Le « gel » des effectifs dans les cégeps anglais

Le français en tant que langue d’enseignement au postsecondaire est en recul depuis plus de vingt-cinq ans au Québec. Le recul est si grave que même le gouvernement du Québec, qui a nié la chose avec la dernière énergie pendant deux décennies, semble avoir compris qu’il fallait faire quelque. Ou du moins qu’il fallait faire semblant de faire quelque chose.

Le réseau collégial constitue l’un des leviers essentiels à actionner afin de pouvoir prétendre stopper le recul du français au Québec, l’autre levier étant l’immigration.

Ainsi, le 18 juin dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur Danielle McCann annonçait son intention de « geler » les effectifs (absolus) dans les cégeps anglais pour les dix prochaines années[1]. Dans un contexte de croissance de la population globale des cégeps, ce gel des places en absolu équivaut à une (légère) décroissance de la fréquentation relative des cégeps anglais au cours du temps. Ce gel du côté anglophone signifie aussi, selon Mme McCann, qu’il y aurait création de 21 814 « nouvelles places » dans les cégeps français dans les 10 prochaines années.[2] Des « nouvelles places », est-ce que cela correspond aussi à de « nouveaux étudiants » ? Voilà qui n’est pas si clair.

Rappelons que le projet de loi 96, sur la « langue officielle et commune du Québec, le français », a été déposé le 13 mai 2021, soit un peu plus d’un mois seulement avant cette annonce de Mme McCann. Il ne comportait pas de gel des places dans les cégeps anglais, mais plutôt une clause de croissance contingentée des effectifs dans les cégeps anglais; en effet, une croissance des effectifs de 8,7% chaque année est permise par le PL96, pourvu que l’effectif global des cégeps soit en hausse.

Le gel annoncé par Mme McCann est donc plus « costaud » que la clause de croissance contingentée correspondante du PL96.

Cette annonce de Mme McCann constitue donc un aveu indirect que le gouvernement a raté son coup sur la question des cégeps avec le PL96. Rappelons que le Parti libéral du Québec avait pour sa part proposé, avant le dépôt du PL96, un gel des places dans les cégeps anglais. Politiquement, ce gel était donc l’absolu minimum à atteindre pour pouvoir assumer une posture un tant soit peu « nationaliste ». Le PL96 a pourtant réussi à viser en bas du seuil minimal proposé par le PLQ.

Et un gel des places dans les cégeps anglais n’aura aucunement pour effet d’arrêter le recul du français à Montréal. Pourquoi ? Parce que ce gel est beaucoup trop modéré et vient après vingt-cinq ans de croissance des effectifs dans les cégeps anglais.

De plus, le gouvernement n’ose pas s’attaquer à l’autre problème fondamental qui plombe les cégeps français, soit la question de l’écrémage des meilleurs étudiants par les cégeps anglais. Cet écrémage est un puissant message symbolique du déclassement du français comme langue d’enseignement au postsecondaire. Aucune mesure ne cible cela. Les cégeps français vont rester des cégeps de second rang.

L’annonce de la création de 21 814 « nouvelles places » dans les cégeps français semble provenir du modèle de prévision des effectifs du ministère, un modèle qui a démontré de sérieuses lacunes par le passé[3].

Plusieurs éléments se profilent déjà à l’horizon qui laissent supposer que cette annonce de 21 814 nouvelles places ne se concrétisera peut-être pas, ou en tout cas pas à la hauteur de ce qui est annoncé par la ministre.

Parmi ceux-ci, mentionnons : la hausse du décrochage scolaire au secondaire (en hausse de 2,8 % depuis 2015-2016)[4], décrochage qui frappe de façon démesurée les francophones (et surtout les garçons) ainsi que la hausse beaucoup moins forte que prévue de la fréquentation au collégial à l’automne 2021 (0,3 % seulement comparativement au 3 % qui était attendu), hausse qui provient surtout des étudiants internationaux, dont le nombre a bondi de 20 % cette année[5].

Ces éléments ne sont pas pris en compte dans le modèle de prévision des effectifs du ministère de l’Enseignement supérieur. L’annonce de la création de 21 814 « nouvelles places » dans les cégeps français au cours des dix prochaines années est déjà caduque.

Sur les cégeps, il va falloir que la CAQ prenne de la hauteur et vise plus haut.

La langue : Hier, aujourd’hui, demain

Hier

En 2015, le ministre responsable de la Francophonie dans le gouvernement Couillard, l’ineffable Jean-Marc Fournier écrivait : « Le français n’est plus sur la défensive : il progresse, il est fier et il s’affirme. On ne le chuchote plus, on le célèbre. Il a retrouvé une légitimité et est de plus en plus reconnu et accepté. »

En 2017, ce même Jean-Marc Fournier avait transmis une lettre à Mélanie Joly. Dans cette lettre, le ministre s’inquiétait de l’assimilation de la minorité anglophone au Québec.

Oui. De la minorité anglophone.

C’était là la position officielle du gouvernement du Québec.

Cette position n’avait pas été accueillie avec un éclat de rire général.

A vrai dire, toute la période post-référendaire a été marquée par un profond déni sur la question de la langue. Il s’agissait de faire semblant que nous avions atteint « l’équilibre linguistique », la « paix linguistique ».

Mais c’était, bien entendu, une illusion.

Dès 1994 nous savions que la Charte de la langue française n’atteignait pas et n’atteindrait pas ses buts. Ça fait 25 ans.

Aujourd’hui

On relit la lettre de M. Fournier aujourd’hui et on se dit « comme les temps changent ».

Car l’année qui vient de s’écouler a été marquée par une pandémie, certes, mais aussi par la prise de conscience aiguë, inédite, du recul du français au Québec.

Nous assistons en fait à un renversement important d’une partie de l’opinion publique sur cette question.

Un récent sondage démontre qu’une majorité écrasante (80%) des Québécois s’inquiète maintenant pour l’avenir du français au Québec.

Et pour cause : dans mon livre, « Pourquoi la loi 101 est un échec », j’ai qualifié la situation du français au Québec de « catastrophe ». Oui, une catastrophe. Je ne crois pas que ce mot soit trop fort.

Les gens prennent conscience que tout ne va pas aussi bien que ce que nous ont dit et répété les Jean-Marc Fournier de ce monde pendant des années.

Imaginez : 69% des francophones sont maintenant favorables à l’extension des clauses scolaires de la loi 101 au cégep! C’est du jamais vu.

Même chose pour 51% des « jeunes » qui sont en faveur de la loi 101 au cégep.

Le monde change.

Les Québécois, après deux décennies d’apathie post-référendaire, ont commencé à comprendre que leur disparition comme peuple leur pendait maintenant au bout du nez. Qu’il leur fallait se remettre en mouvement. Il semble que l’instinct de survie soit en train de s’activer. C’est une excellente nouvelle.

Car les minorités francophones ont été éradiquées partout ailleurs en Amérique du Nord. Les francophones sont en voie de disparition partout au Canada.

Nous ne sommes pas différents des autres. Nous ne sommes pas protégés par un statut fictif de « majorité ». Car il n’y a qu’une seule majorité au Canada et elle est anglophone.

Au Québec même, le poids démographique des francophones est en train de s’écraser tandis que celui des anglophones se maintient ou progresse même. Nous sommes dans une situation inédite à l’échelle historique. Jamais le poids démographique des francophones au Québec n’avait été sous la barre des 80%. Il était de 78% en 2016. Il sera de 77, 76 ou 75% dans le recensement de 2021. Il sera encore plus bas dans le recensement de 2026. Etc.

La moitié des substitutions linguistiques des allophones s’en va vers le groupe anglophone, qui représente pourtant seulement 8% de la population du Québec.

Le rapport de force entre l’anglais et le français au Québec est de 10 pour 1. En faveur de l’anglais. Au Québec, les anglophones ont les attributs sociologiques d’une majorité.

Nous sommes en train de nous faire minoriser chez nous.

Voilà la situation d’aujourd’hui.

Une catastrophe.

Demain

Il faut continuer à travailler pour mobiliser, sensibiliser les gens à la question de la langue. Car la langue, c’est la culture.

La question linguistique est la clé qui va permettre aux gens de réaliser que le bilinguisme égalitaire idyllique promu au Canada est une fiction et agit tel un anesthésiant.

A cette fiction, il faut opposer des données. Des faits.  Chiffrés.

Il faut cesser de se fier aux beaux discours et il faut surveiller où va l’argent.

Par exemple, le gouvernement de la CAQ vient de déposer un projet de loi sur la langue. Un projet de loi supposément « costaud ». Il mène actuellement une campagne médiatique de service après-vente pour essayer de nous convaincre que ce projet est bel et bien « costaud ».

Manque de pot : dans un récent sondage, seuls 31% des répondants pensaient que le projet de la CAQ serait efficace pour renverser le déclin de la langue française au Québec.

Pendant que la CAQ « spinne » son projet de loi 96, elle finance un agrandissement princier de plus de 100 millions de dollars à Dawson, pourtant déjà le plus gros et le plus riche cégep au Québec. Ceci alors que les besoins des cégeps en région sont criants.

La CAQ travaille aussi à faire don de l’ancien hôpital Royal Victoria, un bien public patrimonial et un site exceptionnel, à McGill, une corporation privée et un empire financier qui dispose déjà d’une fondation de 1,7 milliards de dollars et de biens immobiliers évalués à quelques 5 milliard de dollars. Le don du Royal Vic représente, à terme, un transfert de quelque 1 milliard de dollars en fonds publics à McGill. Aucun autre projet de revalorisation n’a été considéré pour le site.

Pendant ce temps, l’UQAM prévoit un déficit de 16 millions de dollars pour 2021-2022. Elle devra couper dans sa masse salariale et dans ses dépenses.

En éducation postsecondaire, l’État québécois récompense le fort et pénalise le faible.

En immigration, la CAQ refuse de fermer les collèges privés anglophones qui font miroiter à des immigrants Indiens potentiels un « fast track » pour l’immigration au Canada. Moyennant des frais d’études de 25 000$/an. En quelques années, nous sommes passés de 0 à quelques 15 000 Indiens qui étudient dans ces collèges privés. Et qui sont ensuite sélectionnés, en partie, comme immigrants par le Québec. En quelques années, le Québec a ainsi bousillé les mécanismes historiques de sélection des immigrants. Ces mécanismes sont pourtant ceux qui avaient permis de hausser significativement les substitutions linguistiques des allophones vers le français. Rappelons que c’est la politique d’immigration, avant tout, qui a permis de faire passer les substitutions linguistiques des allophones de 27% au début des années 70 à 55% vers le français en 2016.

