La langue : Hier, aujourd’hui, demain

Hier

En 2015, le ministre responsable de la Francophonie dans le gouvernement Couillard, l’ineffable Jean-Marc Fournier écrivait : « Le français n’est plus sur la défensive : il progresse, il est fier et il s’affirme. On ne le chuchote plus, on le célèbre. Il a retrouvé une légitimité et est de plus en plus reconnu et accepté. »

En 2017, ce même Jean-Marc Fournier avait transmis une lettre à Mélanie Joly. Dans cette lettre, le ministre s’inquiétait de l’assimilation de la minorité anglophone au Québec.

Oui. De la minorité anglophone.

C’était là la position officielle du gouvernement du Québec.

Cette position n’avait pas été accueillie avec un éclat de rire général.

A vrai dire, toute la période post-référendaire a été marquée par un profond déni sur la question de la langue. Il s’agissait de faire semblant que nous avions atteint « l’équilibre linguistique », la « paix linguistique ».

Mais c’était, bien entendu, une illusion.

Dès 1994 nous savions que la Charte de la langue française n’atteignait pas et n’atteindrait pas ses buts. Ça fait 25 ans.

Aujourd’hui

On relit la lettre de M. Fournier aujourd’hui et on se dit « comme les temps changent ».

Car l’année qui vient de s’écouler a été marquée par une pandémie, certes, mais aussi par la prise de conscience aiguë, inédite, du recul du français au Québec.

Nous assistons en fait à un renversement important d’une partie de l’opinion publique sur cette question.

Un récent sondage démontre qu’une majorité écrasante (80%) des Québécois s’inquiète maintenant pour l’avenir du français au Québec.

Et pour cause : dans mon livre, « Pourquoi la loi 101 est un échec », j’ai qualifié la situation du français au Québec de « catastrophe ». Oui, une catastrophe. Je ne crois pas que ce mot soit trop fort.

Les gens prennent conscience que tout ne va pas aussi bien que ce que nous ont dit et répété les Jean-Marc Fournier de ce monde pendant des années.

Imaginez : 69% des francophones sont maintenant favorables à l’extension des clauses scolaires de la loi 101 au cégep! C’est du jamais vu.

Même chose pour 51% des « jeunes » qui sont en faveur de la loi 101 au cégep.

Le monde change.

Les Québécois, après deux décennies d’apathie post-référendaire, ont commencé à comprendre que leur disparition comme peuple leur pendait maintenant au bout du nez. Qu’il leur fallait se remettre en mouvement. Il semble que l’instinct de survie soit en train de s’activer. C’est une excellente nouvelle.

Car les minorités francophones ont été éradiquées partout ailleurs en Amérique du Nord. Les francophones sont en voie de disparition partout au Canada.

Nous ne sommes pas différents des autres. Nous ne sommes pas protégés par un statut fictif de « majorité ». Car il n’y a qu’une seule majorité au Canada et elle est anglophone.

Au Québec même, le poids démographique des francophones est en train de s’écraser tandis que celui des anglophones se maintient ou progresse même. Nous sommes dans une situation inédite à l’échelle historique. Jamais le poids démographique des francophones au Québec n’avait été sous la barre des 80%. Il était de 78% en 2016. Il sera de 77, 76 ou 75% dans le recensement de 2021. Il sera encore plus bas dans le recensement de 2026. Etc.

La moitié des substitutions linguistiques des allophones s’en va vers le groupe anglophone, qui représente pourtant seulement 8% de la population du Québec.

Le rapport de force entre l’anglais et le français au Québec est de 10 pour 1. En faveur de l’anglais. Au Québec, les anglophones ont les attributs sociologiques d’une majorité.

Nous sommes en train de nous faire minoriser chez nous.

Voilà la situation d’aujourd’hui.

Une catastrophe.

Demain

Il faut continuer à travailler pour mobiliser, sensibiliser les gens à la question de la langue. Car la langue, c’est la culture.

La question linguistique est la clé qui va permettre aux gens de réaliser que le bilinguisme égalitaire idyllique promu au Canada est une fiction et agit tel un anesthésiant.

A cette fiction, il faut opposer des données. Des faits.  Chiffrés.

Il faut cesser de se fier aux beaux discours et il faut surveiller où va l’argent.

Par exemple, le gouvernement de la CAQ vient de déposer un projet de loi sur la langue. Un projet de loi supposément « costaud ». Il mène actuellement une campagne médiatique de service après-vente pour essayer de nous convaincre que ce projet est bel et bien « costaud ».

Manque de pot : dans un récent sondage, seuls 31% des répondants pensaient que le projet de la CAQ serait efficace pour renverser le déclin de la langue française au Québec.

Pendant que la CAQ « spinne » son projet de loi 96, elle finance un agrandissement princier de plus de 100 millions de dollars à Dawson, pourtant déjà le plus gros et le plus riche cégep au Québec. Ceci alors que les besoins des cégeps en région sont criants.

La CAQ travaille aussi à faire don de l’ancien hôpital Royal Victoria, un bien public patrimonial et un site exceptionnel, à McGill, une corporation privée et un empire financier qui dispose déjà d’une fondation de 1,7 milliards de dollars et de biens immobiliers évalués à quelques 5 milliard de dollars. Le don du Royal Vic représente, à terme, un transfert de quelque 1 milliard de dollars en fonds publics à McGill. Aucun autre projet de revalorisation n’a été considéré pour le site.

