Loi 101 : Les objectifs doivent venir avant les moyens

Ces jours-ci, il fait bon de se replonger dans la monumentale biographie que Jean-Claude Picard a dédiée à Camille Laurin (L’homme debout, Boréal, 2003). D’emblée, on réalise que si cette loi majeure a vu le jour, c’est grâce à la vision et à la détermination absolument titanesque de Camille Laurin. Initialement, l’ampleur du projet de Laurin a semé la stupéfaction au conseil des ministres. Alors que son mandat était simplement de « corriger la loi 22 », celui-ci décida plutôt « d’aller au fonds des choses » et de faire une loi réparatrice qui viendrait en quelque sorte guérir les effets psychologiques de la Conquête. Très, très vaste programme…

Il est intéressant de rappeler le clivage des appuis à ce projet de loi au conseil des ministres; si les ministres de Montréal et les ministres économiques appuyaient sans beaucoup de réserve le projet de Laurin, cela n’était pas le cas des députés des régions, qui étaient plus ambivalents. Notons qu’à la CAQ, il n’y a pas vraiment de « ministres de Montréal », que les poids lourds économiques sont indistinguables de ministres du PLQ, et que certains députés des régions, qui dominent, sont plutôt du genre à avoir peur que leurs enfants aient un accent en anglais. C’était mieux avant.

Celui qui a le plus résisté au projet de Laurin, c’est Claude Morin, personnage sulfureux dont on a appris plus tard qu’il était un informateur rémunéré par la GRC. Mais c’était sans compter sur Laurin, « têtu comme un bœuf dans un champ », qui reprenait ad nauseam les mêmes démonstrations et assommait le caucus avec une nouvelle étude démographique après l’autre. Laurin avait fini par avoir le caucus à l’usure, dans un phénomène d’érosion lente, tel un glacier qui arrive à repousser toute masse sur son chemin. Une détermination glaciaire qui lui a permis d’abattre les réticences de René Lévesque, dont l’ambivalence était à l’image de celles de bien des Québécois.

On se rappellera que Lévesque se sentait « humilié » de légiférer sur la langue. A ses yeux, l’indépendance du Québec allait permettre de régler ça. On peut difficilement lui donner tort sur ce point, même s’il faut souligner qu’un Québec indépendant qui continuerait de surfinancer ses institutions anglophones au même niveau que le fait le Québec province aurait probablement des petites surprises quant à la dynamique linguistique…

Pourquoi rappeler tout cela? Parce que l’été passée, dans une lettre ouverte, le ministre Simon Jolin-Barrette avait fait ouvertement appel à la mémoire de Camille Laurin pour tenter d’établir une filiation politique entre Laurin et lui-même. Si je ne doute pas de la bonne foi de Jolin-Barrette, il faut tout de même avouer qu’avec la CAQ, nous sommes passablement loin de l’élan libérateur du PQ de 1976.

Ainsi, écrit Michel David (« La tarte aux pommes », Le Devoir, 6 mai 2021), « tout indique que M. Jolin-Barrette aurait été disposé à étendre la loi 101 au cégep, mais M. Legault a mis son veto ». La « loi 101 au cégep » est pourtant à mon sens le seuil minimal à atteindre pour que le projet de Jolin-Barrette soit structurant et que le signal envoyé soit assez fort pour faire bouger les lignes.

Mais la propension de M. Legault à couper la poire en deux, à « moyenner » en fonction de l’immédiateté du jeu politique, en estimant ainsi atteindre un compromis « raisonnable », risque de lui jouer un bien mauvais tour dans le dossier linguistique. Car empêcher la minorisation des francophones au Québec, c’est une question mathématique. C’est binaire : il n’y a pas « d’entre deux ». Il est impossible de « moyenner ». Être « raisonnable », c’est s’embourber dans les demi-mesures.

Pour arrêter la minorisation en cours des francophones au Québec, il faut briser la dynamique linguistique actuelle et la remodeler pour atteindre des objectifs précis, c’est-à-dire que 90% des substitutions linguistiques doivent se faire en faveur du français et l’assimilation nette des francophones doit être nulle. Toutes autres choses étant égales, ces objectifs assureront une certaine sécurité culturelle au Québec français.

Ces deux objectifs devraient être explicitement mentionnés dans la refonte de la Charte de la langue française et devraient faire l’objet d’un suivi minutieux de la part de l’Office québécois de la langue française. S’ils ne sont pas atteints, alors des mesures supplémentaires devraient être prises rapidement. Il faut que la question linguistique soit envisagée en fonction des objectifs que l’on souhaite atteindre et non pas en fonction des mesures proposées. Il ne s’agit pas de discuter pendant vingt ans à savoir si telle ou telle mesure est « trop radicale » ou non, mais de savoir quels objectifs l’on vise. Les objectifs doivent venir avant les moyens. Ceci nécessite un changement de paradigme complet dans le traitement de cette question.

Ainsi, l’idée de contingenter les cégeps anglais est curieuse. Car le contingentement ne règle aucunement le problème au collégial.

La racine du problème linguistique au Québec, c’est le statut du français, qui est de plus en plus une langue seconde. Une clause de contingentement au cégep ne fera rien pour rehausser le statut du français; le cégep anglais restera toujours l’institution pour l’élite.

Pour redresser le statut du français, il faut envoyer un signal fort à l’effet que le français revient au centre du jeu, qu’il reprend la première place, que son statut redevient supérieur à celui de l’anglais. Il y a donc des objectifs « numériques » à atteindre en plus d’un objectif « psychologique ». Cela, Camille Laurin l’avait fort bien compris. Tout au long du processus menant au dépôt de la Charte, les signaux psychologiques envoyés par Laurin étaient puissants; « renverser les effets de la Conquête », « le Québec sera maintenant et pour toujours français », etc.

Nous ne sommes pas du tout là avec M. Legault. Nous avons plutôt droit aux conférences de presse systématiquement bilingues (depuis le début de la pandémie), aux affirmations fumeuses comme quoi la loi 101 au cégep, c’est « interdire aux francophones d’apprendre l’anglais », etc. Avec la CAQ, pour l’instant, la trajectoire de régression empruntée par le Québec depuis l’élection du PLQ en 2003 n’a pas variée d’un iota.

M. Legault ressemble plutôt, de plus en plus, à Jean-Jacques Bertrand. Un homme, qui estimait, lui aussi, que le « libre-choix » de la langue d’enseignement était un absolu, un horizon indépassable.

Mais les grands hommes politiques sont plutôt ceux qui arrivent à s’élever au-dessus des contingences immédiates du jeu politique pour voir au-delà de l’horizon. Laurin nous manque. Lévesque aussi.

Frédéric Lacroix – Unique FM

Si vous désirez cerner les ramifications de cette fameuse loi et ce qu’elle a provoqué (et provoque encore) de remous au Québec et ailleurs au Canada francophone, vous vous devez de lire cet ouvrage. Statistiques à l’appui, le chercheur et le chroniqueur en arrive à la conclusion qu’un sérieux coup de barre doit être donné à cette loi. Chez Boréal.

«Une crise linguistique qui ne dit pas son nom»: entretien avec Frédéric Lacroix

Mathieu Bock-Côté, Le Journal de Montréal, 26 avril 2021

Les travaux de Frédéric Lacroix ont complètement renouvelé notre compréhension de la question linguistique au Québec. Je l’ai interviewé pour avoir son analyse de l’évolution actuelle du débat entourant le cégep français.

Mathieu Bock-Côté: Est-ce que la question linguistique est de retour au Québec?

Frédéric Lacroix: L’année qui vient de s’écouler nous a apporté bien des bouleversements, dont celui, qui est tout à fait inattendu, d’une large prise de conscience du déclin du français au Québec. Contre toute attente, une bonne partie de l’opinion publique est redevenue sensible à la question linguistique. Huit Québécois sur dix (un record!) estiment que «la langue française a besoin d’être protégée au Québec» (sondage Léger, 29 mars 2021). L’inquiétude sur le sort fait au français au Québec et au Canada est en train de monter.https://1b8bd8e1d0d2262e74aa6539ddc56f2c.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html


Mathieu Bock-Côté: Peut-on dire que la question du cégep français vient enfin de se trouver une place dans le débat public?

Frédéric Lacroix: Encore plus étonnant, la réalisation qu’il se passe quelque chose de grave et d’urgent dans la dynamique linguistique au collégial a percé dans la conscience collective québécoise, et elle se répercute maintenant dans la classe politique.

Chose inouïe, tous les partis politiques québécois s’entendent maintenant pour dire qu’il faut poser des gestes pour éviter le naufrage des cégeps français de la région de Montréal. La CAQ a lancé l’idée du contingentement des places au cégep anglais (la sévérité du contingentement n’est pas spécifiée). Le PLQ se dit d’accord pour contingenter les places au cégep anglais au niveau de 2019 (chose que je n’aurais jamais pensé voir de ma vie!). QS aussi. Après 20 ans de déchirement sur cette question, le Parti québécois a voté en fin de semaine dernière, à hauteur de 94%, en faveur de l’extension des clauses scolaires de la Charte de la langue française au niveau collégial (la «loi 101 au cégep»).