Il faudrait que 90% des substitutions linguistiques des allophones se fassent vers le français pour qu’il y ait simplement une stabilité relative du poids démographique des francophones. Nous sommes loin du compte.

Il faudrait également que l’assimilation des francophones soit nulle. Mais l’assimilation des jeunes francophones a doublé entre 2006 et 2016. Sur l’île de Montréal, elle est maintenant de 6%.

Bref, pour comprendre ce qui se passe réellement, il importe de se fier aux faits et non pas aux belles paroles.

Où va l’argent?

Pourquoi les fonds publics québécois, notre argent, sert-il à nous minoriser chez nous?

C’est la question qu’il faut poser. Encore et encore.

« Follow the money », comme ils disent!

En suivant la piste de l’argent, nous arriverons peut-être, comme dans les contes des frères Grimm, à nous échapper du labyrinthe de notre minorisation.

Merci!

Allocution devant le Comité permanent des langues officielles

J’ai écrit un livre intitulé « Pourquoi la loi 101 est un échec » (Boréal, 2020) dans lequel j’analyse la situation des réseaux institutionnels public et parapublic anglophone et francophone au Québec. Pour effectuer cette analyse, j’ai utilisé le concept de « complétude institutionnelle ». Ce concept est à mon avis un prisme important pour analyser l’équité de financement des institutions francophones en milieu minoritaire ou même, au Québec, en milieu que l’on qualifie ordinairement de « majoritaire ».

1. La complétude institutionnelle

La notion de « complétude institutionnelle » trouve son origine dans les travaux du sociologue canadien d’origine fransaskoise Raymond Breton dans un article publié dans le American Journal of Sociology en 1964[1].

Une bonne définition de la complétude institutionnelle se trouve dans un article de Linda Cardinal et Rémi Léger, de la revue Politique et sociétés du 29 novembre 2017 : « Qu’est-ce que la complétude institutionnelle ? Simplement dit, la notion permet d’étudier les conditions de pérennisation des minorités ethnoculturelles et linguistiques, ce qui comprend les groupes issus de l’immigration tout comme les minorités historiques et nationales. De façon plus précise, le fait de détenir des institutions – une école, un hôpital, un journal ou un théâtre – est considéré comme une condition qui contribue à l’épanouissement des minorités. La notion de complétude institutionnelle comporte aussi une dimension politique indéniable, car ces institutions que possède la minorité doivent dans la mesure du possible être gérées par et pour cette dernière[2]. »

Raymond Breton a démontré que le niveau de complétude institutionnelle d’un groupe ethnique ou linguistique avait un impact direct sur sa capacité à se maintenir dans le temps et dans l’espace. Et donc, sur sa rapidité d’intégration-y compris linguistique- dans un groupe dominant environnant.

Quand deux groupes linguistiques sont présents sur le même territoire, chacun disposant de son réseau institutionnel propre, le groupe disposant du réseau institutionnel le plus étendu, le plus solide, parviendra à attirer des membres du groupe le plus faible à l’intérieur de son réseau. Ceci affecte directement la vitalité linguistique de ce dernier.

La notion de complétude institutionnelle a été mobilisée pour la première fois devant une cour canadienne dans le cadre de l’affaire de l’hôpital Montfort en Ontario. Rappelons qu’en 1996, la Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario a annoncé la fermeture de l’hôpital Montfort, le seul hôpital universitaire de langue française à l’ouest du Québec. Raymond Breton est venu témoigner sur l’importance d’un hôpital comme Montfort sur la vitalité de la communauté francophone d’Ottawa.

La professeure Stéphanie Chouinard a analysé l’utilisation juridique de la notion de complétude institutionnelle et a trouvé que celle-ci a été mobilisée juridiquement dans sept causes en droit canadien depuis 1996.à« Les juges ont donc entériné l’importance de l’existence d’un large éventail d’institutions de la communauté afin de permettre à cette dernière de garantir sa pérennité – reprenant à la fois des arguments provenant de la complétude institutionnelle et de la vitalité ethnolinguistique. Les juges ont aussi accepté de reconnaître que les institutions de la minorité avaient un poids symbolique non négligeable pour la collectivité franco ontarienne. Au-delà des services de santé offerts, l’hôpital Montfort était considéré par la communauté comme une institution représentative de l’identité franco-ontarienne, et cet aspect avait aussi un impact sur la vitalité du groupe[3]. »

2. L’application de cette notion aux francophones du Québec

La complétude institutionnelle a été utilisée jusqu’à maintenant dans le cadre de l’étude de la vitalité des communautés francophones hors Québec.

Dans mon livre, Pourquoi la loi 101 est un échec, j’applique la notion de complétude institutionnelle à l’étude des francophones au Québec.

A mon avis, le principal problème avec la Loi sur les langues officielles est le concept artificiel de « double majorité » : la loi institue une majorité anglophone hors Québec et une majorité francophone au Québec. A chaque « majorité » est associée sa minorité : francophone hors Québec et anglophone au Québec.

Ce concept de « double majorité » n’a aucune réalité sociologique. Cela est manifeste quand on s’attarde au fait que les anglophones du Québec, qui constituent une minorité numériquement, assimilent en réalité environ la moitié des immigrants allophones qui s’installent au Québec. Les anglophones constituent, du point de vue de la langue maternelle, 8 % de la population du Québec mais assimilent la moitié des immigrants allophones qui s’installent au Québec. Les quelques 80% de francophones au Québec assimilent l’autre moitié. Il y a 10 fois plus de locuteurs de français au Québec que de locuteurs de l’anglais, cependant les substitutions linguistiques se font moitié-moitié vers chaque langue. Le rapport de force entre les langues au Québec est donc d’un facteur 10 en faveur de l’anglais.

Les anglophones du Québec ont la vitalité linguistique d’une majorité.

Dans les faits, la Loi sur les langues officielles entérine un bilinguisme compétitif et inégalitaire entre l’anglais et le français partout au Canada, incluant au Québec.

Depuis 2001, le poids relatif des francophones recule à grande vitesse au Québec tandis que celui des anglophones se maintient ou est même en progrès. Ceci est dû à la disproportion des substitutions linguistiques canalisées vers l’anglais au Québec; la moitié des substitutions des immigrants allophones alimente un groupe qui constitue seulement 8 % de la population.

La dynamique linguistique n’est pas régie par les frontières provinciales, mais par la frontière du pays.

Ce qui signifie ceci : il n’existe au Canada qu’une seule véritable majorité, qui est anglophone. Le Canada est un pays à majorité anglophone. Le concept de double majorité est faux et trompeur.

La loi sur les langues officielles devrait être fondée sur la reconnaissance de cette réalité. Cette loi devrait être asymétrique.

3. Le financement des universités au Québec

J’ai appliqué la notion de complétude institutionnelle pour étudier le financement des universités au Québec. Les universités, en tant que lieu de production et de transmission du savoir, constituent une institution clé pour ce qui est de la vitalité d’une communauté linguistique.

La dynamique actuelle des universités au Québec est marquée par un effritement relatif de la fréquentation des universités de langue française et une hausse de la fréquentation des universités de langue anglaise.

Les universités de langue anglaise McGill, Concordia et Bishop’s récoltent 30% des revenus globaux au Québec. Cela est 3,7 fois supérieur au poids démographique des anglophones au Québec. Les universités de langue anglaise sont en situation de surcomplétude institutionnelle. A contrario, les universités de langue française sont sous-financées relativement du poids démographique des francophones (70% pour 78% de la population). Cela pèse directement sur la vitalité linguistique du groupe francophone au Québec.

Le fonds de recherche fédéraux (CRSH, CRSNG, IRSC, Fondation canadienne pour l’innovation, Chaires de recherche du Canada), en particulier, sont canalisés massivement vers les universités de langue anglaise au Québec, qui reçoivent 38,4% de ces fonds, soit presque 5 fois le poids démographique des anglophones.

4. L’argent fédéral anglicise les institutions postsecondaires de langue française au Québec

Le gouvernement fédéral verse des fonds au Québec (de l’ordre de 50 millions de dollars par année) pour soutenir le développement de l’enseignement en « langue minoritaire » via l’Entente Canada-Québec (« Ottawa verse des millions pour des programmes d’enseignement en anglais au Québec », Le Devoir, 22 décembre 2020). Ces fonds sont actuellement dirigés pour angliciser l’offre de cours dans les cégeps et universités de langue française.

De plus, de l’argent fédéral est aussi versé à Dawson College via ce programme. Dawson est déjà le plus gros et le plus riche cégep au Québec. La disponibilité directe de fonds fédéraux constitue donc un avantage compétitif indu pour ce cégep.

Le programme devrait être entièrement revu.

5. Le système de santé

Le gouvernement fédéral finance divers programmes afin d’augmenter l’utilisation de l’anglais, qui est conçu comme une langue minoritaire, dans le réseau de la santé québécois. Le fédéral investit des millions chaque année dans un programme géré par McGill University « Anglais en santé » afin de former le personnel de la santé francophone pour qu’il offre des services en anglais. Ceci au mépris des dispositions de la Charte de la langue française, qui assure théoriquement du droit de « travailler en français ». Entre 2008 et 2013, McGill a ainsi formé 6224 travailleurs de la santé. McGill a reçu 32 millions de dollars du gouvernement fédéral pour ce programme.

De par son pouvoir de dépenser, le fédéral contrecarre les intentions de l’Assemblée nationale du Québec. Ceci au nom du concept frauduleux de double majorité, charpente intellectuelle de la Loi sur les langues officielles.

6. Le financement des universités hors Québec

J’ai aussi utilisé le concept de complétude institutionnelle pour analyser le financement des universités bilingues ou de langue française hors Québec. Par exemple, pour l’Ontario, approximativement 3% des revenus universitaires sont alloués aux programmes en français alors que les francophones constituent 4,7% de la population de l’Ontario (langue maternelle, recensement de 2016). Le sous-financement des francophones est donc de l’ordre de 40%. Ceci a des effets drastiques sur la vitalité linguistique des francophones. Une proportion importante des jeunes francophones (44%) en Ontario opte pour des études postsecondaires en anglais parce que le programme de leur choix n’est pas disponible en français[4].

En Alberta, le campus Saint-Jean reçoit 0,37% du budget destiné aux universités. Les francophones représentent 2% de la population de l’Alberta. Le sous-financement des institutions francophones est de l’ordre de 81% en Alberta!