Pendant ce temps, l’UQAM prévoit un déficit de 16 millions de dollars pour 2021-2022. Elle devra couper dans sa masse salariale et dans ses dépenses.

En éducation postsecondaire, l’État québécois récompense le fort et pénalise le faible.

En immigration, la CAQ refuse de fermer les collèges privés anglophones qui font miroiter à des immigrants Indiens potentiels un « fast track » pour l’immigration au Canada. Moyennant des frais d’études de 25 000$/an. En quelques années, nous sommes passés de 0 à quelques 15 000 Indiens qui étudient dans ces collèges privés. Et qui sont ensuite sélectionnés, en partie, comme immigrants par le Québec. En quelques années, le Québec a ainsi bousillé les mécanismes historiques de sélection des immigrants. Ces mécanismes sont pourtant ceux qui avaient permis de hausser significativement les substitutions linguistiques des allophones vers le français. Rappelons que c’est la politique d’immigration, avant tout, qui a permis de faire passer les substitutions linguistiques des allophones de 27% au début des années 70 à 55% vers le français en 2016.

Il faudrait que 90% des substitutions linguistiques des allophones se fassent vers le français pour qu’il y ait simplement une stabilité relative du poids démographique des francophones. Nous sommes loin du compte.

Il faudrait également que l’assimilation des francophones soit nulle. Mais l’assimilation des jeunes francophones a doublé entre 2006 et 2016. Sur l’île de Montréal, elle est maintenant de 6%.

Bref, pour comprendre ce qui se passe réellement, il importe de se fier aux faits et non pas aux belles paroles.

Où va l’argent?

Pourquoi les fonds publics québécois, notre argent, sert-il à nous minoriser chez nous?

C’est la question qu’il faut poser. Encore et encore.

« Follow the money », comme ils disent!

En suivant la piste de l’argent, nous arriverons peut-être, comme dans les contes des frères Grimm, à nous échapper du labyrinthe de notre minorisation.

Merci!

Allocution devant le Comité permanent des langues officielles

J’ai écrit un livre intitulé « Pourquoi la loi 101 est un échec » (Boréal, 2020) dans lequel j’analyse la situation des réseaux institutionnels public et parapublic anglophone et francophone au Québec. Pour effectuer cette analyse, j’ai utilisé le concept de « complétude institutionnelle ». Ce concept est à mon avis un prisme important pour analyser l’équité de financement des institutions francophones en milieu minoritaire ou même, au Québec, en milieu que l’on qualifie ordinairement de « majoritaire ».

1. La complétude institutionnelle

La notion de « complétude institutionnelle » trouve son origine dans les travaux du sociologue canadien d’origine fransaskoise Raymond Breton dans un article publié dans le American Journal of Sociology en 1964[1].

Une bonne définition de la complétude institutionnelle se trouve dans un article de Linda Cardinal et Rémi Léger, de la revue Politique et sociétés du 29 novembre 2017 : « Qu’est-ce que la complétude institutionnelle ? Simplement dit, la notion permet d’étudier les conditions de pérennisation des minorités ethnoculturelles et linguistiques, ce qui comprend les groupes issus de l’immigration tout comme les minorités historiques et nationales. De façon plus précise, le fait de détenir des institutions – une école, un hôpital, un journal ou un théâtre – est considéré comme une condition qui contribue à l’épanouissement des minorités. La notion de complétude institutionnelle comporte aussi une dimension politique indéniable, car ces institutions que possède la minorité doivent dans la mesure du possible être gérées par et pour cette dernière[2]. »

Raymond Breton a démontré que le niveau de complétude institutionnelle d’un groupe ethnique ou linguistique avait un impact direct sur sa capacité à se maintenir dans le temps et dans l’espace. Et donc, sur sa rapidité d’intégration-y compris linguistique- dans un groupe dominant environnant.

Quand deux groupes linguistiques sont présents sur le même territoire, chacun disposant de son réseau institutionnel propre, le groupe disposant du réseau institutionnel le plus étendu, le plus solide, parviendra à attirer des membres du groupe le plus faible à l’intérieur de son réseau. Ceci affecte directement la vitalité linguistique de ce dernier.

La notion de complétude institutionnelle a été mobilisée pour la première fois devant une cour canadienne dans le cadre de l’affaire de l’hôpital Montfort en Ontario. Rappelons qu’en 1996, la Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario a annoncé la fermeture de l’hôpital Montfort, le seul hôpital universitaire de langue française à l’ouest du Québec. Raymond Breton est venu témoigner sur l’importance d’un hôpital comme Montfort sur la vitalité de la communauté francophone d’Ottawa.

La professeure Stéphanie Chouinard a analysé l’utilisation juridique de la notion de complétude institutionnelle et a trouvé que celle-ci a été mobilisée juridiquement dans sept causes en droit canadien depuis 1996.à« Les juges ont donc entériné l’importance de l’existence d’un large éventail d’institutions de la communauté afin de permettre à cette dernière de garantir sa pérennité – reprenant à la fois des arguments provenant de la complétude institutionnelle et de la vitalité ethnolinguistique. Les juges ont aussi accepté de reconnaître que les institutions de la minorité avaient un poids symbolique non négligeable pour la collectivité franco ontarienne. Au-delà des services de santé offerts, l’hôpital Montfort était considéré par la communauté comme une institution représentative de l’identité franco-ontarienne, et cet aspect avait aussi un impact sur la vitalité du groupe[3]. »

2. L’application de cette notion aux francophones du Québec

La complétude institutionnelle a été utilisée jusqu’à maintenant dans le cadre de l’étude de la vitalité des communautés francophones hors Québec.