Cette idée de la loi 101 au cégep s’est d’ailleurs propagée dans la dernière année avec une vigueur surprenante. Parmi ceux qui sont favorables, incluons: Joseph Facal (qui a changé d’idée récemment), Antoine Robitaille, Elsie Lefebvre, Mathieu Bock-Côté (mais vous y étiez favorable depuis longtemps!), Guy Rocher, Étienne-Alexandre Beauregard (très actif chez les jeunes caquistes), Denise Bombardier, Emmanuelle Latraverse, Carl Vallée (conseiller québécois pour Stephen Harper), Christian Dufour, Gilles Duceppe.

L’idée de la loi 101 au cégep coalise maintenant des souverainistes et des fédéralistes, des gens que tout sépare, mais qui en sont venus à la conclusion que le temps de cette mesure était venu, qu’on «était rendus là», comme l’a dit Gilles Duceppe en entrevue à QUB radio. Un sondage Léger (novembre 2020) indique que 47% des répondants sont en faveur de la loi 101 au cégep, alors que 45% sont contre. Il est tout à fait étonnant que l’appui à cette mesure soit légèrement supérieur à l’opposition à celle-ci, alors que la loi 101 au cégep a été démonisée à qui mieux mieux sur toutes les tribunes pendant 20 ans.

Il semble que les professeurs de cégeps français soient aussi en train de se réveiller [1]. La semaine passée, par exemple, plus de 200 professeurs du Cégep de Sainte-Foy à Québec ont signé une lettre pour dénoncer les 100 millions de dollars investis par la CAQ pour agrandir Dawson College et «fragiliser notre langue» [2]. Les professeurs de Rimouski, La Pocatière, Bois-de-Boulogne, Maisonneuve, Brébeuf, ont aussi récemment voté des motions semblables dans leurs instances syndicales.

Rappelons-nous qu’il y a un an encore, la question de la langue au cégep n’était sur l’écran radar de — presque — personne.

Quel revirement spectaculaire, tout de même!

Ce vent qui souffle de plus en plus fort en faveur du cégep français est en train de semer la panique chez ceux — toujours les mêmes — qui défendent l’indéfendable statu quo.  


Mathieu Bock-Côté: La Presse vient toutefois d’entrer en croisade contre le cégep français. Que pensez-vous de l’argumentaire mobilisé par la nouvelle éditorialiste en cheffe, Stéphanie Grammond? Témoigne-t-il d’une bonne compréhension du dossier?

C’est ainsi que la nouvelle éditorialiste de La Presse, Stéphanie Grammond, signe le 24 avril un texte s’opposant à l’idée du cégep français. Ce texte est un pot-pourri des clichés habituels sur le sujet. Il vaut la peine de le décortiquer, car ce texte ne sera sûrement pas le dernier du genre.

Elle se réjouit d’abord de voir que le PQ est «isolé dans son coin» avec l’idée de la loi 101 au cégep. Mentionnons que le PQ a adopté cette idée — après 20 ans de déchirements — lors de son congrès national du 18 avril 2021, soit il y a six jours seulement! Comment dire…https://1b8bd8e1d0d2262e74aa6539ddc56f2c.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Mme Grammond enfonce ensuite une porte ouverte et nous sort tous les clichés éculés sur le bilinguisme (l’anglais serait l’espéranto du XXIe siècle, le bilinguisme est une richesse à cultiver, plus les jeunes maîtriseront de langues, plus ils seront outillés pour l’avenir, etc. [3]).

Faut-il rappeler que le taux de bilinguisme des jeunes Québécois est l’un des plus élevés au monde et qu’il augmente recensement après recensement? Que ce n’est pas pour apprendre l’anglais que les jeunes souhaitent s’inscrire au cégep anglais — car ils le parlent souvent déjà à la fin du secondaire —, mais c’est parce que ces jeunes veulent de plus en plus s’intégrer symboliquement dans l’univers anglophone et que le cégep en constitue la porte d’entrée? Un récent article du Devoir était éclairant à ce sujet: trois adolescentes de Québec, interrogées pour expliquer pourquoi elles désiraient poursuivre leurs études en anglais au collégial, avouaient candidement qu’elles communiquaient déjà entre elles en anglais, consommaient quasi exclusivement de la culture anglo-américaine, et voulaient faire leurs études universitaires — et le reste de leur vie — en anglais [4].

J’ai récemment analysé les dernières données de recensement portant sur le bilinguisme [5]. Les résultats sont saisissants. Ainsi, de 2006 à 2016, le taux de bilinguisme des 14 à 17 ans a augmenté de 11,2 points. C’est du jamais-vu depuis que ces données sont collectées. Pourquoi cette hausse foudroyante? L’extension de la place de l’anglais à l’école primaire et au secondaire dans les 15 dernières années (anglais en première année, anglais intensif, immersion anglaise au secondaire, etc.), combinée à l’effet de l’univers numérique anglo-dominant (Netflix, YouTube, etc.), fait partie des éléments de réponse. Chez les jeunes, l’anglais est omniprésent. Ils vivent une immersion anglaise permanente.

Mais voici qui est encore plus intéressant: le taux de bilinguisme au Québec est étroitement corrélé au niveau d’études. Chez les universitaires de langue maternelle française, le taux de bilinguisme est de 73% pour le Québec au complet et de presque 90% à Montréal. Surprise: même les études en français conduisent au bilinguisme quasi généralisé! 

Le meilleur moyen d’augmenter la connaissance de l’anglais chez les Franco-Québécois est d’augmenter la durée de leur scolarisation. C’est la durée de la scolarisation en soi qui tend à augmenter le bilinguisme, pour la simple raison que les étudiants continuent d’apprendre et de perfectionner leur anglais tout au long de leurs études (en français!). Ce qui limite le bilinguisme au Québec, ce n’est pas le manque d’accès au cégep anglais, c’est le décrochage scolaire!

Maintenir le «libre marché» bilingue au collégial n’est pas le moyen le plus rationnel ni le plus efficace de favoriser le bilinguisme au Québec. Il est démontré, hors de tout doute, que les cégeps anglais servent actuellement de foyers d’assimilation linguistique pour les francophones et surtout, pour les allophones [6]. Loin de favoriser l’essor du bilinguisme, les cégeps anglais imposent de plus en plus l’anglais comme langue commune à Montréal. Les cégeps anglais favorisent ainsi l’unilinguisme anglais.

Pour réellement «cultiver la richesse du bilinguisme» pour le plus grand nombre possible, la politique à conduire est de valoriser les études. En français.

Le premier argument de Mme Grammond contre la loi 101 au cégep et que celle-ci «viderait d’un coup sec les cégeps anglais» et que les anglophones se retrouveraient «ghettoïsés» dans leurs cégeps, ce qui ne serait pas «fameux pour le vivre-ensemble»! 

Première remarque: je suis heureux de constater que Mme Grammond reconnaît ainsi — obliquement — que les cégeps anglais ont été détournés de leur mission première, soit celle de servir la communauté anglophone, et qu’ils sont maintenant occupés, à 65%, par des non-anglophones.  

Deuxième remarque: si je comprends bien, nous devrions financer l’assimilation des jeunes allophones et francophones à la communauté anglophone pour que les jeunes anglophones se sentent pour ainsi dire «moins seuls». Comme argument, c’est assez surréaliste merci. La «langue commune» au Québec, Mme Grammond, c’est l’anglais? 

Je ne suis au courant de rien qui empêcherait les anglophones d’aller étudier dans les cégeps français. Il est tout de même curieux que les anglophones ne représentent qu’un minuscule 1,3% des effectifs des cégeps français de Montréal, alors qu’inversement, les francophones représentent 20,7% de la clientèle des cégeps anglais de cette même ville [7]. Le «vivre-ensemble» est actuellement à sens unique.

Mme Grammond cite ensuite quelques chiffres pour l’ensemble du Québec sur la proportion de francophones inscrits dans un cégep anglais pour affirmer que «tout va bien». Mais la proportion de francophones inscrits au cégep anglais est en augmentation constante depuis 20 ans. Elle atteignait 6,8% en 2018. Cela équivaut à 8200 étudiants, soit 2500 étudiants de plus qu’en 2000. Il s’agit tout de même d’une augmentation de 44% en moins de 20 ans. 8000 étudiants, c’est loin d’être un chiffre négligeable; c’est l’équivalent des effectifs à la formation régulière de Dawson (le plus gros cégep au Québec), par exemple. Et sur 10 ans, ça fait 80 000 étudiants. Sur 20 ans, 160 000 étudiants. L’équivalent d’une petite ville.https://1b8bd8e1d0d2262e74aa6539ddc56f2c.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Mme Grammond affirme ensuite qu’il y a six fois plus d’allophones et d’anglophones qui se sont inscrits au cégep français que de francophones au cégep anglais dans la dernière décennie. La hausse du nombre d’anglophones inscrits au cégep français sur cette période est minuscule (344 étudiants, selon ses propres chiffres). Dans mon livre Pourquoi la loi 101 est un échec, j’ai démontré que la hausse des inscriptions des allophones au cégep français était entièrement due à la hausse des allophones francotropes (allophones d’ex-colonies françaises et souvent déjà francisés à l’étranger avant l’installation au Québec) parmi la population d’âge collégial [8]. Ainsi, 85% des allophones francotropes s’inscrivent au cégep français, tandis que 90% des allophones anglotropes s’inscrivent au cégep anglais. Ces proportions sont stables depuis 30 ans. Que signifient-elles? Que c’est la politique d’immigration du Québec, en favorisant la venue d’allophones francotropes, qui conduit à la hausse des inscriptions d’allophones au cégep français. La scolarisation en français au primaire et au secondaire a relativement peu d’impact, car sa durée est insuffisante chez les immigrants qui n’arrivent pas en bas âge (seuls 15% des immigrants arrivent en âge scolaire).