Il y aurait lieu de dresser systématiquement le portrait de la complétude institutionnelle des institutions de langue française pour toutes les provinces du Canada. L’on trouverait que les institutions de langue française sont systématiquement sous-financées partout. Incluant au Québec.

Conclusion

Dans sa forme actuelle, la Loi sur les langues officielles a pour effet de soutenir la vitalité de l’anglais au Québec. Cette langue a pourtant déjà un rapport de force de 10 contre 1 face au français au Québec.

Le concept de double majorité, base de la loi, doit être abandonné en faveur d’une conception asymétrique.

L’argent investi pour soutenir le rayonnement de l’anglais au Québec devrait être versé aux institutions francophones hors Québec.

Les programmes de financement de la recherche au Québec doivent être revus pour incorporer l’idée de la complétude institutionnelle.

Il y aurait lieu de produire une étude exhaustive sur la complétude institutionnelle pour chaque groupe linguistique au Canada dans chaque province pour ce qui est des institutions d’éducation du primaire à l’universités et des institutions de santé.

[1] Raymond Breton, « Institutional Completeness of Ethnic Communities and the Personal Relations of Immigrants », AJS, Sep. 1964, Vol. 70, No.2, pp.193-205.

[2] Linda Cardinal et Rémi Léger, « La complétude institutionnelle en perspective », Politique et Sociétés, 29 novembre 2017 : https://www.erudit.org/fr/revues/ps/2017-v36-n3-ps03278/1042233ar/

[3] Stéphanie Chouinard, « Quand le droit linguistique parle de sciences sociales : l’intégration de la notion de complétude institutionnelle dans la jurisprudence canadienne »,  Revue de droit linguistique, Vol.  3, 2016 : https://www.droitslinguistiques.ca/images/stories/Revue/2016/Stephanie_C…

[4] André Samson et al., « L’identité langagière et les transitions scolaires en milieu minoritaire », Éducation et vie au travail, 2016, https://www.researchgate.net/publication/308704145_L‘identite_langagiere_et_les

La langue et le Roi de l’astéroïde B325

Alors que la question linguistique est transversale et touche l’ensemble de l’action gouvernementale, elle est pourtant, depuis toujours, traitée en « silo », dans le respect des « compétences ministérielles ».

Dans son projet de loi 96 (PL96) « Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français », par exemple, Simon Jolin-Barrette (SJB) a soigneusement exclu toute mesure visant directement l’immigration. L’immigration est pourtant un des déterminants majeurs du recul du français.

Comme SJB n’est pas (n’est plus!) le ministre responsable de l’immigration, il a pris soin de ne pas aller jouer dans le carré de sable de sa collègue Nadine Girault, la ministre en titre. C’est la même chose en éducation postsecondaire, où les mesures du PL96 sont d’une timidité excessive. Même chose encore pour la question de la recherche; aucune mesure n’oblige les chercheurs, par exemple, à rédiger leurs demandes de subvention aux organismes subventionnaires québécois en français. Idem en petite enfance; rien ne cible les garderies alors qu’il est de plus en plus difficile de trouver une garderie sans « programme d’immersion anglaise ». On comprend que SJB n’est pas le ministre en titre de ce secteur non plus.

À force de respecter scrupuleusement les compétences ministérielles, la question linguistique tend ainsi vers l’infiniment petit et le ministre responsable de la Charte de la langue française ressemble au Roi de l’astéroïde B325 du Petit Prince, ce monarque au « pouvoir absolu » qui n’avait pour « sujet » qu’un seul rat.

L’idée de créer un ministère de la langue française vise à tenter d’élargir le domaine du monarque absolu de l’astéroïde de la langue. Il n’est pas certain, cependant, que cette mesure ait cet effet. Elle pourrait aussi, possiblement, renforcer encore plus le caractère « sectoriel » de la question linguistique et en faire un « objet ministériel » comme les autres. Le ministre du Français serait donc responsable du français, à l’exclusion de tout autre domaine déjà attribué aux autres ministres. Donc, effectivement, de pas grand-chose.

Pourquoi cela est-il important?

Pour plusieurs raisons. Par exemple, la question des collèges privés défraie l’actualité depuis plus d’un an et demi. En janvier 2020, L’aut’journal nous apprenait que le cégep de la Gaspésie et des Iles avait ouvert un campus entièrement anglophone à Montréal et que ce campus accueillait presque 2000 étudiants! Ces programmes exclusivement en anglais accueillaient surtout des Indiens et des Chinois, c’est-à-dire des anglotropes qui s’assimilent très peu à la majorité francophone du Québec. Cette nouvelle a pris tout le monde par surprise; le projet de campus anglophone du cégep avait en effet été monté dans la plus grande discrétion. Ce fut le départ d’une série de reportages où nous avons appris que le stratagème du cégep de la Gaspésie et des Iles n’était pas unique, et que le « marché » de l’éducation collégiale privée anglophone était en pleine explosion au Québec; ainsi, de 2017 à 2019, le nombre d’Indiens recrutés dans ces collèges était passé de 2000 à 13 000! Ces collèges privés offrent majoritairement des programmes courts (Attestations d’études collégiales (AEC)) moyennant la modique somme de 25 000$.

Pourquoi les étudiants étrangers acceptent-ils de verser cette somme énorme à ces collèges privés anglophones? C’est parce que l’inscription dans un collège privé est la première étape, officieuse, du processus d’immigration au Canada. Notons que l’UPAC a arrêté en novembre 2020 plusieurs personnes impliquées dans le réseau de recrutement des collèges privés, dont deux ex-employés de la Commission scolaire anglophone Lester-B.-Pearson. C’est une preuve qu’il existe un maillage informel entre la communauté anglophone et ces collèges privés.

Si une partie de ce système fonctionne grâce au mensonge et à la fraude, hélas, il exploite aussi les failles béantes de notre système d’immigration. Failles mises en place par le PLQ et que la CAQ a choisi de perpétuer. Soulignons, comme l’a démontré Anne-Michèle Meggs dans une série d’articles, que le gouvernement du Québec a pratiquement abandonné à Ottawa la gestion d’une bonne partie de son système d’immigration dans les dernières années. Le Québec se contente maintenant de recruter la majorité de ses immigrants dans le bassin de personnes déjà présentes au Québec, personnes détentrices de permis d’études ou de travail temporaires, personnes ayant été sélectionnées par Ottawa. Parmi ces personnes, un grand nombre étudie dans les cégeps, collèges et universités anglophones. Le Québec finance l’anglicisation des étudiants étrangers, les recrute comme immigrants, et prétend les franciser ensuite en leur offrant quelques menus cours de français une fois les papiers de résidence permanente en poche! Comme incohérence, voire comme franche stupidité, on a rarement vu mieux.

Après s’être battu pendant des décennies pour contrôler son immigration, le Québec a décidé, par incompétence ou aveuglement comptable, de sous-traiter la question à Ottawa. Il s’agit d’un revirement historique totalement incompréhensible.

Ces collèges privés, et leurs recruteurs, jouent un rôle analogue en immigration au Canada aux « passeurs » entre le Mexique et le Texas : ils font miroiter aux candidats à l’immigration l’espoir d’une vie meilleure, empochent de juteux profits et agissent de façon semi-légale ou même carrément illégale. Il s’agit d’un système parfaitement répugnant. Normalement, la mise à jour de ce stratagème d’immigration aurait dû conduire le gouvernement du Québec à rapidement fermer ces collèges privés ou à modifier complètement son approche en immigration. Il n’a pourtant fait ni l’un ni l’autre. Au lieu de cela, la ministre McCann vient d’annoncer une série de mesurettes parfaitement ridicules visant ces collèges. Parmi ces « mesures costaudes », la ministre annonce son intention de « possiblement » intégrer des « notions » de français dans les parcours d’études. Vraiment, Mme McCann se moque de nous.

Car ce que fait le Québec, c’est recruter par l’intermédiaire de ces passeurs des immigrants anglophones ou anglicisés qui s’assimileront ensuite naturellement à la communauté anglophone. Étant donné les volumes d’immigration, il s’agit d’une véritable bombe démographique qui balaiera dans les prochaines années les faibles mesures mises en place avec le PL96.

Il me semble évident qu’il faut fermer tous les collèges privés anglophones qui font du recrutement international. Car ces collèges ne servent aucunement l’intérêt général. La farce a assez duré.

M. Jolin-Barrette, il vous faut cesser de respecter les « compétences ministérielles » et inclure dans le PL96 des mesures visant l’immigration et les cégeps privés!

Réforme de la loi 101 : Une vaste collection de demi-mesures juridico-bureaucratiques

Simon Jolin-Barrette a enfin déposé sa réforme de la loi 101. En même temps, le premier ministre du Québec, M. François Legault, a publié un court message sur Facebook. Dans ce texte, il affirme deux choses : « Qu’il y avait urgence d’agir » et que « Il va y avoir des personnes qui vont dire que le projet de loi ne va pas assez loin. Il va y en avoir d’autres qui vont dire qu’il va trop loin. Ça va démontrer que notre position est raisonnable. »

Il y a en effet urgence d’agir.

Mais l’affirmation de M. Legault, à l’effet que la « raison », le « bon sens », se trouverait à mi-chemin entre les positions (imaginées!) de ses adversaires politiques, est curieuse. Car la raison n’est pas le résultat d’un calcul politique. Elle ne se trouve pas nécessairement à la moyenne des positions des adversaires politiques du moment.

M. Legault a d’ailleurs rempilé un peu plus tard en conférence de presse en affirmant que la position du Parti québécois d’appliquer la loi 101 au cégep était « extrémiste ». Il est consternant de voir le premier ministre adopter, en pleine Assemblée nationale et le jour même du dépôt d’une réforme de la Charte de la langue française, le langage historique des opposants à la Charte qui qualifiaient, eux aussi en 1977, les clauses scolaires de la loi 101 de mesure « extrémiste ». Je l’avoue : avec cette sortie, ce mot, mon premier ministre m’a fait honte. On se croyait revenu, l’espace d’un instant, à l’ère Couillard et aux « braises de l’intolérance ».

La CAQ, le PLQ et le PLC, même combat ?