Dans mon livre, Pourquoi la loi 101 est un échec, j’applique la notion de complétude institutionnelle à l’étude des francophones au Québec.

A mon avis, le principal problème avec la Loi sur les langues officielles est le concept artificiel de « double majorité » : la loi institue une majorité anglophone hors Québec et une majorité francophone au Québec. A chaque « majorité » est associée sa minorité : francophone hors Québec et anglophone au Québec.

Ce concept de « double majorité » n’a aucune réalité sociologique. Cela est manifeste quand on s’attarde au fait que les anglophones du Québec, qui constituent une minorité numériquement, assimilent en réalité environ la moitié des immigrants allophones qui s’installent au Québec. Les anglophones constituent, du point de vue de la langue maternelle, 8 % de la population du Québec mais assimilent la moitié des immigrants allophones qui s’installent au Québec. Les quelques 80% de francophones au Québec assimilent l’autre moitié. Il y a 10 fois plus de locuteurs de français au Québec que de locuteurs de l’anglais, cependant les substitutions linguistiques se font moitié-moitié vers chaque langue. Le rapport de force entre les langues au Québec est donc d’un facteur 10 en faveur de l’anglais.

Les anglophones du Québec ont la vitalité linguistique d’une majorité.

Dans les faits, la Loi sur les langues officielles entérine un bilinguisme compétitif et inégalitaire entre l’anglais et le français partout au Canada, incluant au Québec.

Depuis 2001, le poids relatif des francophones recule à grande vitesse au Québec tandis que celui des anglophones se maintient ou est même en progrès. Ceci est dû à la disproportion des substitutions linguistiques canalisées vers l’anglais au Québec; la moitié des substitutions des immigrants allophones alimente un groupe qui constitue seulement 8 % de la population.

La dynamique linguistique n’est pas régie par les frontières provinciales, mais par la frontière du pays.

Ce qui signifie ceci : il n’existe au Canada qu’une seule véritable majorité, qui est anglophone. Le Canada est un pays à majorité anglophone. Le concept de double majorité est faux et trompeur.

La loi sur les langues officielles devrait être fondée sur la reconnaissance de cette réalité. Cette loi devrait être asymétrique.

3. Le financement des universités au Québec

J’ai appliqué la notion de complétude institutionnelle pour étudier le financement des universités au Québec. Les universités, en tant que lieu de production et de transmission du savoir, constituent une institution clé pour ce qui est de la vitalité d’une communauté linguistique.

La dynamique actuelle des universités au Québec est marquée par un effritement relatif de la fréquentation des universités de langue française et une hausse de la fréquentation des universités de langue anglaise.

Les universités de langue anglaise McGill, Concordia et Bishop’s récoltent 30% des revenus globaux au Québec. Cela est 3,7 fois supérieur au poids démographique des anglophones au Québec. Les universités de langue anglaise sont en situation de surcomplétude institutionnelle. A contrario, les universités de langue française sont sous-financées relativement du poids démographique des francophones (70% pour 78% de la population). Cela pèse directement sur la vitalité linguistique du groupe francophone au Québec.

Le fonds de recherche fédéraux (CRSH, CRSNG, IRSC, Fondation canadienne pour l’innovation, Chaires de recherche du Canada), en particulier, sont canalisés massivement vers les universités de langue anglaise au Québec, qui reçoivent 38,4% de ces fonds, soit presque 5 fois le poids démographique des anglophones.

4. L’argent fédéral anglicise les institutions postsecondaires de langue française au Québec

Le gouvernement fédéral verse des fonds au Québec (de l’ordre de 50 millions de dollars par année) pour soutenir le développement de l’enseignement en « langue minoritaire » via l’Entente Canada-Québec (« Ottawa verse des millions pour des programmes d’enseignement en anglais au Québec », Le Devoir, 22 décembre 2020). Ces fonds sont actuellement dirigés pour angliciser l’offre de cours dans les cégeps et universités de langue française.

De plus, de l’argent fédéral est aussi versé à Dawson College via ce programme. Dawson est déjà le plus gros et le plus riche cégep au Québec. La disponibilité directe de fonds fédéraux constitue donc un avantage compétitif indu pour ce cégep.

Le programme devrait être entièrement revu.

5. Le système de santé

Le gouvernement fédéral finance divers programmes afin d’augmenter l’utilisation de l’anglais, qui est conçu comme une langue minoritaire, dans le réseau de la santé québécois. Le fédéral investit des millions chaque année dans un programme géré par McGill University « Anglais en santé » afin de former le personnel de la santé francophone pour qu’il offre des services en anglais. Ceci au mépris des dispositions de la Charte de la langue française, qui assure théoriquement du droit de « travailler en français ». Entre 2008 et 2013, McGill a ainsi formé 6224 travailleurs de la santé. McGill a reçu 32 millions de dollars du gouvernement fédéral pour ce programme.

De par son pouvoir de dépenser, le fédéral contrecarre les intentions de l’Assemblée nationale du Québec. Ceci au nom du concept frauduleux de double majorité, charpente intellectuelle de la Loi sur les langues officielles.