Manque de chance, les changements récents à la grille de sélection des immigrants effectués par la CAQ ont conduit à une diminution de la proportion de francotropes parmi les immigrants qui s’installent au Québec, soit à une chute de huit points dans les cinq dernières années [9]. Ceci signifie que la proportion d’allophones inscrits au cégep français risque de repartir à la baisse dans l’avenir.

Il faut aussi réaliser que la forme de «contingentement» proposée par le PLQ existe déjà. Ce contingentement se fait actuellement «par le béton», c’est-à-dire que les cégeps anglais sont saturés depuis longtemps et ne peuvent admettre plus d’étudiants avec l’espace physique dont ils disposent (d’où les projets d’expansion de Dawson, par exemple). En raison du volume exorbitant de demandes que reçoit Dawson chaque année (environ 11 500), on peut parier que ce contingentement par le béton est aussi responsable en partie de la hausse des inscriptions des allophones dans les cégeps français. Un choix qui se fait par dépit, faute d’avoir les notes requises pour entrer à Dawson, Vanier, John Abbott, etc. [10] On peut parier également que la faible hausse du nombre d’anglophones inscrits au cégep français est due au fait que plusieurs de ceux-ci ont été recalés, car trop faibles, par les cégeps anglais.

À la fin de son texte, Mme Grammond reconnaît toutefois que l’écrémage des meilleurs étudiants par les cégeps anglais, une sorte de collégial à deux vitesses, pose problème.

Je suis d’accord sur ce point. Nous reproduisons au collégial, sur une base linguistique, la ségrégation socio-économique déjà présente au secondaire avec les écoles privées et les écoles publiques. En assurant, toutefois, 100% de financement public à cette forme de ségrégation au collégial. Au moins, pour l’école privée, il y a l’excuse que les parents paient une partie de la note, ce qui n’est pas le cas au collégial.

Ne nous y trompons pas: tout contingentement, qu’il soit léger ou sévère, est une fausse bonne idée qui ne sera pas acceptée socialement [11]. La seule solution équitable, pérenne et transparente à ce problème est connue. C’est la même solution à laquelle le gouvernement du Québec en est arrivé, après maints tâtonnements de 1969 à 1977: les clauses scolaires de la loi 101. 


Mathieu Bock-Côté: Croyez-vous que le Québec imposera finalement la loi 101 au cégep?

Frédéric Lacroix: Je crois que la loi 101 sera éventuellement étendue au niveau collégial et que cela n’est plus qu’une question de temps. 

Car nous sommes plongés à nouveau, comme dans les années 60, dans une crise linguistique. Le récent jugement sur la loi 21, qui vient amalgamer religion et langue, vient approfondir et accélérer cette crise latente. Les prochaines années risquent d’être mouvementées.

La question qui se pose vraiment, je crois, est celle-ci: François Legault fera-t-il un Jean-Jacques Bertrand de lui-même en proposant une mesure impopulaire et inefficace (le contingentement) pour régler la question du collégial, ou aura-t-il le courage d’aller tout de suite à la solution qui va s’imposer éventuellement, avec ou sans lui, de toute façon?     


  • [1] «Déclin du français: le cégep, le nerf de la guerre», Regroupement pour le cégep français, Journal de Montréal, 1er avril 2021  
  • [2] «100 millions pour fragiliser sa langue», Le Soleil, 20 avril 2021  
  • [3] Il ne manque à ce florilège qu’«un bilingue en vaut deux», cliché qui avait cours dans les années 50 
  • [4] «Le fort attrait du cégep in English», Le Devoir, 30 mars 2021  
  • [5] Voir: Frédéric Lacroix, «Le français au Québec: une langue infantile» 
  • [6] Voir: «Enquête sur les comportements linguistiques des étudiants du collégial», IRFA, 2010  
  • [7] Voir p.86, Pourquoi la loi 101 est un échec, Boréal, 2020 
  • [8] Op. cit. p.88, figure 10  
  • [9] Anne-Michèle Meggs, «Immigration et plan d’action sur la langue», L’Aut’Journal, 17 mars 2021  
  • [10] Voir par exemple ici.  
  • [11] J’en ai discuté ici.  

Mesures cosmétiques ou costaudes?

LA « NOUVELLE LOI 101 » DE LA CAQ

Au mois de mars, le ministre responsable de la Charte de la langue française, Simon Jolin-Barrette, après plus d’un an et demi de travail, de consultations et de réflexion, déposera vraisemblablement une nouvelle mouture de la loi 101. La CAQ va-t-elle livrer les « mesures costaudes » promises par le ministre, mesures qui assureront vraiment l’avenir du Québec français ou va-t-elle surtout nous servir des mesures cosmétiques destinées à nous rassurer, voire à nous endormir?

La CAQ a déjà envoyé de multiples signaux qui indiquent qu’elle n’osera pas aller au fond des choses et que sa « nouvelle loi 101 » ressemblera plus au « bouquet de mesures » passées par le PQ en 2001 qu’à la loi 101 de Camille Laurin de 1977, qui était l’équivalent d’un tremblement de terre constitutionnel. Voici trois exemples de ces signaux :

1) La question linguistique ne semble pas prise au sérieux au plus haut niveau de l’État québécois : non seulement le gouvernement Legault n’a posé absolument aucun geste concret en faveur du français depuis octobre 2018 (songeons, par exemple, aux 400 000 factures unilingues anglaises envoyées par Hydro-Québec; un simple appel de sa part aurait pu mettre fin à ce subterfuge), mais il a fait pire en institutionnalisant les conférences de presse bilingues du gouvernement du Québec, envoyant ainsi un signal fort que le Québec est, peu importe ce que la Charte de la langue française affirme, un État bilingue. La pandémie a le dos large. Pendant ce temps, ailleurs au Canada, le gouvernement de l’Ontario, où réside une importante minorité francophone, tient ses conférences de presse en anglais et le gouvernement du Nouveau-Brunswick, officiellement bilingue, est incapable de respecter ses obligations constitutionnelles envers le français. Au Canada, le bilinguisme n’est bon que pour les francophones.

2) La CAQ, c’est la Coalition avenir Québec : une coalition entre des nationalistes et des fédéralistes. Or, tout indique que l’aile fédéraliste domine nettement à la CAQ. En témoignent de façon éloquente les projets d’agrandissement de Dawson College (au moins 100 millions de dollars) et de McGill University (probablement 1 milliard de dollars) en faisant don à cette institution privée de l’hôpital Royal Victoria (l’équivalent de la Place Ville-Marie en termes de superficie). Ces deux projets ont été inclus dans le projet de loi 61, projet de loi qui n’a pas pu être voté en juin 2020, et ont été réinclus dans la nouvelle mouture du projet de loi, la loi 66, votée en décembre dernier. Les deux projets d’agrandissement de ces institutions anglophones, l’une étant déjà le plus gros cégep au Québec et l’autre, l’université la plus riche (et la plus magnifique), ont été « priorisés » avec cette loi, comme s’il s’agissait d’une urgence nationale. Il faut de plus souligner que ces deux projets ont été réinclus dans la loi 66 même après que les critiques eurent fusé de toutes parts lors du dépôt du projet de loi 61 (surtout pour Dawson). Il y a donc, à la CAQ, une volonté manifeste, explicite, de continuer les politiques délétères du PLQ en ce qui concerne le surfinancement des institutions postsecondaires anglophones. L’aile fédéraliste triomphe.

3) Après une coupure cosmétique et temporaire des seuils d’immigration de 20 % pendant deux ans, la CAQ a tassé Simon Jolin-Barrette du ministère de l’Immigration et est revenue aux seuils d’immigration du PLQ, soit 50 000 immigrants par année. On peut débattre pendant longtemps des seuils d’immigration qui seraient appropriés pour le Québec, simple province où l’anglais livre une concurrence féroce au français comme langue d’intégration, mais rappelons que ces seuils ont doublé depuis la prise du pouvoir par le PLQ en 2003 et que le vérificateur général avait révélé, dans un rapport publié en 2017, que la francisation au Québec était un véritable « fiasco ». À peine 30 % des 50 000 immigrants ne parlant pas français participaient à des cours de francisation. Au Québec, la francisation est optionnelle et cela est toujours vrai en 2021. Il faut d’ailleurs souligner que le gouvernement du Québec assure le bilinguisme intégral des services publics, ce qui permet à chacun de choisir la langue qu’il préfère dans ses interactions avec l’État. Le Québec, sans l’avouer, a copié la Loi sur les langues officielles fédérale.

