreprésentés dans la classe politique, cela explique l’immobilisme sur ce dossier, malgré quelques belles paroles, depuis des décennies, cette classe politique n’osant pas, dans son ensemble, agir à l’encontre de ses intérêts et en faveur de l’égalité des chances.

Ce qui est fâchant avec les inégalités, c’est que celles-ci ne s’arrêtent pas aux portes des écoles primaires ou secondaires. Cette structuration des inégalités qui prend racine au primaire et au secondaire se déploie ensuite pleinement au collégial et à l’université, ce qui entraine des répercussions dans tout le parcours de vie de ceux qui ont la mauvaise idée de naitre dans une famille moins fortunée. Le coût social global des inégalités n’a jamais, à ma connaissance, été estimé. Il est sûrement, en termes de perte de productivité, d’incidence sur la santé physique et psychologique, en termes de rayonnement culturel, colossal. On sait qu’un salarié à temps plein gagnait en moyenne, en 2015, 46 000 $ avec un diplôme d’étude secondaire, 57 000 $ avec un diplôme d’études collégiales (DEC) et 79 000 $ avec un diplôme universitaire. Les répercussions du décrochage scolaire ou de la non-atteinte du plein potentiel d’une personne se paient donc une vie durant.

Les élèves inscrits au secteur régulier dans les écoles publiques ne sont que 37,3 % à se rendre au cégep alors que ce taux est de 89,2 % pour les élèves inscrits dans un programme sélectif au public et de 91,5 % pour ceux inscrits au privé. Ces taux conditionnent ensuite l’accès aux études universitaires. Un élève ayant suivi un programme sélectif au secondaire a près de six fois plus de chances de faire des études universitaires que ceux inscrits au régulier. Si l’élève est scolarisé au privé, ses chances d’entrer à l’université sont multipliées par neuf.

Il est intéressant de noter que l’attention des chercheurs dans ce domaine a surtout été concentrée sur l’école primaire et secondaire et que nous disposons de peu de données pour ce qui est de la ségrégation et de ses mécanismes au cégep, comme si celle-ci ne s’exerçait pas à ce niveau.

Un livre paru en 2020 – La réussite scolaire dans l’enseignement collégial québécois (PUL) – fournit des informations intéressantes pour comprendre la ségrégation qui règne au collégial en fonction du revenu et, surtout, en fonction de la langue. Ce livre, dont la rédaction a été assurée par Richard Guay (issu du milieu collégial privé) et financé par l’Association des collèges privés, se veut une critique du postulat de la CSE voulant qu’une plus grande mixité sociale augmente la réussite scolaire des plus faibles sans nuire aux performances des plus forts. La méthodologie utilisée dans ce livre a été vertement critiquée par d’autres chercheurs. Ce qui est intéressant dans ce livre, cependant, ce ne sont pas ses conclusions discutables en faveur du statu quo en éducation, mais ses données brutes qui viennent, paradoxalement, jeter un éclairage cru sur la ségrégation au collégial.

On apprend par exemple que le fait d’être inscrit au cégep anglais augmente de 29 % la probabilité (p. 48) d’obtenir le DEC selon la « durée prévue » (deux ans). Le fait d’être inscrit dans un cégep privé augmente cette même probabilité de 55 %! D’autres données regroupent la moyenne au secondaire, le revenu parental (estimé, ce ne sont pas des données directes malheureusement), la langue d’enseignement ainsi que le taux de diplomation en deux ans.

Les étudiants au cégep anglais ont, en moyenne, un revenu parental plus élevé de 7 900 $, une moyenne au secondaire plus élevée (de 1 point) et un taux de diplomation à deux ans plus élevé de 7,5 points comparativement aux étudiants des cégeps français. Ce qui est remarquable, c’est le fait que la domination des cégeps anglais est visible même pour des statistiques valant pour tout le Québec, et même si les cégeps anglais ne regroupent que 19 % de la clientèle globale. On imagine que le décalage entre les deux réseaux dans la région de Montréal doit être vertigineux (les données ne sont pas disponibles, hélas).

Quant aux étudiants des cégeps privés, leur revenu parental est supérieur de 11 900 $, leur moyenne au secondaire plus élevée de 2,8 points et leur taux de diplomation plus élevé de 22,8 points comparativement aux cégeps français publics. Ces données pour les cégeps privés ne sont pas segmentées selon la langue d’enseignement, ce qui mettrait encore plus en évidence, probablement, la domination des cégeps privés anglais sur les cégeps privés français.