6. Le financement des universités hors Québec

J’ai aussi utilisé le concept de complétude institutionnelle pour analyser le financement des universités bilingues ou de langue française hors Québec. Par exemple, pour l’Ontario, approximativement 3% des revenus universitaires sont alloués aux programmes en français alors que les francophones constituent 4,7% de la population de l’Ontario (langue maternelle, recensement de 2016). Le sous-financement des francophones est donc de l’ordre de 40%. Ceci a des effets drastiques sur la vitalité linguistique des francophones. Une proportion importante des jeunes francophones (44%) en Ontario opte pour des études postsecondaires en anglais parce que le programme de leur choix n’est pas disponible en français[4].

En Alberta, le campus Saint-Jean reçoit 0,37% du budget destiné aux universités. Les francophones représentent 2% de la population de l’Alberta. Le sous-financement des institutions francophones est de l’ordre de 81% en Alberta!

Il y aurait lieu de dresser systématiquement le portrait de la complétude institutionnelle des institutions de langue française pour toutes les provinces du Canada. L’on trouverait que les institutions de langue française sont systématiquement sous-financées partout. Incluant au Québec.

Conclusion

Dans sa forme actuelle, la Loi sur les langues officielles a pour effet de soutenir la vitalité de l’anglais au Québec. Cette langue a pourtant déjà un rapport de force de 10 contre 1 face au français au Québec.

Le concept de double majorité, base de la loi, doit être abandonné en faveur d’une conception asymétrique.

L’argent investi pour soutenir le rayonnement de l’anglais au Québec devrait être versé aux institutions francophones hors Québec.

Les programmes de financement de la recherche au Québec doivent être revus pour incorporer l’idée de la complétude institutionnelle.

Il y aurait lieu de produire une étude exhaustive sur la complétude institutionnelle pour chaque groupe linguistique au Canada dans chaque province pour ce qui est des institutions d’éducation du primaire à l’universités et des institutions de santé.

[1] Raymond Breton, « Institutional Completeness of Ethnic Communities and the Personal Relations of Immigrants », AJS, Sep. 1964, Vol. 70, No.2, pp.193-205.

[2] Linda Cardinal et Rémi Léger, « La complétude institutionnelle en perspective », Politique et Sociétés, 29 novembre 2017 : https://www.erudit.org/fr/revues/ps/2017-v36-n3-ps03278/1042233ar/

[3] Stéphanie Chouinard, « Quand le droit linguistique parle de sciences sociales : l’intégration de la notion de complétude institutionnelle dans la jurisprudence canadienne »,  Revue de droit linguistique, Vol.  3, 2016 : https://www.droitslinguistiques.ca/images/stories/Revue/2016/Stephanie_C…

[4] André Samson et al., « L’identité langagière et les transitions scolaires en milieu minoritaire », Éducation et vie au travail, 2016, https://www.researchgate.net/publication/308704145_L‘identite_langagiere_et_les

La langue et le Roi de l’astéroïde B325

Alors que la question linguistique est transversale et touche l’ensemble de l’action gouvernementale, elle est pourtant, depuis toujours, traitée en « silo », dans le respect des « compétences ministérielles ».

Dans son projet de loi 96 (PL96) « Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français », par exemple, Simon Jolin-Barrette (SJB) a soigneusement exclu toute mesure visant directement l’immigration. L’immigration est pourtant un des déterminants majeurs du recul du français.

Comme SJB n’est pas (n’est plus!) le ministre responsable de l’immigration, il a pris soin de ne pas aller jouer dans le carré de sable de sa collègue Nadine Girault, la ministre en titre. C’est la même chose en éducation postsecondaire, où les mesures du PL96 sont d’une timidité excessive. Même chose encore pour la question de la recherche; aucune mesure n’oblige les chercheurs, par exemple, à rédiger leurs demandes de subvention aux organismes subventionnaires québécois en français. Idem en petite enfance; rien ne cible les garderies alors qu’il est de plus en plus difficile de trouver une garderie sans « programme d’immersion anglaise ». On comprend que SJB n’est pas le ministre en titre de ce secteur non plus.

À force de respecter scrupuleusement les compétences ministérielles, la question linguistique tend ainsi vers l’infiniment petit et le ministre responsable de la Charte de la langue française ressemble au Roi de l’astéroïde B325 du Petit Prince, ce monarque au « pouvoir absolu » qui n’avait pour « sujet » qu’un seul rat.

L’idée de créer un ministère de la langue française vise à tenter d’élargir le domaine du monarque absolu de l’astéroïde de la langue. Il n’est pas certain, cependant, que cette mesure ait cet effet. Elle pourrait aussi, possiblement, renforcer encore plus le caractère « sectoriel » de la question linguistique et en faire un « objet ministériel » comme les autres. Le ministre du Français serait donc responsable du français, à l’exclusion de tout autre domaine déjà attribué aux autres ministres. Donc, effectivement, de pas grand-chose.

Pourquoi cela est-il important?

Pour plusieurs raisons. Par exemple, la question des collèges privés défraie l’actualité depuis plus d’un an et demi. En janvier 2020, L’aut’journal nous apprenait que le cégep de la Gaspésie et des Iles avait ouvert un campus entièrement anglophone à Montréal et que ce campus accueillait presque 2000 étudiants! Ces programmes exclusivement en anglais accueillaient surtout des Indiens et des Chinois, c’est-à-dire des anglotropes qui s’assimilent très peu à la majorité francophone du Québec. Cette nouvelle a pris tout le monde par surprise; le projet de campus anglophone du cégep avait en effet été monté dans la plus grande discrétion. Ce fut le départ d’une série de reportages où nous avons appris que le stratagème du cégep de la Gaspésie et des Iles n’était pas unique, et que le « marché » de l’éducation collégiale privée anglophone était en pleine explosion au Québec; ainsi, de 2017 à 2019, le nombre d’Indiens recrutés dans ces collèges était passé de 2000 à 13 000! Ces collèges privés offrent majoritairement des programmes courts (Attestations d’études collégiales (AEC)) moyennant la modique somme de 25 000$.