Et manque de pot pour le calcul politique de M. Legault: autant le Parti libéral du Québec que le Parti libéral du Canada ont bien accueilli le projet de loi 96 (PL 96). La cheffe du Parti libéral, Mme Anglade, s’est même plu à donner le baiser de Judas au projet en soulignant que les propositions du PLQ visant les cégeps étaient plus « costaudes » que celles mises de l’avant par la CAQ. En effet, la CAQ propose un contingentement des places en cégep anglais qui n’équivaut même pas au gel proposé par le PLQ (la CAQ permet une croissance des effectifs des cégeps anglais).

Mais le PLQ proposait aussi de « bonifier » l’offre de cours en français dans les cégeps anglais, de prioriser les « ayants droits » pour ce qui est de l’accès aux cégeps anglais, des mesures qui ne sont pas dans le PL 96. Il semble que la CAQ ait réussi à coaliser les fédéralistes en faveur du PL 96, ce qui est probablement la dernière chose que souhaitait M. Legault.

Les juristes semblent très « érotisés » par ce projet de loi qui mise essentiellement sur des mesures juridico-bureaucratiques pour arriver à ses fins: création de structures (Commissaire à la langue française, Ministère de la langue française), inscription du caractère français du Québec dans la constitution de 1867, multiples modifications à la Charte (plus de 200 articles !), etc.

Simon Jolin-Barrette est un avocat. Dans le PL 96, toute la question linguistique est envisagée d’un point de vue strictement juridique. Le ministre est à mon avis tombé dans le piège à ours dressé par Pierre Elliott Trudeau en 1969. Dans sa Loi sur les langues officielles, Trudeau séparait la langue de la culture et concevait toute la question de la langue sous l’angle juridique. Il allait compléter ce travail avec sa Charte des droits de 1982. Cette façon de voir les choses a marqué profondément les esprits. Au Canada, la judiciarisation du politique dévore tout sur son passage, incluant la langue. Avant, pour parler de langue, on questionnait des artistes. Aujourd’hui, on interroge des avocats.

La loi de l’instrument

La « Loi de l’instrument » ou « du marteau » est un biais de jugement qui implique une confiance excessive dans un outil. Elle a été formulée ainsi par Abraham Maslow : « J’imagine qu’il est tentant, si le seul outil dont vous disposez est un marteau, de tout considérer comme un clou. » Il existe un risque majeur, à mon avis, que la question linguistique soit stérilisée, empaillée et momifiée en étant ainsi transformée en objet juridique.

Il faut noter que les démographes sont beaucoup moins « érotisés » que les juristes par le PL 96. Celui-ci ne contient en effet aucune mesure permettant d’affecter les déterminants majeurs du recul du français. Il n’arrêtera pas la minorisation en cours des francophones au Québec. Car toutes les mesures structurantes ont été soigneusement écartées du PL 96 pour éviter de provoquer de la « chicane ». Ainsi, par exemple, le contingentement des cégeps ne règle aucunement la question de la dynamique linguistique au collégial, l’article sur les municipalités bilingues assure leur permanence, aucune mesure ne cible l’immigration, l’affichage va rester bilingue, etc.

Le PL 96 ne contient aucune mesure susceptible de frapper l’imagination, aucune mesure qui constitue un signal fort à l’effet que le français revient au centre du jeu. Une collection de demi-mesures, peu importe leur nombre, ne constitue pas un « plan costaud ».

La langue, ce n’est pas d’abord et avant tout un objet juridique. C’est un objet culturel, social. Cela, le projet de loi l’ignore totalement.

Le bilinguisme soustractif

Il était d’ailleurs dramatique d’entendre M. Legault, en conférence de presse lors du dépôt du projet de loi, promettre qu’il allait « intensifier » l’anglais intensif au primaire. Voilà une mesure, introduite par Jean Charest en 2011, qui est déjà en train d’acculturer à grande vitesse les jeunes francophones. Comme le soulignait pudiquement une série d’articles récents dans le Devoir, une partie de la jeune génération est en train de sombrer dans le bilinguisme soustractif, où la langue qui est en train d’être soustraite est le français. De ce point de vue, le Québec français ressemble de plus en plus à l’Ontario français. Valoriser encore plus l’anglais dans les écoles primaires va mener carrément à l’anglicisation à grande échelle des jeunes. Cela a d’ailleurs débuté à Montréal.

Le PL 96 ignore aussi cela. Le projet de loi de M. Legault aurait été bon en 1999. Là, il arrive trop tard. La CAQ prépare en 39 la guerre de 14-18.

Un des leviers essentiels pour rehausser le statut du français, qu’ignore le PL 96, c’est de le valoriser dans les écoles. C’est notre langue, notre histoire et notre culture qui doivent être mieux et plus valorisées dans nos écoles. Il s’agit même d’une urgence nationale. On pourrait presque dire : valorisons le français dans les écoles et Netflix se chargera de l’anglais.

Résumons : pour le français, le PL 96 se contente d’une vaste collection de demi-mesures juridico-bureaucratiques. Mais, pour l’anglais, M. Legault a déjà en tête d’en mettre encore plus à l’école. Pour l’anglais, il veut agir sur le terrain culturel et éducatif, ce qu’il refuse de faire pour le français. Il est facile de savoir qui sortira gagnant de cette partie de souque à la corde.

Le recul du français au Québec va s’accélérer.

Loi 101 : Les objectifs doivent venir avant les moyens

Ces jours-ci, il fait bon de se replonger dans la monumentale biographie que Jean-Claude Picard a dédiée à Camille Laurin (L’homme debout, Boréal, 2003). D’emblée, on réalise que si cette loi majeure a vu le jour, c’est grâce à la vision et à la détermination absolument titanesque de Camille Laurin. Initialement, l’ampleur du projet de Laurin a semé la stupéfaction au conseil des ministres. Alors que son mandat était simplement de « corriger la loi 22 », celui-ci décida plutôt « d’aller au fonds des choses » et de faire une loi réparatrice qui viendrait en quelque sorte guérir les effets psychologiques de la Conquête. Très, très vaste programme…

Il est intéressant de rappeler le clivage des appuis à ce projet de loi au conseil des ministres; si les ministres de Montréal et les ministres économiques appuyaient sans beaucoup de réserve le projet de Laurin, cela n’était pas le cas des députés des régions, qui étaient plus ambivalents. Notons qu’à la CAQ, il n’y a pas vraiment de « ministres de Montréal », que les poids lourds économiques sont indistinguables de ministres du PLQ, et que certains députés des régions, qui dominent, sont plutôt du genre à avoir peur que leurs enfants aient un accent en anglais. C’était mieux avant.

Celui qui a le plus résisté au projet de Laurin, c’est Claude Morin, personnage sulfureux dont on a appris plus tard qu’il était un informateur rémunéré par la GRC. Mais c’était sans compter sur Laurin, « têtu comme un bœuf dans un champ », qui reprenait ad nauseam les mêmes démonstrations et assommait le caucus avec une nouvelle étude démographique après l’autre. Laurin avait fini par avoir le caucus à l’usure, dans un phénomène d’érosion lente, tel un glacier qui arrive à repousser toute masse sur son chemin. Une détermination glaciaire qui lui a permis d’abattre les réticences de René Lévesque, dont l’ambivalence était à l’image de celles de bien des Québécois.

On se rappellera que Lévesque se sentait « humilié » de légiférer sur la langue. A ses yeux, l’indépendance du Québec allait permettre de régler ça. On peut difficilement lui donner tort sur ce point, même s’il faut souligner qu’un Québec indépendant qui continuerait de surfinancer ses institutions anglophones au même niveau que le fait le Québec province aurait probablement des petites surprises quant à la dynamique linguistique…

Pourquoi rappeler tout cela? Parce que l’été passée, dans une lettre ouverte, le ministre Simon Jolin-Barrette avait fait ouvertement appel à la mémoire de Camille Laurin pour tenter d’établir une filiation politique entre Laurin et lui-même. Si je ne doute pas de la bonne foi de Jolin-Barrette, il faut tout de même avouer qu’avec la CAQ, nous sommes passablement loin de l’élan libérateur du PQ de 1976.

Ainsi, écrit Michel David (« La tarte aux pommes », Le Devoir, 6 mai 2021), « tout indique que M. Jolin-Barrette aurait été disposé à étendre la loi 101 au cégep, mais M. Legault a mis son veto ». La « loi 101 au cégep » est pourtant à mon sens le seuil minimal à atteindre pour que le projet de Jolin-Barrette soit structurant et que le signal envoyé soit assez fort pour faire bouger les lignes.

Mais la propension de M. Legault à couper la poire en deux, à « moyenner » en fonction de l’immédiateté du jeu politique, en estimant ainsi atteindre un compromis « raisonnable », risque de lui jouer un bien mauvais tour dans le dossier linguistique. Car empêcher la minorisation des francophones au Québec, c’est une question mathématique. C’est binaire : il n’y a pas « d’entre deux ». Il est impossible de « moyenner ». Être « raisonnable », c’est s’embourber dans les demi-mesures.

Pour arrêter la minorisation en cours des francophones au Québec, il faut briser la dynamique linguistique actuelle et la remodeler pour atteindre des objectifs précis, c’est-à-dire que 90% des substitutions linguistiques doivent se faire en faveur du français et l’assimilation nette des francophones doit être nulle. Toutes autres choses étant égales, ces objectifs assureront une certaine sécurité culturelle au Québec français.

Ces deux objectifs devraient être explicitement mentionnés dans la refonte de la Charte de la langue française et devraient faire l’objet d’un suivi minutieux de la part de l’Office québécois de la langue française. S’ils ne sont pas atteints, alors des mesures supplémentaires devraient être prises rapidement. Il faut que la question linguistique soit envisagée en fonction des objectifs que l’on souhaite atteindre et non pas en fonction des mesures proposées. Il ne s’agit pas de discuter pendant vingt ans à savoir si telle ou telle mesure est « trop radicale » ou non, mais de savoir quels objectifs l’on vise. Les objectifs doivent venir avant les moyens. Ceci nécessite un changement de paradigme complet dans le traitement de cette question.

Ainsi, l’idée de contingenter les cégeps anglais est curieuse. Car le contingentement ne règle aucunement le problème au collégial.

La racine du problème linguistique au Québec, c’est le statut du français, qui est de plus en plus une langue seconde. Une clause de contingentement au cégep ne fera rien pour rehausser le statut du français; le cégep anglais restera toujours l’institution pour l’élite.

Pour redresser le statut du français, il faut envoyer un signal fort à l’effet que le français revient au centre du jeu, qu’il reprend la première place, que son statut redevient supérieur à celui de l’anglais. Il y a donc des objectifs « numériques » à atteindre en plus d’un objectif « psychologique ». Cela, Camille Laurin l’avait fort bien compris. Tout au long du processus menant au dépôt de la Charte, les signaux psychologiques envoyés par Laurin étaient puissants; « renverser les effets de la Conquête », « le Québec sera maintenant et pour toujours français », etc.