Si on résume, on peut affirmer que la ségrégation qui règne au collégial reproduit celle régnant au secondaire avec un système privé dominant le système public d’une part, mais amplifiée par le fait que la langue d’enseignement joue le rôle de vecteur de ségrégation supplémentaire, avec les cégeps anglais dominant les cégeps français sur le plan de la moyenne au secondaire des élèves sélectionnés, du revenu parental et du taux de diplomation. Tout ça, dans le cas du public, assuré entièrement par les fonds publics.

Au primaire, au secondaire et au collégial, le système scolaire québécois est un système de reproduction des inégalités sociales. La CSE écrivait que le système d’éducation était construit de sorte que « les inégalités de traitement observées sont au bénéfice des plus favorisés », que ces inégalités « semblent s’accentuer » en fonction du niveau scolaire, qu’elles sont « inacceptables », « évitables » et que « ne rien faire, c’est prendre parti ».

En refusant la loi 101 au cégep, M. Legault prend donc parti en faveur de la ségrégation scolaire fondée sur la langue d’enseignement.

Niveaux d’immigration, la noyade

Le ministre fédéral unilingue anglophone de l’Immigration, Sean Fraser, publiait, juste à temps pour la Saint-Valentin, le plan d’immigration du gouvernement de Justin Trudeau pour 2022-2024. Ce plan est de hausser, encore une fois, les volumes d’immigration, qui passeront de 184 606 personnes en 2020 à 431 000 nouveaux résidents permanents en 2022 et à 451 000 en 2024.

Ottawa souhaite admettre 1,33 million de nouveaux immigrants permanents en seulement trois ans. Il s’agit d’une hausse de 80 % par rapport aux seuils d’immigration qui avaient cours avant la prise du pouvoir par le Parti libéral du Canada en 2015. Au prorata de la population, le Canada est déjà l’un des pays occidentaux qui accueillent le plus d’immigrants.

Immigration temporaire

Et ces chiffres ne valent que pour les immigrants permanents, soit ceux qui obtiennent la résidence permanente. Parallèlement à cette hausse constante et soutenue de l’immigration permanente, nous assistons à une hausse vertigineuse de l’immigration temporaire, c’est-à-dire du nombre de personnes accueillies au Canada avec un permis d’études ou de travail temporaire. Le nombre de travailleurs étrangers détenteurs d’un permis de travail temporaire est passé de 66 600 en 2000 à 429 000 en 2018, soit une augmentation de 544 % en 18 ans. Ces travailleurs temporaires obtiennent de plus en plus, à terme, leur résidence permanente (à hauteur de 50 %). L’immigration « temporaire » est donc souvent de l’immigration permanente déguisée. À ces travailleurs temporaires il faut ajouter les étudiants étrangers, dont le nombre augmente exponentiellement ; en 2020, nous en étions à 530 540 étudiants étrangers au Canada. Si on combine ces deux catégories temporaires, il y avait, au 1er janvier 2020, 1,3 million d’immigrants temporaires au Canada.

Pour estimer le volume global et l’incidence de la migration, il faut additionner les permanents aux temporaires. Aux 431 000 immigrants permanents en 2022 il faut donc ajouter environ 1,3 million d’immigrants temporaires, ce qui donne le chiffre de 1,73 million d’immigrants pour 2022, soit environ 4,7 % de la population totale du Canada.

Conséquences pour le Québec

L’arrivée d’un aussi grand nombre d’immigrants en si peu de temps a plusieurs conséquences néfastes pour le Québec. L’immigration est d’abord la cause directe du recul accéléré du français auquel on assiste depuis 15 ans. Mais elle a aussi pour effet d’exacerber la crise du logement, la hausse du volume d’immigration étant directement responsable de la hausse débridée du prix de l’immobilier au Canada. La crise du logement, bien sûr, frappe d’abord les plus pauvres, ce qui inclut souvent les nouveaux arrivants.

Mais cela ne semble pas émouvoir outre mesure le Parti libéral.

En faisant de l’immigration temporaire la voie d’accès royale vers la résidence permanente depuis 2014, Ottawa a modifié unilatéralement le système d’immigration et a dépouillé le Québec d’une bonne partie de ses pouvoirs en immigration. Pourquoi ? Parce que le Québec n’a aucun pouvoir de sélection sur l’immigration temporaire, de plus en plus importante numériquement parlant, et qui relève strictement d’Ottawa. Le pouvoir de sélection des immigrants a ainsi glissé, indirectement, de Québec vers Ottawa.