Pourquoi les étudiants étrangers acceptent-ils de verser cette somme énorme à ces collèges privés anglophones? C’est parce que l’inscription dans un collège privé est la première étape, officieuse, du processus d’immigration au Canada. Notons que l’UPAC a arrêté en novembre 2020 plusieurs personnes impliquées dans le réseau de recrutement des collèges privés, dont deux ex-employés de la Commission scolaire anglophone Lester-B.-Pearson. C’est une preuve qu’il existe un maillage informel entre la communauté anglophone et ces collèges privés.

Si une partie de ce système fonctionne grâce au mensonge et à la fraude, hélas, il exploite aussi les failles béantes de notre système d’immigration. Failles mises en place par le PLQ et que la CAQ a choisi de perpétuer. Soulignons, comme l’a démontré Anne-Michèle Meggs dans une série d’articles, que le gouvernement du Québec a pratiquement abandonné à Ottawa la gestion d’une bonne partie de son système d’immigration dans les dernières années. Le Québec se contente maintenant de recruter la majorité de ses immigrants dans le bassin de personnes déjà présentes au Québec, personnes détentrices de permis d’études ou de travail temporaires, personnes ayant été sélectionnées par Ottawa. Parmi ces personnes, un grand nombre étudie dans les cégeps, collèges et universités anglophones. Le Québec finance l’anglicisation des étudiants étrangers, les recrute comme immigrants, et prétend les franciser ensuite en leur offrant quelques menus cours de français une fois les papiers de résidence permanente en poche! Comme incohérence, voire comme franche stupidité, on a rarement vu mieux.

Après s’être battu pendant des décennies pour contrôler son immigration, le Québec a décidé, par incompétence ou aveuglement comptable, de sous-traiter la question à Ottawa. Il s’agit d’un revirement historique totalement incompréhensible.

Ces collèges privés, et leurs recruteurs, jouent un rôle analogue en immigration au Canada aux « passeurs » entre le Mexique et le Texas : ils font miroiter aux candidats à l’immigration l’espoir d’une vie meilleure, empochent de juteux profits et agissent de façon semi-légale ou même carrément illégale. Il s’agit d’un système parfaitement répugnant. Normalement, la mise à jour de ce stratagème d’immigration aurait dû conduire le gouvernement du Québec à rapidement fermer ces collèges privés ou à modifier complètement son approche en immigration. Il n’a pourtant fait ni l’un ni l’autre. Au lieu de cela, la ministre McCann vient d’annoncer une série de mesurettes parfaitement ridicules visant ces collèges. Parmi ces « mesures costaudes », la ministre annonce son intention de « possiblement » intégrer des « notions » de français dans les parcours d’études. Vraiment, Mme McCann se moque de nous.

Car ce que fait le Québec, c’est recruter par l’intermédiaire de ces passeurs des immigrants anglophones ou anglicisés qui s’assimileront ensuite naturellement à la communauté anglophone. Étant donné les volumes d’immigration, il s’agit d’une véritable bombe démographique qui balaiera dans les prochaines années les faibles mesures mises en place avec le PL96.

Il me semble évident qu’il faut fermer tous les collèges privés anglophones qui font du recrutement international. Car ces collèges ne servent aucunement l’intérêt général. La farce a assez duré.

M. Jolin-Barrette, il vous faut cesser de respecter les « compétences ministérielles » et inclure dans le PL96 des mesures visant l’immigration et les cégeps privés!

«Un dernier soubresaut»? Au Québec, une vaste réforme pour assurer la survie du français

Jérôme Blanchet-Gravel, Sputniknews,

Le gouvernement Legault vient de dévoiler un important projet visant à renforcer la principale loi protégeant le français au Québec. Une décision susceptible d’influencer le résultat de la prochaine élection fédérale. Mesure cosmétique ou projet d’envergure? Sputnik fait le point avec deux spécialistes de la question linguistique.

La langue française enfin sauvée au Québec? Rien n’est moins sûr, mais le gouvernement Legault entend, à l’en croire, plus que jamais contribuer à sa survie. Pour ce faire, il vient de déposer un projet de loi très attendu visant à renforcer la Charte de la langue française, communément appelée loi 101 dans la Belle Province.

«Le français au Québec va toujours être menacé. Chaque génération a la responsabilité d’assurer sa survie. […] Cette loi, quand elle va être adoptée, va être l’action la plus forte pour protéger notre langue depuis l’adoption de la loi 101 en 1977», a déclaré le Premier ministre, François Legault, sur sa page Facebook.

Ministre de la Justice et ministre responsable de la Langue française, politicien remarqué pour son ardent nationalisme, Simon Jolin-Barrette pilote ce projet qui comporte une quarantaine de mesures.

Reconquista linguistique: des dizaines de nouvelles mesures

Parmi les plus importantes dispositions figurent la création d’un ministère de la Langue française, l’inscription dans la Constitution canadienne de la «reconnaissance de la nation ainsi que du français comme seule langue officielle et commune du Québec», ainsi que la création d’un poste de commissaire au français. Le gouvernement Legault compte aussi limiter le nombre d’admissions d’étudiants francophones dans les établissements anglophones de niveau préuniversitaire (les cégeps, acronyme de «collèges d’enseignement général et professionnel»).