Nous ne sommes pas du tout là avec M. Legault. Nous avons plutôt droit aux conférences de presse systématiquement bilingues (depuis le début de la pandémie), aux affirmations fumeuses comme quoi la loi 101 au cégep, c’est « interdire aux francophones d’apprendre l’anglais », etc. Avec la CAQ, pour l’instant, la trajectoire de régression empruntée par le Québec depuis l’élection du PLQ en 2003 n’a pas variée d’un iota.

M. Legault ressemble plutôt, de plus en plus, à Jean-Jacques Bertrand. Un homme, qui estimait, lui aussi, que le « libre-choix » de la langue d’enseignement était un absolu, un horizon indépassable.

Mais les grands hommes politiques sont plutôt ceux qui arrivent à s’élever au-dessus des contingences immédiates du jeu politique pour voir au-delà de l’horizon. Laurin nous manque. Lévesque aussi.

Loi 101 au cégep : c’est maintenant ou jamais

L’année qui vient de s’écouler nous a apporté bien des bouleversements, dont celui, tout à fait inattendu, d’une prise de conscience aigüe du déclin du français au Québec. Contre toute attente, une bonne partie de l’opinion publique est redevenue sensible à la question linguistique. Huit québécois sur dix (un record!) estiment que « la langue française a besoin d’être protégée au Québec » (Sondage Léger 29 mars 2021).

Les partisans de cette mesure étaient jadis confinés dans certains cercles restreints du mouvement souverainiste. On se rappellera que Pierre Curzi s’était démené il y a une décennie pour faire greffer l’idée au programme du Parti québécois. Avec un succès mitigé cependant; l’idée avait bien été adoptée, les militants ayant voté en sa faveur en congrès, mais les dirigeants péquistes étaient contre et n’ont eu cesse de manœuvrer pour l’éjecter de la plateforme. Jusqu’à ce que Jean-François Lisée, alors chef du PQ, réussisse à en purger le programme en 2017.

Mais une idée ne meurt jamais. Ainsi, l’idée de la loi 101 au cégep s’est propagée dans la dernière année avec une vigueur surprenante. Elle a d’abord atteint ceux, qui, plus « nationalistes » étaient moins préparés à y résister : Joseph Facal (qui a changé d’idée récemment), Antoine RobitailleElsie Lefebvre, Mathieu Bock-Côté (qui, à vrai dire, est en faveur depuis longtemps), Guy RocherÉtienne-Alexandre Beauregard (très actif chez les jeunes caquistes).

Mais l’idée commence même à se répandre chez ceux que l’on pensait immunisés: Denise BombardierEmmanuelle Latraverse, Carl Vallée (conseiller québécois pour Stephen Harper), Christian Dufour, Gilles Duceppe.

L’idée de la loi 101 au cégep coalise maintenant des gens que tout sépare mais qui en sont venus à la conclusion que le temps de cette mesure était venu, qu’on « était rendu là » comme l’a dit Gilles Duceppe en entrevue à QUB radio. Un sondage Léger (novembre 2020) indique que 47% des répondants sont en faveur de la loi 101 au cégep alors que 45% sont contre. Il est tout à fait étonnant que l’appui à cette mesure soit légèrement supérieur à l’opposition à celle-ci alors que la loi 101 au cégep a été démonisée à qui mieux mieux sur toutes les tribunes pendant 20 ans.

Même le gouvernement fédéral a reconnu récemment que le français reculait au Québec. Du jamais vu.

Les astres sont alignés comme jamais pour que la réforme de la loi 101 pilotée par Simon Jolin-Barrette soit majeure, structurante et ait un réel impact sur la vitalité du français au Québec.  Cette réforme, pour être effective, doit contenir un signal fort à l’effet que le français revient au centre du jeu. Ce « signal » ne peut être que la loi 101 au cégep.

François Legault affirmait récemment vouloir laisser un « legs nationaliste assumé » (La Presse, 8 mars 2021). Dans la situation actuelle, le legs qui s’impose est d’agir pour empêcher le français de couler. Si M. Legault rate la « fenêtre d’opportunité » actuellement ouverte, il est fort probable qu’elle se referme à jamais; les francophones seront bientôt trop faibles au Québec pour prétendre imposer ce genre de mesure dans l’avenir.

C’est maintenant ou jamais.

Quand Ricochet s’aventure dans le débat linguistique

Le site Internet Ricochet vient de prendre position dans le débat linguistique qui secoue le Québec depuis un bout en publiant une lettre ouverte d’un dénommé Étienne Cardin-Trudeau intitulée « De quoi parlons-nous quand nous parlons du déclin du français »?

Ce texte est un mélange d’approximations, de concepts mal digérés, de désinformation et aussi, disons-le, de bon vieux Québec-bashing. Le tout enveloppé dans une belle couche imbuvable de supériorité morale.

Reprenant une stratégie éprouvée, largement utilisée depuis au moins vingt ans pour nier le déclin du français, l’auteur établit une fausse symétrie entre le déclin du français comme langue maternelle et comme langue d’usage (langue parlée le plus souvent à la maison) au Québec et le « déclin » de l’anglais comme langue maternelle au Canada. Il faut noter que cet argument a longtemps été présenté sous la forme suivante : « Oui, le français recule au Québec, mais l’anglais aussi, alors il n’y a pas de problème ». Mais comme l’anglais comme langue d’usage est maintenant en progression au Québec, cet argument a volé en éclats. M. Cardin-Trudeau a donc trouvé un nouvel habit à cette vieille rhétorique en remplaçant « l’anglais au Québec » par « l’anglais hors Québec ». Il faut le faire : la situation de l’anglais au Canada hors Québec est renvoyée dos à dos avec celle du français au Québec! Il fallait oser. M. Cardin-Trudeau l’a fait.

Comme ce « déclin » (fictif en réalité!) de l’anglais au Canada ne provoque aucune vague médiatique hors Québec, l’auteur souligne alors à gros traits que si celui du français au Québec en crée, c’est qu’il s’agirait d’une « bulle médiatique créée artificiellement pour attiser les flammes d’un nationalisme identitaire ». Sous-texte : si les Québécois s’inquiètent de plus en plus du recul du français au Québec, c’est simplement parce qu’ils sont racistes et xénophobes. Soulignons l’utilisation astucieuse d’une métaphore « ardente » pour qualifier le nationalisme québécois. Nous ne sommes pas très loin des fameuses « braises de l’intolérance » de Philippe Couillard. L’enfer est rouge, c’est bien connu.

Comment dire? Avec ce texte, M. Cardin-Trudeau nous fait perdre notre temps. On a envie de s’écrier, exaspéré : « Jusqu’à quand, Étienne Cardin-Trudeau, abuseras-tu de notre patience »? Car comparer la situation de l’anglais hors-Québec avec celle du français au Québec relève de la plus pure mauvaise foi ou de l’aveuglement idéologique. Si le « déclin » de l’anglais au Canada hors Québec n’empêche pas les anglophones de dormir, c’est qu’ils savent pertinemment que les immigrants qui s’installent au Canada hors Québec effectueront des substitutions linguistiques à hauteur d’au moins 99% vers l’anglais[1]. Le plus souvent à la deuxième génération. Le pouvoir d’assimilation de l’anglais hors-Québec est tellement puissant que 41% de la population de langue maternelle française avait effectué une substitution linguistique vers l’anglais en 2011.  Les anglophones peuvent dormir sur leurs deux oreilles. La machine à assimiler canadienne tourne à fond; il leur suffit d’attendre. D’où l’absence de contestation d’une politique d’immigration qui sert admirablement bien les intérêts de la majorité canadienne. Qui est anglophone, faut-il le préciser?

Ce qui n’est malheureusement aucunement le cas au Québec. Au Québec, l’anglais livre une concurrence féroce au français comme langue d’intégration des immigrants. À tel point qu’en 2011, 46% des immigrants allophones avaient effectué une substitution linguistique vers l’anglais au Québec. A tel point, également, que l’assimilation des jeunes francophones à Montréal a doublé entre 2011 et 2016[2]. Les projections de Statistique Canada dont fait état l’auteur n’incluent pas ces données du recensement de 2016. De plus, elles modélisent une hausse des substitutions linguistiques des allophones vers le français dans les années à venir alors même que le rapport de force du français face à l’anglais va s’affaiblir avec l’affaissement du poids démographique des francophones au Québec.

Cette hausse annoncée des substitutions linguistiques vers le français est donc improbable. Surtout quand on sait que ces substitutions linguistiques sont majoritairement le fait d’immigrants les ayant réalisées à l’étranger avant d’arriver au Québec. Et que la nouvelle politique d’immigration de la CAQ a résulté en un net recul de la proportion d’immigrants connaissant le français[3]. Les projections de Statistique Canada sont donc déjà obsolètes. Le recul du français au Québec dans les vingt prochaines années sera probablement encore plus rapide que ce que Statistique Canada nous annonçait en 2017.

Le déclin du français partout au Canada fait maintenant quasi-consensus. Le gouvernement du Québec le reconnait, le gouvernement du Canada le reconnait, Statistique Canada le reconnait, l’Office québécois de la langue française le reconnait. Le recul du français que nous annonçait les démographes et chercheurs (Marc Termote, Patrick Sabourin, Alain Bélanger, Charles Castonguay pour en nommer quelques-uns) depuis longtemps est maintenant là. Il s’agit maintenant d’en tenir compte.

Reconnaitre le déclin du français n’a rien à voir avec la « peur de l’Autre » qu’évoque l’auteur. Ça n’a rien à voir non plus avec la « droite identitaire » ou le « nationalisme ».  C’est un fait scientifiquement démontré par de très nombreuses études. Comme nous dit l’auteur, il n’y a rien « d’inspirant dans le mépris pour l’intelligence des citoyens ». Un mépris dont il fait malheureusement étalage tout au long de son texte.

Québec préfère les universités anglaises

Les revenus globaux des universités

Les universités québécoises tirent des revenus de plusieurs sources. Par ordre d’importance, il s’agit, en moyenne et pour l’ensemble du réseau : 1) du gouvernement québécois (49,9 % des revenus totaux), 2) d’Ottawa (20,9 %) 3) de droits de scolarité payés par les étudiants québécois, canadiens et internationaux (16,4 %) et 4) d’autres sources (12,9 % : dons, fondations, secteur privé, etc.)[1].