À cela, il faut ajouter la discrimination exercée par Ottawa contre les immigrants francophones qui souhaitent s’installer au Québec ou y étudier en français. Le ministère fédéral de l’Immigration sabote activement, de façon volontaire ou non, les efforts du Québec pour attirer des francophones.

Un piège parfait

Les premiers chiffres publiés du recensement 2021 indiquent que le poids relatif du Québec au Canada a baissé pour un 11e recensement d’affilée, passant de 28,9 % en 1966 en 23 % en 2021. Avec la hausse des seuils, la baisse de ce poids va s’accélérer. Pour le contrecarrer, Québec devrait accepter environ 103 730 immigrants permanents par année à partir de 2024, soit plus du double des seuils actuels, seuils qui sont déjà en train de conduire à l’effondrement du français dans toute la grande région de Montréal.

Pour le Québec français, la question de l’immigration est donc un piège parfait ; pile, il perd ; face, le Canada gagne. L’avenir réservé au Québec dans le Canada, c’est la noyade démographique.

En 2017, Statistique Canada a publié une étude de projections démolinguistiques, qui annonçait un effondrement du poids démographique des francophones au Québec à l’horizon de 2036. La proportion de francophones au Québec passerait, selon ces projections, de 78,9 % en 2011 à 69 % en 2036, une chute de 9,9 points. Il s’agit d’un effondrement sans précédent dans toute l’histoire du Québec.

Cette projection de 69 % était calculée avec un scénario « immigration forte » qui correspondait, grosso modo, à 350 000 immigrants permanents par année au Canada. Or, la hausse des niveaux d’immigration à 451 000 signifie que le chiffre de 69 %, loin d’être un « plancher », est maintenant un « plafond » ; la proportion réelle des francophones au Québec en 2036 sera très certainement en dessous de ce chiffre.

Cela sera vrai même si le Québec ne hausse pas son seuil d’immigrants permanents actuel de 50 000 par année (note : le Québec n’a pas ce pouvoir et doit suivre les seuils fédéraux selon l’Entente Canada-Québec). Pourquoi ? Parce que le Québec n’a aucun contrôle sur la migration interprovinciale. Le solde de cette migration est devenu positif en 2020 pour la première fois depuis 1961. Il est probable que l’anglicisation accélérée de la grande région de Montréal fait que de nombreux Canadiens peuvent maintenant y vivre en anglais comme s’ils étaient à Toronto, et ce, à moindre coût. À Montréal, le fait français ressemble de plus en plus à un résidu historique appelé à se dissoudre dans le grand tout canadien. Le projet de loi 96, qui évite soigneusement toute mesure structurante, ne changera rien à cet état de fait.

Le portrait global qui se dégage est celui-ci : si Ottawa avait un plan méthodique, systématique, afin de liquider une fois pour toutes le Québec français, ce plan ressemblerait probablement à ce que l’on voit se dérouler sous nos yeux.

Il va falloir que le gouvernement du Québec se réveille. Et vite.

La noyade

Le ministre fédéral unilingue anglophone de l’immigration, Sean Fraser, publiait, juste à temps pour la St-Valentin, le plan d’immigration du gouvernement de Justin Trudeau pour 2022-2024. Ce plan est de hausser, encore une fois, les volumes d’immigration, qui passeront de 184 606 personnes en 2020 à 431 000 nouveaux résidents permanents en 2022 et 451 000 en 2024.

Ottawa souhaite admettre 1,33 million de nouveaux immigrants permanents en seulement trois ans. Il s’agit d’une hausse de 80% par rapport aux seuils d’immigration qui avaient cours avant la prise du pouvoir par le Parti libéral du Canada en 2015. Au prorata de la population, le Canada est déjà l’un des pays occidentaux qui accueille le plus d’immigrants.

Et ces chiffres ne valent que pour les immigrants permanents, soit ceux qui obtiennent la résidence permanente. Parallèlement à cette hausse constante et soutenue de l’immigration permanente, nous assistons en parallèle à une hausse vertigineuse de l’immigration temporaire, c’est-à-dire du nombre de personnes accueillies au Canada avec un permis d’études ou de travail temporaire. Le nombre de travailleurs étrangers détenteurs d’un permis de travail temporaire est passé de 66 600 en 2000 à 429 000 en 2018, soit une augmentation de 544% en 18 ans. Ces travailleurs temporaires obtiennent de plus en plus, éventuellement, leur résidence permanente (à hauteur de 50%). L’immigration « temporaire » est donc souvent de l’immigration permanente déguisée. A ces travailleurs temporaires, il faut rajouter les étudiants internationaux, dont le nombre augmente exponentiellement; en 2020, nous en étions à 530 540 étudiants internationaux au Canada. Au 1er janvier 2020, en combinant ces deux catégories temporaires, il y avait 1,3 million d’immigrants temporaires au Canada.