​Lauréat du prix du livre politique de l’Assemblée nationale du Québec pour son livre Pourquoi la loi 101 est un échec (éd. Boréal), Frédéric Lacroix se réjouit de voir Québec agir, mais reste sceptique quant aux résultats. À notre micro, il confie que cette réforme est déjà pour lui «très en deçà des attentes»:

«Le point fort du projet, c’est que, enfin, on fait quelque chose. Les attentes étaient très élevées et ont monté passablement dans les derniers mois, peut-être au-delà de ce que le gouvernement Legault est prêt à livrer. […] C’est un projet majeur, mais c’est certain qu’il ne mettra pas un frein à la minorisation des francophones au Québec», souligne le chercheur indépendant.

Claude Simard, linguiste et professeur retraité de la faculté des sciences de l’éducation de l’université Laval, à Québec, n’est pas plus optimiste:

«Ces mesures juridico-bureaucratiques vont peut-être rassurer les francophones, mais elles ne changeront pas du tout leurs attitudes socio-linguistiques, qui se caractérisent depuis les années 1990 par une tendance à inférioriser leur langue et à survaloriser l’anglais. Un dernier soubresaut donc», tranche l’auteur de nombreux livres et articles sur l’état du français au Québec.

Dans son récent ouvrage, Frédéric Lacroix souligne que le poids des francophones au Québec n’était jamais descendu sous les 80% depuis 1871, alors qu’il se retrouve à 78% aujourd’hui. Dans seize ans, les francophones devraient former 69% de la population selon les projections de l’auteur. La tendance des immigrés à choisir l’anglais et non le français est également un enjeu bien documenté depuis plusieurs années. Le Québec étant une province située en Amérique du Nord, l’anglais y exerce un important pouvoir d’attraction auprès des immigrés allophones. Une réalité surtout reflétée dans la métropole de Montréal. Comme le soulignait Claude Simard dans la revue Argument, 40% des étudiants allophones choisissent de poursuivre leurs études postsecondaires dans un établissement préuniversitaire de langue anglaise.

Le français toujours en déclin

Dans ce contexte, Frédéric Lacroix ne voit pas comment les dispositions évoquées pourraient freiner l’avancée de la langue de Shakespeare. Surtout que le gouvernement Legault vient d’annoncer qu’il reverrait à la baisse l’importance de la connaissance du français dans la sélection des nouveaux arrivants.

«Ça nécessite des objectifs démo-linguistiques beaucoup plus clairs et ambitieux, surtout dans un contexte où le Québec ne dispose pas des pleins pouvoirs. […] Je reconnais l’effort de “débilinguisation” de l’État québécois et de l’administration. En revanche, il faudrait que le gouvernement Legault prêche par l’exemple. Durant la pandémie, tous ses points de presse se sont terminés en anglais», dénonce l’auteur.

Comme Claude Simard, Frédéric Lacroix déplore que la réforme apparaisse surtout comme un «exercice juridique». À ses yeux, le texte devrait d’abord avant tout avoir des «visées culturelles».

Élection fédérale: les politiciens devront se mouiller

«Le gouvernement se montre fier et courageux pour préserver le français au Québec. Mais une langue qui a besoin d’autant de cataplasmes réglementaires a des allures de langue moribonde», laisse tomber Claude Simard, qui rappelle que certaines mesures risquent de soulever d’importantes querelles politiques et juridiques.

Bus de transport scolaire au Canada

Le dépôt du projet de loi pourrait avoir de grandes incidences sur la prochaine campagne électorale fédérale, car il forcera les partis fédéraux à se positionner sur un sujet épineux. Une campagne qui pourrait être déclenchée incessamment. Le Québec ayant un poids électoral considérable dans la fédération (23% de tous les sièges à Ottawa), le fait d’appuyer ou non la réforme de la Charte française pourrait faire perdre ou gagner beaucoup d’appuis aux formations dans la course. Qu’en dira le Premier ministre Justin Trudeau, le chef du Parti libéral du Canada?

Le Prix du livre politique remis à Frédéric Lacroix

Article original

L’Assemblée nationale a remis son Prix du livre politique 2021, prix accompagné d’une bourse de 5 000$. Le grand lauréat, Frédéric Lacroix, a été couronné lors d’une cérémonie virtuelle présidée par le vice-président, M. Marc Picard. Deux bourses de 1 500$ ont également été remises aux autres finalistes.

Frédéric Lacroix a été récompensé pour son essai politique Pourquoi la loi 101 est un échec, publié aux Éditions du Boréal, une œuvre où il réfléchit à la place de la langue française dans le Québec d’aujourd’hui. Selon lui, « la situation du français à Montréal et dans ses couronnes est catastrophique ». Il dénonce dans son ouvrage la présence toujours plus discrète de la langue française et de la culture québécoise, le français étant de plus en plus une langue seconde, qui est parlée, oui, mais seulement quand on l’exige, la langue première, le véhicule de culture, étant l’anglais.

Les deux autres finalistes étaient Patrice Groulx pour François-Xavier Garneau (Éditions du Boréal) et Hugues Théorêt pour La peur rouge : Histoire de l’anticommunisme au Québec, 1917-1960 (Septentrion).