Les subventions versées par le gouvernement du Québec sont majoritairement normées selon certains critères objectifs (surfaces d’enseignement en mètres carrés, personnel, effectif étudiant) et devraient donc être équitablement distribuées entre chaque institution. Mais cela n’est pas le cas pour les autres sources de revenus des universités. Ottawa, par exemple, investit dans les universités surtout par le biais de subventions de recherche attribuées par concours. Ce mécanisme d’attribution a tendance à favoriser les institutions qui ont déjà obtenu des subventions « d’excellence » par le passé. On notera, par exemple, que McGill University, à elle seule, obtient le tiers des fonds versés au Québec par Ottawa sous prétexte de « l’excellence » de ses demandes et de ses chercheurs. Mais qu’est-ce que cette « excellence » si ce n’est le fait que McGill, la première université fondée au Québec, a toujours bénéficié de l’appui de l’élite financière anglophone? Cette institution à qui le gouverneur anglais du Québec a fait don à sa naissance, comme une bonne fée, de généreux capitaux de départs puisés à même les biens confisqués aux Sulpiciens et aux Jésuites. Son « excellence » est due — en bonne partie — à sa richesse, richesse due à une iniquité historique, iniquité due à la Conquête anglaise, injustice jamais redressée ou corrigée[2].

Si les droits de scolarité des étudiants québécois et canadiens hors Québec sont normés en fonction des crédits de cours auxquels ils s’inscrivent, cela n’est plus le cas pour les étudiants internationaux, car leurs droits de scolarité ont été partiellement dégelés depuis quelques années et entièrement déréglementés en 2019 ; les universités sont donc libres d’en exiger des montants importants (souvent des dizaines de milliers de dollars par année) et peuvent aussi maintenant conserver l’entièreté de ces fonds pour les reverser ailleurs dans leur budget d’exploitation.

La contribution provenant de chaque source au revenu global d’une institution varie donc grandement selon l’université ; certaines universités, dont les institutions régionales du réseau de l’Université du Québec, sont presque entièrement dépendantes des fonds du gouvernement du Québec et des droits de scolarité versés par les étudiants québécois (ces deux sources représentent 90 % de leurs revenus). Leurs revenus globaux sont donc relativement faibles. Ces universités sont les « pauvresses », la classe ouvrière de notre système universitaire. Viennent ensuite les universités de plus grande taille (l’UQAM) ou les petites universités dotées de facultés plus « rémunératrices » (l’Institut national de la recherche scientifique [INRS]), l’École de technologie supérieure (ÉTS), les Hautes études commerciales (HEC)) qui forment la « classe moyenne inférieure » du réseau. Les universités dotées d’une faculté de médecine, comme l’université Laval (Laval), Sherbrooke et l’Université de Montréal (UdeM) font partie d’une classe moyenne que l’on pourrait qualifier de « supérieure ». Concordia University, qui n’a pas de faculté de médecine, mais qui dispose de juteux revenus versés par les étudiants internationaux, peut être rangée dans cette catégorie. Au sommet de la hiérarchie trône McGill University, « l’aristocrate » de notre réseau. McGill, il faut le souligner, exerce un rôle de plus en plus hégémonique dans le monde universitaire à Montréal et au Québec. Cette université est de loin la plus riche au Québec et surclasse — de loin — toutes les autres.

S’appuyant sur un ensemble de facteurs favorables; leur localisation dans les grands centres, un portefeuille immobilier souvent étendu, des fondations bien garnies, l’accès à des revenus importants grâce aux étudiants internationaux, les universités anglophones (Bishop’s, Concordia et McGill) jouissent d’une position enviable dans la hiérarchie universitaire québécoise.

Les revenus du gouvernement du Québec

Fournissant la moitié de leurs revenus globaux, le gouvernement du Québec se trouve à être l’un des principaux bailleurs de fonds des universités québécoises.

L’argent investi par le Québec est essentiellement réparti selon trois enveloppes : 1) les fonds de fonctionnement, 2) les fonds d’investissement (ou d’immobilisation), et 3) les subventions de recherche.

La première enveloppe est versée pour compenser les coûts directs de formation par étudiant en fonction du nombre d’étudiants équivalent temps plein (EETP) selon une formule de répartition « pondérée » selon les coûts par programme et par faculté (car un étudiant en médecine, par exemple, ne coûte pas la même chose qu’un étudiant en littérature, même si les frais de scolarité qu’ils versent à l’institution sont quasi identiques). La deuxième enveloppe est versée pour compenser les coûts d’immobilisation (locaux, laboratoires, rénovation, réaménagement, etc.) reliés à ces EETP. La formule de répartition tient aussi compte du personnel équivalent temps plein (PETP) occupant ces espaces. Quant aux subventions de recherches, elles sont versées via des organismes subventionnaires suite à des concours.

En ordre d’importance, les fonds de fonctionnement sont généralement plus importants que les fonds d’immobilisation. Les subventions de recherche provenant du gouvernement du Québec sont assez marginales en comparaison des deux premiers fonds. Par exemple, en 2020-2021, Québec versait quelques 3,3 milliards de dollars aux universités dans l’enveloppe des fonds de fonctionnement. Pour la même année, 208 millions de dollars étaient versés pour le « maintien des actifs immobiliers » via le fonds d’immobilisation (cette somme exclut les nouveaux projets de développement immobilier). En comparaison, le Fonds de recherche du Québec Nature et Technologies (FQRNT) disposait de moins de 70 millions de fonds de recherche à attribuer en 2018-2019[3].

Le portrait brossé plus haut est un résumé simplifié des grandes lignes de la formule de financement des universités. Le document qui détaille les règles budgétaires, intitulé « Règles budgétaires et calcul des subventions de fonctionnement aux universités du Québec », fait 197 pages[4]. L’opacité et la complexité de la formule de financement sont telles qu’on peut se demander si le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MÉES) a réellement une vue d’ensemble de la chose ou si plutôt, d’une année à l’autre, la formule de financement est simplement reconduite avec quelques ajustements ad hoc au besoin, ajustements qui rajoutent une autre couche de complexité. La mécanique d’attribution des fonds continue-t-elle à fonctionner toute seule, un peu comme une poule sans tête, sans que personne ne se pose plus la question de savoir si elle répond aux grands objectifs que s’est fixés le Québec en éducation suite à la Révolution tranquille, soit l’accessibilité des études supérieures et l’équité envers tous les étudiants ?

L’on sait que le financement d’Ottawa aux universités québécoises favorise de façon outrancière les universités anglophones[5]. L’on sait que la politique de déréglementation des droits de scolarité des étudiants internationaux, une décision du gouvernement du Québec (du gouvernement de Philippe Couillard précisément), favorise aussi de façon scandaleuse les universités anglophones. Il semble donc légitime de se poser la question suivante : la politique de financement des universités du gouvernement du Québec, pour ce qui est des autres fonds, est-elle équitable envers les universités, peu importe la langue d’enseignement ?

Seul le MÉES, qui dispose de l’ensemble des paramètres de la formule de financement des universités, serait en mesure de répondre précisément à cette question. Ce que nous pouvons faire, par contre, c’est calculer l’équité dans la répartition des fonds entre les institutions à l’aide d’une approximation. Il semble tomber sous le sens que l’attribution des fonds devrait être approximativement proportionnelle à l’effectif étudiant d’une institution (l’EETP pondéré). Les étudiants constituent en effet la raison d’être et le cœur de tout le système universitaire ; les paramètres d’attribution des fonds devraient normalement s’articuler autour et en fonction de l’effectif étudiant.

Voilà notre hypothèse de travail. Testons-la en prenant comme exemple les fonds d’immobilisation.

Les fonds d’immobilisation

La répartition des fonds d’immobilisation se fait selon une formule tenant compte des surfaces reconnues par le MÉES, de la nature de ces espaces, des EETP et du Personnel équivalent temps plein (PETP) qui les occupent, etc. Le cadre normatif utilisé pour calculer la répartition des fonds se trouve ici. Ce cadre garantit, selon toute apparence et grâce à son recours à des critères objectifs, une équité dans la répartition des fonds entre les institutions.

Le détail des fonds versés en immobilisation pour chaque université est disponible sur le site du MÉES. Des données annuelles par année financière s’y trouvent disponibles. J’ai calculé les fonds versés à chaque institution via les enveloppes de maintien d’actifs immobiliers pour la période 2001-2020. Cette enveloppe ne représente pas la totalité des fonds versés en immobilisation aux universités et excluent, par exemple, les sommes affectées au développement de projets spéciaux, d’agrandissements ou de nouveaux espaces ajoutés durant l’année financière ciblée. Les sommes affectées au maintien des actifs pour une année financière donnée intègrent néanmoins dans la base de calcul les agrandissements réalisés par le passé et reconnus par le MÉES. Si on recule suffisamment dans le passé, on pourra ainsi suivre l’évolution des investissements d’immobilisation, incluant l’intégration de nouveaux espaces à la base de calcul.

La figure 1 représente la répartition des investissements d’immobilisation (dans l’enveloppe de maintien d’actifs) par le gouvernement du Québec pour la période 2001-2020 (années financières 2001-2002 à 2020-2021). La répartition est effectuée selon la langue d’enseignement des institutions ; la ligne rouge représente la part attribuée aux universités anglophones (Concordia, McGill et Bishop’s) tandis que la ligne bleue représente la part attribuée aux universités francophones (Laval, l’UdeM, HEC, Polytechnique, l’ÉTS, Sherbrooke, l’UQAM et le réseau de l’Université du Québec).

Figure 1 : Immobilisations en fonction de la langue d’enseignement sur la période 2001-2020 pour tout le Québec

On constate que la part attribuée aux universités francophones a chuté sous la barre des 70 % en 2003 (28,6 % était affectée aux anglophones en 2001) et a atteint un creux à 65,6 % en 2010 avant de remonter légèrement par la suite (tout en se maintenant sous la barre des 70 %). En moyenne, 32,3 % des fonds d’immobilisation étaient versés aux universités anglophones et 67,7 % des fonds étaient versés aux universités francophones durant la période 2001-2020.

Rappelons qu’en 2019, 25,9 % des effectifs universitaires du Québec étaient inscrits dans les trois universités de langue anglaise. En 2017, ces mêmes universités allaient chercher 29,9 % des revenus globaux de toute source au Québec. Elles touchaient aussi 20,8 % des revenus du Québec (fonds de fonctionnement, fonds de recherche et fonds d’immobilisation confondus). En moyenne, durant cette période, le poids démographique des anglophones au Québec s’est maintenu autour de 8,2 % (selon la langue maternelle).