Il faudra donc surveiller attentivement ce projet de loi sur la langue. Il ne faudra pas hésiter à rappeler à la CAQ qu’un « nationalisme » qui se cantonne aux beaux discours sans s’incarner dans les gestes et dans l’action est une forme d’opportunisme politique et de double jeu. Double discours qui est caractéristique, comme l’exprime fort bien l’écrivain Jean Bouthillette, des « peuples dominés ».

Oui, la loi 101 est un échec

Ce texte est une réplique au billet La loi 101 n’est pas un échec de notre chroniqueur Jean-Benoît Nadeau.

J’ai lu avec étonnement la recension que Jean-Benoît Nadeau a faite de mon essai, recension intitulée « La loi 101 n’est pas un échec ». Le titre de mon essai est « Pourquoi la loi 101 est un échec ». Le « pourquoi » est important ; mon livre se veut une démonstration de la mécanique qui a mené à l’échec de la Charte de la langue française. Mais dans son titre, M. Nadeau laisse tomber le « pourquoi » et se cantonne dans l’affirmation, une simple affirmation qui semble relever pour lui de la certitude. Qu’il énonce d’ailleurs en ces mots : « personnellement, j’ai toujours trouvé que la loi 101 n’était pas un échec ». Excellent ! Mais, pour appuyer cette affirmation, encore faut-il une démonstration ! Cette démonstration, M. Nadeau ne la fait pas.

Il écrit qu’il avait « beaucoup hésité » avant de vous parler de mon livre, car il s’agirait « non pas d’un essai », mais d’un « pamphlet catastrophiste ». Le Petit Larousse définit un « pamphlet » comme étant « un écrit satirique, généralement court et violent, dirigé contre quelqu’un, une institution, un groupe ». Quant à « catastrophiste », il est défini comme : « qui est très pessimiste, qui imagine toujours le pire ». Moi qui pensais avoir livré dans cet ouvrage une démonstration documentée, étayée, rationnelle, propre à faire réfléchir; mais non, j’aurais écrit une satire « violente », dirigée contre un groupe (lequel ?) et qui « imagine le pire » ? La qualité de mon « pamphlet » a pourtant été soulignée par de nombreux journalistes, chroniqueurs et intellectuels (la liste ici : fredericlacroix.quebec). 

Qualifier mon essai de « pamphlet » n’est pas sérieux. Voilà une recension qui, à vrai dire, n’est pas sérieuse. 

Ce qui semble beaucoup déranger M. Nadeau dans mon essai, c’est que le portrait de la dynamique linguistique que j’y brosse ne s’accorde pas avec ses convictions personnelles. Il semble avoir beaucoup de mal à admettre la réalité linguistique telle que je la conçois et la présente dans mon essai ; réalité qui est que le rapport de force entre l’anglais et le français au Québec est défavorable au français. Cette « réalité » est tissée à partir de nombreuses études, tendances, analyses que j’utilise pour brosser un portrait cohérent, me semble-t-il, de la situation. Pour contredire mon analyse, il ne suffit pas d’être en désaccord à cause de ses « opinions personnelles », il faut prouver que j’ai tort.

Par exemple, M. Nadeau m’accuse de passer sous silence les succès de la loi 101 alors qu’elle a réussi à faire passer le taux d’immigrants choisissant le français de 15 à 55% (note : c’est la politique d’immigration qui a conduit à cela et non pas la loi 101, comme il en convient aussi). Il faudrait donc voir le verre « à moitié plein ». Je m’explique pourtant au long sur ceci (pages 11-12) en disant que la question ne se conçoit pas en ces termes de verre à moitié plein ou vide ; et qu’elle est plutôt mathématique. Pour le bénéfice des lecteurs, utilisons une analogie (que je dois à Jean-François Lisée) : avant la loi 101, le canot du français était entraîné à grande vitesse sur une rivière et se dirigeait tout droit vers une chute; tout le monde dans le canot était menacé d’y laisser sa peau en tombant dans la chute. Avec la loi 101, nous nous sommes mis à ramer à contre-courant, ce qui a permis de ralentir la vitesse avec laquelle le canot était entraîné vers la chute. A ralentir seulement; car nous n’avons pas réussi à inverser la direction du canot; nous sommes toujours entraînés par le courant, car nous ne ramons pas assez vite pour que le canot ne tombe pas dans la chute éventuellement. Nous n’avons fait que gagner un peu de temps. Pour arriver à ne pas tomber dans la chute, il faudrait ramer suffisamment pour que le canot soit au moins immobile au milieu de la rivière. Cette immobilité du canot correspond à l’objectif premier de la loi 101, qui était d’arrêter l’érosion annoncée du poids démographique des francophones au Québec en incitant une nette majorité d’immigrants allophones à s’intégrer au groupe francophone. Cet objectif est écrit noir sur blanc dans le « Livre Blanc » déposé par Camille Laurin un peu avant le dépôt de son projet de loi en 1977.

Je démontre que cette « nette majorité » devrait être de 90 % pour simplement assurer la stabilité du poids relatif des groupes francophone et anglophone au Québec sur le long terme (toutes autres choses étant égales). A 55 % en 2016, trente-neuf ans après l’adoption de la loi 101, nous sommes très, très loin du 90 %. La loi 101 a certes ralenti la vitesse du canot, mais nous sommes toujours entrainés vers la chute ! Ainsi, le poids des francophones au Québec va continuer de chuter pour tout l’avenir prévisible.

Ce « catastrophisme » est même entériné par Statistique Canada, un organisme fédéral qui n’écrit ordinairement pas de pamphlets, qui prévoit que le poids démographique des francophones aura fondu à 69 % au Québec en 2036. A contrario, le poids démographique des anglophones sera en augmentation. La loi 101 n’atteint donc aucunement son premier objectif. Peut-on affirmer qu’une loi qui n’atteint pas son premier objectif est un succès ? Ou bien même qu’elle est un « non échec » ? La loi 101 nous fournit collectivement un faux sentiment de sécurité linguistique. Le roi est nu et il me semble important que nous en prenions conscience collectivement.

Il est crucial de préciser que la loi 101 qui est en échec est celle qui a été façonnée par les tribunaux fédéraux, dont les jugements, un après l’autre, sont venus démolir des pans entiers, très importants, de la loi 101 originale déposée par Camille Laurin en 1977. Ce sont les tribunaux canadiens qui ont transformé une loi qui aurait pu être un succès en échec. L’intention du législateur, de l’Assemblée nationale du Québec, n’a pas été respectée (voir Éric Poirier, La Charte de la langue française : ce qu’il reste de la loi 101 quarante ans après son adoption, Septentrion, 2016). Il est important de s’en rappeler.

Mais après m’avoir balancé le pot, M. Nadeau me lance cependant quelques fleurs. Il convient que la politique du « libre choix » au cégep et à l’université favorise indûment les institutions anglophones, ce qui signifie que le réseau postsecondaire francophone est sous-financé. Il affirme même que ma démonstration est « impitoyable » (merci !). Il convient aussi avec moi qu’un des problèmes majeurs de la loi 101, c’est qu’elle a été rédigée en vue de l’indépendance du Québec, chose qui n’est pas advenue. Ce qui signifie que le Québec est toujours soumis au bilinguisme compétitif qui est au cœur de la Loi sur les langues officielles, un bilinguisme qui place hypocritement les langues sur un pied d’égalité juridique, tout en ignorant le fait qu’elles sont loin d’avoir le même rapport de force sociologique ; l’anglais étant la langue dominante du pays qui s’appelle le Canada, pays dont le Québec fait toujours partie. La Charte devrait tenir compte de l’échec de l’indépendance et tenter de faire contrepoids au bilinguisme compétitif fédéral.

Mais là où j’estime que M. Nadeau dérape, c’est quand il affirme que j’utilise « francophones » comme synonyme de « canadiens-français ». C’est totalement faux. A la page 11, je spécifie bien que le concept de poids démographique se rapporte à la langue maternelle. La langue maternelle est bien sûr celle fournie par Statistique Canada lors des recensements. Je n’utilise aucune catégorie ethnique nulle part dans mon livre, et j’estime que cette catégorisation ne permet pas de comprendre la dynamique linguistique.  Je ne vois pas comment, de bonne foi, on peut en arriver à dire que mes « francophones » sont des « canadiens-français ». Quant à la langue d’usage, il s’agit d’une autre variable tirée des recensements canadiens et définie comme étant la langue « parlée le plus souvent à la maison » (spécifié à la page 58).

Il est vrai qu’à la page 62, j’écris que « depuis 1871, le poids démographique des francophones au Québec n’a jamais été sous 80 % » alors que la question sur la langue maternelle n’a été posée pour la première fois dans les recensements qu’en 1901. Il est vrai que les « francophones » du recensement de 1871 sont ceux qui répondent « française » à la question sur l’origine ethnique. Il s’agit donc, et je l’accorde à M. Nadeau, d’une approximation de l’origine ethnique « française » comme « francophone », approximation qui ne vaut que pour cette date précise. Une approximation, du reste, couramment utilisée en démographie pour les données du dix-neuvième siècle.