Marc Picard a tenu à féliciter les écrivains s’étant lancés dans la rédaction politique : « Une nouvelle édition des Prix du livre politique vient de se terminer. Nous avons pu constater que la recherche sur la politique au Québec se porte bien. Tant les auteurs que les diplômés honorés ont à cœur de poursuivre l’avancement de nos connaissances sur la société québécoise. Les finalistes se démarquent par la qualité de leurs écrits, mais aussi par l’originalité de leurs recherches. Mes collègues parlementaires se joignent à moi pour féliciter les lauréats et les finalistes de l’édition 2021. Leur réflexion sur la politique québécoise nous enrichit toutes et tous collectivement, et je les en remercie ».

Réforme de la loi 101 : Une vaste collection de demi-mesures juridico-bureaucratiques

Simon Jolin-Barrette a enfin déposé sa réforme de la loi 101. En même temps, le premier ministre du Québec, M. François Legault, a publié un court message sur Facebook. Dans ce texte, il affirme deux choses : « Qu’il y avait urgence d’agir » et que « Il va y avoir des personnes qui vont dire que le projet de loi ne va pas assez loin. Il va y en avoir d’autres qui vont dire qu’il va trop loin. Ça va démontrer que notre position est raisonnable. »

Il y a en effet urgence d’agir.

Mais l’affirmation de M. Legault, à l’effet que la « raison », le « bon sens », se trouverait à mi-chemin entre les positions (imaginées!) de ses adversaires politiques, est curieuse. Car la raison n’est pas le résultat d’un calcul politique. Elle ne se trouve pas nécessairement à la moyenne des positions des adversaires politiques du moment.

M. Legault a d’ailleurs rempilé un peu plus tard en conférence de presse en affirmant que la position du Parti québécois d’appliquer la loi 101 au cégep était « extrémiste ». Il est consternant de voir le premier ministre adopter, en pleine Assemblée nationale et le jour même du dépôt d’une réforme de la Charte de la langue française, le langage historique des opposants à la Charte qui qualifiaient, eux aussi en 1977, les clauses scolaires de la loi 101 de mesure « extrémiste ». Je l’avoue : avec cette sortie, ce mot, mon premier ministre m’a fait honte. On se croyait revenu, l’espace d’un instant, à l’ère Couillard et aux « braises de l’intolérance ».

La CAQ, le PLQ et le PLC, même combat ?

Et manque de pot pour le calcul politique de M. Legault: autant le Parti libéral du Québec que le Parti libéral du Canada ont bien accueilli le projet de loi 96 (PL 96). La cheffe du Parti libéral, Mme Anglade, s’est même plu à donner le baiser de Judas au projet en soulignant que les propositions du PLQ visant les cégeps étaient plus « costaudes » que celles mises de l’avant par la CAQ. En effet, la CAQ propose un contingentement des places en cégep anglais qui n’équivaut même pas au gel proposé par le PLQ (la CAQ permet une croissance des effectifs des cégeps anglais).

Mais le PLQ proposait aussi de « bonifier » l’offre de cours en français dans les cégeps anglais, de prioriser les « ayants droits » pour ce qui est de l’accès aux cégeps anglais, des mesures qui ne sont pas dans le PL 96. Il semble que la CAQ ait réussi à coaliser les fédéralistes en faveur du PL 96, ce qui est probablement la dernière chose que souhaitait M. Legault.

Les juristes semblent très « érotisés » par ce projet de loi qui mise essentiellement sur des mesures juridico-bureaucratiques pour arriver à ses fins: création de structures (Commissaire à la langue française, Ministère de la langue française), inscription du caractère français du Québec dans la constitution de 1867, multiples modifications à la Charte (plus de 200 articles !), etc.

Simon Jolin-Barrette est un avocat. Dans le PL 96, toute la question linguistique est envisagée d’un point de vue strictement juridique. Le ministre est à mon avis tombé dans le piège à ours dressé par Pierre Elliott Trudeau en 1969. Dans sa Loi sur les langues officielles, Trudeau séparait la langue de la culture et concevait toute la question de la langue sous l’angle juridique. Il allait compléter ce travail avec sa Charte des droits de 1982. Cette façon de voir les choses a marqué profondément les esprits. Au Canada, la judiciarisation du politique dévore tout sur son passage, incluant la langue. Avant, pour parler de langue, on questionnait des artistes. Aujourd’hui, on interroge des avocats.

La loi de l’instrument

La « Loi de l’instrument » ou « du marteau » est un biais de jugement qui implique une confiance excessive dans un outil. Elle a été formulée ainsi par Abraham Maslow : « J’imagine qu’il est tentant, si le seul outil dont vous disposez est un marteau, de tout considérer comme un clou. » Il existe un risque majeur, à mon avis, que la question linguistique soit stérilisée, empaillée et momifiée en étant ainsi transformée en objet juridique.

Il faut noter que les démographes sont beaucoup moins « érotisés » que les juristes par le PL 96. Celui-ci ne contient en effet aucune mesure permettant d’affecter les déterminants majeurs du recul du français. Il n’arrêtera pas la minorisation en cours des francophones au Québec. Car toutes les mesures structurantes ont été soigneusement écartées du PL 96 pour éviter de provoquer de la « chicane ». Ainsi, par exemple, le contingentement des cégeps ne règle aucunement la question de la dynamique linguistique au collégial, l’article sur les municipalités bilingues assure leur permanence, aucune mesure ne cible l’immigration, l’affichage va rester bilingue, etc.