Dans mon livre « Pourquoi la loi 101 est un échec », je démontre que les universités anglophones jouissent d’une « surcomplétude institutionnelle » d’un facteur trois en faisant le rapport des effectifs étudiants sur le poids démographique. Elles reçoivent environ 3,7 fois plus d’argent globalement qu’il n’y a d’anglophones (langue maternelle) au Québec. Ce qui signifie que les universités francophones sont sous-financées relativement au poids démographique des francophones au Québec.

Quand on fait le rapport entre les fonds d’immobilisation et le poids démographique des anglophones, on constate que les universités anglophones bénéficiaient de quatre fois plus d’argent relativement au poids démographique des anglophones sur la période 2001-2020, soit un ratio encore plus élevé que celui calculé pour le revenu global (à 3,7 fois). La part attribuée aux immobilisations pour les universités anglophones (32,3 %) dépasse nettement la part de leur effectif universitaire et aussi la part des revenus globaux que recueillent ces universités. Ces données renforcent la thèse de « l’incomplétude institutionnelle » qui mine les universités de langue française au Québec.

Il est intéressant de noter que la part d’immobilisation qui va à Concordia était de 10,3 % en 2020 tandis que celle attribuée à l’UQAM était de 8,3 % ; depuis 2001, le MEES investit significativement plus à Concordia qu’à l’UQAM. Il est aussi à noter que l’UQAM a été déclassée par Concordia sur le plan des effectifs étudiants dans les dernières années[6]. Ce déclassement de l’UQAM par Concordia a donc été préparé et financé par Québec de longue date.

Avec 19 % du total en 2020, McGill touche la part la plus importante des sommes en immobilisation de toutes les universités au Québec. L’UdeM en recueille 16,3 % et Laval 16,9 %. Les sommes affectées aux immobilisations reflètent bien le rang des universités dans l’écosystème universitaire à Montréal : McGill d’abord, l’UdeM, Concorda et ensuite l’UQAM. À Montréal, McGill est l’université hégémonique et est en train, comme un trou noir, de « satelliser » et d’aspirer les autres universités dans son orbite. L’UdeM, par exemple, a maintenant un recteur issu du sérail de McGill[7]. Cela n’est pas anodin.

À Montréal

Voyons quelle est la part des fonds d’immobilisation affectés aux universités anglophones et francophones sur l’île de Montréal (figure 2).

Figure 2 : Immobilisations en fonction de la langue d’enseignement sur la période 2001-2020 pour tout le Québec

On constate à la figure 2 que les fonds d’immobilisation investis dans les universités francophones et anglophones de Montréal sont à quasi-égalité sur toute la période 2001-2020. Cela est tout de même étonnant étant donné qu’en 2001, 38 % de l’effectif universitaire seulement était inscrit dans les universités anglophones sur l’île de Montréal (39,5 % en 2019). Pour les anglophones, la moitié des fonds d’immobilisation est attribuée à seulement 39,5 % des effectifs.

Immobilisations par EETP pondérés

Le financement en immobilisations est normé en fonction des surfaces des universités, du personnel (le PETP) et des effectifs étudiants en étudiants équivalent temps plein (EETP). Spécifiquement, il s’agit des EETP « pondérés ». L’effectif d’EETP pondéré financé par université se trouve ici (Annexe 1.19).

Il est donc possible de diviser les investissements en immobilisation par les EETP pondérés pour obtenir les investissements en immobilisation par « tête de pipe ». Bien sûr, cela n’est pas la seule métrique de normalisation utilisée pour le calcul des investissements en immobilisation, mais on peut penser que cela devrait être une approximation assez juste, c’est-à-dire que les investissements en immobilisations devraient suivre d’assez près les effectifs étudiants, raison d’être de tout le système. Si ce n’est pas le cas, cela signifierait que les conditions physiques et institutionnelles d’études (par exemple, la surface de laboratoire par étudiant) ne sont pas équivalentes d’une institution à l’autre ou d’une langue d’enseignement à l’autre.

La figure 3 présente les investissements en immobilisations en milliers de dollars (k$) par EETP pondéré pour 2019-2020, pour l’ensemble du Québec.

Figure 3 : Immobilisations par EETP pondéré en milliers de dollars (k$) pour 2019-2020 selon l’institution

On constate que, alors que nous attendions une distribution assez uniforme, la somme attribuée à chaque institution par EETP pondéré varie d’un facteur de presque quatre entre les institutions.

L’INRS se démarque et obtient la somme la plus élevée par EETP pondérée de toutes les universités au Québec. L’INRS est une université de deuxième et de troisième cycle, consacrée exclusivement à la recherche, et il semble que la formule utilisée pour le calcul des EETP pondérés n’arrive pas à tenir compte correctement de cette nature particulière de l’INRS. Du reste, l’on constate que les HEC obtiennent 2,7 fois moins d’argent que Bishop’s. La variabilité du financement par EETP pondéré est surprenante.

Voyons maintenant ce qui en est pour l’île de Montréal et ses universités (Concordia, McGill, l’UdeM, HEC, Poly, l’UQAM et l’ÉTS).

Figure 4 : Immobilisations par EETP pondéré en milliers de dollars (k$) pour 2019-2020 selon l’institution pour l’île de Montréal.

On constate à la figure 4 que McGill domine le classement en fonds d’immobilisation sur l’île de Montréal, suivie par Concordia, l’ÉTS, l’UdeM, l’UQAM, Poly et HEC.

La figure 5 présente les investissements en immobilisation selon la langue d’enseignement à Montréal (pour Concordia, McGill, l’UdeM, HEC, Poly, l’UQAM et l’ÉTS).

Figure 5 : Immobilisations par EETP pondéré en milliers de dollars (k$) pour 2019-2020 selon la langue d’enseignement pour l’île de Montréal.

On constate que les investissements en immobilisation dans les universités anglophones sont supérieurs, et de beaucoup (de 56 %) à ceux qui sont effectués dans les universités de langue française sur l’île de Montréal.

Conclusion

Au Québec, les universités anglophones bénéficient d’un net avantage (d’un facteur quatre en proportion au poids démographique) pour ce qui est des fonds d’immobilisation investis par le gouvernement du Québec. Sur l’île de Montréal, un étudiant « pondéré » qui étudie en anglais bénéficie de 56 % de plus de fonds d’immobilisation qu’un étudiant qui étudie en français.  

Un tel écart laisse songeur : pour reprendre une terminologie à la mode, serions-nous en présence d’une discrimination « systémique » envers les universités de langue française au Québec? Les juristes qui traitent de discrimination concluent à l’existence d’une telle chose dès lors que des effets indirects, même involontaires, entraînent une différence de traitement constante et incapacitante sur la base d’une distinction comme la langue. Ce qui semble bien être le cas ici.

Cette iniquité de répartition des fonds s’ajoute aux iniquités d’attribution des fonds de recherche qui favorisent aussi les universités anglophones ainsi qu’à la politique de déréglementation des droits de scolarité pour les étudiants internationaux, qui bénéficie presque exclusivement aux universités anglaises. Celles-ci récoltaient 65 % des fonds versés par les étudiants internationaux en 2018-2019, soit 68,6 millions pour Concordia et 89 millions pour McGill comparativement à seulement 13 millions pour l’UdeM[8].

McGill, l’aristocrate de notre réseau universitaire, récolte la somme la plus importante en investissements d’immobilisation de tout le réseau, et ce, depuis au moins vingt ans (les données antérieures n’étant pas accessibles). McGill récolte 68,6 % plus d’argent par EETP pondéré que sa plus proche concurrente l’UdeM.

Voilà le contexte dans lequel il faut analyser le don que le gouvernement du Québec s’apprête à faire de l’ancien hôpital Royal Victoria à McGill, un projet gargantuesque qui augmentera de façon très importante la surface et les EETP reconnus à McGill (ce qui augmentera ensuite de façon permanente les investissements en immobilisation pour McGill, la propulsant encore plus haut dans le classement). Le gouvernement du Québec s’apprête à consolider la position dominante de l’université la plus riche au Québec.

Rappelons que McGill dispose annuellement de revenus de quelque 1,44 milliard de dollars[9] (dont 236 millions provenant d’Ottawa et 365 millions provenant de droits de scolarité), possède 1,7 milliard de dollars dans sa fondation[10], et des biens évalués à 4,9 milliards de dollars[11]. Alors que l’Université du Québec dépend à 90 % des fonds versés par le gouvernement et les étudiants du Québec, moins de la moitié du budget de McGill est dépendant de ces deux sources de revenus. McGill est un véritable empire financier.

McGill est également un important propriétaire foncier ; elle dispose de 730 000 mètres carrés d’espaces dont 613 000 mètres carrés reconnus par le MÉES. Même si McGill n’accueille pas le plus important effectif étudiant, elle est l’université possédant le plus vaste campus au Québec. Notons que l’UdeM a 598 000 mètres carrés d’espace reconnu et 122 263 EETP pondérés (4,9 m2/EETP) tandis que McGill a 87 809 EETP pondérés et 613 000 mètres carrés (7 m2/EETP)[12]. Que ce soit sous l’angle de l’argent investi par EETP ou sous celui de la surface par EETP, on peut constater que McGill surclasse toutes les autres. Mais cela ne suffit pas encore. Le plan de développement immobilier de McGill, le « Master Plan » qui prévoit les développements immobiliers futurs, est un document comptant… 182 pages [13]! On notera qu’à la page 95 de ce document, l’ancien hôpital Royal Victoria apparaît d’ores et déjà comme un des campus de McGill (le « Upper Campus East ») alors même que le transfert de cette institution publique à McGill n’est pas encore réalisé.

Malgré l’existence de méthodes objectives de normalisation de l’attribution des subventions d’immobilisation par Québec, il semble que la politique de financement des universités actuelle favorise de façon importante les universités anglophones en général et McGill en particulier dans l’attribution de subventions d’immobilisations au Québec.  

Il faut noter dans le « Document d’information sur le financement universitaire » produit par l’Université du Québec, il est indiqué que « le fondement de la grille [de pondération des EETP] est partiellement arbitraire étant donné les choix effectués pour la construire[14] ». On ne saurait mieux dire. La grille de pondération semble avoir été construite en intégrant comme base, sans chercher à le corriger, le surfinancement historique de l’université McGill, chose déjà relevée par l’historien Michel Brunet en 1963[15]. Surfinancement qui se perpétue aujourd’hui.