Tout ce que M. Nadeau trouve à opposer pour contrer ma démonstration que les cégeps et universités anglophones agissent comme des foyers d’assimilation à Montréal, c’est son « expérience personnelle » et le fait qu’il connaisse des francophones formés en anglais qui enseignent en français. Bien sûr, on peut choisir d’ignorer les études bien faites, rigoureuses, avec échantillonnage statistique aléatoire, comme celle de l’IRFA que je cite dans mon livre, études qui nous permettent de conclure hors de tout doute que les cégeps anglais sont des foyers d’anglicisation pour les allophones (surtout) et les francophones (dans une moindre mesure). Mais M. Nadeau erre en opposant ses anecdotes à des études. Poussons la chose à l’absurde ; si le postsecondaire anglophone n’agit pas en tant que foyer d’anglicisation, alors la disparition des cégeps et universités de langue française à Montréal ne devrait pas avoir d’impact sur la vitalité linguistique du français à Montréal. M. Nadeau, vous êtes d’accord ?

On doit aussi comprendre que si la proportion de francophones baisse dans une région, c’est parce qu’ils quittent cette région, tout simplement ! Alors qu’on appliquait autrefois cette idée à Montréal seulement, M. Nadeau l’étend à toute la région métropolitaine de Montréal. Ainsi, si le français recule à Laval, c’est « aussi parce que les francophones partent pour Granby ou Vaudreuil » (note : le poids des francophones recule aussi à Vaudreuil-Soulanges, oups !). Le français recule aussi au Québec globalement (-3,4 % en 15 ans). Est-ce parce que les francophones partent ? Son explication ne tient pas la route. Et ce que M. Nadeau évite de mentionner, c’est que pendant que le français recule à Laval (-12,4 % de 2001 à 2016 pour la langue d’usage), l’anglais avance (+3,9 %) ! L’anglais avance parce que les substitutions linguistiques des allophones se font vers l’anglais de façon totalement disproportionnée.

Il m’accuse ensuite de tenir un discours « identitaire » et d’avoir du mal à accepter que le Québec devienne « pluriculturel » et affirme même que « ça revient partout » et que je souffre de « frilosité identitaire ». Disons-le : n’arrivant pas à réfuter mes idées de façon convaincante, M. Nadeau en est réduit à m’accuser à mots couverts de « racisme ». Voilà qui est odieux. 

Non, M. Nadeau, des gros mots ne constituent pas une réfutation de mon essai. Il s’agit même d’un aveu d’échec. De votre part.

100 millions pour Dawson College! Entretien avec Frédéric Lacroix

L’agrandissement du cégep Dawson coûtera finalement 100 millions de dollars. Comment interpréter cette décision de financement encore plus massivement qu’on ne le croyait ce cégep anglophone, qui confirme son statut de plus gros cégep au Québec? J’en ai parlé avec le chercheur indépendant Frédéric Lacroix.

***

Mathieu Bock-Côté: Radio-Canada nous apprenait il y a quelques jours que l’agrandissement du Collège Dawson coûtera finalement 100 millions de dollars. Que vous inspire cette nouvelle?

Frédéric Lacroix: Un reportage-choc de Radio-Canada nous révélait le 28 janvier dernier que Dawson College, cégep dont l’agrandissement a été priorisé par la CAQ dans le cadre de la loi 66 adoptée en décembre dernier, était en train de planifier une expansion majeure; alors que le coût était censé être chiffré à 50 millions de dollars, nous apprenons que l’agrandissement coûtera plutôt «plus de 100 millions de dollars». Une somme très importante donc.https://189e45b74ae75551a7c5ea1e1ffd5b9d.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Qu’une telle somme soit investie pour agrandir ce qui constitue déjà le plus gros cégep au Québec, alors que les besoins sont criants ailleurs, dépasse l’entendement. Manifestement, Dawson constitue, aux yeux du gouvernement du Québec, le joyau du réseau collégial québécois.

On apprend aussi dans le même reportage que la direction de Dawson travaille avec le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) pour faire augmenter son «devis», c’est-à-dire faire augmenter les effectifs étudiants autorisés. Ce devis devrait passer de 7075 étudiants temps plein (excluant la formation continue) à 7800 étudiants temps plein. La direction de Dawson évoquait même la possibilité de se rendre à 8580 étudiants, en profitant d’un mécanisme d’exception qui permet d’excéder le devis de 10% sans pénalités financières. En évoquant cette augmentation d’effectifs ouvertement, la nouvelle directrice de Dawson s’est mis les pieds dans les plats et nous a confirmé ce que plusieurs soupçonnaient, malgré le déni de l’ancien directeur («Dawson rectifie le tir. Il n’y aura pas de hausse du nombre d’étudiants», JdeM, 12 juin 2020); le but réel de l’agrandissement est d’augmenter la clientèle. Au détriment des cégeps francophones qui subissent une érosion de leurs effectifs à Montréal.

Au cours d’une entrevue plus tard dans la même journée, la ministre Danielle McCann a tenté de remettre le couvercle sur la marmite en affirmant qu’il n’y aurait pas d’augmentation de devis pour Dawson, malgré l’agrandissement prévu.

S’il n’y a pas d’augmentation d’effectifs, pourquoi payer pour un agrandissement? La direction de Dawson affirme être «tassée» et manquer d’espace depuis longtemps. Mais du même souffle, on apprend que Dawson accueille environ 7900 étudiants temps plein et plus depuis de nombreuses années (8285 étudiants temps plein et temps partiel en 2018). Peut-être que l’espace ne manquerait pas si Dawson respectait son devis actuel? Il tombe sous le sens qu’il n’y aurait nul besoin de procéder à un agrandissement de 100 millions de dollars pour accueillir 725 étudiants de plus si Dawson respectait son devis et accueillait 7075 étudiants au lieu de 7900 (soit 825 étudiants de moins!).

Il y a de nombreuses places d’études inoccupées dans les cégeps français, institutions qui subissent à Montréal, depuis des années, une érosion de leur clientèle au profit des cégeps anglophones. On pourrait donc accueillir ces 725 étudiants dans le réseau français et ce, à coût supplémentaire nul. Pris globalement, cet agrandissement de Dawson n’est donc absolument pas nécessaire. Au fond, ce que le gouvernement du Québec souhaite, c’est d’éviter à 725 élèves de devoir se scolariser en français au collégial. Pour cela, il est prêt à débourser de l’argent. Beaucoup d’argent.

Mathieu Bock-Côté: Quelles sont les conséquences concrètes de ces investissements pour la qualité de la formation collégiale?

Frédéric Lacroix: Dawson dépasse son devis de plus de 10% depuis 2011 (12% en 2011, 13% en 2012, etc.). Or, la règle du MEES spécifie que le dépassement peut être de «10% sous certaines conditions». Dawson enfreint donc cette règle du MEES depuis une décennie. Sans, semble-t-il, que le MEES n’intervienne. À la noblesse, ses privilèges?

Le bâtiment de six étages prévu dans le projet d’agrandissement doit regrouper des techniques dans le domaine de la santé et accueillir de nouveaux programmes en santé, comme par exemple, «Medical Ultrasound Technology». Dawson veut mettre sur pied l’équivalent du Michener Institute de Toronto, un centre de formation ultramoderne en santé. Les étudiants de Dawson auront accès à des conditions d’études, des programmes, des technologies, sans équivalents ailleurs au Québec. On ne trouve ou ne trouvera nul rival à ce futur centre dans le réseau collégial de langue française au Québec.

Les conditions offertes à un étudiant qui choisit de se scolariser en anglais au collégial seront supérieures aux conditions offertes à ceux qui se scolarisent en français. Le gouvernement voudrait lancer le message que le français est déclassé à Montréal, qu’un diplôme collégial en français est un diplôme de second rang, qu’il n’agirait pas autrement. Cela est tout de même ahurissant.

Ces programmes techniques, donnés en anglais, préparent les étudiants à travailler en anglais à Montréal. Or, le français comme langue de travail recule à Montréal. Cela est plus qu’une malheureuse coïncidence; le gouvernement du Québec lui-même finance massivement le recul du français au Québec.https://189e45b74ae75551a7c5ea1e1ffd5b9d.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Dans le dossier de l’agrandissement de Dawson, on assiste à un festival d’incohérences. Le MEES n’a manifestement aucune vision claire du développement du réseau collégial pris dans son ensemble et de l’arrimage à faire entre le développement de ce réseau et la vitalité du français au Québec et à Montréal. Et pour ajouter l’insulte à l’injure, la direction de Dawson nous a menti sur les fins visées par l’agrandissement.