Pour estimer le volume global et l’impact de la migration, il faut additionner les permanents aux temporaires. En plus de 431 000 immigrants permanents en 2022, il faut donc rajouter environ 1,3 million d’immigrants temporaires, ce qui donne le chiffre de 1,73 million d’immigrants pour 2022, soit environ 4,7% de la population totale du Canada.

L’arrivée d’un aussi grand nombre d’immigrants en si peu de temps a plusieurs conséquences néfastes pour le Québec. L’immigration est d’abord la cause directe du recul accéléré du français auquel on assiste depuis 15 ans. Mais elle a aussi pour effet d’exacerber la crise du logement, la hausse du volume d’immigration étant directement responsable de la hausse débridée des prix de l’immobilier au Canada. La crise du logement, bien sûr, frappe d’abord les plus pauvres, ce qui inclut souvent les nouveaux arrivants. Mais cela ne semble pas émouvoir outre mesure le Parti libéral.

En faisant de l’immigration temporaire la voie d’accès royale vers la résidence permanente depuis 2014, Ottawa a modifié unilatéralement le système d’immigration et a dépouillé le Québec d’une bonne partie de ses pouvoirs en immigration. Pourquoi? Parce que le Québec n’a aucun pouvoir de sélection sur l’immigration temporaire, de plus en plus importante numériquement parlant, et qui relève strictement d’Ottawa. Le pouvoir de sélection des immigrants a ainsi glissé, indirectement, de Québec vers Ottawa.

A ceci, il faut rajouter la discrimination exercée par Ottawa contre les immigrants francophones souhaitant s’installer ou étudier en français au Québec. Le ministère fédéral de l’immigration sabote activement, de façon volontaire ou non, les efforts du Québec pour attirer des francophones.

Les premiers chiffres publiés du recensement 2021 indiquent que le poids relatif du Québec au Canada a baissé pour un 11 ième recensement consécutif, passant de 28,9% en 1966 en 23% en 2021. Avec la hausse des seuils, la baisse de ce poids va s’accélérer. Pour le contrecarrer, Québec devrait accepter environ 103 730 immigrants permanents par année à partir de 2024, soit plus du double des seuils actuels, seuils qui sont déjà en train de conduire à l’effondrement du français dans toute la région métropolitaine de Montréal. Pour le Québec français, la question de l’immigration est donc un piège parfait; pile il perd et face le Canada gagne. L’avenir réservé au Québec dans le Canada, c’est la noyade démographique.

Statistique Canada a publié en 2017 une étude de projections démolinguistiques qui annonçait un effondrement du poids démographique des francophones au Québec à l’horizon 2036. La proportion de francophones au Québec passerait, selon ces projections, de 78,9% en 2011 à 69% en 2036, une chute de 9,9 points. Il s’agit d’un effondrement sans précédent dans toute l’histoire du Québec.

Cette projection de 69% était calculée avec un scénario « immigration forte » qui correspondait, grosso modo, à 350 000 immigrants permanents par année au Canada. Or, la hausse des niveaux d’immigration à 451 000 signifie que le 69%, loin d’être un chiffre « plancher », est maintenant un chiffre « plafond »; la proportion réelle des francophones au Québec en 2036 sera très certainement en bas de ce chiffre.

Ceci sera vrai même si le Québec ne hausse pas son seuil d’immigrants permanents actuel de 50 000 par année (note : le Québec n’a pas ce pouvoir et doit suivre les seuils fédéraux selon l’Entente Canada-Québec). Pourquoi? Parce que le Québec n’a aucun contrôle sur la migration interprovinciale. Le solde de cette migration est devenu positif en 2020 pour la première fois depuis 1961. Il est probable que l’anglicisation accélérée de la région métropolitaine fait en sorte que de nombreux canadiens peuvent maintenant vivre en anglais à Montréal comme s’ils étaient à Toronto et ce, à moindre coût. A Montréal, le fait français ressemble de plus en plus à un résidu historique appelé à se dissoudre dans le grand tout canadien. Le projet de loi 96, qui évite soigneusement toute mesure structurante, ne changera rien à cet état de fait.

Le portrait global qui se dégage est celui-ci : si Ottawa avait un plan méthodique, systématique, afin de liquider une fois pour toutes le Québec français, ce plan ressemblerait probablement à ce que l’on voit se dérouler sous nos yeux.

Il va falloir que le gouvernement du Québec se réveille. Et vite.