Le PL 96 ne contient aucune mesure susceptible de frapper l’imagination, aucune mesure qui constitue un signal fort à l’effet que le français revient au centre du jeu. Une collection de demi-mesures, peu importe leur nombre, ne constitue pas un « plan costaud ».

La langue, ce n’est pas d’abord et avant tout un objet juridique. C’est un objet culturel, social. Cela, le projet de loi l’ignore totalement.

Le bilinguisme soustractif

Il était d’ailleurs dramatique d’entendre M. Legault, en conférence de presse lors du dépôt du projet de loi, promettre qu’il allait « intensifier » l’anglais intensif au primaire. Voilà une mesure, introduite par Jean Charest en 2011, qui est déjà en train d’acculturer à grande vitesse les jeunes francophones. Comme le soulignait pudiquement une série d’articles récents dans le Devoir, une partie de la jeune génération est en train de sombrer dans le bilinguisme soustractif, où la langue qui est en train d’être soustraite est le français. De ce point de vue, le Québec français ressemble de plus en plus à l’Ontario français. Valoriser encore plus l’anglais dans les écoles primaires va mener carrément à l’anglicisation à grande échelle des jeunes. Cela a d’ailleurs débuté à Montréal.

Le PL 96 ignore aussi cela. Le projet de loi de M. Legault aurait été bon en 1999. Là, il arrive trop tard. La CAQ prépare en 39 la guerre de 14-18.

Un des leviers essentiels pour rehausser le statut du français, qu’ignore le PL 96, c’est de le valoriser dans les écoles. C’est notre langue, notre histoire et notre culture qui doivent être mieux et plus valorisées dans nos écoles. Il s’agit même d’une urgence nationale. On pourrait presque dire : valorisons le français dans les écoles et Netflix se chargera de l’anglais.

Résumons : pour le français, le PL 96 se contente d’une vaste collection de demi-mesures juridico-bureaucratiques. Mais, pour l’anglais, M. Legault a déjà en tête d’en mettre encore plus à l’école. Pour l’anglais, il veut agir sur le terrain culturel et éducatif, ce qu’il refuse de faire pour le français. Il est facile de savoir qui sortira gagnant de cette partie de souque à la corde.

Le recul du français au Québec va s’accélérer.

Loi 101: effets pervers redoutés au collégial


Daphnée Dion-Viens et Charles Lecavalier, Le Journal de Québec, 14 mai 2021

Un chercheur pense que le contingentement des cégeps anglophones sera inefficace et inéquitable

Le contingentement des cégeps anglophones est une mesure inefficace et inéquitable, déplore le chercheur Frédéric Lacroix, qui prédit que la réforme de la Charte de la langue française les rendra encore plus séduisants.

« C’est une mesure inéquitable […] On vient dire qu’il n’y a qu’une minorité qui a droit à cette formation d’élite », indique M. Lacroix en entrevue avec le Journal. Il plaide pour une application pure et simple de la loi 101 au cégep.https://ed652881b759996262868a671d81c027.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Le gouvernement Legault trouve cette avenue « extrémiste » : pour endiguer le flot des élèves francophones et allophones vers les collèges anglophones, il gèlera plutôt le nombre d’étudiants admis dans les cégeps anglos au niveau de 2019-2020.

Puis, la croissance du réseau anglophone ne pourra excéder 8,7 % de la hausse totale des nouvelles places dans l’ensemble du réseau collégial.

Pour le chercheur Lacroix, auteur de Pourquoi la loi 101 est un échec, cette politique risque plutôt d’exacerber le problème.

Par effet de rareté, le diplôme anglais aura plus de valeur, et la bataille pour avoir une place dans ces écoles de choix sera d’autant plus dure. Les vainqueurs « seront la minorité avec la meilleure note », note M. Lacroix.

Un plaster

Avec cette mesure, le gouvernement vient mettre un plaster sur le problème d’érosion des effectifs des cégeps francophones, mais ne règle pas le problème qualitatif.

Il cite l’agrandissement du Collège Dawson. « Dawson va donc se retrouver avec des installations princières et un nombre limité d’étudiants, ce qui rehaussera encore plus son attractivité », dit-il.

Par ailleurs, le gel de places dans le réseau collégial anglophone dans ce projet de loi ne s’appliquera pas aux collèges privés non subventionnés.

Or la région de Montréal connaît une « explosion des inscriptions » d’étudiants étrangers qui se concentrent de plus en plus dans ces établissements « dont la langue d’enseignement est l’anglais », selon un rapport publié par l’Institut de recherche en économie contemporaine de Montréal (IREC) à la fin avril.

Recrutement à l’étranger

Au cabinet du ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, on affirme toutefois que les étudiants étrangers « ne font pas vraiment partie du problème » linguistique à Montréal.

Or il est possible d’obtenir un permis de travail d’une durée de trois ans après deux années d’études au Québec, ce que font valoir certains collèges privés pour recruter davantage d’étudiants étrangers.

Le Regroupement pour le cégep français déplore que les collèges privés non subventionnés soient exemptés du gel de places dans le réseau anglophone, ce qui représente un « trou noir » inquiétant.

La Fédération des cégeps est aussi préoccupée par la situation. Les collèges privés non subventionnés qui accueillent un nombre croissant d’étudiants étrangers dans des programmes anglophones ont « aussi un impact sur l’équation dans la région de Montréal », affirme son président-directeur général, Bernard Tremblay.