Ce projet de Dawson est une sérieuse épine au pied du gouvernement de François Legault qui, d’un côté, aime se poser en défenseur du français et qui, de l’autre, travaille à miner le statut du français dans la métropole de par ses investissements gargantuesques dans le postsecondaire anglophone (rappelons le projet de faire don du Royal Victoria à McGill, un projet qui ira sûrement chercher dans le milliard de dollars). Qu’est-ce qui pousse François Legault à aller de l’avant avec des projets conçus par le PLQ de Philippe Couillard pour favoriser sa base électorale? Pourquoi la CAQ choisit-elle de prolonger l’ère libérale, du moins en ce qui a trait à la façon de concevoir et de financer le postsecondaire? Mystère.

En entrevue pour la dernière des Francs-tireurs avec Benoit Dutrizac en décembre dernière, François Legault a affirmé que pour ce qui était de la fréquentation du collégial anglophone par les francophones et les allophones, «ça commençait à exagérer». À l’heure où la moitié des places au préuniversitaire à Montréal sont maintenant dans les cégeps anglais et où les étudiants terminant un DEC s’inscrivent ensuite à 90% à McGill et à Concordia, c’est le moins qu’on puisse dire.https://189e45b74ae75551a7c5ea1e1ffd5b9d.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Dans une chronique surréaliste au 98,5 FM, l’ex-vice première ministre du Québec Nathalie Normandeau a affirmé le 29 janvier qu’il n’y avait aucun lien à faire entre la fréquentation grandissante des cégeps anglais et le recul du français à Montréal. Rappelons qu’une très importante étude réalisée par l’IRFA en 2010 avait prouvé noir sur blanc que les cégeps anglais étaient des foyers d’anglicisation pour les francophones et les allophones. Sans doute Mme Normandeau n’a-t-elle jamais eu le temps de la lire et de se mettre à jour sur ce sujet, ce qui ne semble nullement l’empêcher de nous dispenser ses «opinions».

Mais il faut inverser, toujours inverser; si la fréquentation du cégep anglais n’a pas d’incidence sur le français, alors l’inverse est aussi vrai. En suivant cette logique, on peut affirmer que l’abolition des cégeps anglais et la fréquentation du collégial français par les anglophones n’aurait pas non plus d’incidence sur l’anglais à Montréal. Mme Normandeau, vous êtes d’accord? Logiquement vous n’avez pas le choix de l’être.

Mathieu Bock-Côté: Ce discours n’est-il pas en complète rupture avec la réalité?

Frédéric Lacroix: Il faut comprendre que ce discours complètement décalé de la réalité est celui qui est servi aux francophones. En anglais, l’on dit autre chose. La journée d’avant, par exemple, The Gazette livrait en éditorial un vibrant plaidoyer sur l’importance des institutions d’enseignement anglophones, insistant sur l’importance vitale des institutions d’enseignement de la maternelle à l’université «A strong English-language education system, from kindergarten to university, is essential to the vitality of Quebec’s English-speaking community». The Gazette écrivait aussi que ces institutions fournissent des emplois en anglais aux anglophones et aident à préserver l’identité de la communauté. Ce dont The Gazette fait état ici, c’est de la «complétude institutionnelle» nécessaire à la préservation de l’identité linguistique d’un groupe. Il s’agit là du même prisme d’analyse que j’ai utilisé dans mon livrePourquoi la loi 101 est un échec. Je constate avec satisfaction que The Gazette est d’accord à 100% avec moi sur l’importance vitale de la complétude institutionnelle pour une communauté linguistique. Encore un pas et The Gazette admettra, comme je l’ai démontré dans mon livre, que le réseau collégial et universitaire, de même que le réseau de la santé anglophone, est dimensionné environ au triple du poids démographique de la communauté anglophone. Ce sont les francophones qui, au Québec, sont privés en partie du réseau institutionnel «de la maternelle à l’université» nécessaire à leur vitalité, ce qui force des dizaines de milliers de francophones et d’anglophones à travailler en anglais à Montréal.

Mathieu Bock-Côté: Quelles solutions sont actuellement envisagées par le gouvernement pour contrer cette tendance?

Frédéric Lacroix: Mais tout en convenant que «ça exagérait», François Legault a aussi écarté brutalement, suite à la conférence de presse de son ministre responsable de la Charte de la langue française tenue en novembre dernier, Simon Jolin-Barrette, l’extension des clauses scolaires de la charte au niveau collégial, soit la fameuse «loi 101 au collégial». M. Legault ne veut pas cesser de financer, avec les fonds publics, le choix que font une grande proportion d’allophones et aussi beaucoup de francophones de s’angliciser ou de s’assimiler à la communauté anglophone à partir du collégial. Fort bien. Quelles autres solutions reste-t-il? Il reste deux mesures potentielles: 1) des mesures incitatives et 2) une forme de contingentement des places au collégial anglais. Examinons-les (on trouve un examen plus complet de ces mesures ici).

Les mesures incitatives

Ce qui conduit les étudiants à s’inscrire massivement au cégep anglais, c’est la «dynamique linguistique», c’est la plus grande valeur accordée au diplôme collégial anglophone au Québec comparativement au diplôme francophone. C’est le statut supérieur de l’anglais relativement au français au Québec qui est en train d’éroder l’attractivité des cégeps français. Et l’attractivité supérieure des cégeps anglais est financée et soutenue par le gouvernement du Québec lui-même (et aussi par Ottawa), comme le démontre éloquemment le projet d’expansion de Dawson. Ainsi, la seule mesure incitative susceptible de fonctionner serait de carrément payer les étudiants pour qu’ils choisissent de se scolariser en français au collégial, ce qui serait humiliant et ne contribuerait nullement à rehausser le prestige du français.

Les mesures incitatives sont vouées à l’échec. Camille Laurin écrivait déjà en 1977 «Les francophones, comme leur langue, sont dominés et menacés dans leur existence; les correctifs qui reposent uniquement sur la bonne foi, la bonne volonté sont impuissants à enrayer le danger» (p.21, Pourquoi la loi 101 est un échec). Ceci est encore vrai aujourd’hui.

Le contingentement

Le gouvernement pourrait aussi décider de limiter le nombre de places offertes dans les cégeps anglais avec une forme de contingentement (via une application stricte des devis par exemple). Cette idée semble à première vue être une solution «pragmatique» comme les aime François Legault. Mais le diable se cache dans les détails. Loin d’être une solution simple, le contingentement pourrait se révéler un cauchemar de relations publiques pour la CAQ, un peu comme les fameux «tests linguistiques» pour avoir accès à l’école anglaise de la loi 22 (l’ancêtre de la loi 101). Rappelons que ces «tests linguistiques» censés réserver l’école anglaise aux enfants ayant déjà une connaissance de l’anglais s’étaient révélés être une fausse bonne idée et avaient mené à la division des fratries, à la tricherie et à la falsification des résultats pour essayer d’obtenir une place. Pourquoi? Parce que la scolarisation en anglais avait un prestige supérieur à la scolarisation en français; ceux qui réussissaient à obtenir une place en anglais étaient avantagés. La seule solution équitable était d’imposer à tout le monde (sauf aux anglophones) le même «handicap», soit la scolarisation en français. On en est donc venu à formuler les clauses scolaires de la charte en 1977, une solution basée sur la fréquentation scolaire des parents, donc, en gros, l’appartenance à une «communauté anglophone» ou non. Ce fut une solution équitable qui préservait du même coup les droits des anglophones. Au collégial, nous sommes face à la même situation: celle qui prévalait au primaire et au secondaire avant la Charte de la langue française de 1977. La solution proposée par le gouvernement du Québec pour éviter l’effondrement du réseau collégial francophone à Montréal doit être du même type que celle retenue pour le primaire et le secondaire, c’est-à-dire équitable et transparente.

Mathieu Bock-Côté: Dawson ne devient-il pas, à travers tout cela, le cégep d’une élite qui se désaffilie du Québec français, ou marque son refus d’y lier son destin?

Frédéric Lacroix: Rappelons que le problème au collégial est de deux ordres: il est à la fois quantitatif et qualitatif. La fréquentation des cégeps français est en baisse (absolue et relative) et la qualité des étudiants qui s’inscrivent au collégial français est aussi en baisse. L’énorme volume de demandes d’admission dans les cégeps anglais (Dawson reçoit 11 500 demandes d’admission par année par exemple et refuse environ 6000 étudiants) fait en sorte que les cégeps anglais sélectionnent seulement les meilleurs étudiants, ceux qui ont la meilleure moyenne générale au secondaire. En sciences de la nature, par exemple, il faut avoir 85% et plus au secondaire pour pouvoir entrer à Dawson. Le collégial anglais est donc un réseau réservé à l’élite académique. Cette élite académique est majoritairement issue des écoles privées de Montréal et des écoles à programmes particuliers, donc les étudiants qui s’inscrivent au collégial anglais proviennent majoritairement de milieux socioéconomiquement favorisés (note: cela explique pourquoi une partie de notre élite n’appuie pas la loi 101 au cégep; ce sont les enfants de cette élite qui bénéficient du système inéquitable actuel au détriment des plus pauvres). Régler le problème quantitatif avec un contingentement ne réglera en rien le problème qualitatif; au contraire, il va l’exacerber. La sélection pour entrer à Dawson sera encore plus drastique; les cégeps anglais seront réservés à une «super élite»; le diplôme anglophone au collégial va gagner encore plus en valeur; on se bousculera encore plus pour y entrer. Le contingentement revient à sélectionner les élèves sur une base inéquitable, soit la moyenne générale au secondaire qui, en définitive, est étroitement corrélée au milieu socio-économique d’où provient l’élève. Pour le dire plus brutalement, le contingentement se fera, grosso modo, selon le revenu des parents. Il s’agit donc d’une mesure inéquitable. Il est prévisible qu’elle n’aura pas un large appui populaire.