Dans le cas de Concordia et de McGill, ces universités jouissent d’une situation géographique avantageuse car elles desservent une clientèle urbaine, peu dispersée sur le territoire. Elles sont à même de concentrer leur développement au centre-ville de Montréal où elles possèdent des actifs immobiliers de grande valeur. En surfinançant leur enveloppe d’immobilisations, Québec amplifie leur avantage urbain.

L’étudiant est au cœur de la mission éducative des universités et devrait aussi être au cœur de la politique de financement. Cette politique de financement devrait viser à assurer, autant que faire se peut, des conditions d’études comparables partout sur le territoire québécois afin de donner à chaque étudiant une véritable égalité des chances. Il semble que la complexité et l’opacité de la formule de financement des universités aient fait perdre de vue cet objectif fondamental au MÉES (et aussi au gouvernement du Québec).

Les étudiants qui choisissent de s’inscrire dans une université anglaise au Québec sont favorisés ; ils disposent de plus de fonds d’immobilisation que les autres étudiants. L’on savait déjà que cela était le cas pour le financement provenant du gouvernement fédéral, qui favorise de façon odieuse les universités anglophones. Il est assez surprenant, par contre, que cela soit également le fait du gouvernement du Québec.


[1] « Document d’information sur le financement universitaire », Université du Québec, janvier 2020, https://www.uquebec.ca/reseau/fr/system/files/documents/memoires_avis_ra…

[2] Voir « Pourquoi la loi 101 est un échec » (Boréal, 2020) pour la toile de fond de cette interprétation.

[3] P. 93 Rapport annuel de gestion du FQRNT, http://www.frqnt.gouv.qc.ca/documents/10179/489743/Rapport-anuel_FRQNT_2…

[4] http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/enseignemen…

[5] « Pourquoi la loi 101 est un échec » (Boréal, 2020)

[6] Voir « Pourquoi la loi 101 est un échec », Boréal, 2020, p.117

[7] Daniel Jutras, nommé recteur en 2020, a enseigné à McGill University pendant 35 ans. https://www.ledevoir.com/societe/education/573948/un-nouveau-recteur-dan…

[8] Voir p. 166 : http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/enseignemen…

[9] « Financial Statements », The Royal Institution for the advancement of learning/McGill University, p.3, https://www.mcgill.ca/vpadmin/files/vpadmin/english_audited_financial_st…

[10] Pourquoi la loi 101 est un échec, p. 170

[11] Au 30 avril 2019

[12] P161 : http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/enseignemen…

[13] McGill Master Plan, https://www.mcgill.ca/campusplanning/files/campusplanning/mcgill_univers…

[14] « Document d’information sur le financement universitaire », Université du Québec, janvier 2020, p. 19 https://www.uquebec.ca/reseau/fr/system/files/documents/memoires_avis_ra…

[15] Michel Brunet, « Le financement de l’enseignement universitaire au Québec », L’académie canadienne-française, Montréal, 1963.

Monde ordinaire cherche leaders politiques

Pierre Dubuc, l’Aut’journal, 26 février 2021

Dans son livre Pourquoi la loi 101 est un échec (Boréal), notre chroniqueur Frédéric Lacroix décrit bien le parcours de la nouvelle élite anglophile québécoise : des cours d’anglais intensif à l’école primaire, l’école secondaire privée ou des projets particuliers en anglais à l’école publique, puis la fréquentation du cégep anglais et de l’université anglaise. Le tout culmine, tout naturellement, par l’utilisation de l’anglais au travail et à la maison avec, sans surprise, l’assimilation croissante de francophones à la minorité anglophone, comme le documente notre chroniqueur Charles Castonguay dans son récent ouvrage Le français en chute libre (MQF). 

Les défaitistes excuseront cette capitulation par l’importance de l’anglais en Amérique du Nord et la mondialisation. Les résignés invoqueront les deux défaites référendaires, le rapatriement de la Constitution, la Charte des droits et les arrêts de la Cour suprême contre la loi 101 pour justifier cette abdication.

Deux tabous

Une approche plus réaliste ciblera, comme facteur explicatif souvent laissé dans l’ombre de ce recul historique, le poids économique et politique de la communauté anglophone de Montréal avec son réseau extrêmement développé d’institutions (hôpitaux, écoles primaires et secondaires, cégeps, universités, etc.). Frédéric Lacroix parle de complétude institutionnelle, un concept qui explique que les membres d’une minorité possédant un tel réseau d’institutions ont moins tendance à s’assimiler aux groupes environnants. Dans le cas du Québec, c’est même le contraire. Les institutions de la minorité anglophone cannibalisent les institutions francophones. Dawson domine les cégeps francophones, McGill et Concordia déclassent l’Université de Montréal et l’UQAM.

Grâce aux travaux de Charles et Frédéric et de la campagne du Mouvement Québec français (MQF), on assiste à une certaine prise de conscience du recul du français à Montréal et au Québec. Quelques chroniqueurs, principalement dans les médias de Québecor, se rallient à la nécessité d’étendre les dispositions de la loi 101 au cégep. Rien de tel à La Presse, à Radio-Canada et au Devoir (mis à part Michel David). Quant à la fin des subventions publiques aux écoles privées, le sujet demeure tabou.

Du côté des partis politiques, les deux questions sont hors programme. La CAQ ferme non seulement la porte à l’extension de la loi 101 au cégep, mais approuve des budgets pour l’agrandissement de Dawson et McGill ! Les libéraux se tiennent cois. Le Parti Québécois avait donné son accord, à l’époque de Pierre Curzi, à l’application de la loi 101 au cégep et avait voté à son congrès de 2005 la fin des subventions publiques aux écoles privées. Mais le parti a retraité depuis sur les deux sujets. Québec Solidaire s’est timidement mouillé sur le financement des écoles privées lors de la dernière campagne électorale, mais ne remet pas en question la fréquentation des cégeps anglophones par les allophones et les francophones.

En fait, si les grands médias et les partis politiques évitent d’aborder ces deux tabous, c’est tout simplement parce qu’ils représentent les intérêts de cette élite qui envoie ses enfants à l’école privée et au cégep anglais.

La fracture

Le monde ordinaire – comme on disait dans les années 1970 – n’a pas voix au chapitre. La grande majorité de la population, qui envoie ses enfants à l’école publique et au cégep français, défraie à même ses impôts l’ascension et l’anglicisation de cette élite. Les gens des régions paient pour les institutions anglophones de Montréal. Bien que les anglophones de souche ne représentent que 8 % de la population du Québec, les cégeps anglais accueillent près de 20 % des effectifs étudiants et les universités anglaises engrangent près du tiers des revenus globaux accordés aux universités.

Pendant ce temps, le réseau scolaire francophone se dégrade à vitesse grand V. Les écoles publiques sont écrémées par les écoles privées, les cégeps français par les cégeps anglais, les universités françaises par les universités anglaises. Le réseau des écoles primaires et secondaires est devenu le plus inégalitaire au Canada, selon le Conseil supérieur de l’éducation.

Une telle fracture entre l’élite et le monde ordinaire ne s’était pas vue depuis la fin des années 1950. À la différence qu’à cette époque, l’élite était anglophone. Les fractures sociale et nationale se superposaient. La démocratisation de l’éducation a alors accompagné et favorisé un large mouvement d’émancipation sociale et nationale, qui a produit des hommes et des femmes politiques de qualité dans lesquels le peuple se reconnaissait parce qu’ils défendaient leurs intérêts sociaux et nationaux. Aujourd’hui, nous sommes revenus aux petits politicailleurs de l’époque de Duplessis. Et, signe des temps, il s’en trouve pour les glorifier, ceux d’hier et d’aujourd’hui !

L’État, notre seul outil collectif

Quand il a présenté la loi 101, le Dr Laurin l’a associé à un projet de reconquête économique, dans lequel l’État jouait un rôle central. Depuis, malheureusement, nos dirigeants politiques ont progressivement succombé à l’idéologie néolibérale et aux pressions des milieux d’affaires. Après avoir fait main basse sur les plus beaux fleurons étatiques et siphonné les fonds publics, les chevaliers de la soi-disant « garde montante » ont cédé et cèdent toujours leurs entreprises à des intérêts étrangers. C’est même devenu un « projet d’affaires ». On lance une « start-up » dans le seul objectif d’être racheté par une multinationale étrangère.

Le recul du français est indissociable du recul économique des francophones au Québec. Cependant, il manque un Frédéric Lacroix pour en produire l’analyse approfondie. Encore plus exigeante, en cette époque de mondialisation, sera la tâche d’élaborer un programme économique national qui ira au-delà du « panier bleu » de Legault.

De toute évidence, au cœur de ce projet économique se trouvera l’État, notre seul outil collectif comme l’écrivait René Lévesque dans Option Québec. Encore là, il s’en trouve pour jeter rapidement la serviette en plaidant l’impossibilité pour l’État à l’époque de la mondialisation de réglementer les activités des multinationales sur notre territoire, encore moins de les concurrencer. D’autres soutiennent que l’État est trop centralisé, trop tentaculaire, trop omniprésent et proposent, en s’inspirant de Proudhon, une vaste décentralisation.

Personne ne s’oppose à rapprocher les institutions de la population. Mais il ne faudrait pas procéder comme si le Québec était déjà indépendant. Tout projet économique viable ne peut s’élaborer sans le rapatriement des pouvoirs économiques détenus par Ottawa. Tout projet politique sérieux ne peut se réaliser sans un État central fort, ne serait-ce que pour contrer les projets de partition du territoire auquel ne manqueront pas de souscrire les anglophones de Montréal, d’autant plus si, à la faveur d’une décentralisation étatique, on leur en donne les clefs.

Aujourd’hui, comme hier, tout projet politique émancipateur digne de ce nom, tant au plan social que national, passe par la formation d’une direction politique exprimant la volonté populaire, c’est-à-dire du monde ordinaire. Aujourd’hui, comme dans les années 1960, l’éducation et la langue sont deux questions-clefs. Aussi, l’émergence d’une telle direction politique issue du peuple passe obligatoirement par une rupture radicale avec l’élite actuelle et la ligne de démarcation est la fin des subventions publiques aux écoles privées et l’extension des dispositions de la loi 101 aux cégeps. Faudrait y voir rapidement, avant que ne se présente un Trump québécois.