De plus, pour avoir un impact sur la vitalité du français à Montréal, le contingentement devrait être très sévère. De simplement geler les places au niveau actuel signifierait que l’on concède au collégial anglais la moitié des places au préuniversitaire sur l’île de Montréal. Cela signifie que le français va continuer à reculer à grande vitesse dans toute la région de Montréal. Cette forme de contingentement serait donc inutile en plus d’être inéquitable et politiquement coûteuse. Pour être effectif et donner vraiment de l’oxygène au Québec français, un contingentement devrait viser à couper au moins de moitié les places dans les cégeps anglais (les anglophones représentent seulement 35% des élèves au collégial anglais). Un contingentement aussi fort pousserait sérieusement à la hausse la valeur du diplôme anglais, tel que discuté plus haut.

De plus, il faut se demander si nous considérons que les anglophones ont le droit de s’inscrire au collégial anglais. Actuellement, ce droit n’existe pas. Il y a des indications à l’effet que certains anglophones qui ont des moyennes académiques plus faibles au secondaire sont refusés dans le réseau anglais, car ils n’arrivent pas à compétitionner avec des francophones et allophones plus forts. Un contingentement sévère voudrait donc dire que de nombreux anglophones seraient forcés de s’inscrire dans des cégeps français suite à un refus par les cégeps anglais. Toute forme de contingentement devra donc incorporer des clauses pour prioriser les «ayants droit».

Politiquement, un contingentement qui vise réellement à rehausser la vitalité du français à Montréal sera donc une mesure inéquitable et aura un faible appui populaire. C’est une fausse bonne idée et une solution qui manque de pragmatisme et d’équité.

Pour régler la question de la langue au cégep, il n’existe qu’une seule solution. Nous la connaissons tous.

LOI 101 : DES OBJECTIFS LOIN D’ÊTRE ATTEINTS

En réponse au texte de Mario Polèse et Pierre Fortin, « Réforme de la loi 101 : si seulement il y avait des solutions faciles », publié le 11 janvier.

Frédéric Lacroix, La Presse, 14 janvier 2020

Je suis l’auteur d’un essai (Pourquoi la loi 101 est un échec) sur la question linguistique paru chez Boréal en octobre 2020. Un essai dont la lecture a été recommandée, à ma grande joie, par de nombreux journalistes et chroniqueurs bien connus (Louis Cornellier, Robert Dutrisac et Michel David du Devoir, Joseph Facal, Mathieu Bock-Côté et Antoine Robitaille du Journal de Montréal).

Or, dans un curieux texte publié par La Presse le 11 janvier (« Réforme de la loi 101 : si seulement il y avait des solutions faciles »), Mario Polèse et Pierre Fortin, sans mentionner mon nom, énoncent que « prétendre que la loi 101 est un échec est une absurdité, dans la même lignée que les énoncés de Donald Trump ». Vraiment ?

Il est difficile de ne pas voir dans cette affirmation, qui reprend le titre de mon essai, une attaque gratuite et, disons-le, tout à fait grotesque envers moi. MM. Polèse et Fortin, qui s’intéressent à la question linguistique, ne pouvaient pas ignorer l’existence de mon livre ; ils ont choisi de trumpiser non seulement le discours qu’il défend, mais moi-même, ce qui est une façon de me disqualifier moralement, de me diaboliser, de tenter de m’exclure du débat public.

Ce bas procédé est tout à fait indigne de deux professeurs « émérites ».

Du reste, il est évident que les deux professeurs n’ont pas lu cet essai, qu’ils diabolisent avec autant de légèreté. Ainsi, leur texte ne contient-il aucune réfutation de fonds contre les idées avancées dans mon essai.

S’ils l’avaient lu, ils sauraient que l’affirmation que « la loi 101 est un échec » n’est aucunement lancée à la légère. On peut juger que la loi 101 est un échec en mesurant l’atteinte des objectifs que visait le législateur, objectifs qui sont explicités dans le Livre blanc déposé par Camille Laurin en 1977.

Les objectifs majeurs étaient :

1) d’arrêter l’érosion annoncée du poids démographique des francophones au Québec ;

2) d’inciter une nette majorité des immigrants allophones à s’intégrer au groupe francophone ;

3) d’améliorer le statut socio-économique du français de façon à déloger l’anglais comme « langue des affaires » au Québec.

La loi 101 est venue, c’est vrai, améliorer le solde des substitutions linguistiques que les immigrants effectuent vers le français (de 10 à 55 %) et a aussi amélioré le statut socio-économique du français.

Ces améliorations, cependant, sont de trop faible ampleur pour empêcher la minorisation des francophones au Québec (le poids des francophones a ainsi chuté de 3,4 % de 2001 à 2016, ce qui est la plus importante chute jamais mesurée).

Pour simplement assurer la stabilité du groupe francophone, il faudrait que les substitutions linguistiques des immigrants allophones soient dirigées à 90 % vers le français. Nous sommes très, très loin du compte ; la chute du poids des francophones va continuer pour tout l’avenir prévisible.

Statistique Canada, un organisme fédéral que l’on ne peut probablement pas accuser de « trumpisme », prévoit que le poids démographique des francophones sera autour de 69 % au Québec en 2036. A contrario, le poids démographique des anglophones sera en augmentation. La loi 101 n’atteint aucunement son premier objectif.

Enfin, il est important de préciser que la loi 101 qui est en échec est celle qui a été façonnée par les tribunaux fédéraux, dont les jugements, un après l’autre, sont venus démolir des pans entiers, et très importants, de la loi 101 originale déposée par Camille Laurin.

Ainsi, la loi 101 actuelle a peu à voir avec celle adoptée par l’Assemblée nationale le 26 août 1977. On peut donc penser que cet échec de la loi 101 est consubstantiel à la vision individualiste des droits linguistiques qui a été imposée par les tribunaux canadiens, vision qui est l’antithèse des idées portées par la loi 101 originale, qui était largement basée sur les droits collectifs.

LE CÉGEP EN FRANÇAIS, SVP, MONSIEUR LEGAULT

Christian Dufour, La Presse, 13 janvier 2020

Si la COVID-19 passera, il n’en va pas de même pour la vulnérabilité du français au Québec. Au vu de glissements en ce qui a trait à la langue de travail, des commerces et de l’interaction avec les institutions publiques, plusieurs en appellent à une réaction vigoureuse des autorités.

On sent une conjoncture favorable, alors que le dossier est piloté par deux jeunes ministres dynamiques, Simon Jolin-Barrette à Québec et Mélanie Joly à Ottawa, qui doivent composer avec le bon vieux défaitisme québécois, le déclin du français semblant impossible à contrer pour certains.

Trois thèmes apparaissent structurants dans ce dossier.

CLAIRE PRÉDOMINANCE DU FRANÇAIS

Le premier est crucial si l’on regarde non pas du côté du passé du Québec, mais bien de son avenir, même s’il peut sembler faiblard à première vue.

Il s’agit de l’importance que, pour la première fois dans une loi, soit affirmée la claire prédominance du français au Québec sans exclusion d’un anglais dont la présence n’est pas obligatoire, le qualificatif « claire » étant ici important.

En effet, qu’on le veuille ou non, l’anglais est présent dans notre société et il le restera, émergeant de multiples façons. L’expérience démontre que la meilleure façon de le contrôler n’est pas de le nier, mais de lui accorder une importance moindre qu’au français.

Faute de cela, parallèlement aux grandes déclarations sur le français seule langue officielle, on sombrera dans les faits dans un bilinguisme où les deux langues seront placées – au mieux – sur un pied d’égalité, le français étant de moins en moins la langue commune des Québécois.

Malgré sa quasi-absence du discours public, il est révélateur que la claire prédominance du français soit déjà appliquée sans problème par de très nombreuses entreprises, la légitimité pour le Québec de l’imposer ayant été reconnue par la Cour suprême en matière d’affichage.

Cette norme devrait être régulièrement martelée par les représentants de l’État québécois, de façon à devenir une évidence pour tous, son application n’ayant pas à être détaillée sauf exception.

REJET DU MULTICULTURALISME

Le Québec devrait profiter également de la révision de sa politique linguistique pour affirmer sans ambages son rejet du multiculturalisme sans limites à la canadienne.

Une raison en est que ce dernier place de plus en plus la majorité francophone sur la défensive en matière linguistique, nouvelle façon de la remettre à sa place. C’est ainsi que certains ont trouvé déplacé, tenant compte de l’importance supposément plus grande du Black Lives Matter, que des Québécois soient choqués par l’absence de français lors des grandes manifestations à Montréal contre le racisme.

Il faut affirmer dans une loi l’existence au Canada d’une société distincte québécoise caractérisée par une majorité francophone vers laquelle les nouveaux arrivants convergent sans abandonner leur culture d’origine.

La claire prédominance du français inhérente à cette société distincte aidera à ce que notre langue passe avant certaines pratiques associées au multiculturalisme à la canadienne. Attendons-nous sans cela à être de plus en plus confrontés au rabaissement du français sous prétexte d’ouverture à la diversité.

CÉGEPS

Ce fut en rétrospective une erreur de ne pas assujettir à la loi 101 ces institutions publiques d’enseignement que sont les cégeps, dont les étudiants sont à un âge décisif pour leur intégration à la vie adulte.

Cette erreur apparaissait tolérable aussi longtemps qu’une majorité des jeunes francophones et allophones choisissaient de poursuivre leurs études collégiales en français. Les derniers chiffres montrent un glissement net en ce domaine, la clientèle des cégeps anglophones étant désormais en majorité non anglophone, 20 % francophone et 38 % allophone (Le Devoir, 21 mars 2020).

C’est le temps ou jamais de réagir en appliquant la loi 101 au niveau collégial. Le ministre Simon Jolin-Barrette est en face de la dernière occasion de corriger une erreur historique dans un domaine de souveraineté exclusive québécoise.

Le ministre Jolin-Barrette, ou plutôt François Legault, faudrait-il dire, ce dernier ayant repris publiquement son ministre qui avait déclaré que l’application de la loi 101 aux cégeps était envisageable.

Réticent de façon compréhensible à toucher à une liberté existante, le premier ministre semble adhérer à une vision qui ne tient plus la route en cette ère d’internet dominée par l’anglais, où le libre choix au niveau collégial permettrait aux francophones d’apprendre l’anglais.

La réalité est que le Québec finance de plus en plus à grande échelle, de façon masochiste, le choix d’une grande partie des allophones et d’une partie croissante des jeunes francophones de s’intégrer à la communauté anglophone, comme le montre Frédéric Lacroix dans un ouvrage au titre malheureusement repoussoir (Pourquoi la loi 101 est un échec).

Un tel changement serait sans doute controversé, mais ce serait surtout le signe que la révision de la politique linguistique n’est pas que cosmétique, le Québec restant capable de s’attaquer à ce qui est véritablement déterminant pour l’avenir du français.

Suggestion de lecture de Michel David au Téléjournal

« Je pense que je vais en envoyer un exemplaire aussi bien à François Legault qu’au ministre Jolin-Barrette. Je pense que les deux devraient lire ça avant de proposer leur projet de loi. Ils se rendraient notamment compte qu’un des principaux responsables du recul du français au Québec, c’est l’État lui-même, qui n’a pas fait ses devoirs et qui devrait les faire. Alors, de la lecture pour Noël ! »

-Michel David

Québec a sa part de responsabilité dans le recul du français

Le premier ministre du Québec, M. François Legault, était invité à la dernière émission des Francs-tireurs la semaine passée. Durant l’entrevue, menée par Benoit Dutrizac, la question linguistique fut abordée brièvement. Ce n’était pas une entrevue de fond sur la question, le segment sur la langue ne dure que deux minutes, mais certaines réponses de M. Legault sont à mon avis révélatrices d’un certain état d’esprit.

Par exemple, après une description de la situation à Ottawa, où à peu près tous les politiciens se sont soudainement mués en ardents défenseurs du français dans la dernière année, M. Dutrizac lance : « Le défenseur du français, ce n’est pas vous en tout cas, avec le collège Dawson. » Ce à quoi M. Legault répond : « Ça, c’est d’autre chose. » Vraiment ?

Dans mon livre Pourquoi la loi 101 est un échec, je me suis longuement penché sur la responsabilité du gouvernement du Québec dans le recul du français au Québec. Quand on analyse la situation, cette responsabilité apparaît comme étant tout à fait majeure. La langue des institutions publiques (cégeps, universités, hôpitaux) joue un rôle névralgique dans la vitalité du français (ou de l’anglais) à Montréal. Or, c’est Québec qui contrôle largement le réseau institutionnel.

Il règne une forme d’aveuglement collectif sur le rôle du gouvernement du Québec dans le recul du français. Ce qui nous paralyse ; l’initiative, l’action doivent, semble-t-il, toujours venir d’ailleurs — d’Ottawa. Comme si le Québec ne pouvait que jouer un rôle passif, un rôle de spectateur. Cette attitude néfaste plonge ses racines loin en arrière.

Celui qui a le mieux expliqué cette psychologie collective est l’écrivain Jean Bouthillette dans son ouvrage Le Canadien français et son double : « C’est cette ambiguïté qui est à la source de l’opportunisme politique de notre “bourgeoisie” traditionnelle, qui fut — et est encore — à la fois nationaliste et “collaboratrice”, son instinct de survie lui commandant à la fois, pour se tenir en selle, de flatter le peuple par des slogans autonomistes et de rassurer l’Anglais en l’assurant de notre docilité. Le dédoublement de la personnalité a conduit tout naturellement au double jeu politique, caractéristique des peuples dominés. »

On fait comme si les milliards de dollars investis dans l’expansion des institutions anglophones (mentionnons le McGill University Health Center au coût de 3,5 milliards de dollars, par exemple) depuis une vingtaine d’années n’avaient aucun impact sur la réalité. Nous semblons convaincus que nos décisions, nos politiques, n’ont pas de véritable emprise sur le réel. Dans notre esprit, on dirait que seul l’Anglais, « notre père nourricier » (pour reprendre les mots de Jean Bouthillette), est en mesure d’agir. Sans lui, nous semblons considérer que nous « ne sommes ni ne pouvons rien ».

Investissements

Et pourtant, pour comprendre pourquoi le français recule à Montréal, il faut compter les sous. Les investissements démesurés de Québec dans le réseau institutionnel anglophone, réseau qui est dimensionné environ au triple de la taille réelle de la communauté anglophone, sont une des raisons majeures du déclin du français à Montréal et dans toute la région métropolitaine.

Ce n’est pas « d’autre chose », M. Legault, l’action du gouvernement du Québec est une cause directe et majeure du recul du français au Québec.

M. Legault affirme aussi que les francophones vont au cégep anglais pour « perfectionner leur anglais ». Il s’agit là d’une vision dépassée. Les jeunes francophones d’aujourd’hui sont infiniment plus bilingues que ne l’étaient ceux de la génération de M. Legault, et pour toutes sortes de raisons (hausse spectaculaire des heures accordées à l’anglais au primaire et au secondaire, univers numérique anglicisant). La majorité de ceux qui s’inscrivent au cégep anglais à Montréal aujourd’hui sont déjà bilingues au moment de s’inscrire. Ils ne vont pas « perfectionner leur anglais », ils vont s’intégrer, au moins symboliquement, à la communauté anglophone, promesse de meilleurs revenus et d’emplois plus prestigieux. Aux frais d’un État dont la langue officielle est le français. Cela est tout de même inouï.

Les allophones, les enfants de la loi 101, scolarisés en français, tournent massivement le dos au réseau de langue française au moment de s’inscrire au collégial. La majorité des étudiants inscrits au cégep anglais sont maintenant des allophones (40 %), tandis que les anglophones ne forment que 35 % des effectifs environ. Neuf étudiants sur dix inscrits au cégep anglais poursuivent ensuite leurs études à McGill ou à Concordia. On comprend ainsi pourquoi, dans le projet de loi 66, deux projets d’expansion majeurs ont été financés : l’agrandissement de Dawson (50 millions de dollars au moins) et l’agrandissement de McGill (au moins 700 millions de dollars, auxquels il faut ajouter la valeur du don du Royal Victoria). Cela est logique : McGill aura besoin de plus de place pour accueillir le surcroît d’étudiants qui sortiront de Dawson à l’avenir.

Le réseau collégial anglophone anglicise une bonne partie des allophones que la loi 101 cherchait pourtant à franciser. L’État québécois défait au niveau collégial (et universitaire) ce qu’il tente de faire aux niveaux primaire et secondaire. Comme incohérence, c’est dur à battre.

Ce que fait le Québec, c’est financer, à très grande échelle, le choix qui est fait de s’assimiler à la communauté anglophone par une grande partie des allophones et une part croissante des jeunes francophones.

À la fin de l’entrevue, M. Legault convient pourtant que « ça commence à exagérer », qu’une proportion trop importante de francophones et d’allophones se scolarise en anglais au collégial. Il reconnaît donc que le problème existe. Mine de rien, c’est la première fois qu’un premier ministre du Québec reconnaît que quelque chose ne tourne pas rond au collégial.

Encore un effort et nous admettrons enfin, collectivement, que nous sommes aussi largement responsables du déclin du français à Montréal, que ce n’est pas « d’autre chose ». Nous ne sommes pas rien et nous pouvons agir. Nous n’avons pas besoin d’attendre Ottawa pour redresser le statut du français au Québec.